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Une si longue absence

 

Nouvelle à quatre mains

 

Solange St-Pierre

Daniel Thibault

Paulette Ménard Favreau

Constant Vaillancourt

 

Automne 2001

 

Le bâtiment était solide. Marité en avait fait plusieurs fois le tour en examinant chacune des imperfections qu’elle avait pu y remarquer. Il faudrait changer les fenêtres. Les galeries en bois donnaient des signes d’usure. Elle avait remarqué quelques briques qui se détachaient sous la fenêtre du logement du deuxième étage. Mais, dans l’ensemble, cette grande maison carrée abritant deux logements lui plaisait.

Marité avait toujours entretenu un rapport très étroit avec les maisons qu’elle achetait. Pour elle, chacune avait une âme et une histoire qu’il fallait respecter. Ici elle se sentait bien. La maison semblait avoir de bonnes vibrations malgré l’aura de mystère qui entourait son acquisition. Cette résidence avec sa grande galerie couverte qui en faisait presque le tour évoquait le sens de la famille et du clan. Dans ce petit bout de rue bordé d’arbres matures, à deux pas du parc, chaque maison avait son style particulier mais l’ensemble, composé de duplex, triplex et cottages construits à la mi-temps du siècle respirait l’harmonie.

C’était la saison du lilas et l’air était imprégné de cette odeur vivifiante dans le matin ensoleillé. Marité constata avec plaisir que tous les terrains du voisinage rivalisaient de charme avec leurs plates-bandes bien garnies et leurs bosquets. Elle était venue plus tôt ce matin parce qu’elle voulait vérifier l’alignement du soleil sur le terrain qui allait être le sien. 

Selon l’agent immobilier avec lequel elle transigeait, la maison avait été inoccupée depuis l’automne pour le rez-de-chaussée tandis que le locataire de l’étage était absent pour affaires  depuis quelques mois. Lors des deux visites qu’elle avait effectuées, elle n’avait donc rencontré personne et il lui semblait que la maison était toujours déserte, les rideaux étant tirés et les fenêtres fermées partout.

Elle se hasarda encore une fois dans la cour. En voyant le jardin de fleurs elle se dit qu’il y aurait bien sûr un peu de travail à faire pour le remettre en état mais le défi en valait la peine. La vieille balançoire en bois avait fini de se dévêtir de l’épaisse couche de neige qui l’encombrait encore lors de son dernier passage. Instinctivement elle alla s’y asseoir et poursuivit sa réflexion sur l’importante décision qu’elle s’apprêtait à prendre. 

Ce n’était pas l’achat de la maison qui posait problème. Elle savait qu’elle avait les moyens de se l’offrir et le prix était des plus avantageux. Non, c’était plutôt la raison pour laquelle elle faisait cet achat qui semblait importuner son entourage.

Elle se rappela sa conversation d’hier avec Célina. Son amie lui avait encore une fois demandé ce qui la poussait à vivre cette nouvelle expérience. Était-elle bien certaine de ses sentiments pour cet homme ? Célina trouvait que le compte n’y était pas. C’était aussi ce qu’avait sous-entendu son frère en la prenant à part lors de leur dernière rencontre familiale. Jean avait souri en parlant de « tous les cas pathétiques » que Marité avait eu le don d’attirer depuis toujours. Il avait encore mentionné les circonstances peu communes de son mariage où elle s’était retrouvée, six mois plus tard, avec cet enfant venu d’ailleurs que le couple avait finalement adopté.

Marité avait sa façon bien particulière de voir les choses. Elle savait que sa capacité d’aimer dépassait la norme généralement admise. Elle se revoyait plongeant hardiment dans chacune des relations qui avaient marqué sa vie. Aujourd’hui elle pouvait sourire de sa naïveté dans certains épisodes invraisemblables mais jamais elle n’avait eu à regretter ses élans du cœur. 

Gilles, son mari en disparaissant de sa vie après seulement deux ans de vie commune lui avait laissé trois enfants magnifiques qui étaient, encore aujourd’hui, son phare à travers toutes les tempêtes. Benoît était un enfant au cœur d’or et les filles belles, intelligentes et intrépides voguaient maintenant loin d’elle. Trois grands enfants dans la vingtaine et voilà qu’elle s’apprêtait à refaire sa vie avec un homme plus jeune qu’elle et qui amenait avec lui deux enfants ballottés depuis quelques années au milieu d’une guerre de séparation et de garde jamais terminée. 

Marité serait-elle une bouée de sauvetage pour Simon ? 

Elle faisait confiance à son intuition. Elle fréquentait Simon depuis un an maintenant et, après tout, elle était la seule à bien connaître les données exactes de la situation. Marité disait à Simon en riant qu’elle entendait toujours ce qu’il ne disait pas et que c’était ça le plus important. Il s’était pourtant dévoilé à elle comme il ne l’avait jamais fait auparavant et elle avait découvert, sous ses apparences très assurées et ses discours rationnels, un homme d’une extrême vulnérabilité. 

La balançoire grinçait doucement au rythme du balancement que Marité dirigeait d’une légère poussée du pied. Elle adorait cette vieille balançoire. Elle avait bien hâte de venir s’y réfugier avec l’une ou l’autre de ses filles, avec une amie ou avec son amoureux pour y poursuivre un échange intime et profond comme elle les aimait. Avec un peu de chance ils devraient être en mesure d’emménager ici pour le début de l’été. 

Perdue au milieu de ses réflexions, Marité sursauta lorsqu’elle entendit une voix provenant d’un espace ouvert dans la haie de division du terrain.

-         Bonjour madame.

-         Oh ! Bonjour.

-         Excusez-moi, seriez-vous la nouvelle propriétaire ?

-         Pas encore monsieur, nous n’avons pas complété les transactions.

-         Vous savez, c’est moi qui m’occupe de l’entretien depuis le départ de Paul.

-         Vous êtes donc monsieur Sirois.

-         Oui. Ma femme et moi habitons ici depuis 25 ans et Paul et Jeanine étaient nos voisins depuis 15 ans. Ça nous a fait de la peine de les voir partir comme ça…

L’homme avait visiblement envie d’en dire plus et surtout d’en apprendre un peu plus sur ses nouveaux voisins. Monsieur Sirois était un retraité bien actif qui semblait particulièrement fier de sa propriété impeccablement entretenue. Il avoua bien humblement avoir manqué de temps pour maintenir l’imposant jardin de fleur des Beaulieu dans son état original. Marité échangea encore quelques mots et s’empressa de mettre fin à la conversation car elle devait filer en vitesse, sa rêverie l’ayant déjà retardée quelque peu.

En se dirigeant vers la rue pour regagner sa voiture elle jeta un dernier regard vers la maison. C’est avec surprise qu’elle vit alors un pan de rideau se refermer. Il y avait quelqu’un dans le logement du bas… Cette personne l’avait observée et, ce qui semblait encore plus curieux… le voisin qui prenait charge de la maison ne semblait pas être au courant de la présence de cette personne.

Machinalement elle reprit la direction de son bureau. Maintenant que le contact était établi avec monsieur Sirois, qui lui semblait plutôt loquace, elle pourrait en savoir un peu plus concernant la maison et ses habitants. Elle reviendrait peut-être bien dimanche avec Simon. Ils en profiteraient pour introduire les enfants dans leur nouvel environnement.

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Marité avait reçu deux appels au cours de la journée : un de Simon qui avait appelé vers 10h00 comme d’habitude juste pour dire bonjour et qu’il l’aimait et l’autre de Benoit qui souhaitait préparer une fête pour le retour de sa sœur prévu ce samedi à Dorval.  Annabelle rentrait-elle au pays pour s’y installer ou n’était-ce encore qu’une visite éclair comme la dernière fois ? Annabelle était imprévisible. Elle vivait intensément et Marité savait bien que derrière sa longue absence il y avait ce grand chagrin jamais guéri de son premier amour. Lorsqu’elle pensait à sa grande fille, cette chanson lui revenait en mémoire et elle se surprit à nouveau à la fredonner…

-Quand on s’en va le cœur oublie… et moi qui meurt d’amour pour toi… 

Cette chanson lui collait à l’âme autant d’ailleurs qu’à sa fille. Elle lui rappelait sa longue et lourde peine lorsque Gilles les avait quittés, les enfants étant si petits… Et pourtant cette peine ne l’avait jamais empêchée d’aimer la vie, de replonger et de s’investir à nouveau dans chacune des expériences que la vie lui avait apportées. Elle soupira et reprit le cours de son travail. Tellement d’émotions nouvelles se bousculaient aujourd’hui à sa porte. Des émotions heureuses mais intenses. Et le week-end s’annonçait plutôt chargé avec l’arrivée de sa fille et la présence de Simon et des enfants. 

Lorsque la sonnerie retentit une troisième fois, Marité fut un peu étonnée d’entendre à nouveau la voix de Benoit :

-         Maman j’ai une surprise pour toi !

-         Une bonne ou une mauvaise ? 

-         Ça dépend…  

Avec les enfants Marité n’avait jamais été à l’abri des surprises bonnes ou mauvaises, mais dans l’ensemble ils s’en sortaient toujours assez bien. Elle accepta l’invitation à souper de son fils et fit un bref appel à Simon pour l’en aviser. Ils se rejoindraient un peu plus tard dans la soirée.  

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Kevin avait laissé tomber précipitamment le rideau en voyant le regard de la femme se diriger vers la fenêtre. Il se sentait mal à l’aise de s’être introduit dans cette maison sans y être invité autrement que par son intuition et ne tenait surtout pas à se faire remarquer. Ce n’était pas dans ses habitudes d’agir dans l’illégalité et il ne comprenait pas encore très bien ce qui lui arrivait. Pourquoi la vie de cette femme était-elle mêlée à la sienne depuis un peu plus d’une semaine et pourquoi son image l’obsédait-elle à ce point ? 

Lorsqu’il l’avait aperçue pour la première fois à la buanderie où ils étaient tous les deux clients, un visage lui était d’abord arrivé comme dans un rêve. Il ne portait pas vraiment attention à la cliente qui était devant lui mais une image floue flottait dans sa tête. Il s’agissait d’un portrait de femme qu’il avait réalisé au début de ses cours aux Beaux-Arts.  Il ne savait pas non plus d’où lui était venue cette représentation féminine idéalisée. Et voilà que cette figure revenait à sa mémoire avec une grande précision. Le portrait dans sa tête se superposait à la silhouette qui était devant lui au comptoir et, lorsqu’elle se retourna avec son paquet dans les mains, il fut saisi par la ressemblance. Mêmes traits fins et délicats, même bouche généreuse et de très grands yeux bleus.  

Comment avait-il fait pour dessiner le portrait de cette femme qu’il n’avait jamais vue ? 

Dans les jours qui suivirent cette rencontre, le jeune homme réfléchit au sens que pouvait avoir cette rencontre dans sa vie. Il se remémora d’abord les circonstances qui avaient entouré la création du « portrait de femme » qui ornait toujours le mur de sa chambre. De toutes les œuvres qu’il avait crées depuis le début de sa formation, celle-là était sa préférée et il n’avait jamais pu s’en départir. Il l’avait créée dans un moment où il se sentait particulièrement en harmonie avec l’univers, tout juste après son voyage initiatique au Costa Rica. Depuis lors, il sentait bien qu’il s’était éloigné de cet état d’esprit qui le guidait alors vers un espace intérieur plus vibrant et la rencontre de cette inconnue éveillait de nouveau en lui cet espace. 

Kevin repris la lecture de « La Prophétie des Andes » où il se souvenait avoir pour la première fois pris connaissance des coïncidences qui parsèment parfois le chemin de la vie. La rencontre de cette femme était peut-être un signe. Une nuit il s’éveilla d’un songe où elle apparaissait sous les traits d’une femme plus jeune, comme s’il l’avait déjà connue ailleurs dans une autre vie. 

Peu à peu cette vision s’estompa du côté des illusions et il se dit finalement qu’il avait peut-être simplement exagéré la ressemblance. Il lui faudrait sans doute oublier cette histoire. 

Quelques jours plus tard, Kevin devait se rendre chez ses parents, rue Rancourt dans le quartier Ahuntsic, pour l’anniversaire de sa sœur. Il descendait la rue en sifflotant en se disant qu’il profiterait bien de son après-midi pour flâner un peu au parc de ses grandes aventures d’enfant. 

En arrivant devant la belle maison de brique rouge avec les galeries couvertes qu’il aimait tant, il vit qu’elle était à vendre. L’idée lui vint de prendre rendez-vous pour la visiter mais il se dit que ça ne ferait pas trop sérieux. Un gars de vingt-six ans avec une queue de cheval et l’air bohème ne pouvait prétendre être un acheteur sérieux pour une maison comme celle-là. Il s’était quand même arrêté un peu pour examiner la résidence et, à cet instant, il vit sortir sur la galerie un groupe de trois personnes. Observant plus attentivement, il tomba presque à la renverse. 

C’était encore elle… 

-         Ho la la !… Ben ça alors… 

Kevin arriva chez ses parents profondément troublé. Il raconta toute l’histoire à sa sœur. Elle tomba d’accord avec lui pour dire qu’il y avait coïncidences et coïncidences. Là c’était vraiment trop. Il fallait faire quelque chose.  

-         Kevin cette femme-là débarque tout droit d’un rêve et voilà qu’elle s’en vient habiter à trois maisons de chez nous. C’est quand même assez spécial, dit Julie. 

-         Ben oui si tu veux. Mais qu’est-ce que je fais avec ça moi ? 

-         On pourrait peut-être essayer d’en savoir plus en parlant avec les voisins. Je connais monsieur Sirois qui habite juste à côté. Si on allait lui parler ? 

-         Pourquoi ? 

-         Ben…  Pour en connaître un peu plus sur les nouveaux acheteurs.  

-         Non pas vraiment Julie. Je n’aime pas trop espionner les gens. 

-         Comme tu veux, c’est toi qui décide. Après tout c’est ton apparition à toi, dit-elle en riant. 

Ce soir-là, Kevin resta à dormir chez ses parents plutôt que de rentrer à l’appartement qu’il partageait avec des copains au plateau Mont-Royal. Julie parla tout de même avec monsieur Sirois pour apprendre seulement que la maison était vacante et que c’était lui qui entretenait le jardin. Il aurait bien aimé d’ailleurs avoir un peu d’aide car il trouvait la tâche lourde. Julie avait dit qu’elle en parlerait à son frère. Le lendemain en s’en allant prendre l’autobus, Kevin repassa à nouveau devant la maison déserte. Par curiosité, il prit l’allée qui menait au jardin et fut surpris de trouver la porte de l’entrée de service entrouverte. Sans trop réfléchir, il s’introduisit alors dans l’entrée et descendit les premières marches.  

Après tout se dit-il, pourquoi ne pas en profiter pour visiter la maison ? 

L’escalier menait à un petit réduit où étaient entassés les outils de jardin, les pots et les engrais. Après cette pièce de service, un autre accès ouvrait sur une grande salle familiale où trônait un poêle de fonte émaillé rouge vif, une jolie pièce où l’on aurait envie de vivre. De cette pièce, on accédait au rez-de-chaussée par un escalier ouvert. Juste un petit coup d’œil rapide, se dit Kevin, et je repars.  

Il monta les marches le cœur battant. L’escalier arrivait au milieu de la maison. Il fit quelques pas vers la cuisine. Il souleva le rideau de dentelle pour vérifier si le champ était libre pour ressortir par où il était venu. C’est alors qu’il vit Marité se diriger vers la rue. Il se retira le cœur battant souhaitant simplement que son indiscrétion ne soit pas découverte. Il refit précipitamment le trajet en sens inverse pour sortir dans la cour, vit un homme qu’il devina être monsieur Sirois se diriger tout droit vers lui et improvisa : 

-         Bonjour, êtes-vous bien monsieur Sirois ? 

-         Oui et toi qui es-tu pour rôder ici effrontément ? 

-         Oh ! Je m’excuse, je suis le frère de Julie. Elle m’a dit que vous cherchiez quelqu’un pour entretenir le jardin.  

-         Ha oui !  

-         Je pensais qu’elle vous en avait glissé un mot… mais, euh...  me voilà en personne pour vous le dire!  Je suis disponible quand vous voulez.  

Kevin fouilla dans sa poche, sortit un carton d’allumettes et y inscrivit ses coordonnées, tendit le document d’une main officielle et signa l’entente verbale en empoignant solidement la main de monsieur Sirois qu’il secoua avec la fébrilité d’un adolescent et s’éloigna d’un pas vif. 

-         J’attends de vos nouvelles.  À bientôt! .  

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Lorsque Marité arriva au restaurant, elle fut heureuse de constater que Benoît s’y trouvait déjà. Marité était fière de son fils. Il avait toujours été et demeurait un fils très affectueux. Ils s’enlacèrent et s’embrassèrent puis, après avoir commandé une bière, Marité alla directement à la question : 

-         Alors cette surprise? Raconte moi un peu… Est-ce toi ou l’une de tes sœurs? 

-         Mes sœurs? Elles vont très bien à ma connaissance. Aux dernières nouvelles, Isabelle se plaisait toujours à Sherbrooke et était toujours complètement envahie par ses études. Lui as-tu parlé dernièrement? 

-         Oui, Isabelle va très bien. Elle sera avec nous samedi pour accueillir Annabelle. Benoît me caches-tu quelque chose? 

-         C’est Annabelle, maman… J’ai reçu une lettre d’elle. Elle revient s’installer à Montréal… Je crois qu’elle est un peu à sec financièrement et elle pense s’installer chez-moi pour quelques temps. 

-         Pourquoi chez toi? 

-         Je crois qu’elle n’est pas à l’aise de débarquer dans ta nouvelle vie… 

Pour une surprise, c’en était une… Mais était-ce une bonne ou une mauvaise nouvelle? Se demanda Marité. Sa fille revenait-elle parce qu’elle s’était retrouvée ou si elle rentrait chez elle pour s’y réfugier? Marité poursuivit sa réflexion avec Benoît pendant le repas. Il fut convenu que Benoît hébergerait sa sœur pendant quelques semaines, le temps de voir ou elle en était. Benoît s’informa des dernières démarches concernant l’achat de la maison. 

-         Hé bien moi aussi j’ai une nouvelle à t’apprendre! Nous serons propriétaire pour la mi-mai. Notre offre a été acceptée. 

-         Comment-ça nous? Je croyais que tu étais la seule propriétaire? 

-         C’est vrai. C’est juste une manière de parler. Simon m’a accompagnée dans toutes les démarches et nous avons pris la décision ensemble, mais je suis la seule propriétaire officielle. Je cherche quelqu’un qui pourrait m’aider à remettre le jardin en état. Aurais-tu quelqu’un à me suggérer? 

-         Je peux en faire un peu si tu veux. 

-         J’en ferai aussi mais ce ne sera pas suffisant. Je pensais prendre un étudiant pour quelques semaines. À cette période de l’année il y en a plusieurs en recherche d’emploi. 

-         C’est une bonne idée. Mais attends voir… peut-être qu’Annabelle aimerait ça jardiner. 

-         On verra… 

Lorsqu’elle déposa Benoît chez lui à la fin de la soirée, il lui demanda de monter juste pour une minute. 

-         Qu’y a-t’il encore? 

-         Je voudrais ton avis sur une question importante. Tu sais maman, il faut que je fasse de la place pour ma sœur et je me demandais si tu ne pourrais pas me rendre un petit service. 

Marité monta derrière son fils et Benoît la dirigea vers la porte de la plus petite des deux chambres qu’il ouvrit doucement. Un chiot de quelques semaines se précipita alors vers lui. 

-         Viens ici mon beau, dit Benoît. Il prit le chiot dans ses bras et se tourna vers Marité. 

-         Il s’appelle Beau et il est à la recherche d’un foyer d’adoption. J’ai pensé qu’il serait peut-être heureux dans une grande maison du quartier Ahuntsic… 

-         Mais d’où sors-tu cet animal? 

-         C’est Bella, la chienne de Martin qui a eu cette portée. J’ai gardé le plus mignon des trois. 

-         Hum… Je ne peux pas adopter un chien sans en parler d’abord à Simon. 

-         Pourrais-tu le garder au moins pour quelques jours?  Je dois m’absenter jusqu’à samedi. 

Après quelques hésitations Marité fut convaincue et Benoît l’aida à transporter le petit et ses accessoires jusqu’à l’auto. Elle rentra épuisée de sa longue journée et un peu anxieuse de voir la réaction de Simon face à la présence de ce nouveau venu dans la famille. 

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Quelques jours après sa rencontre inopinée avec monsieur Sirois et la deuxième apparition de la mystérieuse dame dans sa vie, un rêve tira Kevin de son sommeil et le transporta à l’aéroport de San José au Costa Rica alors qu’il descendait de l’avion.  Empreint d'une certaine panique, il serra les poings tout en rêvant.  

Sur la piste menant à l’aérogare, le soleil semblait lui lancer des couteaux et ses yeux lui faisaient affreusement mal.  À tâtons, sa main extirpa les lunettes solaires qui étaient cachées au fond de son sac à dos.  C'est avec grand réconfort qu'il les posa sur le bout de son nez.  Puis, sans crier gare, la nuit s’amena comme une éclipse transformant ce qu'était l'aéroport en une immense forêt mystique hantée par un brouillard serpentant au ras du sol. 

Autour de Kevin, une armée d’insectes géants s’ébattaient dans un bruissement assourdissant puis se dirigeaient vers une lampe de campeur tout près pour y danser. Un homme assis sur une pierre, entre l’ombre et la lumière, fit signe à Kevin de le rejoindre.  Ce dernier s’avança sans peur, car il connaissait bien cette silhouette.  À peine arrivé dans ce havre de paix où il avait tant aimé apprendre les rudiments de la paix intérieure et de la compréhension pacifique des circonstances qui peuplaient sa vie, il se retrouvait donc, plusieurs années en arrière, lors de cette dernière nuit passée en compagnie de son guide spirituel afin de recevoir les dernières consignes avant son retour à la civilisation. 

-         Kevin, te sens-tu prêt à réintégrer ta vie comme elle était auparavant et à en accepter les cadeaux et les obstacles avec la résignation de celui qui a compris et qui accepte? dit son guide. 

-         Oui maître Tuya.  Mais je n’ai toujours acquis aucune certitude quant à la pertinence de mes choix de vie. 

-         Rien n’est jamais certain Kevin.  C’est pourquoi il te faudra toujours demeurer vigilant. Tout au long de ta vie, tu recevras des directives qui te feront agir comme par intuition.  Ces idées qui s’imposeront d’elles-mêmes à ton esprit, t’indiqueront ce qu’il te faudra faire.  De plus, lorsque tu prendras conscience des coïncidences qui se pointeront sans cérémonie dans ta vie, tu sauras quelle est la meilleure voie à emprunter pour toi et les tiens.  

-         J’aimerais tellement vous croire.  Mais vous maître, comment avez-vous réussi à mettre tous ces apprentissages en pratique tout en ayant l’air si serein dit Kevin. 

-         Tu sais Kevin, ma vie n’a pas toujours été aussi limpide que tu pourrais l’imaginer.  Avant de venir m’installer dans ce vieux monastère espagnol, je vivais comme toi à la ville, et aussi comme toi, un tas de questions avaient peu à peu envahi mon esprit.  À ton âge, j’avais déjà pris conscience de mon grand besoin de spiritualité.  Toutefois, avec les années, ce besoin a créé un trou si immense dans ma vie que ni mon travail ni mes loisirs ni mes amis et enfin ni ma femme et mes enfants n’ont été en mesure de le combler.  Alors, un beau matin, sans avertissement, j’ai décidé de tout quitter.  Après un long cheminement spirituel qui m'a conduit jusqu'ici, je n'ai conservé qu'une seule photo de ma vie passée, une photo que je garde précieusement avec moi afin de ne jamais oublier l’homme que j’étais pour mieux apprécier celui que je suis devenu. 

Le maître fouilla dans sa poche et en ressortit une vieille photo aux coins écornés.  C’était une famille en pique-nique, trois jeunes enfants et une femme au sourire ravissant malgré l’air déconfit de celui qui se tenait près d’elle. 

-         Regarde Kevin! dit maître Tuya.  Lequel de mes visages préfères-tu, celui que je porte fièrement devant toi cette nuit ou celui de l’homme ombrageux que j’étais sur cette photo?

Kevin était estomaqué.  On aurait dit deux jumeaux, Jean qui pleure sur la photo et Jean qui rit sereinement devant lui mais avec quelques cheveux gris en prime sur les tempes.  Devant l’air attendri de son maître, il se risqua à poser une périlleuse question. 

-         Maître, vous ne regrettez jamais d’avoir quitté la femme de cette photo?

-         Parfois… mais cela fait partie de l’acceptation inévitable de mes choix de vie.  Cette femme merveilleuse et ces magnifiques enfants furent des cadeaux qui se sont présentés au courant de ma vie et je leur serai toujours reconnaissant d’avoir été sur mon chemin.

-         Les avez-vous revus depuis votre arrivée au monastère?

-         Hélas non, car je n’ai jamais voulu provoquer le destin.  Si je dois les revoir un jour alors je les reverrai, sinon…

-         Sinon… dit Kevin après une brève hésitation.

-         Sinon, je ne crois pas qu’après une si longue absence, un retour même passager dans leur vie et la mienne ne nous soit bénéfique à tous, à moins d’une coïncidence…

La lumière violente du soleil refit surface et coupa court à leur conversation.  Kevin se retrouva à l’aéroport en train de gravir l’escalier qui le menait à l’intérieur de l’avion, son billet de retour vers Montréal à la main.  Une dernière vague de chaleur l’envahit au moment de pénétrer dans l’appareil.

Il s’éveilla tout en sueur.  L’aube venait de se pointer à la fenêtre. 

Encore tout groggy, Kevin se dirigea machinalement vers son bureau où trônait une foule de documents pêle-mêle qu’il s’était maintes fois promis de classer.  Il laissa ses doigts fouler quelques papiers en se marmonnant tout comme un automatisme « il n’y a pas de hasards, il n’y a que des coïncidences » jusqu’à ce qu’il saisisse une photo après laquelle le timbre à moitié décollé d’une enveloppe portant le cachet de la France était resté accroché.  Intrigué, il se mit à examiner la photo.

-         Tiens, tiens, c’est bien ce que j’imaginais dans mon rêve.  Voilà tous mes compagnons de voyage au monastère Terra Grande du Costa Rica.  Mais, c’est le maître Tuya, mon guide spirituel, celui qui m’est apparu en rêve!

Ahuri par sa découverte, Kevin se précipita sur le téléphone et contacta Julie qui saisit le combiné après quatre sonneries, le temps de sortir d’une nuit qu’elle avait décidément trouvée trop courte.

-         Allo Julie, c’est toi!  Tu ne devineras jamais ce qui se passe.  J’ai trouvé, j’ai enfin trouvé pourquoi cette femme m’obsède autant.  C’est la femme de mon guide spirituel du Costa Rica!  Tu te souviens, celui dont je t’ai parlé qui avait abandonné une femme superbe et de très jeunes enfants.  C’est merveilleux, tout s’explique enfin!

-         Comment ça, tout s’explique?  Une femme te hante au point que tu veuilles l’espionner et tu penses que ta découverte explique tout!

-         Non, c'est plus simple que ça en a l'air.  J'ai fait le portrait de cette femme sans jamais l'avoir rencontrée après mon voyage initiatique au Costa Rica. C'est quand même un début d’explication tout de même, dit Kevin un peu secoué par le ton réprobateur de sa sœur. 

-         Je te rappelle tout à l’heure si tu veux bien. Moi je n’ai pas assez dormi.

-         À plus tard, dit Kevin encore perplexe. Pour une coïncidence, ça en est toute une.

Pendant qu’il parlait au téléphone à sa sœur, l'enveloppe collée derrière la photo s’était détachée laissant tomber une lettre contenant une petite photo lovée en son centre. Au bas du message, Kevin pouvait lire « À bientôt, gros bisou,  Annabelle ». Sur le cliché, une jeune femme assise dans une cabine de photographies rapides soufflait un doux baiser…

Encore une fois, Kevin se remémora cet aéroport lointain secoué par un ouragan dévastateur, puis cet abri de fortune que les voyageurs en transit avaient dû partager en attendant que la tempête ne se calma et enfin de cette nuit… cette nuit torride passée en compagnie d'Annabelle!

Ce jour-là, tous les vols en partance de l’aéroport de Palmar Norte au Costa Rica avaient été retardés. Une furieuse tempête s’était soudainement emparée de la région. L’aéroport et tout le paysage qui l’entourait commençaient à prendre des allures de désolation. Rien ne semblait pouvoir arrêter la danse effrénée des vents entraînés par le rythme du tonnerre et des éclairs. Des fenêtres de l’aérogare s’étaient envolées en éclats. Des gens couraient dans toutes les directions pour se mettre à l’abri. Des employés de l’établissement tentaient de les diriger vers un hangar bétonné contigu à l’aéroport.

Kevin avait remarqué un groupe d’écoliers et s’était approché pour prêter main forte aux adultes qui les accompagnaient. Il devait y avoir au moins trois cents personnes dans le hangar qu’ils atteignirent bientôt et le mercure approchait sûrement les trente degrés centigrades. Les voyageurs y demeurèrent quelques heures, le temps que la tempête aille se perdre sur l’océan. C’est au milieu de ce brouhaha et de cette atmosphère échauffée que Kevin avait vu Annabelle, une jeune Montréalaise comme lui qui accompagnait le groupe des écoliers. Lorsqu’il s’était présenté à elle, elle avait affiché un merveilleux sourire. Il avait été troublé par son regard et doublement confus qu'elle s'en rende compte. Fasciné, son regard était demeuré sur elle et il n’avait pu retirer sa main de la sienne. C'est elle qui l’avait sorti de l'embarras en retirant doucement sa main et en enchaînant naturellement: 

-         Salut Kevin, Je suis également Québécoise mais j'habite en France depuis trois ans. 

Ils avaient échangé quelques mots et Kevin décontenancé par son premier contact avait tenté de se rattraper en se tenant le plus occupé possible au service des enfants ce qui lui permettait de rester à proximité de la jeune fille. Elle lui avait présenté André, son compagnon de voyage. Très prudemment, il l’avait regardée parfois à la dérobée. Même en sueur et salie autant que lui par leur travail elle demeurait très troublante. N’ayant apparemment rien remarqué, elle agissait avec lui naturellement, comme s'il ne s'était rien passé tout en demeurant toujours souriante. 

Ce soir là, après l’ouragan, les voyageurs en transit avaient été hébergés jusqu'au lendemain dans de petits hôtels de la ville et Kevin avait été ravi d’y retrouver Annabelle et André. Naturellement, il avait été invité à se joindre à eux pour le dîner.  

Il avait passé une soirée intense en compagnie de cette jeune femme qu’il trouvait tout simplement enivrante… encore aujourd’hui, il la revoyait dans sa longue robe taillée dans un coton très léger, blanc coquille d'œuf, ajustée au ventre et légèrement décolletée. Elle se retenait aux épaules par de minuscules bretelles, soulignait la taille, puis prenait un peu d'amplitude en tombant sur ses pieds. 

Croyant d’abord qu’André était son petit ami, il avait été soulagé d’apprendre qu’ils voyageaient ensemble mais ne partageaient pas la même chambre. Ils travaillaient à la même université, lui comme professeur, elle à titre d'agente de liaison. Il avait 40 ans. Elle n'avait jamais dit son âge. Selon Kevin, elle devait avoir à peu près le même âge que lui. Au cours de la soirée, il avait cherché son regard à quelques reprises, sans succès. Il était demeuré prudent, ne la regardant que furtivement. 

André qui aimait bien la tequila semblait être parti pour discuter toute la nuit tandis que Kevin était de moins en moins intéressé par cette soirée à trois. Il aurait voulu tenter une approche mais l’occasion ne s’était pas présentée. De guerre lasse, il s’était finalement excusé pour se retirer. Lorsqu’il s’était penché pour l’embrasser, elle avait soutenu son regard, avait souri timidement et… l’avait embrassé sur la bouche d’un léger baiser qui l’avait laissé perplexe et confus.

Une fois retiré dans sa chambre, il s’était mis à regretter son manque d’audace. Annabelle obsédait ses pensées. Il n’avait pas rêvé, c’était bien du désir qu’il avait vu. Et ce baiser qu’elle lui avait donné au moment de la bise-bonne-nuit, ce léger baiser sur la bouche… il ne s’agissait tout de même pas d’une coutume française! Et maintenant, est-ce que ça finissait là? Oserait-il aller frapper à sa chambre? Et s’il se trompait?

C’est alors qu’il avait entendu frapper discrètement à la porte. Il avait jeté le drap sur son corps nu et entrouvert la porte. C’était elle!

-         J’ai vu la lumière. Tu ne dormais pas?

-         Non. Est-ce que…

Elle avait mis un doigt sur sa bouche et s’était approchée du lit. Elle s’était assise, s’était penchée sur lui et l’avait embrassé doucement. Puis elle s’était retiré et l’avait regardé comme pour constater l’effet produit par son geste… ou pour s’assurer de son consentement. Kevin l’avait attirée doucement vers lui pour savourer ses lèvres. Elle lui avait présenté sa bouche entrouverte et cette fois, ils s’étaient embrassés passionnément et longuement.

Arrêtant le geste de Kevin pour la dévêtir, elle s’était relevée lentement, avait laissé tombé sa robe à ses pieds et, dans le clair-obscur de cette nuit tropicale, ils s’étaient désirés en silence, contemplant la beauté de leurs corps nus.

Plus tard, après qu’elle eût exploré son corps lisse et tendu avec ses mains si douces et légères qu’elles lui laissaient des frissons sur la peau malgré la chaleur intense, après qu’il eut à son tour posé ses lèvres, sa langue et ses dents en légers mordillements sur sa peau satinée où perlaient parfois des gouttes de sueur, leurs corps s’étaient enlacés et elle l’avait guidé en elle.  Par des mouvements amples et profonds, leurs rythmes s’étaient ajustés sensuellement dans la montée du plaisir pour, finalement, dans une folle chevauchée, s’accompagner jusqu’au plaisir suprême.

Kevin, revivant cette scène en pensée, sentait à nouveau le désir monter en lui. Après trois ans de long silence, Annabelle refaisait surface dans sa vie. Il avait reçu cette missive énigmatique et puis plus rien. Elle ne précisait pas quand ni comment ils se reverraient. Lorsqu’ils s’étaient quittés, après la nuit de Palmar Norte, la jeune femme lui avait laissé peu d’espoir de la revoir un jour. Elle vivait en France et ne pensait pas revenir au pays. Elle ne voulait pas d’attache. Elle lui avait dit :

-         Oublie moi Kevin. Je suis trop mêlée pour penser à vivre une histoire sérieuse. J’ai encore des choses à régler avec moi-même. Moi… les relations amoureuses ça ne va pas…

-         Pourquoi?

-         Je pense que ça a commencé avec mon père… que je n’ai jamais connu et tous les autres hommes qui ont traversé la vie de ma mère par la suite. Et ça a continué avec mes amours ratées… Je n’y arrive vraiment pas…

Elle était partie sans lui laisser d’adresse. Il avait tout de même tenu à lui laisser ses coordonnées et il lui avait dit qu’elle resterait toujours présente dans son cœur.

Maintenant Kevin se retrouvait avec cette toute petite photo d’Annabelle dans une main et celle de son groupe du Costa Rica dans l’autre. Deux souvenirs intenses qui se recoupaient. Il regarda attentivement la photo. Malgré la fascination qu’il avait éprouvée pour Annabelle, il n’avait jamais été capable de produire une œuvre la représentant. Il n’avait pas osé, croyant que la représentation ne pourrait jamais égaler la réalité.

Avec un soupir, il réalisa qu’il ne pouvait toujours rien faire pour rejoindre Annabelle mais les derniers événements lui indiquaient qu’il devrait tout au moins écrire à son maître spirituel pour lui parler des coïncidences qui peuplaient maintenant sa vie et du lien qui semblait exister entre maître Tuya et la mystérieuse femme surgie de nulle part.

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Marité avait beaucoup à faire pour préparer la transition vers la nouvelle maison dont elle était maintenant propriétaire depuis deux semaines. Simon était peu disponible et elle s’était fait à l’idée de requérir de plus en plus souvent l’aide de Benoît et d’Annabelle. Annabelle aimait beaucoup la maison. Depuis son arrivée elle y était venue à plusieurs reprises et elle espérait bien que le locataire du deuxième accepterait de résilier son bail afin qu’elle puisse occuper le logement.

Ce matin-là, un samedi, Marité passa prendre sa fille à l’appartement de Benoît. Annabelle descendit avec Beau qui était devenu son inséparable ami. En la voyant dévaler les marches avec le chiot sous le bras, Marité fut encore rassurée de voir sa fille si rayonnante. Annabelle portait un vieux jeans et de vieilles espadrilles que sa mère avait conservés du temps de son adolescence. Le temps semblait avoir effacé toute sa peine et elle la revoyait telle qu’elle avait été avant le drame qui avait bouleversé sa vie, lorsque son ami Yann s’était suicidé. Le temps s’annonçait chaud et humide pour tout le week-end et elles avaient prévu terminer l’entretien du jardin avec l’aide de l’étudiant que monsieur Sirois avait embauché à la demande de Marité.

Elles arrêtèrent prendre des croissants et du café avec l’intention de prendre le petit déjeuner dehors sur la balançoire. Aussitôt l’auto garée, Annabelle se précipita dans la cour avec le chiot sur les talons. Ils avaient déjà leurs habitudes. Beau resterait dans la cour toute la journée mais il faudrait surveiller le passage dans la haie par où il pouvait toujours se faufiler. Annabelle ne pouvait se résoudre à l’attacher. Elle préférait qu’il s’habitue à suivre les consignes.

Trop occupée à sortir les provisions et le matériel de jardinage de l’auto, elle n’avait pas vu le jeune homme qui s’affairait déjà à tailler les arbres fruitiers au fond du jardin. Kevin l’avait vue. Elle avait coupé ses cheveux mais c’était bien elle… Annabelle. Il était resté immobile avec le sécateur dans les mains. Que signifiait maintenant la présence de cette jeune femme ici? Lentement, le cœur battant à tout rompre, il descendit les marches de l'escabeau. Il posa son outil et s'approcha doucement, comme si Annabelle avait été une vision prête à disparaître. Lorsqu’elle se retourna, elle resta à son tour figée sur place comme une statue de sel, il sourit et fit les quelques pas qui le séparaient d’elle.

-         Annabelle!…, je ne m’attendais vraiment pas à te voir ici…

-         Kevin!… mais!… , Annabelle remarqua l’escabeau et l’outil, C’est toi l’étudiant?

-         Oui. Monsieur Sirois m’a demandé si je voulais faire encore quelques travaux ici. J’ai déjà désherbé les plates bandes et retourné la terre pour les plantations annuelles.

Annabelle n’écoutait visiblement pas ce qu’il disait. Elle semblait fascinée par la présence de Kevin. Un rayonnement ou une sorte d’aura émanait de lui. Elle ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Elle n’avait jamais observé pareil phénomène. Plus tard, bien plus tard, ils reparlèrent de cet instant et Kevin lui raconta qu’il avait aussi vu la même chose, comme si une lumière particulière les avait enveloppés.

Lorsque Marité arriva à son tour dans le jardin, elle vit les deux jeunes gens enlacés, émus et tout excités de cette rencontre pour le moins imprévue. Elle fut heureuse d’apprendre qu’ils se connaissaient. Kevin lui parut sympathique au premier coup d’œil. Constatant à quel point l’attrait semblait fort entre eux, elle se fit discrète le reste de la journée et s’esquiva vers la fin de l’après-midi pour rejoindre Simon chez lui.  

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Kevin ne rentra pas à son appartement ce soir-là. Ni le soir suivant. Ils ne se quittaient plus. Ils avaient fait l’amour dans la maison déserte le premier soir. Annabelle l’avait introduit à l’appartement de Benoît le deuxième soir. Il en fut ainsi tout l’été. Lorsque le jardin fut remis en état, Kevin participa au déménagement. Plus tard, à la fin du mois d’août, ils se réfugièrent au chalet des parents de Kevin pendant quelques semaines.

Bien qu’il fut conscient de l’importance du secret qu’il détenait, Kevin hésita longtemps avant d’aborder le sujet avec Annabelle. Au début du mois de juillet, il avait reçu une longue lettre de maître Thuya, alias Gilles Brisebois. Écrite avec beaucoup d’émotion, cette lettre expliquait un peu mieux l’étrange disparition du maître 25 ans plus tôt et le cheminement qui l’avait amené à se retirer au monastère depuis les 10 dernières années.

Dans un moment de dépression profonde, alors qu’il cherchait un sens à sa vie, il était parti sur un coup de tête, pour une périlleuse aventure en Argentine; il avait été fait prisonnier par le régime dictatorial et avait passé de longues années en prison sans pouvoir communiquer avec les siens. À sa sortie de prison, il avait contacté sa sœur au Canada pour apprendre que Marité avait refait sa vie depuis quelques années. Sa santé mentale étant toujours aussi fragile, il avait alors plongé dans une profonde dépression. Il se sentait trop démuni pour rentrer au pays dans cet état. Il ne voulait pas que Marité apprenne sa déchéance, conscient qu’il n’avait pu qu’apporter des ennuis dans sa vie. Comme personne ne l’attendait plus, il avait tout simplement écrit une dernière lettre à sa sœur, lui indiquant son désir de partir pour le Costa Rica rejoindre un ami qui s’était fait moine dans un monastère. Il lui avait laissé une adresse poste restante où elle avait pu à quelques reprises lui envoyer des nouvelles mais le contact s’était brisé depuis au moins huit ans sans qu’il sache pourquoi.

Il terminait sa lettre en précisant à quel point la présence de ses enfants lui avait toujours manqué et comme il aurait voulu les voir grandir. Mais, pour lui, la volonté de l’être suprême en avait décidé autrement. Encore aujourd’hui, il demandait à Kevin de ne pas perturber sa famille en lui révélant l’existence de ce moine un peu fou qui continuait de se terrer dans son monastère. Il ne voyait vraiment pas ce qu’il pourrait apporter dans leur vie après une aussi longue absence.

Kevin avait conservé la lettre, l’avait relue à plusieurs reprises, en avait parlé à quelques personnes de confiance, pour finalement prendre la décision en cette douce soirée du mois d’août, de la faire lire par Annabelle. Annabelle avait le droit de connaître cette partie de sa vie qui lui avait toujours tellement manqué. Kevin se dirigeait vers le chalet, pensant encore à la manière d’aborder le sujet afin de minimiser l’impact de ces révélations auprès d’Annabelle. Mais il n’eut pas le temps de se préparer. À son arrivée, Annabelle tenait déjà dans ses mains la lettre qui avait glissé sur le sol par inadvertance. Il fut surpris de sa vive réaction. Elle se jeta sur lui en le frappant avec ses poings fermés. Une rage contenue depuis des années se déversa alors et fut suivie d’un torrent de larmes.

-         Pourquoi m’as-tu caché cette lettre? Hoqueta-t-elle.. Tu n’avais pas le droit…

-         Je voulais t’en parler Annabelle. Je l’avais apportée pour te la donner.

-         J’ai horreur qu’on me cache la vérité. Vous êtes tous des lâches…

-         Qui ça tous?…

-         Mon père, toi, Yann, … Vous avez tellement peur de dire les vraies choses que vous passez finalement à côté de l’essentiel…

-         Et Yann t’avait aussi caché quelque chose?…

Kevin passa toute la soirée à démêler les bouts de vie qu’Annabelle lui révélaient au milieu des émotions qui surgissaient pêle-mêle. Elle lui parla enfin des circonstances de la mort de Yann. Atteint du sida, celui-ci avait minutieusement préparé son suicide sans jamais révéler à Annabelle ce secret qui alourdissait sa vie. Il avait simplement laissé une courte lettre lui demandant pardon et ce n’est qu’à l’enquête du coroner que les faits entourant ce suicide avaient été révélés.

Depuis son adolescence Annabelle avait aussi fait des recherches pour retrouver son père. Elle avait pu recueillir quelques bribes d’information par sa tante Jeanne peu de temps avant son décès. Elle croyait que son père pouvait être au Costa Rica et elle avait entrepris ce voyage, il y a trois ans, pour tenter de le retracer. La piste n’avait rien donné. Il avait probablement changé d’identité.

Très tard cette nuit-là, ils restèrent blottis l’un contre l’autre dans le grand hamac tendu sous les arbres. L’échange de confidences les avait rapprochés. Ils se sentaient plus que jamais en harmonie. Le ciel était clair et la pleine lune se reflétait dans l’eau calme du lac. Annabelle voulait savoir tout ce que Kevin connaissait de cet homme. Partagée dans ses émotions, elle ne savait plus où elle en était. Mais l’espoir de rattraper enfin ce morceau de sa vie se concrétisait.

Éveillée à l’aube, elle écrivit une longue lettre à son père parlant de sa vie, de sa mère, de Benoît et d’Isabelle et de son grand espoir à elle de retrouver enfin ce père disparu alors qu’elle était toute petite. Kevin ajouta quelques explications sur les coïncidences qui avaient placé la lettre de maître Thuya dans les mains d’Annabelle. Trop excitée pour attendre plus longtemps, Annabelle décida de rentrer. Elle avait passé toute la journée à organiser dans sa tête son séjour au Costa Rica.

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Marité savait qu’il se passait quelque chose entre les enfants mais elle avait choisi de rester à l’écart. Elle se souvenait avoir entendu une vive conversation entre les filles vers la fin de l’été. Annabelle parlait à mots couverts au téléphone et Isabelle semblait plutôt en désaccord. Benoît, qui était le plus posé des trois, avait eu l’air préoccupé pendant quelques temps. Annabelle était fébrile et cette tension inexpliquée inquiétait Marité. Que pouvait-il bien se tramer entre eux?

Le mois d’octobre avait été particulièrement pluvieux et froid et Marité avait pris l’habitude de se réfugier dans la salle familiale au sous-sol pour y allumer un feu dans le joli poêle en fonte émaillé. Isabelle était arrivée de Sherbrooke hier et les enfants avaient demandé à passer la soirée de samedi en famille. Marité avait compris que, pour eux, la famille n’incluait pas encore Simon et ses enfants. De toute façon, Simon avait déjà fait ses projets avec ses garçons comme cela arrivait fréquemment.

Elle avait passé la soirée de vendredi toute seule avec Isabelle, partageant un repas intime avec sa grande fille, suivi d’une de ses longues conversations où elles se sentaient libres de partager leurs pensées les plus intimes. Isabelle était sérieuse, toujours absorbée par ses études. Elle résistait à l’amour, prétextant que les hommes n’apportaient que des ennuis et des complications.

Curieusement, Isabelle avait ouvert l’échange sur un sujet qui était fort inhabituel pour elle. Elle avait parlé de son père. Elle voulait savoir quelle serait la réaction de Marité si Gilles réapparaissait dans sa vie. Drôle d’idée. Pourtant cette probabilité n’avait jamais été écartée de sa pensée. Marité avait longtemps attendu un signe, un indice quelconque pouvant lui expliquer le départ de Gilles. Elle n’avait jamais pu faire le deuil de cet homme parce qu’elle croyait, au fond d’elle-même, qu’il existait une raison à son silence. Elle imaginait un accident, peut-être était-il amnésique. Gilles n’aurait pas abandonné ses enfants. C’est ce que Marité avait expliqué à Isabelle. Elle aimerait tellement avoir une réponse à ses interrogations et personne n’avait pu, pendant toutes ces années, lui apporter le moindre indice.

-         Eh bien moi, je n’aurais pas envie de le voir, dit Isabelle. Il nous a abandonnés. On ne comptait pas assez pour lui pour qu’il fasse l’effort de nous donner des nouvelles. Moi je ne veux pas déterrer le passé. Pour moi, il est mort.

-         Et s’il y avait une explication à son absence? Est-ce que tu ne pourrais pas nuancer un peu?

-         Il est trop tard pour créer des liens maintenant. S’il revient, moi je ne veux pas le voir.

-         Pourquoi parles-tu du retour de Gilles, Isabelle que se passe-t-il?

Isabelle n’avait pas voulu en dire plus. Elle avait seulement laissé entendre qu’Annabelle et Benoît poursuivaient leurs recherches. La curiosité de Marité était bien éveillée et elle se dit qu’elle en parlerait dès demain à l’un ou à l’autre.

Plus tard dans la soirée, bien installées auprès du feu, les deux femmes poursuivirent leur conversation. Marité s’ouvrit quelque peu de ses préoccupations concernant sa relation avec Simon. Il y avait entre eux déception et replis. Simon lui reprochait de ne pas s’investir auprès de ses enfants et elle-même était déçue du comportement de Simon qui ne trouvait aucun plaisir aux activités qui constituaient ses meilleurs moments à elle.

-         Vous êtes peut-être incompatibles finalement, dit Isabelle.

-         Ce n’est pas si simple que ça. Nous avons quand même été attirés l’un vers l’autre.

-         Est-ce qu’il t’a dit ce qu’il aimait de toi?

-         Il aimait mon calme et ma sérénité.

-         Et toi, qu’est-ce que tu aimes de lui?

Marité expliqua à sa fille ce qu’elle voyait en lui. Elle hésitait, laissait parfois passer un moment avant de continuer et Isabelle sentait bien que sa mère était ambivalente sur ses sentiments envers Simon. Isabelle pensa que le moment était bien mal choisi pour refaire surface avec cette histoire de maître Thuya. Mais Annabelle et Benoît souhaitaient être bien clairs dans la démarche qu’ils s’apprêtaient à faire. Enfin, on verrait bien demain.

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Sa carte d’embarquement à la main, Marité attendait l’appel des passagers pour le Costa Rica. Elle avait réagi vivement à cette incroyable histoire de la réapparition de Gilles Brisebois dans sa vie et dans celle de ses enfants. Au moment où Kevin lui avait tendu cette photo de maître Thuya entouré du groupe dont il était le guide spirituel, les souvenirs de sa vie avec Gilles avaient refait surface. Elle revoyait dans ce sourire le charme qui l’avait si intensément séduite. Elle ressentit sitôt après la déception envers le peu de consistance qui se cachait derrière ce masque de bonhomie. Gilles passait toujours d’un enthousiasme délirant à des bas-fonds de désespoir aussi intenses. Cet homme pouvait-il être aussi serein que son visage le laissait croire?

Elle avait écouté le récit des événements ayant marqué la vie de Kevin et d’Annabelle. Les coïncidences étaient étonnantes. Il devait bien y avoir un message. Le passé refaisait-il surface pour être liquidé? Elle avait été touchée par le récit des malheurs de Gilles puis, une grande colère était montée en elle à l’idée qu’il n’aie jamais eu le courage de lui donner signe de vie. Elle avait regardé tour à tour Isabelle, Benoît, Annabelle et Kevin. Pour eux et pour elle-même, elle se devait de renouer le lien. Sa décision avait été rapide : Elle irait au Costa Rica.

Dès le lendemain elle avait fait les démarches et annoncé au monastère son arrivée prochaine sans mentionner le but de sa visite. Gilles n’avait jamais manifesté le désir de la revoir. Dans les lettres échangées avec Kevin et Annabelle, il mentionnait qu’il ne voulait pas perturber sa vie. Elle souhaitait vérifier elle-même l’altruisme de ses motifs. Elle avait besoin d’un face à face avec Gilles.

Poursuivant sa réflexion, elle glissa la main dans son sac pour en sortir le dépliant du monastère de Terra Grande. Une photo de Gilles apparaissait à l’endos. L’observant attentivement, elle glissa à nouveau sa main dans son sac et ramena la photo de Simon. Deux hommes qui avaient marqué sa vie, le premier et le dernier.

Elle allait d’une photo à l’autre et se laissait imprégner par les deux visages. Peu à peu une image se forma dans sa tête. Elle sourit à l’idée puis, devant l’insistance de l’image qui montait en elle, elle rit franchement. Gilles et sa quête spirituelle se détachait devant elle. Elle voyait l’homme sans pieds, semblant flotter au-dessus du sol, complètement désincarné. De l’autre photo se détachait plutôt un être coulé dans un socle de béton. L’absence totale de dimension spirituelle de Simon le clouait au sol lourdement. Depuis qu’elle le connaissait, il n’avait progressé en rien dans la résolution de ses conflits intérieurs qu’il projetait sur le monde extérieur. Simon, malgré sa souffrance, ne se remettait jamais en question.

Marité cherchait la voie du milieu, celle de l’équilibre. Peut-être devrait-elle songer à y parvenir seule. Elle se leva en entendant l’appel des passagers. Le contact de ses pieds sur le sol lui parut agréable. Cette sensation d’avancer par ses propres moyens la réconfortait. Elle allait au Costa Rica liquider le passé. Lorsqu’elle reviendrait à Montréal, elle aurait la tâche d’alléger sa vie du lien trop serré qui la retenait à Simon et à ses problèmes.

Fin