Quand les signes viennent d’ailleurs
Nouvelle à trois mains
Danielle Lachambre
Jacques Racicot
Francine Lafortune
2000-2001
Chantal porta machinalement la main autour de son cou et avala avec difficulté.
- Ça ne va pas? lui demanda son mari, assis en face d’elle au restaurant Chez Alexandre d’un ton visiblement inquiet.
- Ce n’est rien Claude, c’est encore cette sensation d’étouffement…
- Chantal, cette situation devient intolérable, je ne peux plus supporter de te voir si mal en point. Qu’a dit le médecin que tu as vu cet après-midi ?
- Comme tous les tests que j’ai passés jusqu’ici se sont révélés négatifs, répondit Chantal d’un ton découragé, il propose de me référer à un psychiatre. Tu te rends compte un psychiatre!…
- Un psychiatre! s’exclama Claude à son tour. Mais tu n’es pas folle! Et un psychiatre serait supposé expliquer pourquoi tu perds connaissance, pourquoi tu as mal au dos et que tu éprouves ces sensations d’étouffement, sans parler de tous ces cauchemars que tu fais ?… Ma chérie, qu’est-ce qu’on va faire?
- Je ne sais pas Claude, j’ai besoin de réfléchir… Tout ce que je sais c’est que je refuse qu’on m’abrutisse de médicaments.
Claude posa tendrement sa main sur celle de Chantal. Il ressentait toujours le même amour pour sa jeune femme, de vingt ans sa cadette; Chantal, qui avait été sa secrétaire avant de devenir sa femme deux ans plus tôt, était devenue tout son univers depuis que ses deux fils Francis et Jacques, âgés respectivement de 30 et de 28 ans issus de son précédent mariage lui battaient froid depuis son remariage. Lorsque les malaises de Chantal avaient commencé quelques mois plus tôt, il n’y avait tout d’abord pas attaché d’importance mais les derniers rapports médicaux négatifs commençaient à le préoccuper. Tous ces médecins qui ne trouvaient rien!… C’était incroyable!… "Mais qu’est-ce qu’elle a donc"? se demanda-t-il à son tour.
- Quelle belle soirée! s’exclama Chantal à leur sortie du restaurant.
En effet, le mois d’août offrait enfin aux Montréalais une soirée chaude dans cet été 2000 froid et pluvieux que Claude Lebeau n’était pas prêt d’oublier. Son chiffre d’affaires avait chuté de façon catastrophique à cause du mauvais temps. Il faut dire que lorsqu’on travaille dans le domaine des piscines, il faut avoir les reins solides; or ceux de Georges ne l’étaient guère depuis sa faillite du milieu des années ’90 et durant l’été, il avait dû jongler avec les factures pour maintenir le niveau de vie qu’ils s’offraient Chantal et lui. D’ailleurs, depuis des mois, il se creusait les méninges pour diversifier ses activités et trouver une part de marché encore vacante…et ça commençait à presser. « Si Francis travaillait encore avec moi, il saurait lui… Comme je suis fatigué!… » soupira-t-il tandis qu’ils s’en revenaient tranquillement à pied vers leur condo situé au 1000 rue Maisonneuve ouest à Montréal. Il y avait foule dans les rues mais tous deux aimaient cette ambiance urbaine.
-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-
- Penses-tu que je pourrais avoir un cancer au cerveau? demanda Chantal à Claude le lundi matin suivant lorsqu’il pénétra dans la salle de bain tandis qu’elle s’examinait attentivement dans le miroir.
Claude regarda le beau visage de sa femme qu’encadrait une magnifique chevelure noire et admira pour la millième fois la carnation lumineuse de sa peau et ses grands yeux bleus si expressifs; il plaça ses deux mains sur ses épaules tout en s’adressant à elle dans le miroir:
- Chantal, ne crois-tu pas que tous les tests que tu as passés ces derniers mois l’auraient révélé? Prends plutôt un rendez-vous le plus tôt possible avec un psychologue par exemple puisque tu ne veux pas voir de psychiatre. Veux-tu que je m’informe?
- Non, ce n’est pas la peine. J’ai téléphoné à Annie hier et elle m’a recommandé le sien; elle ne jure que par lui. Elle m’a aussi parlé d’une femme médium qui serait extraordinaire. Mon chéri, je suis découragée… j’ai encore fait un cauchemar cette nuit.
- Je m’en suis rendu compte. Qu’est-ce que c’était cette fois?
- J’ai rêvé que je marchais dans un chemin en terre battue; j’avais chaud, j’étais fatiguée et j’avais très peur; on aurait dit que je m’enfuyais car je regardais constamment s’il n’y avait pas quelqu’un qui me suivait. Mes pieds s’accrochaient tout le temps dans ma robe longue et tout à coup j’ai trébuché; le foulard que je portais s’est alors accroché à une branche et lorsque je suis tombée je me suis sentie étranglée… J’essayais en vain de défaire le nœud du foulard... Je n’arrivais plus à respirer et je me suis réveillée. Regarde mon cou ce matin Claude, on dirait qu’il y a une marque rouge. Qu’est-ce c’est?…
- Pour l’amour du ciel Chantal, arrête de divaguer! Peut-être que tu t’es fait cette marque avec le drap; tu as tellement bougé cette nuit que je me suis réveillé à quelques reprises pour te calmer. Ce n’est qu’un rêve idiot. Maintenant, laisse-moi prendre ma douche, veux-tu? Et prends ton rendez-vous avec un psychologue le plus tôt possible.
Lorsque Chantal arriva au bureau, elle hésita quelques minutes entre les deux numéros de téléphone qu’elle avait sous les yeux, celui du psychologue et celui de la médium. Elle opta pour la médium et prit un rendez-vous pour le mercredi soir sachant que Claude travaillait tard ce soir-là; ainsi elle n’aurait pas à se justifier de son choix.
- Où vas-tu? lui demanda Claude lorsqu’il vit sa femme s’apprêter à sortir; au grand dépit de Chantal, il était rentré plus tôt ce mercredi soir
- J’ai un rendez-vous avec une femme médium à Montréal-Nord.
- Ah non! Ne me dis pas que tu crois à ces bêtises?… Bon… je vois que tu es décidée; attends-moi, je vais t’accompagner, on ne sait jamais avec ces gens. Et puis on rapporte beaucoup d’actes de violence dans ce coin-là de la ville. Comment s’appelle cette femme?
- Elle s’appelle Lisette Dupré .
Claude accompagna Chantal dans l’immeuble à logements de la rue Lacordaire. Une femme haïtienne d’un certain âge vint leur ouvrir; elle laissa Claude au salon et partit avec Chantal. Une demi-heure passa tandis que Claude faisait les cent pas.
Dans la pièce adjacente, Chantal écoutait attentivement la médium :
- Je vois une femme… elle est assise sur un cheval… il y a des cow-boys autour d’elle à cheval eux aussi… Oh!… la femme a une corde autour du cou… Mon Dieu! Ils veulent la pendre et ils en rient... Elle pleure … Je la vois maintenant distinctement… sa peau est claire mais c’est une mulâtresse… elle a une robe longue comme on en voyait au siècle dernier. « Amanda, pourquoi m’as-tu trahi? » vient de s’exclamer un colosse au premier rang des spectateurs. « Georges, je te jure que je te suis fidèle » s’écrie la jeune femme en larmes… « Ça suffit! hurle un spectateur, finissons-en avec cette putain de négresse! » … Aïe!… Il vient de fouetter le cheval qui s’enfuit dans un nuage de poussière… la fille est restée pendue à la branche de l’arbre… son ventre est rond… oui, elle est enceinte…
Lisette sortit de sa transe et regarda Chantal ; celle-ci était pétrifiée sur sa chaise.
- Ah mon Dieu, quelle horreur! s’exclama la jeune femme, j’ai vraiment l’impression que c’est moi qui vient d’être pendue. J’ai mal partout. Qu’est-ce qui m’arrive?
- Il s’agit d’une ancienne incarnation qui s’est manifestée à vous pour vous livrer son message; les signes sont forts parce que vous ne les écoutez pas…
- Hein? Un message?… Mais qu’est-ce que je dois comprendre? demanda anxieusement Chantal.
- Désolée, je ne vois plus rien; c’est vous qui détenez la clef …
Chantal rejoignit Claude au salon et ils rentrèrent chez eux en silence, Chantal ne répondant que brièvement aux questions de son mari. La jeune femme se sentait en état de choc, la tête lui faisait mal et elle n’avait qu’une hâte, se retrouver seule pour réfléchir en paix à ce qui venait de se passer. Elle avait l’impression angoissante que c’était une question de vie et de mort.
Chantal attendit patiemment que Claude se soit endormi puis elle se leva et vint s’installer dans le boudoir. Elle mit la cassette de relaxation qu’elle venait de s’acheter sur les conseils d’Annie et s’étendit sur le sofa. Elle prit les profondes respirations que l’auteur de la cassette lui demandait de faire et repassa tranquillement les épisodes de son entretien avec Lisette; tout à coup elle réalisa que ses problèmes de santé si bizarres avaient commencé au retour du voyage qu’elle avait fait avec Claude en Arizona en janvier dernier. Étrange!… Elle se laissa aller à se remémorer ce séjour organisé qu’ils avaient fait dans un ranch américain et retrouva la sensation d’ivresse qu’elle avait ressentie durant ses journées passées à cheval au milieu des cow-boys! Elle se souvint de leur nuit de camping loin du ranch et d’avoir ressenti ce soir-là au coin du feu qu’elle était déjà venue à cet endroit... Brusquement, elle se leva et composa le numéro de téléphone de son amie et confidente Annie; personne ne répondit alors Chantal laissa un long message dans lequel elle expliqua sa visite chez la médium et le désarroi qu’elle ressentait depuis. En désespoir de cause, elle composa un deuxième numéro:
- Steve… Oui, je sais qu’il est tard mais il faut qu’on se voit, c’est urgent; pourrais-tu venir dîner avec moi demain midi à l’endroit habituel?… Je t’expliquerai… Non, ce n’est pas Claude, il n’est pas au courant de notre liaison… Il n’avait rien remarqué en Arizona et pas plus ici… Il est trop occupé par ses affaires… C’est autre chose… À demain!
Elle regagna le lit conjugal et s’efforça de trouver le sommeil, encore imprégnée des événements de la journée. La sensation de serrement à son cou demeurait encore très présente. Une onde de chaleur irradia son corps provoquant une sueur abondante et inconfortable. Se retournant brusquement, elle se cogna contre son mari provoquant le réveil de ce dernier.
- Mais qu’est-ce que tu as? Tu es toute trempe… Ça ne va pas?
- Je me sens mal… j’étais en train de rêver… il y avait une cabane en rondins au fond du bois et je courais à perdre haleine pour l’atteindre. J’ai ouvert la porte et là j’ai aperçu un couple nu en train de faire l’amour; je suis restée à regarder et lorsque l’homme s’est retourné sur le dos, je t’ai reconnu Claude et je me suis réveillée.
- Pauvre chérie…Tu fais encore un cauchemar…C’est peut-être cette histoire de médium qui t’as bouleversée…
- Tout m’apparaissait si réel… J’ai vraiment eu la sensation d’avoir vécu ces événements…Tu ne sembles pas saisir que je cherche à comprendre tout ce qui se passe en moi depuis ces derniers mois…
- Ce que je comprends, c’est que je t’aime… J’aimerais bien que tous tes problèmes se règlent…Pourquoi ne vas-tu pas voir un psychologue?… Moi aussi j’ai des problèmes en ce moment…Tu le sais, et en plus, je dois partir tôt pour Sherbrooke demain matin… Rendors-toi, tu as besoin de prendre des forces... La nuit arrange bien des choses.
Et il se retourna pour se rendormir peu après, laissant Chantal à ses pensées perturbatrices. Claude, Steve, la mulâtresse, le malaise, tout s’entrecroisait dans son esprit sans qu’aucune explication ne surgisse en elle. Elle finit par s’endormir, réconfortée par l’image de Steve et du rendez-vous du lendemain midi.
-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-
- Chantal, qu’est-ce qui se passe? Tu avais l’air paniquée hier soir au téléphone…Et tu sembles si fatiguée…
Steve Rossi était adossé à la table d’angle au fond du restaurant La Boîte à Malices quand elle arriva. Qu’il était beau cet homme de trente ans, le visage bronzé, les épaules carrées et le port fier. Chantal adorait ce menton carré, volontaire qui le faisait ressembler quelque part à Andy Garcia. Malgré un nez un peu trop proéminent à son goût, les cheveux noirs et les yeux sombres dégageaient une forte sensualité. Et quand il parlait de cette voix grave et légèrement chantante, son cœur tressaillait à chacune des phrases qui s’échappaient de ses petites lèvres minces.
Ils s’étaient rencontrés au magasin de Claude l’été précédent. Comme le temps était beau cet été-là, il y avait foule au magasin et Claude avait demandé à Chantal de l’aider à accueillir les gens. Soucieuse de mettre les clients à l’aise, elle conversait un peu avec toutes les personnes qui se présentaient. Elle fit de même avec Steve qui accompagnait un ami venu négocier l’achat d’une piscine. La conversation anodine s’était poursuivie un peu mais, comme il y avait beaucoup de monde, Chantal ne pouvait accorder beaucoup d’attention à chaque client. À leur dernière visite, pendant que l’ami de Steve et Claude négociaient le contrat final, Steve prit Chantal à part et lui dit qu’il apprécierait bien de pouvoir la rencontrer pour un dîner... Juste pour parler… Parce qu’il la trouvait intéressante… De son côté Chantal le trouva séduisant. Elle s’était mariée avec Claude beaucoup plus pour assurer sa sécurité financière… En effet, lors de leurs fréquentations, les affaires de Claude marchaient rondement. Et il manifestait tellement d’amour et de petites attentions pour elle que ces aspects auraient dû compenser ses propres besoins affectifs. Aujourd’hui, de sentir qu’un homme jeune et plein de vie s’intéressait à elle ravivait une libido enfouie sous d’autres sentiments. Elle accepta donc l’offre du repas. Ce qu’elle croyait n’être qu’une escapade momentanée devint une liaison. De voir cette lueur lubrique s’allumer au fond des yeux de son amant poussait Chantal dans les moindres replis de sa sensualité. Lorsqu’elle parla du voyage projeté avec Claude en Arizona, Steve proposa de la rejoindre. Elle fût d’abord surprise, mais la perspective de vivre cette aventure l’attira. À travers les chevauchées avec les cow-boys, ils trouvèrent des occasions de profiter des plaisirs sensuels de la nature. Revenus à Montréal, leurs rencontres se poursuivirent tandis que les affaires de Claude se détérioraient.
- Steve, je suis contente que tu sois là…
Et s’assoyant rapidement sur la chaise face à Steve, Chantal lui expliqua qu’elle commençait à comprendre que des liens pouvaient exister entre les malaises qu’elle avait éprouvés au cours des derniers mois et la relation qu’elle vivait avec lui. Au fil de la conversation Steve fronçait les sourcils, ce qui en disait long sur le doute qu’il entretenait envers ses propos.
- Tu ne me crois pas? dit Chantal.
- Ce n’est pas ça, mais avoue que c’est pas mal étrange, répliqua Steve
- Je n’invente pas ces histoires…Il faut qu’il y ait une explication quelque part…
Et la conversation se poursuivit dans un climat où l’impatience de chacun s’exprimait par des soupirs pincés, autant de reproches muets envoyés de part et d’autre de la table. Steve ne se sentait pas coupable de rien. S’il y avait du ressentiment à vivre quelque part, ce n’était pas à lui que cela appartenait. Ne pouvant retenir plus longtemps la rage qui montait en lui, il se leva promptement au milieu d’une des phrases de Chantal et lui dit d’un ton exaspéré:
- J’en ai assez de tes histoires! Tu me rappelleras quand tu auras autre chose de plus intéressant à me raconter…
Et il s’en alla. Interloquée, choquée par le comportement de son amant, elle voulut se lever pour lui dire ce qu’elle pensait de son attitude. La sensation d’étouffement revint alors accompagnée de mouvements tournoyants dans sa tête. Se prenant les tempes à deux mains, elle s’effondra par terre, évanouie.
-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-
Elle se réveilla au son des voix bruyantes qui parvenaient à ses oreilles. La lumière vive des néons du corridor lui fit cligner les yeux. Elle regarda autour et vit un uniforme blanc qui se tenait près d’elle.
- Qu’est-ce qui se passe?…Où suis-je?…demanda Chantal.
- Vous êtes à l’hôpital, à l’urgence… Vous vous êtes évanouie dans un restaurant et les ambulanciers vous ont emmenée ici… Comment vous sentez-vous?
- Pas très bien. Je ne sais pas ce qui s’est passé…Je ne me rappelle pas de grand chose…Ah oui, c’est cette sensation d’étouffement qui est revenue…
- Le médecin va venir vous voir. En attendant, avez-vous quelqu’un à avertir, votre mari, vos enfants?…
Elle réfléchit un moment. Entre son mari en voyage et son amant fâché, les alternatives étaient peu nombreuses. Ah oui… Annie.. Elle pourrait l’aider. Elle communiqua les coordonnées de son amie à l’infirmière.
Une heure plus tard, une femme blonde, aux boucles gambadeuses, apparaissait au bout du couloir.
- Bonjour Chantal! Qu’est-ce qui t’arrive? J’ai écouté ton message d’hier et aujourd’hui je te retrouve à l’hôpital…
Chantal narra les événements qui s’étaient produits depuis la veille. La discussion avec Steve, les événements qui survenaient dans sa vie et les liens qu’elle faisait entre eux depuis sa visite chez la médium. Patiemment, Annie l’écouta sans intervenir. Pendant que Chantal discourait, une jeune femme en sarrau blanc se présenta.
- Bonjour madame Cormier! Je suis le docteur Dumais… Nous avons les résultats préliminaires de vos analyses sanguines… Est-ce que vous autorisez madame à demeurer avec vous?
Devant la réponse affirmative de Chantal, elle ouvrit le dossier cartonné qu’elle tenait à la main, en examina le contenu et lui dit :
- Madame Cormier, les résultats ne laissent rien voir d’anormal. Dans votre état, il est possible que la chaleur vous ait un peu incommodée.
- Comment cela, docteur, dans mon état?… Qu’est-ce que j’ai?…
- Les tests préliminaires indiquent que vous êtes enceinte.
Chantal regarda le médecin et son amie, stupéfaite. Enceinte! Cela ne se pouvait pas. Claude lui avait dit qu’il s’était fait vasectomiser après la naissance de son deuxième enfant. Et elle et Steve avaient toujours utilisé des condoms lors de leurs relations.
- Êtes-vous suivie régulièrement par un gynécologue? Oui… Alors je vais autoriser votre sortie.
Peu après, Chantal se retrouva avec Annie au restaurant de l’hôpital. Elle fixait Annie assise devant elle, les yeux hagards. Elle revoyait très clairement les images perçues et le discours de Lisette Dupré lors de la séance chez elle. « Les signes sont forts parce que vous ne les écoutez pas… » Un enfant, était-ce le signe qu’elle ne voulait pas reconnaître? Pourtant, lors de son mariage, il ne lui était pas apparu si important de devenir mère un jour. Ce n’est que dernièrement que cette idée s’était introduite dans son esprit. « Vous détenez la clef… » Mais quelle clef ?…
Chantal relata à nouveau les incidents survenus au cours des deux derniers jours, les liens qu’elle faisait entre eux, insistant sur sa visite chez la médium. Elle se racontait en fixant Annie de ses yeux interrogateurs et inquiets, implorant la confirmation de ses impressions.
- Tu sais Chantal, il arrive que certains événements d’une vie passée se transportent dans une autre vie. On peut reconnaître ce phénomène par certains signes qui ne sont pas toujours évidents à interpréter. Tes cauchemars apparaissent si réels qu’on pourrait penser qu’ils proviennent d’une vie antérieure. Moi aussi je crois qu’il existe une relation entre les images que tu as entrevues chez la médium et ce qui t’arrive maintenant. Il se peut fort bien que tu portes en toi ces signes du passé imposés par ton karma.
- Pourquoi est-ce que ça m’arrive à moi?
- Difficile à dire, répliqua Annie.
- Penses-tu que mon aventure avec Steve ait quelque chose à voir avec tout ça? Pourtant, je ne suis pas la seule femme mariée à avoir un amant!
- Évidemment! Mais prenons l’exemple du rêve où tu as vu Claude faire l’amour à une autre femme dans cette cabane… Cela pourrait être une transposition de ta propre culpabilité d’avoir un amant. Mais, tu sais, la plupart du temps, la frontière entre le conscient et l’inconscient est imperceptible. On ne peut expliquer les signes qui surgissent que par la symbolique et de là découlent toutes les interprétations qu’on peut en faire…
Une sensation d’angoisse intense s’empara de Chantal et, livide, elle dit à Annie:
- Et maintenant, cet enfant en moi… Que va-t-il lui arriver?
- La décision est tienne bien sûr… Peut-être portes-tu en toi des désirs secrets qui te hantent? Et si ton karma était lié avec cette mulâtresse enceinte, cela expliquerait pourquoi cet enfant arrive dans ta vie actuelle. Il se peut que tu aies une mission à poursuivre en regard avec cet enfant qui n’a pu naître dans cette vie antérieure. La destinée doit s’accomplir et parfois, les signes se transmettent d’une vie à l’autre tant que leur finalité ne s’est pas réalisée parce que la possibilité ne s’était jamais présentée jusqu’à maintenant. Le sort de cet enfant est définitivement entre tes mains et tu devras être forte si tu veux le garder envers et contre tout…
- Justement, Claude n’acceptera jamais ce qui m’arrive… Il ne veut plus avoir d’enfant à son âge… Annie, je ne sais pas quoi faire! sanglota Chantal.
- Es-tu convaincue que Steve est le père de l’enfant? Es-tu absolument certaine que ton mari s’est fait vasectomiser?
- Il me l’a dit… Je l’ai cru… Tu ne penses pas que cela pourrait être faux?…
- Il faudrait pourtant que tu vérifies sérieusement avec lui car si cet enfant est de Claude et non pas de Steve, ça peut faire toute la différence sur ta décision à prendre et la réaction de l’un et l’autre face à cette nouvelle, tu ne penses pas?
- Tu as peut-être raison, Annie, déclara Chantal, songeuse. Il faudra que je lui parle, mais il revient de Sherbrooke seulement demain. Je suis terrifiée à l’idée de lui annoncer ça!…
- Viens coucher chez moi ce soir pour ne pas rester toute seule chez toi. On pourra essayer d’y voir plus clair ensemble, conclua Annie en se levant de table.
-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.
C’est un Claude tout joyeux qui arriva à la maison le lendemain soir, déclarant qu’il allait sans doute décrocher le gros lot avec le nouveau fournisseur qu’il était allé rencontrer, bien que le contrat ne soit pas encore signé. Il allait enfin pouvoir reconsidérer de nouvelles avenues commerciales. Ragaillardi, il sortit une bouteille de champagne pour trinquer :
- Tu ne penses pas que tu devrais attendre que les papiers soient signés officiellement avant de fêter? lui dit Chantal sur un ton de reproche. Et puis, tu bois ce champagne comme si c’était de l’eau.
- Pour une fois que je suis heureux de quelque chose ces derniers temps, laisse-moi donc un peu de plaisir! Et puis, tu devrais fêter avec moi au lieu de me faire la tête; si mes affaires remontent, tu seras la première à en bénéficier! bougonna Claude en se versant une troisième coupe qu’il avala d’un trait, comme les précédentes.
Chantal était déçue de l’attitude de Claude. Elle aurait voulu lui parler sérieusement mais il n’était pas question de parler de ce qui la perturbait avec un mari ivre. Elle se retira dans la chambre pour pleurer. Au bout d’une demi-heure, Claude, éméché, entra dans la chambre et se dirigea vers elle, sur le lit, en commençant par la câliner :
- T’es déjà prête pour ton petit mari chéri? Tu vas voir que je vais te faire honneur comme un jeune étalon fringuant… lui dit-il en la caressant maintenant ardemment.
- Arrête Claude! Tu as trop bu! Laisse-moi tranquille… J’ai des problèmes de santé, tu le sais que je ne vais pas bien.
- Y a toujours une raison pour que ne je puisse pas te toucher depuis quelque temps! Tu es ma femme et je t’aime! Tu refuses tout le temps, prétextant tes symptômes bizarres! Lâche tes maudites histoires de fou! J’en ai ras le bol, moi, de toujours attendre que tu sois prête!… Tu es tellement belle ma Chantal, compléta-t-il en radoucissant le ton.
Claude redoubla d’ardeur dans ses élans malgré les protestations de sa femme. Alors que Chantal tentait de sortir du lit, il se sentit émoustillé davantage et la rattrapa par le bras en continuant de la caresser avec passion. Faute lui fut d’admettre toutefois que, malgré sa fougue, il était incapable d’avoir une érection. Au bout de quelques minutes, il lâcha prise et se retourna sur le dos, déçu et honteux, sans mot dire. Chantal, en pleurs, sortit de la chambre et alla se recroqueviller sur le divan du boudoir où elle pleura tout son saoul. Malgré l’incapacité de Claude, elle se sentait humiliée, révoltée, salie et impuissante. Comment Claude avait-il pu lui manquer autant de respect en essayant de lui faire l’amour malgré ses protestations? Elle qui était déjà tellement fragile et perturbée! Enceinte en plus! Les sanglots l’épuisèrent et elle s’endormit malgré elle. Et un rêve étrange défila dans son esprit.
Elle se voyait en train de travailler dans une plantation de coton. Son dos lui faisait terriblement mal quand elle se penchait et se relevait. Puis, un coup de fouet vint lui pincer les reins lui arrachant un horrible cri de douleur. Se retournant, elle aperçut le contremaître qui lui lança des injures :
- Allez, la négresse! Un peu plus de cœur à l’ouvrage! C’est pas parce que t’es la plus belle ici et la préférée du patron que t’as droit de traîner, même engrossée… Par contre, si tu voulais me donner un peu plaisir, j’accepterais peut-être de fermer les yeux sur ta paresse.
L’homme aux bras puissants la tira par les cheveux et la traîna de force à l’extérieur de la plantation à l’orée d’un boisé. Avec brusquerie, il la poussa par terre et se jeta sur elle sans ménagement malgré ses cris de protestation. Et parce qu’elle était l’esclave préférée du patron de la plantation, ce qui lui donnait un statut supérieur parmi les siens, elle se débattit vigoureusement; à l’instant où l’homme tenta de monter sur elle, elle le frappa sur la tête avec une roche qu’elle venait de saisir. Paniquée à la vue de l’homme blanc inconscient, elle se mit à courir au milieu de la forêt, constamment au bout de son souffle, trébuchant souvent dans sa robe longue et regardant toujours derrière elle. Son foulard s’accrocha à une branche. À demi-étouffée, elle tomba par terre au moment où une horde de cow-boys lui sauta dessus en l’injuriant et en riant aux éclats :
- Tu veux nous fausser compagnie belle négresse? Viens ici qu’on t’apprenne la politesse.
Rudement, deux hommes la soulevèrent du sol, lui attachèrent les mains et donnèrent l’autre bout de la corde à un homme qui était à cheval. Cet homme, c’était le contremaître et Chantal reconnut le regard de Steve.
- T’aurais dû être une gentille négresse au lieu de te sauver; tu vas payer pour la bosse que tu m’as faite sur la tête! lui cracha l’homme en colère.
Il lança sa monture à vive allure et la femme perdit pied. Elle fut traînée par terre dans la poussière à travers des souches de bois qui lui blessèrent le corps et l’homme la ramena ainsi dans la cour de la plantation. Il entra dans la grande maison et fit son rapport au patron. Celui-ci entra dans une vive colère et envoya quérir tous les esclaves de la plantation afin qu’ils voient comment lui, Georges Brennan, punissait la rébellion. La jeune femme avait repris ses esprits alors deux hommes la soulevèrent et l’installèrent sur un cheval; ils lui passèrent une corde autour du cou devant le groupe d’hommes blancs qui riaient et l’injuriaient.
- Amanda, pourquoi m’as-tu trahi? s’écria le propriétaire de la plantation.
- Georges, je te jure que je te suis fidèle! répliqua la jeune femme en larmes.
Chantal se réveilla en sursaut et en pleurs, les mains sur la gorge et en train d’étouffer. Tout en reprenant peu à peu son calme, elle ressentit un grand soulagement comme si un voile venait de se déchirer. Toute cette histoire nébuleuse prenait enfin son sens et même s’il était encore tôt, elle appela Annie pour lui raconter son rêve avant de l’oublier. Annie invita aussitôt son amie à venir la rejoindre. Chantal prit la direction de la salle de bains et aperçut Claude au passage en train de prendre son café du matin et de lire son journal dans la cuisine; elle entra dans la douche et laissa longtemps couler l’eau sur son corps comme pour se débarrasser de la poussière et des blessures de son rêve.
Elle enfila un tailleur, se maquilla rapidement puis rejoignit Claude qui lui jeta un regard étonné.
- Je m’en vais déjeuner chez Annie et je serai absente du bureau aujourd’hui, déclara-t-elle sur un ton sans réplique.
- Euh… Je me sens un peu idiot ce matin… Excuse-moi pour hier soir mais avoue que tu n’es pas facile à vivre ces derniers temps.
- Claude, de grâce ne recommence pas à m’accuser. J’ai à te parler, à quelle heure rentres-tu ce soir?
- Je viendrai souper.
Quelques vingt minutes plus tard, Chantal sonnait chez Annie qui habitait sur le Plateau Mont-Royal. Les deux amies se firent une chaleureuse accolade et Chantal suivit Annie dans sa cuisine ensoleillée qui sentait bon le café. Tout en dégustant son café au lait, elle raconta son rêve.
- Quelle histoire incroyable! Et quelle injustice! s’exclama Annie. Comment te sens-tu?
- Étonnamment calme. On dirait que je suis Amanda ce matin! Une chose est sure c’est que je ne mourrai pas une autre fois et que je me battrai à mort pour mettre mon enfant au monde quel que soit son père.
- Que comptes-tu faire au juste?
- Ce soir, je parlerai à Claude. Ce ne sera pas facile car je me sens tellement coupable…
- Coupable?
- Oui… Ces derniers temps, j’ai souvent repensé à mon enfance et j’ai réalisé que j’ai épousé Claude davantage pour assurer ma sécurité financière que par amour parce que je porte en moi une enfance de pauvreté, élevée sur l’aide sociale par une mère qui me trimballait de beaux-pères en beaux-pères dont certains m’ont abusée sous ses yeux consentants.
- Tu ne m’avais jamais raconté ça. Comme tu dois en souffrir!
- Oui, beaucoup… Quand je retourne dans mon enfance, je ressens une brûlure de honte et d’humiliation… C’est sans doute pour cela que je l’ai toujours caché mon enfance à tout le monde et d’abord à moi-même. Mon Dieu Annie!… Je réalise tout à coup que ma vie ressemble étrangement à celle de l’Amanda de mes rêves; comme c’est étrange!… Mais nous en reparlerons plus tard. Il faut que je parle à Steve, me permets-tu d’utiliser ton téléphone?
Steve était de bonne humeur et accepta promptement de dîner en compagnie de Chantal, aussi était-il déjà arrivé lorsque la jeune femme entra dans le restaurant. Mais il refréna son ardeur lorsqu’il aperçut l’air soucieux de son amante en se demandant dans quelle chimère elle allait à nouveau l’entraîner. Il l’embrassa tendrement sur la joue et lui tira une chaise :
- Comment va ma belle Chantal aujourd’hui?
- Très bien! Steve, je suis enceinte et tu es le père de mon enfant… Et avant que tu protestes, rappelle-toi de cet après-midi, il y a environ deux mois, lorsque le condom s’est brisé au beau milieu de nos ébats torrides! Et tu sais très bien que mon mari est vasectomisé…
- Ouais, je m’en souviens… Mais qui me prouve que cet enfant est de moi? Je connais bien les femmes mariées! Une fois qu’elles ont commencé à tromper leur mari, ça n’a plus de fin, infidèle une fois, infidèle toujours!
- Comment oses-tu? s’écria Chantal.
- Écoute-moi bien Chantal, répliqua Steve d’une voix blanche en se frottant la joue, tu connaissais les règles du jeu et tu étais d’accord. Tu savais très bien que je ne sors qu’avec des femmes mariées parce que je ne veux pas d’engagement et encore moins d’enfant, alors?… Toutefois, je suis prêt à te donner l’argent nécessaire pour t’en débarrasser.
- Va te faire foutre et disparais de ma vie! s’écria la jeune femme en se levant tellement brusquement que la chaise tomba à la renverse; Chantal ramassa son sac à mains et s’enfuit du restaurant.
Elle se retrouva sur le trottoir et réalisa tout à coup qu’elle se sentait plus légère. Elle mit la main sur son ventre : « Je ne serai plus jamais seule à présent! Merci belle Amanda de m’avoir permis de le découvrir. » Chantal dirigea alors ses pas vers le Vieux Port, étendit sa veste sur l’herbe et laissa le soleil la réchauffer. Elle avait bien besoin de cette énergie avant d’affronter son mari.
Lorsque Claude arriva du travail, le souper était déjà prêt et tous deux s’assirent et commencèrent à manger en silence.
- Claude, j’ai quelque chose de très grave à te dire. Je ne sais pas par où commencer…
- Tu veux me quitter, c’est ça?
- Non, je pense plutôt que c’est toi qui voudras le faire lorsque je t’aurai dit la vérité. Non, je t’en prie, laisse-moi parler… C’est déjà tellement difficile… Claude, lorsque nous nous sommes mariés, j’ai crû que je t’aimais mais en vérité, j’ai réalisé ces derniers temps que je n’ai jamais aimé qui que ce soit. Quand on n’a pas été soi-même aimée dans son enfance, on ne s’abandonne pas facilement à l’amour. Alors, au moment où tu as été très pris par tes affaires, un séducteur s’est approché de moi et nous avons eu une liaison. À présent je suis enceinte et j’ignore qui est le père…
Claude était bouche bée, en état de choc, suspendu aux dernières paroles de sa femme. Dans sa tête, il y eut une déflagration, comme dans les films lorsqu’une série d’immeubles s’enfoncent lentement dans une crevasse à la suite d’un tremblement de terre. Il se leva brusquement et dit d’une voix dangereusement calme :
- Ton enfant n’est pas de moi et il ne portera jamais mon nom, espèce de putain! Tout le monde sait que j’ai eu une vasectomie après la naissance de mon fils Jacques.
Chantal regardait à présent son mari avec appréhension, cherchant rapidement des yeux un endroit où se réfugier et se prépara à sortir par la porte de la cuisine. Claude repoussa brutalement la table et en balaya du revers du bras tout le contenu. Il prit la bouteille de vin et la projeta contre le mur.
- Alors, comme ça madame s’est pris un amant parce que son vieux mari ne faisait plus l’affaire! Je suppose qu’il est jeune lui! Qui c’est? Je le connais?
- Non Claude, tu ne le connais pas et nous avons rompu. Ce n’était qu’une liaison sans importance.
- Salope, tu me dégoûtes! Disparais de ma vue avant que je te fasse subir le même sort que la bouteille! Je n’ai jamais frappé une femme mais je n’en ai jamais aimé une autant que toi, non plus. Alors, ramasse tes affaires et fiche le camp de ma maison si veux rester en vie avec ta graine de morpion!
Tandis que Claude s’effondrait en pleurs par terre, Chantal courait faire sa valise. Elle alla sonner à la porte d’Annie qui l’accueillit les bras ouverts.
- Comme j’étais inquiète! s’écria cette dernière. Avec tous ces signes que tu as eus ces derniers mois, j’ai vraiment eu peur pour ta vie, tu sais. Mais reste constamment sur tes gardes, la violence guette les femmes à tous les coins de la rue.
- Je serai prudente pour deux.
Il s’était déjà écoulé une semaine depuis cette scène terrible et Chantal n’avait pas eu de nouvelles de son mari. Elle n’avait pas osé non plus entreprendre aucune démarche pour se trouver un logement. Elle était retournée travailler après quelques jours d’absence. Steve non plus, n’avait pas rappelé.
Elle se demandait ce que signifiait tout ce silence autour d’elle tandis qu’elle feuilletait machinalement le Journal de Montréal au Duncan Donuts où elle s’était arrêtée déjeuner. Tout à coup, son regard s’arrêta sur un entrefilet du journal : « … on n’en comprend pas les causes aussi une enquête sera-t-elle effectuée, mais la voiture conduite par un homme d’une trentaine d’années du nom de Steve Rossi s’est retrouvée enroulée autour d’un lampadaire sur la 640 et l’homme est décédé des suites de ses blessures durant son transport à l’hôpital… »
Chantal ressentit un pincement au cœur et la folle passion qu’elle avait vécue avec cet homme ainsi que les doux moments qu’ils avaient passés ensemble lui revinrent d’emblée en mémoire. Elle toucha son ventre et murmura : « Mon bébé, ton père est mort! » Elle découpa discrètement l’article et le mit dans son sac. C’est avec une étrange sérénité qu’elle quitta le restaurant pour aller travailler. Tout à coup, au volant de sa voiture, des images défilèrent dans sa tête, c’étaient des bribes du fameux rêve dans lequel Amanda était violentée par ce contremaître qui avait les yeux de Steve… Un frisson la traversa et une question émergea : « Est-ce que justice serait faite deux siècles plus tard? » C’était une idée tellement effarante qu’elle fut d’abord tentée de la repousser mais… tout est possible…, se dit-elle. Ces derniers temps, la jeune femme avait fait quelques lectures sur le karma et elle avait compris que les événements vécus aujourd’hui pouvaient être le produit d’actions ou de faits vécus antérieurement. Chantal sut alors que sa rencontre avec Steve n’avait pas été le fruit du hasard et qu’elle avait été placée sur la route de cet homme pour lui offrir une opportunité de réparer des actes du passé en assumant aujourd’hui sa paternité; il avait refusé … il n’avait pas encore compris les lois du karma…
-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.
Chantal avait finalement loué un appartement sur le Plateau pas trop loin de chez Annie. Elle était resplendissante de santé et ses symptômes avaient disparu progressivement depuis qu’elle avait quitté son mari; lorsqu’elle eut dix-huit semaines de grossesse, elle passa une échographie et apprit qu’elle mettrait au monde une petite fille. Elle décida de la nommer Amanda par reconnaissance envers cette femme entrevue ailleurs qui lui avait indiqué la voie à suivre pour se trouver elle-même.
Légalement, elle restait mariée à Claude, celui-ci n’ayant fait aucune démarche pour obtenir le divorce et elle non plus. Il était resté coincé dans sa colère et dans son orgueil bafoué tandis que Chantal devenait de plus en plus forte, son estime de soi grandissant au fil de ses rencontres avec le psychologue que lui avait référé Annie. Lorsqu’elle était allée chercher ses meubles et ses effets personnels chez Claude, la scène avait été pénible, son mari l’ayant à nouveau injuriée devant les amis qui l’avait accompagnée. Finalement, elle lui avait opposé un refus de le rencontrer tant et aussi longtemps qu’il lui tiendrait ce genre de propos et avait même changé son numéro de téléphone à cause de son harcèlement.
-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.
L’hiver 2001 faisait place à un mois d’avril particulièrement chaud et ensoleillé. De mémoire d’hommes, on ne se souvenait pas d’avoir vécu une telle vague de chaleur si tôt dans la saison. Francis Lebeau se dirigeait vers la Tour de la Bourse d’un pas rapide; il regarda sa montre et s’aperçut qu’il était en avance pour son rendez-vous alors il alla s’asseoir dans le parc adjacent pour y fumer une cigarette. Il récapitulait son argumentation dans sa tête lorsque son regard se porta automatiquement vers une forme allongée sur le banc en face de lui. Il lui jeta un regard dédaigneux mais lorsque le clochard se retourna, quelque chose lui sembla familier alors il se leva et s’en approcha. Il eut un hoquet de surprise lorsqu’il reconnut son père qu’il n’avait pas vu depuis plusieurs années. Francis secoua vigoureusement l’homme et reçut en plein visage son haleine avinée.
- Laissez-moi tranquille! marmonna l’homme.
- Eh! réveille-toi! C’est moi, c’est Francis.
Claude, émergeant péniblement des brumes de l’alcool, se redressa et ressentit une grande honte face au recul instinctif que lui manifesta son fils au contact de son odeur nauséabonde. Il baissa la tête. Et parce qu’il versait chaque année une généreuse cotisation à Centraide et qu’il se voulait cohérent dans son attitude, Francis dit à cet homme qui était son père :
- Attends-moi. J’ai un rendez-vous que je ne peux pas manquer; je serai de retour dans une heure. Vas-tu être là?
- Où veux-tu que j’aille? Je n’ai plus de rendez-vous, moi.
Francis lui donna une tape affectueuse sur l’épaule et s’en alla à son rendez-vous; de loin, le jeune homme vit son père s’étendre à nouveau sur le banc. Lorsqu’il revint, il le retrouva dans la même position. Il le réveilla et l’aida à se lever. Sa femme Sandrine qui était en congé ce jour-là ouvrit de grands yeux lorsqu’elle vit les deux hommes arriver. Francis doucha et rasa son père; il lui prêta des vêtements et ils s’installèrent dans la cuisine devant un café fort. Redevenu cohérent, Claude raconta à son fils la trahison de sa femme, ses difficultés financières et sa propre déchéance. En souvenir des moments de tendresse qu’il avait vécus avec son père dans son enfance, Francis décida de lui tendre une main secourable et de l’aider à se reprendre s’il le souhaitait. Claude admit devant son fils qu’il aimait toujours Chantal malgré sa trahison. Alors, avant d’entreprendre le redressement financier des affaires de son père, Francis décida d’aller rendre une visite à cette Chantal qu’il ne connaissait pas dans le but de connaître ses intentions.
Chantal invita le jeune homme à venir la rencontrer chez elle, offre qu’il accepta d’emblée puisque ça lui permettrait de se faire une idée sur la façon de vivre de sa belle-mère. Alors qu’il s’attendait à la trouver d’autant plus antipathique qu’elle était enceinte d’un autre homme, il fut surpris par sa simplicité et son honnêteté à reconnaître ses propres torts dans l’échec de son mariage avec Claude. Il constata qu’elle vivait dans un appartement modeste mais confortable. Elle lui parut même touchée par les déboires de son père. Si son père souhaitait divorcer, elle ne créerait aucune difficulté; en ce moment, ses pensées étaient orientées vers son accouchement prévu dans les semaines suivantes. La seule chose qui lui importait c’était d’élever sa fille dans la dignité. Francis la quitta en lui laissant son numéro de téléphone afin qu’elle l’informe de la naissance de l’enfant.
Claude avait toujours reconnu que son fils avait la « bosse des affaires » et il suivit ses conseils en se débarrassant d’abord du luxueux condo. Ils examinèrent ensuite les chiffres de l’entreprise qui avait tout de même survécu grâce au gérant âgé d’une soixantaine d’années qui s’était dit qu’il lui était impossible de se trouver un autre emploi à son âge; celui-ci la maintenait tant bien que mal à flots et rassurait les créanciers le temps que son patron reprenne ses esprits.
Claude vivait chez son fils et reprenait peu à peu goût à la vie; il prenait sa douche quotidienne et avalait ses trois repas par jour. On était à la fin du mois d’avril, le 25 plus exactement, lorsque le téléphone sonna chez Francis.
- Bonsoir Francis, ici Chantal, tu m’avais demandé de te téléphoner… Amanda est née ce matin et c’est la plus belle petite fille au monde.
- Toutes mes félicitations Chantal! Laisse-moi donc tes coordonnées…
Francis reposa l’appareil et commanda aussitôt des fleurs chez un fleuriste. Il se tourna vers son père :
- Chantal a eu sa fille et l’a appelée Amanda. Qu’est-ce que ça te fait?
- Je ne sais pas trop… Dans un premier temps, je suis soulagé que l’enfant soit enfin là après être devenu presque fou de jalousie depuis que j’ai appris que Chantal était enceinte d’un autre homme!… Je ressens encore un peu de jalousie mais aussi de la culpabilité de ne pas avoir pris assez soin d’elle durant notre mariage, elle m’était acquise, vois-tu et je pense que je la traitais comme un bel objet décoratif. Et puis, je me suis conduit comme un beau salaud lors de la rupture!… Alors, je ne pense pas qu’elle veuille me voir. Penses-tu qu’elle vit avec le père de son enfant?
- Non, j’ai plutôt eu l’impression qu’elle vivait seule lorsque je suis allée la voir. Chantal n’a d’ailleurs démontré aucune colère à ton endroit lorsque je l’ai vue. Que comptes-tu faire? N’as-tu pas envie de lui parler?…
- Oui, j’en ai envie mais j’ai sans doute peur… Je vais dormir là-dessus.
Chantal était en train d’allaiter sa fille lorsqu’elle vit la porte s’ouvrir mais elle n’y fit pas attention, présumant que la visite s’adressait à sa voisine. Elle eut un geste de recul lorsqu’elle aperçut Claude mais celui-ci se tint immobile à l’entrée de la chambre et dit aussitôt :
- N’aie pas peur, Chantal ! Je ne vous veux aucun mal, bien au contraire. Le Claude que tu as connu est resté sur un banc dans un parc. Ma visite est une visite d’amitié. Puis-je m’approcher?
- À part les derniers temps, tu as été bon avec moi Claude. Oui, tu peux venir à mes côtés.
- Pourras-tu me pardonner un jour toutes les injures que je t’ai dites, Chantal?
- Et si on disait: pouvons-nous essayer de nous pardonner le mal que nous nous sommes fait? reprit Chantal. De mon côté, je suis prête à le faire Claude. Et toi?
- Moi aussi.
- Veux-tu voir Amanda, Claude?
L’homme s’approcha et prit délicatement dans ses grosses mains le minuscule paquet tout endormi; Chantal enleva son bonnet au bébé et Claude vit avec émerveillement une petite frimousse encadrée de cheveux noirs coiffés en larges boucles. Elle lui sembla la copie conforme de Chantal.
- Et son père Chantal?
- Il est mort.
Claude revint le lendemain et quelques jours plus tard, c’est lui qui ramena Chantal et Amanda chez elles. Après avoir tout rangé, Chantal prépara un café à Claude tandis qu’elle se versait un verre de jus. Ils s’assirent au salon et Chantal le questionna sur son entreprise et les projets que Francis et lui étaient en train de développer. Pendant qu’il discourait avec enthousiasme, elle le regarda avec affection et se rappela que cet homme lui avait déjà plû; aujourd’hui elle se rendait compte qu’il ne la laissait pas totalement indifférente. Mais était-ce de l’amour?… Elle n’en savait rien. Claude s’était arrêté de parler, il la regardait intensément . Penchant son buste vers l’avant, il demanda doucement :
- Chantal, nous sommes encore mariés et j’ai envie de reconnaître Amanda, qu’en penses-tu?
- C’est un geste extrêmement généreux de ta part, mais je ne peux pas te promettre que je retournerai vivre avec toi Claude.
- Non, non… Je ne te fais pas cette proposition dans ce but. Je n’ai jamais eu de fille et Amanda n’a pas de père. Je veux juste lui donner mon nom et lui servir de père sans demander aucun engagement de ta part. À présent que mes affaires ont repris, je peux t’aider en assurant son entretien. Qu’en dis-tu?
- Je suis extrêmement touchée, balbutia Chantal.
Deux grosses larmes roulèrent le long des joues de la jeune femme. Claude s’approcha d’elle et embrassa doucement et tendrement les deux joues de Chantal. Un cri de bébé les ramena à la réalité. Claude prit la main de Chantal et l’aida à se lever.
- Viens, Amanda Lebeau a faim!
Fin