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MON ROYAUME POUR UN PYJAMA!

 

Nouvelle à quatre mains

 

 

Paulette Ménard-Favreau

Constant Vaillancourt

Solange St-Pierre

Daniel Thibault

 

2000-2001

 

Les petits bonheurs casaniers de ce cher Claude débutent habituellement vers six heures chaque matin que le Bon Dieu amène bien qu'il soit souvent éveillé aux aurores sans trop savoir pourquoi.

Au fumet que dégage la cafetière, il se lève du lit. Vêtu d'un seyant pyjama de coton à motifs géométriques, il s'élance nonchalamment dans l'escalier étroit de sa petite maison suivi de son chat Noiraud qui gambade derrière lui comme un chien. D'un geste étudié, qui ne manque pas d'exaspérer son épouse Aline, il tasse le rideau de la fenêtre de la cuisine pour savoir si les voisins de droite sont enfin réveillés. Puis, après avoir religieusement déjeuné, les retraités sirotent un second café dans leur petite véranda avec vue sur la rue en se berçant au son des nouvelles de la radio.

Quinze minutes plus tard, Aline, les fourmis plein les jambes, se lève d'un bond, part en trombe, puis revient vers Claude en lui tendant la tenue de jour qu'elle a tirée de sa garde-robe pour lui.

-           Bon !  C’est comme ça que tu veux que je me déguise aujourd’hui, lui dit-il d’un air amusé qui ne la fait plus tellement rire tant elle est agacée d’entendre la même ritournelle depuis qu'il a pris sa retraite il y a dix ans.

Délaissant son café, Claude empoigne le pantalon qu'il glisse par-dessus son pyjama puis met la chemise assortie en prenant bien soin qu'aucun morceau de coton à motifs géométriques ne soit perceptible à l'œil nu. Il prend ensuite son porte-monnaie, remis également par Aline, sort par la porte d'entrée sans oublier de vilipender son chat-chien avant de partir en direction du dépanneur. Comme à chaque matin, il apprend quelques mots de français au propriétaire vietnamien tout en tripotant sa Presse adorée. Trente minutes plus tard, il est de retour, non sans avoir reniflé la façade de chaque maison, histoire de vérifier si tout est conforme à ses attentes. Puis, il ouvre la porte d'entrée, met sa Presse de côté et lance l’opération urine du matin.

Fidèle à ses vieilles lubies, Claude enfile des gants de latex pour mieux saisir la carafe d’urine fraîchement comblée par les effluves matinales de sa vessie.

-                     Mes ablutions urinaires sont plus abondantes depuis qu’on m’a rafistolé la prostate, raconte-t-il à son chat Noiraud.

Puis, avec d’infimes précautions, il emprunte le corridor qui l’amène à l’avant de sa maison et ordonne à Noiraud de s’asseoir et de l’attendre. Le chat s’exécute comme si sa vie en dépendait. Claude descend alors quelques marches de bois et longe le trottoir jusqu’à la haie de feuillus qu’il asperge gaiement du précieux liquide doré aux propriétés antifongiques. En cette heure matinale, seul un autre félin du voisinage ose se risquer près du périmètre pour sentir le feuillage énurétique. Ayant flairé que le territoire appartient déjà au bipède qui agite son urinoir, la bête effrontée se précipite aussitôt vers des buissons plus accueillants.

Fort satisfait de sa besogne, Claude secoue ardemment la carafe qui éparpille des gouttelettes de pipi encore tiède, sous le regard médusé de la voisine d’en face, à qui il envoie la main en esquissant un sourire de Judas. Il réintègre ensuite sa petite maison de briques rouges de Crawford Park à Verdun qui voit s’écouler les sillons houleux du fleuve Saint-Laurent depuis soixante ans.

Claude grimpe dans ses quartiers, défait avec hâte les boutons de sa chemise et fait de nouveau glisser son pantalon pour enfin libérer son pyjama de ses entraves en poussant un soupir de contentement.

-                     MON ROYAUME POUR UN PYJAMA!

Et son pyjama, il l'aurait probablement toujours sur le dos si ce n'était des ruses d’Aline. À défaut d'arracher chaque matin le pyjama tant prisé, elle a réussi à imposer à Claude un horaire de paresse si bien orchestré avec les besoins de la maisonnée qu'elle s'en accommode maintenant assez bien.

En traversant le salon, Claude croise le regard réprobateur de son épouse qu'il amadoue en lui offrant un autre café d'un sourire entendu. Sans demander son reste, il retourne s'asseoir dans la véranda muni de sa Presse qu'il va méticuleusement éplucher jusqu'à midi en écoutant encore la radio. Claude ne quittera sa lecture que pour promener son regard sur les environs et communier à nouveau avec son cher quartier dont il capte tout le va-et-vient.

-           Aline ! Viens voir ça !  Mme O’Connors me tire encore la langue dans la fenêtre de son salon.

À l’arrivée d’Aline, la vieille dame, qui habite juste en face de leur maison, ouvre alors sa robe de chambre.

-                     Ah mon Dieu, s’écrit Aline. Elle nous montre ses seins !

-                     Ça alors, ce n'est pas possible comme ils sont pendants !

-                     Voyons Claude, un peu de retenue. Cette vieille-là a dans les quatre-vingts. Elle doit sûrement s’ennuyer pour faire des choses pareilles!

-                     Et dire qu’il y en a qui pense que la retraite c’est plate, finit par dire Claude en se passant la main dans les cheveux.

Devant l’air lubrique de la voisine, tous deux se décident enfin à éclater de rire puis à quitter précipitamment la véranda pour entrer dans le salon le temps que la vieille dame reprenne un peu ses esprits.

Au bout d’un moment, il entend à nouveau son abeille d'Aline bourdonner et bougonner au loin à propos du rituel de paressite aiguë de Claude. Sa façon d’étirer les avant-midi a beau l’incommoder, il sait toujours se justifier, expliquant avec de grands gestes qu'il rêve d'une vie comme celle-là depuis le premier jour où il a commencé à travailler… Et, à le voir heureux comme un roi dans sa véranda, certains jours, elle lui donnerait facilement raison.

Vers midi, Aline vient finalement chercher Claude, en train de s’affairer, dictionnaire à la main, avec les mots croisés de La Presse, pour aller dîner. Alors là et seulement là, il va avec regret abandonner son pyjama pour revêtir sa tenue de jour.

Ainsi, la vie de Claude et d’Aline semble se dérouler paisiblement malgré quelques incidents gravés à jamais dans le giron familial. Il est notoire dans leur entourage, qu'Aline adore depuis toujours jouer l’assistante de Claude et ce, dans ses moindres déplacements. Son grand dévouement à la tâche lui a fait hériter au cours des ans, d’un marteau, d’une pelle, d’un gallon de peinture et de la porte de garage sur la tête deux fois. Un jour, sa bouilloire a même failli l'électrifier!  N'ayant aucune crainte devant le danger que représente l'eau et l'électricité, Aline avait rempli sa bouilloire d'eau alors qu'elle était branchée au mur provoquant ainsi un puissant arc électrique qui lui a frisé les cheveux pendant des heures. Et que penser du linge à vaisselle qui avait pris feu sur la cuisinière électrique et qu'Aline croyait avoir éteint en sautant dessus à pieds joints dans l'entrée de garage. Voyant qu’elle n’avait pas remarqué que le feu courait non plus sur le linge à vaisselle mais sur ses pantalons, Claude l’avait aspergée du liquide le plus à la portée de sa main, eh oui, la carafe d’urine du matin…  Facile d’imaginer la conversation qui s’en est suivi.

Quant à Claude, il est ce qu’on appelle un TSDPA, un Trop Serviable Danger Public Ambulant. Lorsqu’il peinture, il faut toujours prévoir deux gallons, un pour les murs et un pour lui. Le pauvre, il s’investit tellement dans son travail qu’il asperge sa personne autant que la pièce. S'il installe des chemins de pierre chez ses voisins, il travaille toujours jusqu'à en avoir le dos barré, si bien qu'il regagne sa maison à quatre pattes, en faisant semblant de faire une farce à Aline. Et que dire de ce vieux garage de la voisine de gauche, une jeune mère divorcée, qu’il s’est offert à repeindre, mais oui, à repeindre, le malheureux. Il en était à décaper au chalumeau la vieille peinture des dernières planches lorsque tout le garage s’est embrasé d’un seul coup pour se consumer en quelques minutes seulement. À l’arrivée des pompiers, Claude pleurait comme un vieillard ivre. Il était si effondré qu’on a dû faire venir l’unité paramédicale afin de s’assurer qu’il survivrait au désastre.

Même si leur comportement est tel qu’on croirait que l’expérience et la maturité ont eu raison de leur instinct de conservation, nos retraités ne s’ennuient jamais trouvant toujours quelques pauvres gens à aider malgré eux ou quelques beaux trésors en ville à visiter.

Aujourd’hui, Claude s’est donné comme principale tâche de convaincre à nouveau Aline d'enlever le divan du salon afin d'agrandir leur village de Noël. Et c'est avec les baguettes en l'air qu'il tente d'asticoter celle-ci sur le chemin qui les mène à la boutique Noël Éternel où travaille leur fille.

-           NON, c’est NON Claude !  Si ça continue, on va finir par s’asseoir dans la dépense tellement ton village prend de la place.

Et Aline continue de brailler des NON ponctués de hochements de tête. Mais Claude sait bien qu'il l'aura à l'usure. Il a quand même réussi à faire sortir plus de la moitié des meubles du salon pour installer le fameux village de Noël qu'il mettra près d'un mois à installer méticuleusement afin que tous viennent encore une fois en admirer la splendeur.

Après avoir laissé à Noiraud une semaine pour dormir sur les planches qui serviront à échafauder le village, Claude installera tout le filage électrique qui illuminera ce petit monde de contes de fées. Il déterminera l’emplacement de chaque maisonnette en fonction des activités des personnages : le bûcheron, les patineurs, les passants, les enfants, les chanteurs et leurs accessoires. Il placera ensuite les arbres, les bancs de parc, le pont couvert, le rond à patiner, l’église qu’il a lui-même fabriquée avec ses bancs de faux bois et son hôtel doré qui brille de l’intérieur. Tout sera pensé et calculé de manière à créer un monde si réel qu’il semblera prendre vie dès que l’on éteindra le luminaire du salon pour ne laisser s’allumer que les réverbères et les maisonnettes de bois et de porcelaine.

Chaque année, Claude se porte acquéreur d'une demeure plus belle que toutes les autres ajoutant ainsi à la réalité de son village qu'il veut plus vivant et plus imposant afin d'éventuellement conquérir tout le salon d’Aline.

Après une balade en autobus et en métro, ils arrivent donc à la boutique de leur fille prendre livraison d’une maison de campagne dont la cheminée fume et de quelques murets de pierres.

-                     Bonjour, vous deux dit Suzanne. Oui, oui papa, surtout ne bouge pas. Je reviens tout de suite avec ta commande spéciale.

-                     Comment ça ma commande spéciale !  J’ai fait une commande moi dit Claude en envoyant un clin d’œil à Aline qui se demande encore qu’est-ce qu’il a bien pu acheter en cachette.

-                     Voilà, dit Suzanne. Le modèle numéro 5897 de Dickens Village et les murets que tu voulais avoir ainsi qu’une boîte envoyée par la compagnie Department 56 parce que tu es l’un de leurs bons clients canadiens à ce qu'il paraît.

-                     Tiens, tiens dit Aline sur un ton moqueur. Un bon client, pour sûr c’est de toi qu’il s’agit !

-                     Oui mais, dit Claude, vous savez comme on dit, je pourrais boire et me rouler par terre, jouer à l’argent puis aller en enfer ou être emprisonné comme un criminel, mais moi je préfère les maisons de Noël  finissent-ils par entonner tous en chœur par habitude.

De retour à la maison, Claude laisse Noiraud flairer les boîtes et se cacher dans les sacs puis il sort de son emballage la jolie fermette anglaise dont la cheminée doit laisser échapper de la fumée. Il libère ensuite chaque muret de leur papier de soie puis se met en état d’excitation puérile à l’idée d’ouvrir son cadeau de client fidèle. Curieusement, aucun dessin de maison n’est imprimé sur la bande de carton qui emprisonne la boîte. Il la fait doucement glisser, puis d’un geste minutieux, il retire le morceau de styromousse qui protège l’objet attendu. Soudainement, Claude baisse les bras tout à fait ébahi de sa découverte.

Bien sûr, Claude est enchanté de constater que la compagnie lui a offert le « Fire Station No. 1 ». Il l'avait vu annoncé dans le catalogue Department 56. Chose étrange, ce poste de pompiers ne devait être disponible qu'au mois de juin prochain. Il est tout simplement magnifique. La maçonnerie de briques rouges qui enveloppe le petit immeuble de trois étages est reproduite avec tant de raffinement qu'elle semble réelle. Il en est de même de la tuile brune qui couvre le toit en croupe, coiffé d'un paratonnerre et percé de deux lucarnes asymétriques. Elles sont disposées sur les deux versants qui surmontent la façade et qui sont réunis par une tourelle prenant naissance au rez-de-chaussée où se trouve l'entrée principale. Immédiatement à sa gauche, s'ouvre la grande porte du garage.

Claude s'enorgueillit de cette pièce de choix qui s'ajoute à son village de Noël. Il ne possédait pas encore de poste de pompiers ! Son ébahissement ne provient cependant pas de la nature du présent en soi.

Depuis quelques instants, toute sa concentration se porte sur les grandes fenêtres carrelées du premier étage du bâtiment miniaturisé. Ses yeux, fixés sur elles, lui permettent quand même d'englober dans son champ de vision le câble d'alimentation électrique devant permettre un éclairage intérieur et extérieur. Pourtant, il est bien enroulé dans la boîte et naturellement, non branché. Or, Claude ne rêve pas, il en est sûr. Il est bien éveillé et ne porte pas son pyjama. Pourtant, une faible lumière jaunâtre comme celle que produirait un lumignon, danse à l'étage !

Noiraud le sort soudainement de sa stupeur. Le chat est en train de frôler le petit immeuble en émettant un mélange de miaulements et de ronronnements d'une intensité jamais encore entendue. Claude réussit à se reprendre suffisamment pour appeler Aline.

-                     Viens Aline, viens voir. Je ne sais pas ce qui se passe !

Aline, un peu inquiète par le ton alarmant de son mari et les bruits émanant du chat, se rend rapidement au salon. À son arrivée, elle voit bien Noiraud qui semble être tombé en amour avec un poste de pompiers mais sans plus.

-                     Alors, qu'est-ce qu'il y a ? Tu as faim mon beau chat laid ?

Claude est de nouveau stupéfait. Le premier étage s'est éteint. Désemparé, il se retourne vers sa femme.

-                     Je te jure chérie, il y avait…

Mais, il n'a pas le temps de finir sa phrase. Le chat s'est tu. Tous les regards sont à présent fixés sur la porte d'entrée principale du poste de pompiers. Elle s'ouvre lentement. Bouches bées, yeux grands ouverts, Claude, Aline et Noiraud voient sortir ce qui semble être une petite poupée animée. Elle ne fait pas plus de 3 centimètres mais en se dirigeant vers eux, elle se met à grandir rapidement pour finalement atteindre environ 1 mètre 25.

-                     Bonjour Aline. Bonjour Claude. Ha ! Noiraud, c'est toi qui m'a réveillé mon vieux chat laid dit l'Apparition en le caressant.

Noiraud redémarre alors ses moteurs en frottant contre elle. Au même moment, notre couple de retraités tombent à la renverse sur le sofa.

-                     Voyons, voyons, il faut en revenir. Tenez, buvez cela, ça va vous redonner vos esprits. Je ne suis pas un fantôme vous savez.

Le Visiteur sort alors d'une de ses poches une petite fiole remplie d'un liquide rosé qu'il leur fait avaler contre leur gré en leur pinçant le nez. Ils sont de toute façon absolument incapables de réagir, comme prêts à tourner de l'œil. Puis, comme par magie, ils se sentent revivre.

-                     On a dû inventer ce produit car nous perdions un temps fou à réanimer les gens. Je m'appelle Octavio. Je suis l'un des assistants du Père Noël. C'est Rudolphe, vous le connaissez, le petit renne au nez rouge, c'est lui qui m'a demandé de venir chercher Claude.

Il a dit cela le plus normalement du monde, comme le ferait n'importe quel démarcheur qui s'apprête à vous vendre une camelote quelconque. Sauf, qu'il n'est pas n'importe qui. Claude et Aline le voient bien. Ils le sentent bien. Il a de grands yeux bruns, brillants, rieurs et une bouche qui semble ne jamais pouvoir cesser de sourire et tant mieux, puisqu'elle leur permet d'admirer les 32 perles qu'elle renferme. Il est beau comme un ange. Il a l'allure d'un jeune adolescent, mais parle avec l'assurance d'un adulte dénué de toute méchanceté.

Octavio s'installe confortablement sur le divan puis se met à raconter à Claude et Aline que sa mission l'avait d'abord mené aux États-Unis afin d'inspecter les dernières maisons fabriquées par les artisans de Dickens Village qui travaillent chez Department 56. Il leur explique, qu'il arrive parfois, qu'il soit obligé d'insuffler un peu d'inspiration aux artisans afin de donner un coup de pouce à la magie de Noël. Pendant son voyage, il s'est alors rappelé que Rudolphe lui avait parlé des visites que le grand Patron effectuait durant sa tournée annuelle chez un certain Tranchemontagne pour admirer son village de Noël. Rudolphe lui avait demandé de profiter de ce voyage pour aller chercher ce certain Claude Tranchemontagne. L'idée lui était donc venue de fouiller dans les livres de la compagnie Department 56 pour découvrir que Claude est l'un de leurs bons clients et, heureux hasard, il y avait même une livraison prévue pour lui. Avec un complice, il leur explique qu'ils ont des complices partout où ils vont, il a concocté le coup du cadeau au client fidèle et s'est retrouvé en route pour Crawford Park, Verdun, Québec via le service postal, le seul moyen de transport des assistants du Père Noël.

Aline et Claude sont tout à fait interdits, captivés par le récit. Mais soudainement, Aline doit se retenir pour ne pas rire. Elle ne veut surtout pas paraître grossière devant l'illustre visiteur. Mais, Claude qui connaît bien sa femme finit par s'en apercevoir et la fixe avec de gros yeux. Ce regard de Claude n'obtient pas l'effet escompté. Aline se met à rire de bon cœur. Les deux autres se retournent alors vers elle.

-                     Je m'excuse dit Aline. Mais Claude, as-tu vu la tenue d'Octavio?

Claude se retourne alors et affiche un large sourire lorsqu'il découvre qu'Octavio est vêtu d'un superbe pyjama de coton à motifs géométriques!

Ce dernier finit par comprendre la raison de la bonne humeur de ses hôtes. Il s'empresse de s'excuser en leur expliquant que Noiraud l'avait sorti d'un profond sommeil et qu'il avait oublié de changer de vêtements avant de se présenter à eux. Il se dirige alors vers le poste de pompiers, y disparaît pour en ressortir aussitôt avec une petite valise à la main.

-                     Si vous le permettez, je prendrais bien une douche avant de me changer et après, si c'est pas trop vous demander, je mangerais bien quelque chose. J'ai comme un petit creux.

-                     Mais bien sûr disent à l'unisson Aline et Claude. Mais ce dernier ajoute, pourrais-tu par contre m'expliquer tout de suite pourquoi donc tu viens me chercher ? Ça veut pas dire que je vais mourir au moins ?

-                     Pas du tout! C'est tout simplement qu'à tous les ans, à cette période-ci de l'année, nous avons besoin de main-d'œuvre supplémentaire à l'atelier. Tu fais partie des heureux élus de cette année. Félicitations Claude.

-                     Mais, mais pourquoi moi ?

-                     Comment, tu ne te souviens pas ? Tu as offert tes services au Patron, il y a quelques années. Il reçoit plusieurs offres d'emploi à tous les ans et ne peut pas satisfaire tout le monde. Cette fois-ci, c'est à ton tour.

Il sort alors une lettre un peu jaunie de sa valise et la remet à Claude qui la déplie et reconnaît une écriture quelque peu familière, la sienne ! La lettre est datée du 10 novembre 1937 et adressée au Père Noël !

C'est rempli d'émotion qu'il la lit ou plutôt, la relit. Elle contient les demandes habituelles des enfants qui s'adressent au Père Noël mais a ceci de particulier : Claude lui offre en retour son aide pour la grande distribution des cadeaux.

-                     Mais c'est impossible! Je ne pourrai pas te suivre peu importe où tu vas. Même si tout ça peut se réaliser, je ne pourrai jamais vivre quelque chose d'aussi fantastique en laissant ma famille derrière moi dit-il presque larmoyant.

-                     Si tu le permets Claude, on en reparlera un peu plus tard. Je ne veux surtout pas abuser de votre hospitalité, mais je vous jure qu'une bonne douche et un petit gueuleton me feraient le plus grand bien.

Pendant qu’Octavio est sous la douche et chante à tue-tête des cantiques de Noël, Aline lui cuisine un repas traditionnel dont elle espère qu'il se souviendra longtemps. Perdu dans ses pensées, Claude est assis au bout de la table, sa vieille lettre au Père Noël toujours à la main.

-                     Ne te morfonds pas chéri, attends d'entendre ce qu'il a d'autres à nous dire, si on n’est pas en train de rêver. J'en reviens pas encore. Et puis zut, on rêve pas! C'est certain. Tu veux que j'aille avec toi? De toute façon, j'y vais. Octavio doit comprendre cela. Pis, je peux pas croire que s'il juge que tu peux être utile au Père Noël, qu'il ne peut pas en être autant pour moi ! Hi ! Hi !

-                     Très drôle Aline. As-tu pensé à Suzanne ? Et Noiraud ? Et à la maison ? Tout ça est incroyable. Il faudrait que tu l'appelles. Ne lui dit rien au téléphone mais invite-la à souper. J'aimerais bien qu'elle soit là pour le rencontrer. Sa présence me convaincra que tout cela est bien réel. Y penses-tu chérie, on va probablement vivre quelque chose de féérique, qui va changer complètement notre existence mais qu'on ne pourra partager qu'entre nous sans risquer de passer pour deux vieux débiles. Jamais personne d'autres nous croira. Appelle-la!

Aline compose le numéro de Suzanne et aboutit sur le répondeur. Octavio revient à la cuisine, s’installe devant le copieux repas qu’il avale avec grand appétit tout en continuant son bavardage. Il précise, à la grande joie d’Aline, que ses services sont également requis à cause de ses talents d’assistante de projets et il ajoute :

 

-                     Je ne veux pas vous presser mes amis, mais il est déjà quatre heures de l’après-midi et Rudolphe passe vous prendre à minuit. Ne vous inquiétez pas pour votre gentille fille Suzanne. Elle nous a déjà rendu de fiers services et Gratteux passe souvent à la boutique Noël éternel. Il lui donnera les explications nécessaires. Vous devriez penser à préparer vos bagages et à manger vous aussi un bon repas chaud avant de partir.

-                     Oh ! Mon dieu les valises ! s’exclame Aline. Claude vient m’aider ! Nous allons manquer de temps.

Ils se précipitent dans l’escalier et entreprennent avec toutes les contradictions, contrariétés et tiraillements dont ils ont l’habitude de sortir des placards et des tiroirs l’équipement approprié pour cette équipée fantastique.

-                     Seulement deux valises leur crie Octavio du bas de l’escalier. Et prenez des vêtements très chauds pour le voyage. Les nuits sont froides en Norvège…

Aline s’assied finalement sur la deuxième valise après y avoir mis les pyjamas de Claude et celui-ci réussit à la boucler de justesse. Les valises sont acheminées vers le salon où Octavio constate :

-                     Eh bien mes amis… comment pensez-vous pouvoir monter tout ça sur le toit de l’appentis ?

Claude et Aline se regardent d’un air piteux. Octavio leur propose alors de transporter les bagages lui-même. Pour ce faire, il sort une enveloppe matelassée de sa poche, la tend à Claude, prend une valise dans chaque main et leur dit :

-                     Bon, il est temps que je parte. Mon ami voudrais-tu simplement cacheter cette missive et la déposer dans la boîte postale au coin de la rue. Je vous reverrai demain à l’atelier.

Aussitôt ces paroles prononcées, Octavio se met à diminuer et les valises avec lui. Avant de s’introduire dans l’enveloppe, il se retourne et salue nos deux compères sous le regard fasciné de Noiraud qui retient une fabuleuse envie de se précipiter sur cet être miniaturisé pour le lécher de la tête aux pieds. 

À nouveau seuls avec leurs inquiétudes, Claude et Aline s’entendent finalement sur la meilleure manière de présenter leur folle aventure à Suzanne. Aline recompose le numéro et obtient enfin la communication.

-                     Oh ! bonsoir ma chérie. Je suis bien contente de t’avoir enfin au bout du fil. Nous devons partir demain pour environ trois semaines et je voulais absolument te donner quelques instructions avant de partir.

-                    

-                     Oui, oui… C’est ça Suzanne…  Trois semaines. Où allons-nous ? Eh bien… Nous sommes requis pour un important travail communautaire dans le domaine de la distribution de cadeaux aux enfants.

-                    

-                     C’est ton père qui a reçu un appel d’une de ses vieilles connaissances, dit Aline en clignant un œil malicieux vers son complice.

Elle obtient l’assurance que sa fille viendra les trois prochains dimanches avec son copain pour monter le village de Noël et qu’elle recueillera Noiraud comme d’habitude. En entendant son nom, le félin dresse l’oreille et scrute tour à tour Claude et Aline d’un air réprobateur. Claude le rassure.

-                     C’est pour une bonne cause tu sais mon vieux. Et puis chez Suzanne, tu n’es jamais en reste…  Elle te nourrit aux pâtés et aux minouches…

En entendant le mot minouches, Noiraud ronronne quelque peu puis se détourne d’un air indifférent pour se rapprocher à nouveau de l’enveloppe qu’il frôle et renifle en poussant des larmoiements.

-                     Vas-y Claude, il faut mettre cette enveloppe dans la boîte postale. Moi, je vais nous préparer une bonne soupe avec une pointe de tourtière et un « en-cas » pour le voyage.

Claude et Aline s’affairent ainsi pendant quelques heures puis, l’heure du départ approchant, ils tentent de se rassurer l’un et l’autre sur leurs compétences et leur capacité à sortir ainsi de leur petite vie si bien réglée. Ils ont les jambes molles, le cœur qui bat, mais pour rien au monde ils ne seraient disposés à s’avouer qu’ils sont tout simplement morts de peur à l’idée du défi qui les attend. Ils ont sorti la grande échelle, ont enfilé bas de laine, chapeaux fourrés, moufles et foulards et mis les jolies bottes d’après ski offertes par Suzanne l’an passé pour les inciter à sortir plus souvent pendant les jours froids de l’hiver.

-                     C’est l’heure, dit Aline. Il faut monter sur le toit de l’appentis. Mais, je rêve déjà… Il me semble entendre un bruit de clochettes ?

Claude tend l’oreille. Noiraud en bon chat-chien flaire aussi quelque chose.

-                     Allons voir, dit Claude.

Ils sortent par la porte arrière repoussant Noiraud qui cherche à les suivre. L’animal excité par cette situation insolite bondit sur le comptoir de cuisine et se hisse vers la fenêtre pour apercevoir ahuri les deux vieux fous que sont ses colocataires en train de grimper l’échelle leur permettant d’atteindre le toit où il voit un halo de lumière inhabituel. Claude monte le premier. Il se retourne pour attraper le cabas chargé de victuailles qu’Aline lui tend au bout de ses bras. Quelques articles s’échappent alors et aboutissent droit sur la tête d’Aline heureusement protégée par l’épaisseur de ses nombreuses couches de lainages et de fourrures. Après un dernier pas manqué, Aline se retrouve enfin sur le toit soutenu par Claude. Le traîneau est bien là… Rudolphe piaffe et secoue la tête pour faire entendre à nouveau les petites clochettes suspendues à son cou.

-                     Aline c’est pas vrai… Pince-moi ! je rêve !

-                     Je ne peux pas te pincer mon vieux tu es tellement emmitouflé, dit Aline. Je crois qu’il faut y aller, on ne peut plus changer d’idée maintenant. Et puis, ils ont besoin de nous.

Aline monte hardiment et s’installe à bord. Claude se réjouit d’avoir avec lui ce petit bout de femme si pragmatique. Rassuré par la détermination de sa femme, il monte à son tour. Une chaude couverture les enveloppe. Instinctivement, ils se blottissent l’un contre l’autre pendant que le traîneau s’envole dans un doux roulis bien différent du tangage habituel des carrioles. L’équipage semble glisser sur l’air bleuté de la nuit. Cette sensation tellement agréable et relaxante ne tarde pas à les entraîner dans un profond sommeil dont ils ne s’éveillent qu’à l’aurore pour voir apparaître au loin le complexe hivernal du Père Noël. Le renne gracieux amorce sa descente par une courbe qui fait pencher le traîneau, permettant aux voyageurs d’apercevoir d’immenses ateliers vitrés où s’affairent des centaines de lutins. Quelques instants plus tard, le traîneau se dépose sur une neige poudreuse scintillante.

-                     Ah ! bonjour les amis leur crie un lutin par l’entrebâillement de la porte du bâtiment principal. Avez-vous un p’tit creux ?

Claude et Aline qui sortent à peine des brumes du sommeil se secouent un peu et tentent de se remettre sur pied. Gaspard se précipite pour les aider. Aussi rayonnant qu’Octavio, il a les joues rouges et rondes et sourit de toutes ses dents perlées. Joyeusement, il dirige les nouveaux arrivants vers la grande porte en bois qu’il vient de franchir pour les accueillir. Il les conduit dans une salle intime où crépite un bon feu et leur apporte un copieux petit-déjeuner qui les met finalement en appétit. Leur curiosité à nouveau éveillée, ils commencent à parler tous les deux en même temps et Gaspard n’y entendant plus rien se bouche les oreilles qu’il a pointues et velues.

-                     Bon, bon… Une question à la fois, dit Gaspard. Je vais vous diriger aujourd’hui à travers les ateliers et vous expliquer un peu votre tâche. C’est relativement facile et nous savons que vous vous y connaissez très bien en construction et en rénovation autant pour les petites que pour les grandes maisons. C’est ce qui est inscrit sur votre fiche. : Claude et Aline Tranchemontagne, construction et rénovation, requis pour deux projets spéciaux de Department 56. Venez ! Suivez-moi…

Gaspard les précède de sa démarche sautillante. Traversant quelques passerelles et passages reliant les divers ateliers, ils arrivent à l’entrée d’une salle où une maison Victorienne est en construction. Au fond de la pièce, un homme âgé auréolé d’une chevelure blanche bouclée leur tourne le dos. Il porte une salopette et trempe un pinceau dans un pot en expliquant à un gamin qui le fixe de ses grands yeux bleus que les frises entourant la galerie de sa maison seront restaurées dans leur état original. Se retournant pour mettre la main au projet en cours, il aperçoit Claude et Aline.

-                     Ah ! Justement nous vous attendions. Mais… Noiraud n’est pas avec vous ? Ma femme adore les chats. Elle attendait plus ou moins sa visite.

-                     Vous savez, dit Claude, Noiraud n’aime pas vraiment voyager. Quand nous partons, il boude toujours un peu, mais s’accommode quand même de la présence de notre fille Suzanne qui le gâte un peu trop.

Claude parle spontanément au vieillard comme à un ami. Il s’apprête à poursuivre ses explications lorsqu’il aperçoit le regard intimidé d’Aline. Il comprend alors que son interlocuteur n’est nul autre que ce bon vieux Père Noël chez qui ils sont invités.

-                     Mes amis Tranchemontagne, dit le Père Noël, je suis très heureux que vous ayez pu vous libérer. Gaspard vous a-t-il parlé des projets qui vous attendent ?

-                     Je ne sais pas si nous sommes qualifiés pour ces projets, avoue Claude penaud. Vous savez, il m’arrive parfois de faire de petites erreurs…

-                     Je sais. Je sais. Mais vous apprendrez qu'ici, il n’y a jamais d’erreurs irréparables. J’ai été touché par la grande peine que vous avez eue en voyant brûler le garage de votre voisine l’été dernier. Vous ne voulez pas le dire, mais je sais que vous vous sentez encore coupable de votre maladresse. J’ai pensé vous offrir la possibilité de reconstruire ce garage pour qu’il fasse partie de la section spéciale de Department 56.

Les épaules de Claude se redressent fièrement. Avec enthousiasme, il avoue que rien ne lui ferait plus plaisir que de réparer cette gaffe. D’autant plus que le garage est perdu pour cette dame qui ne peut obtenir un nouveau permis de construction à cause des nouveaux règlements de zonage.

-                     Mais dites-moi monsieur Noël, qu’est-ce que c’est que cette section spéciale de Department 56 ?

-                     Ça, c’est une idée de ma femme, mon assistante principale, dit le Père Noël avec un hochement de tête sous-entendu vers Aline. Ma femme est très sensible à l’approche des fêtes quand elle voit la peine des enfants petits et grands ayant vécu de terribles épreuves au cours de l’année. Elle a donc eu l’idée de leur offrir un peu de réconfort par le biais de cette section spéciale. Ainsi, le poste de pompiers que vous avez reçu hier a une histoire particulière. Il a été construit ici l’an dernier pour aider trois gamins dont le papa, pompier à ce poste, a péri dans un incendie. Après sa création, l’immeuble a ensuite été proposé à Department 56 pour leur collection Dickens Village par le biais d’un rêve inspiré à un créateur.

-                     C’est ce que vous appelez « insuffler un peu d’inspiration », fait remarquer malicieusement Aline.

-                     C’est exact, et si je peux vous faire une révélation, il y a dans ce village et dans les autres sections du catalogue plusieurs pièces qui ont une signification toute spéciale pour les petits et les grands enfants du monde entier.

L’aimable vieillard sourit à Claude en disant :

-                     Pour les prochains jours, consacrez-vous entièrement à la construction du garage. Vous serez maître d’œuvre du projet et une armée de lutins sera là pour construire le garage tel que vous le concevrez. Et soyez assurés que Mère Noël ira y mettre son grain de sel comme toujours.

Au cours de la deuxième nuit de leur périple, Claude, couché aux côtés d’Aline, réfléchit à toute l’étrangeté de la situation. Les lutins travaillent à la construction du garage à une vitesse inattendue. Il n’a qu’à dire un ordre ou un conseil et aussitôt les lutins s’affèrent à préparer la pièce de bois ou à mélanger les couleurs de peinture adéquates. La construction avance très vite.

Trop excité et n'arrivant toujours pas à dormir, Claude finit par sentir un p’tit creux. Sans éveiller Aline, il se lève doucement sans faire de bruit et ne prend pas la peine de mettre sa belle robe de chambre en ratine bourgogne. Son pyjama à rayures verticales rouge, verte et blanche lui semble tout à fait acceptable pour cette excursion nocturne visant à débusquer un bon gueuleton.

Alors qu'il se rapproche de la grande salle à manger à pas feutrés, il entend des bruits de vaisselle et de verres entrechoqués. À sa grande surprise, la salle est pleine de lutins qui eux aussi sont venus se sustenter. Chaque lutin arbore un pyjama différent. Certains ont des motifs de bandes dessinées telles que Mickey, Donald et Winnie l’ourson. D’autres montrent des motifs de fusées interstellaires, des supermen, des dinosaures ou encore des pokemons. Certains sont fleuris avec des couleurs chatoyantes. Il y a même des pyjamas à la couleur de tartans écossais.

Claude, ravi d’une telle diversité, prend plaisir à découvrir les pyjamas des lutins et en oublie presque de garnir sa dent creuse. À la fin de sa tournée, il s’approche d’Octavio pour lui demander :

-                     Octavio, comment se fait-il que vous portiez chacun un pyjama différent ?

-                     C'est pour devenir Père Noël d'un jour voyons! 

-                     Il... il permet ça dit Claude interloqué!

-                     Depuis toujours, et c'est un honneur auquel chaque lutin aspire avec allégresse pendant toute l'année. Le lutin qui sera désigné par Mère Noël comme ayant le pyjama le plus représentatif des enfants de la planète deviendra Père Noël d'un jour avec tous les avantages associés à ce vénérable rang termine Octavio la main sur le cœur. 

-                     Et c'est pour quand ce grand moment s'informe Claude.

-                     C'est pour le 26 décembre, tu sais, le jour où tout le monde court les ventes d'après-Noël! 

-                     Non non, pas moi! Aline peut-être mais, pas moi. Il y a trop de monde dans les magasins... dit Claude embarrassé.

-                     Oui, oui Claude n'essaie pas, nous t'avons déjà vu fouiller dans les décorations d'Eaton. 

-                     Bon bon c'est vrai et alors comment devient-on Père Noël d'un jour poursuit Claude histoire de changer de sujet.

-                     Tout se passe au cours d'un grand banquet dans la salle à manger. Chaque lutin vêtu de son pyjama de l'année défile devant la Mère Noël en lui racontant une histoire sur la provenance de son pyjama. C'est le moment le plus drôle car la personnalité de chaque lutin peut ainsi s'exprimer en gestes, chansons, danses, poèmes au plaisir de toute l'assemblée. Après les délibérations d'usage avec Rudolphe, elle désigne le lutin au pyjama qui l'a le plus touché et ce dernier revêtira la tenue du Père Noël en grandes pompes. En fait, c'est plus qu'un concours! C'est une journée de plaisanteries, de jeux et de réjouissances diverses qui récompense tous les lutins pour leur travail de l'année. J'espère que mon pyjama ira chercher le cœur de Mère Noël cette année dit fièrement Octavio.

Le lendemain, alors que le garage est terminé, le Père Noël et son assistante viennent constater la réussite de la construction.

-                     Claude et Aline, le garage est magnifique. Je ne m’attendais pas à une si belle réussite. Félicitations. Je suis convaincue que votre voisine sera comblée de recevoir la réplique miniature de son ancien garage dit la Mère Noël.

-                     Je suis content que le garage vous plaise dit Claude.

-                     Et si on inaugurait cette belle construction lance soudainement le Père Noël.

Un grand silence s'installe. La Mère Noël plonge alors sa main dans la poche centrale de son tablier puis lance un jet de cristaux qui s'abattent sur le garage dans une bruine miroitante tout en dégageant un baume de pin odoriférant.

-                     Ça, c'est juste pour y mettre mon grain de sel magique dit-elle en riant. 

Toute l'assemblée se met alors à applaudir comme pour emballer ce cadeau du sceau de l'amitié. Graduellement, le garage devient diffus pour enfin disparaître complètement sous les yeux ébahis de Claude et d'Aline.

-                     Ça y est, il est parti vers sa destinée... termine la Mère Noël. Vous pouvez vous réjouir car il comblera assurément sa propriétaire. 

-                     Maintenant que vous êtes habitués à la façon de travailler de mes lutins poursuit le Père Noël, voici le deuxième projet sur lequel vous pouvez travailler, si vous le voulez, bien sûr.

-                     Allez-y, exposez-nous votre demande lancent d'un trait Claude et Aline.

-                     Vous avez bien travaillé à Montréal pour Le Devoir Claude? Et, êtes-vous toujours aussi passionné pour les antiquités de tous genres?

-                     C’est exact. Pendant quinze ans, j'ai frayé avec les journalistes et les recherchistes. Ça été l'emploi le plus agréable que j’ai occupé dit Claude tout ravi. Quant aux antiquités, disons qu'Aline fut ma première acquisition.

Sur ces propos, la mine d'Aline s'affaisse malgré le sourire en coin de Claude. Feignant d'ignorer la remarque malicieuse, le Père Noël continue sur sa lancée.

-                     J’ai pensé qu’il serait intéressant de produire une nouvelle collection pour le Department 56. Une collection de bâtiments provenant de chaque grande ville du monde. Je voudrais commencer par Montréal pour tester l’idée. Qu’en pensez-vous ?

-                     L’idée semble intéressante dit Aline. 

-                     Et nous avons de belles constructions à Montréal renchérit Claude à la voix doucereuse.

-                     Étant donné vos connaissances du patrimoine architectural et votre grand intérêt pour les belles antiquités dit-il en regardant Aline, avez-vous quelques modèles à me suggérer ?

-                     Eh bien. Ce n’est pas la diversité qui manque. Dans mon travail, j’ai eu la chance de consulter beaucoup de plans d’archives réalisés par des architectes réputés. Je pourrais en trouver quelques-uns parmi ceux qui ont beaucoup marqué le décor urbain de Montréal au vingtième siècle. Je pense à Cormier, Lemieux ou Barott. Ils ont dessiné et conçu des bâtiments qui ont fait ressortir une tendance art déco vers les années trente.

-                     Bien. Vos idées rencontrent les miennes. Je vais vous confier une petite équipe de lutins. De cette façon, vous pourrez faire un inventaire exhaustif et choisir quelques modèles parmi les plus intéressants. J’avoue que je n’avais pas pensé à faire la série de chaque ville selon les concepts d’architectes spécifiques. Mais l’idée est très bonne. Merci. Comme c’est un projet d’envergure, je ne sais pas si nous pourrons le sortir à temps pour cette année. J’ai des contacts à Paris, Londres, Rome et Amsterdam pour faire le même genre de projet. Mais le projet actuel me permettra de savoir si l'idée est réalisable.

Suite à sa conversation avec le Père Noël, Claude est emballé. Il n’aurait jamais cru pouvoir se replonger dans son ancien métier d’une façon si agréable. De plus, il est fort content de pouvoir mettre en évidence l’architecture d'une ville qu’il aime tant. Mais, il n'a pas vu le clin d'œil malicieux échangé entre Aline et la Mère Noël face à la fébrilité presque jouvencelle qu'il affiche sans aucune retenue.

-                     C’est un beau projet qui nous est confié n’est-ce pas Aline! Le Père Noël nous honore en nous confiant une telle tâche, ne crois-tu pas! 

-                     Oui, oui mon chéri, l'antiquité est très heureuse pour toi. Peu importe ce que tu décideras, je continuerai de t'apporter mon aide. Toutefois, je voulais te demander si... malgré tous ces merveilleux projets... tu ne t’ennuies pas trop de tes longues matinées à flâner dans tes pyjamas? De mon côté, je pense souvent à Suzanne et à Noiraud ces temps-ci.

-                     Certains matins, c’est dur. Mais, je me dis que l’aventure que nous vivons est unique et que probablement c’est une expérience que nous n’oublierons pas de si tôt. Tu devrais venir avec moi une bonne nuit pour aller voir la garde-robe des lutins. Tu n’en reviendrais pas dit Claude, j'en suis jaloux.

Les jours suivants, le vieux couple avec son équipe de lutins se mettent en frais d'étudier les travaux des trois architectes ciblés. Les plans des bâtiments apparaissent comme par magie. Dès que Claude mentionne le nom d'un bâtiment, un lutin sort de la salle et revient en moins de cinq minutes avec un rouleau de plans, pas une copie de mauvaise qualité, mais bien les originaux signés par l’architecte lui-même, à l’état neuf.

-                     Gaspard, pouvez-vous me dire d’où vous sortez ces plans ? Même chez mon ancien employeur, les copies que nous avions avaient les marques du temps. Ce n’est pas possible, vous devez avoir un truc quelconque.

-                     C’est la magie de Noël. Le domaine du Père Noël renferme des secrets et des moyens insoupçonnés par la majorité des gens. Il suffit d’y croire et tout est possible. Vous n’avez pas encore retrouvé l'esprit de Noël de votre enfance à ce que je vois. Le Père Noël ne vous apportait-il pas tous les jouets que vous aviez demandés ?

-                     C’est exact. Mais j’ai encore tendance à me penser ailleurs qu’au Royaume du Père Noël.

En l’espace de quelques jours, Claude et Aline avaient dressé une liste de bâtiments dignes de figurer au prestigieux catalogue de Department 56. Ils la présentèrent au charmant vieillard :

-                     Voici, monsieur Noël, la liste que nous avons dressée. Certains des bâtiments sont encore existants, d’autres ont été démolis, il y en a qui ont été seulement imaginés sur papier et qui n’ont jamais été construits. Je peux vous en mentionner quelques-uns. Il y a des bâtiments provenant du quartier ouvrier de Saint-Henri, quartier où Ludger Lemieux trouvait sa clientèle. Quant à Ernest Cormier, nous pouvons utiliser l'une de ses œuvres dans le plan d’implantation de l’Université de Montréal, une des plus remarquables réalisations architecturales de la ville. En ce qui concerne Ernest Isbell Barott, nous avons des projets provenant du quartier bourgeois de Saint-Antoine, sur les versants sud et ouest du Mont-Royal.

-                     C’est magnifique. Je ne m’attendais pas à voir des modèles si grandioses. Vous avez bien travaillé. Si vous étiez à ma place, y a-t-il une section que vous favoriseriez avant une autre ? 

-                     Je ne sais pas. C’est certain que l’œuvre de Cormier est la plus resplendissante, mais elle demandera beaucoup de travail dit Claude. 

-                     Pensez-y, nous en reparlerons demain matin. Bonne nuit dit le Père Noël en baillant.

Claude s'affale dans son lit douillet comme du plomb. Il ne s'écoule que quelques minutes avant qu'il ne se mette à ronfler comme une pompe aspirante-soufflante au grand désespoir d'Aline. Enfin, au bout d'une heure, tous deux baignent dans un profond sommeil réparateur. Comme sortie de nulle part, le tintement d'une cloche les fait sursauter. Ils s'éveillent et s'assoient rapidement en tirant la couverture contre eux lorsqu'ils voient plein de jeunes gens qui font le tour de leur lit sans les apercevoir. Sans un mot, ils se lèvent puis se mettent à arpenter les corridors du curieux édifice. 

-                     Je connais ces lieux Aline, dit Claude. 

Mais, cette dernière a subrepticement disparu dans une autre aile à son insu. Après avoir marché ce qui semble être une éternité, Claude retrouve Aline tout bonnement assise dans les marches extérieures de l'édifice qui semble impressionnant dans son nuage de brume sur la montagne.

-                     Où donc étais-tu passée dit Claude.

-          Mais, je t'attends ici depuis des heures répond Aline alors que tous deux se retrouvent bien assis dans leur lit au Royaume du Père Noël.

-                     Mais que nous arrive-t-il Claude crie Aline empreint d'une certaine panique.

-                     Je crois que nous venons de faire un rêve éveillé très significatif pour le projet que nous devons réaliser. Notre ballade m'a donné faim pas toi! Viens-tu manger un morceau? J'en profiterai pour t'expliquer ce que l'on fera demain matin et en même temps tu verras les lutins en pyjama

-                     N'importe quoi pour quitter ce lit qui me fait froid dans le dos dit Aline.

Le lendemain matin, Claude, d'abord étourdi par l'ampleur du travail à faire, réunit ses lutins en chef pour planifier la réalisation du projet qui sera élaboré en fonction de l'échéancier qui est on ne peut plus serré. Tous ont compris les enjeux et accourent vers leurs ateliers respectifs afin de débuter la construction.

À toutes les six heures, les lutins en chef, Aline et Claude se réunissent pour faire le point sur l'avancement des travaux qui se poursuivront 24 heures sur 24 pendant dix jours. Grâce à une onction d'essence de sapin dont ils se badigeonnent la langue, les lutins ont momentanément éliminé leur cycle de sommeil. Aline et Claude, quant à eux, bénéficient d'une courte période de repos à cause de leur âge. Chaque matin, ils sont toujours surpris de voir avec quelle belle énergie les lutins qui ont tous la langue verte s'acquittent de leurs tâches. Claude arpente les ateliers et s'assure que l'architecture est conforme aux plans qu'il a en main pendant qu'Aline voit à ce que tous puissent manger et boire convenablement en travaillant. Les édifices prennent forme, les tours s'élèvent et la vision d'Ernest Cormier prend forme d'une façon magnifique de précision malgré l'échelle réduite. Après dix jours d'intense labeur, le dernier coup de pinceau est donné et l'on envoie un lutin quérir le Père et la Mère Noël qui étaient déjà en route vers les ateliers. 

D'une manière respectueuse et amicale, Claude et Aline leur font chacun une bise et les entraînent faire la tournée des bâtiments.

-                     Nous vous présentons l'œuvre originale conçu par Ernest Cormier, le plan d'ensemble de l'Université de Montréal qui aurait dû trôner sur le Mont-Royal et qu'Aline et moi avons eu le plaisir de visiter en rêve dit Claude.

Chaque atelier révèle un bâtiment de l'Université demeuré jusque là inconnu des Montréalais : le colossal stade ouvert puis l'aréna de style Art Déco et la splendide Maison des étudiants avec son imposante entrée en forme d'arche. Puis arrive finalement le trésor de cette reconstruction, alors que se dresse devant tous le bâtiment principal de l'Université de Montréal en brique jaune, pierre grise de Missisquoi, marbre et granit avec ses dix ailes qui donnent à la tour fière allure.

-                     Mes bons amis, mes merveilleux amis crient le Père et la Mère Noël les bras ouverts!  C'est au-delà de nos espérances!  Cette oeuvre est immense. 

-                     J'envoie tout de suite Octavio chez Department 56 afin d'insuffler cette collection unique à leurs créateurs crie le Père Noël tout excité. 

-                     Mes amis, je sais que vous êtes très fatigués et que votre séjour parmi nous arrive à sa fin sauf que j'aurais une dernière faveur à vous demander dit la Mère Noël.

-                     Vous savez, c'est une bonne fatigue dans le fond et nous vous sommes reconnaissants de nous avoir donner cette bonne fatigue répond Claude les larmes aux yeux. Les gens pensent parfois que les retraités ne peuvent faire que des futilités alors qu'il y a tant à faire pour égayer le monde et tant de gens à aider même si dans mon cas, mon grand dévouement cause souvent des catastrophes...

-                     Je sais, je sais et je vous comprends. Mais, il faut quand même continuer vos bonnes actions. Si vous aidez ne serait-ce qu'une personne à ne pas rester isolée chez elle pendant l'hiver en déblayant ses escaliers, en lui rendant des visites, en transportant du bois et ou en faisant ses courses, vous lui apportez bien plus que ne le fera jamais un ou deux garages brûlés par mégarde. N'oubliez jamais ça!

-                     Vous avez sans doute raison. Aline et moi allons y penser la prochaine fois qu'un accident stupide viendra nous empoisonner l'existence dit Claude ragaillardi par le discours de la Mère Noël.

-                     C'est une bonne attitude à adopter ça Claude. Maintenant, si je vous disais que mon plus cher désir serait que vous me conceviez une maison familiale typique de Montréal. Vous savez, un foyer sans flafla où les enfants sentiraient simplement qu'il est agréable d'y vivre dit la Mère Noël sur un ton presque solennel. 

-                     Vous voulez une maison qui a l'esprit de famille dit fièrement Aline!  

-                     C'est exactement cela, vous m'avez devinée... avoue la Mère Noël en hochant positivement la tête.

-                     Claude et moi allons faire une réunion avec notre état-major de lutins pour réaliser ce foyer avant notre départ. 

-                     J'en suis bien contente. Au fait, accepteriez-vous une invitation à souper avec mon époux et moi-même demain soir ?

Après avoir acquiescé à l'invitation de la Mère Noël, nos deux aïeuls se mettent d'accord pour s'attaquer à l'érection de la maison à l'esprit de famille dès l'aube naissante. Leur sommeil réparateur est de courte durée car Claude a préparé les plans de la maison toute la nuit en compagnie d'Aline qui le conseillait sur les points à ne pas négliger. Malgré leur fatigue, ils sont ravis de constater que toute la population de lutins est prête à passer à l'action. Leurs plans en main, Claude et Aline s'activent à diriger tout ce petit monde qui s'affaire à bâtir une mignonne maisonnette de style après-guerre, comme on en retrouve dans plusieurs quartiers de Montréal. Fort satisfaits de la besogne accomplie en si peu de temps, Claude et Aline remercient les lutins et s'empressent d'aller se préparer pour souper avec leurs hôtes.

Après une brève toilette et quelques arguments sur le choix de la cravate de Claude qui finit par ne pas en porter du tout au grand désespoir d'Aline, ils arrivent bras dessus bras dessous dans la grande salle à manger. Stupéfaits par le spectacle qui s'offre à eux, ils s'immobilisent sur le pas de la porte. À leur arrivée, tous les lutins présents se lèvent pour les applaudir. À la grande table où trône le Père Noël, Noiraud se délecte d'une entrée de pâté au coulis de souris confortablement assis sur les genoux de la Mère Noël accompagnée de Suzanne qui rit de voir la mine déconfite de ses parents devant tant de reconnaissance.

-                     Comment êtes-vous arrivés jusqu'ici demande Aline à sa fille?

-                     Nous avons pris le Rudolphe-express de minuit. Pour tout l'or du monde, je n'aurais jamais voulu manquer ça. Un dîner avec le Père Noël, ça ne se refuse pas.

Un festin de dinde et de tourtières avec pommes de terre pilées, le repas préféré de Claude et Aline est offert à toute l'assemblée qui parle à qui mieux mieux de leurs récentes occupations. Vers minuit, le Père Noël envoie tous ses lutins dormir pour un jour ou deux et invite ses visiteurs à aller voir la maison familiale enfin terminée.

-                     Mais, c'est notre maison crie Aline en sursautant!

-                     C'est pas ça qui était sur les plans dit Claude en la pointant du doigt.

-                     C'est une surprise pour vous remercier. La seule maison que vous pouviez vraiment concevoir avec un esprit de famille, c'est la vôtre!  Alors, bonne nuit. Elle vous attend pour prendre vie avec Suzanne et Noiraud. Il est tard, maintenant. Il faut dormir.

À ces mots, Claude et Aline sentent soudainement le poids du travail des derniers jours et s'avancent vers leur maison pour aller y dormir. En traversant la porte d'entrée, ils revêtent miraculeusement leur pyjama de tous les jours puis instinctivement, ils emboîtent le pas à Noiraud qui grimpe les escaliers pour aller dormir au pied du lit de ses maîtres. Suzanne s'est affalée sur le divan du salon entouré du village de Noël qu'elle a installé pendant l'absence de ses parents. Tout le monde glisse dans un profond sommeil avant même d'avoir essayer de comprendre ce qui arrive.

 

ÉPILOGUE

Une giboulée automnale vient frapper à la fenêtre de la chambre de Claude et Aline qui s'éveillent ensemble. Dehors, tout est blanc déjà. Ils sont étonnés de se retrouver à Crawford Park et pensent tous deux qu'ils ont dû rêver toute cette folle aventure. Après s'être pincés mutuellement, ils se dirigent vers la cuisine afin de s'offrir une bonne tasse de café velouté. En passant près du salon, ils voient Suzanne couchée sur le divan en train de s'éveiller parmi le village de Noël tout illuminé. Ils ont à peine le temps de réaliser ce qui se passe que des sirènes de pompier dans la ruelle arrière de la maison les attirent à nouveau à la fenêtre. Dehors, leur voisine toute affolée se promène en pantoufles dans la neige qui recouvre son parterre en criant et en pleurant au milieu des voisins et des pompiers qui accourent.

-                     Mon garage! Avez-vous vu! Mon garage a repoussé pendant la nuit! J'arrive pas à y croire. C'est un miracle!

Claude et Aline sont stupéfaits. Sans hésiter, ils se précipitent dehors dans la neige et se mettent à danser avec la voisine sous le regard ébahi de Suzanne qui les observe de la maison.

-                     C'est la faute du Père Noël, c'est la faute de Mère Noël chantent-ils leur voisine comme des enfants.

Bientôt, les équipes de télévision arrivent sur les lieux et la voisine ne voulant pas mêler ses voisins à cette étrange histoire mais se doutant bien de leur implication se contente de dire à la caméra que :

-                     C'est sûrement la faute du Père Noël vous savez. Il n'y a pas d'autres explications possibles au risque de passer pour une folle. Et je ne crois pas aux extra-terrestres en passant. Fin de l'entrevue. Merci d'être venu et n'oubliez pas de faire des gros plans de mon beau garage...

Claude et Aline qui observent à la dérobée ce qui se passe sont de retour à la maison et s'empressent d'ouvrir le poste de télévision afin d'aller aux nouvelles. À leur grande surprise, un journaliste énervé s'ébat devant ce qui semble être les bâtiments originaux de l'Université de Montréal tel que conçus par Ernest Cormier.

-                     Mesdames et Messieurs, c'est un précédent extraordinaire. Nous sommes devant un fait inexplicable et nous attendons le Maire de la ville de Montréal qui devrait arriver d'ici quelques minutes pour commenter cette apparition. Nous rappelons aux auditeurs qui viennent de se joindre à nous qu'un Aréna, qu'un Stade, qu'une Maison des étudiants et des ailes adjacentes à la tour de la montagne sont mystérieusement apparus cette nuit sur le campus de l'Université de Montréal de dire le journaliste qui prend bien soin de ponctuer chaque élément de la nouvelle de sa carrière.

Au même moment, les flocons de neige qui s'abattent sur la ville se transforment en missive fondante. Le journaliste en saisit une qui vient de lui atterrir sur la tête et lit fébrilement le message qu'il contient :

-                     Alors, Mesdames et Messieurs, il est écrit et je cite, « C'est la faute du Père Noël ». Je répète « C'est la faute du Père Noël ». Comme vous voyez, le message fond comme de la neige au soleil, c'est incompréhensible et merveilleux tout à la fois. Je recommence à croire au Père Noël!

Juste à voir la réaction du pauvre journaliste complètement dépassé par son reportage, Claude et Aline se tordent de rire. Au même moment, la sonnette de la porte d'entrée de leur maison retentit et un grand éclair rouge traverse le ciel.

-                     J'espère que ce ne sont pas encore les pompiers! dit Claude. Ah non, c'est seulement le facteur et je vois Madame O’Connors qui nous salue de la fenêtre de son salon, sa robe de chambre bien serrée contre elle.

Claude signe pour l'enveloppe qui lui est destinée et retourne vers le salon.

-                     Tiens, tiens. Il n'y a pas d'expéditeur comme c'est étrange affirme Aline.

Elle déchire l'enveloppe et en ressort deux petites valises qui se mettent à grandir sous leurs yeux jusqu'à reprendre leur taille normale.

-                     Nos valises! On les avait oubliées chez le Père Noël! Comme c'est fin de nous les retourner. Je vais aller les vider dit Aline, ça doit affreusement sentir le linge sale.

Avant même qu'elle ne disparaisse vers la buanderie, des pyjamas de toutes sortes de motifs se mettent à sortir spontanément de l'enveloppe vide. Ils flottent dans l'air comme des papillons, puis grossissent pour finalement aller se poser sur le divan, les chaises et dans les bras de Suzanne, de Claude et d'Aline... Très vite, la pièce pullule de pyjamas bigarrés.

-                     C'est moi le Père Noël d'un jour! C'est moi le Père Noël d'un jour résonne dans toute la maison.

-                     Allons, du calme Octavio! Nous les avons assez dérangés comme ça répond la Mère Noël de sa voix chaleureuse issue de nulle part.

-                     Nous reverrons-nous l'an prochain se risque Aline sur la pointe des pieds.

-                     Évidemment renchérit le Père Noël! À l'exception de la santé, n'est-ce pas l'émerveillement de la découverte qui permet à la vie d'exploser... Alors, en attendant de bâtir ensemble des ponts de glace sur Neptune ou des vaisseaux en pierres de Lune, profitez bien du confort douillet de votre Royaume, car il faut inventer un monde meilleur pour nos futurs petits enfants, pour nos futurs petits enfants... Et la voix s'éteignit en écho.

-                     Aline! Je commence tout de suite à profiter de notre Royaume dit Claude. Eh, mes amis les pyjamas, et si on refaisait connaissance...

D'une ferveur enfantine, tous les pyjamas s'agitent puis courent s'asseoir en rond au pied de Claude qui savoure une retraite méritée en leur lisant des articles de sa Presse adorée.

Fin