Une
histoire à trois mains
D
Solange
St-Pierre
Denise Gagnon
Mai 1999
1.
Tout
était silencieux autour d’elle. Marie n’entendait que le bruit de ses
raquettes s’enfonçant légèrement dans la neige. Le soleil déjà haut dans
le ciel l’éblouissait de temps à autre lorsqu’il se profilait entre les
branches des bouleaux dénudés. C’était le moment de la journée qu’elle
préférait. Comme sa mère, Marie disait que les matins sentaient le propre.
Même
si elle commençait à connaître par cœur ces bois qui longeaient la maison de
Paul pour avoir exploré tous les sentiers depuis le mois de juillet, Marie se
sentait toujours attirée par cet endroit de solitude. Peut-être parce qu’ils
étaient vivants, non domestiqués, peut-être parce qu’on pouvait facilement
s’y perdre, les bois constituaient pour elle le refuge par excellence lorsqu’elle
se sentait un vague à l’âme comme en ce samedi matin.
L’envol
maladroit d’une perdrix la tira momentanément de ses réflexions. Elle
réalisa que Béa, la chienne labrador de Paul avait déjà beaucoup d’avance
sur elle et que c’est machinalement qu’elle suivait ses traces. C’était
incompréhensible... elle se sentait angoissée alors que tout allait bien pour
elle en ce moment ; elle n’avait jamais été aussi heureuse. En juillet
dernier, elle était venue partager la vie de Paul dans sa vieille maison
cachée dans les collines qui entouraient la ville de Buckingham dans l’Outaouais;
elle était toujours sous le charme de la rusticité de ce coin de pays encore
un peu sauvage, la nature n’ayant pas encore été profanée par les citadins.
Elle se souvenait de son exclamation de plaisir lorsqu’elle avait vue passer
son premier lièvre sous la fenêtre tandis qu’elle lavait la vaisselle. Et
que dire de sa surprise lorsque cet automne, elle avait dû s’arrêter sur la
petite route menant à la ville pour laisser traverser une maman ourse et ses
deux petits! Et lorsqu’au retour
d’une journée de travail, elle voyait gambader un cerf au loin, elle se
sentait remplie de joie.
Oui,
la vie était bonne pour elle en ce moment... même son poste de professeur en
Arts plastiques à la Polyvalente de l’Île à Hull lui apportait du plaisir
cette année. Et Paul était l’âme sœur enfin rencontrée alors qu’elle s’acheminait
tout doucement vers la fin de la quarantaine après plusieurs années passées
dans des relations difficiles.
Alors
qu’avait-elle donc ce
matin ? Quel était ce malaise qui l’avait poussée à rechercher la
solitude des bois ?
Chassant
de son esprit ces questions sans réponse,
Marie décida de se laisser envahir par la sérénité des lieux. Une
douce brise soulevait les branches de pins lourdes de la neige tombée durant la
nuit et l’odeur maintenant familière des conifères lui chatouilla gentiment
les narines. Elle suivit les traces laissées par la chienne, s’enfonça plus
profondément dans le bois et atteignit la clairière et le petit lac qu’elle
connaissait bien; elle s’assit sur un tronc d’arbre et laissa son regard
vagabonder autour d’elle tandis que Béa s’en donnait à cœur joie à
effrayer les écureuils. Soudain, elle ressentit une grande fatigue et son corps
devint lourd tandis qu’une image s’imprégnait dans son esprit durant
quelques secondes... c’était une image de mort. Osant à peine respirer et le
cœur en émoi, Marie se de demanda si elle n’était pas en train de perdre la
raison et elle eut très très peur… Elle se mit à pleurer et aussitôt Béa
s’approcha d’elle, tenta de lui lécher la figure et se coucha à ses pieds.
Dans
cet état proche de la panique, elle songea aussitôt à Paul, suivant ce
réflexe vieux comme le monde, qui est celui de perdre l’être aimé.
La vie, elle le savait d’expérience, pouvait parfois être cruelle.
Était-ce une prémonition?… Une hallucination?…Ou son imagination d’artiste
était-elle venue lui jouer un mauvais tour?…
Mais Marie était une
battante, alors dans un sursaut d’énergie, elle se remit sur ses pieds et fit
le trajet de retour en un temps record. Elle essaierait plus tard de comprendre
ce qui venait de se produire. Elle poussa un soupir de soulagement lorsque Paul
vint lui ouvrir la porte en souriant :
-
Ma chérie, ta promenade a
été tellement longue que je commençais à m’inquiéter ! Est-ce que tu
vas bien ? Tu as l’air épuisée, tu n’aurais pas dû suivre Béa.
Entre vite, j’ai préparé un délicieux repas.
-
Pardonne-moi Paul de t’avoir inquiété; je me suis perdue dans mes
pensées et je n’ai pas vu le temps passer. Alors, Béa et moi sommes revenues
au pas de course.
-
Viens ici, adorable rêveuse !
Retenant
ses sanglots, Marie se réfugia dans les bras de Paul.
-
Mais qu’est-ce qui t’arrive ce matin Marie ? Tu pars pendant
plus trois heures et lorsque tu reviens, je
te sens toute fébrile!
-
Je ne sais pas Paul. Je me sens toute émotive...et lorsque tu m’as
prise dans tes bras, je me suis sentie tellement en sécurité. Ton amour, ta
sollicitude m’émeuvent. Il y a tellement longtemps qu’on n’a pas pris
soin de moi. Et puis, je suis fatiguée d’avoir autant marché et d’être
revenue en courant.
-
Dans ce cas, ma chérie, va te reposer et tu dîneras plus tard.
Marie
ne se le fit pas dire deux fois et prit le chemin de la chambre à coucher.
Après avoir eu si chaud, elle se sentait tout à coup frissonnante; elle
brancha la couverture électrique, enleva ses vêtements et se glissa nue entre
les draps chauds. Une douce chaleur l’enveloppa, lui réchauffant le ventre et
les seins et elle s’apaisa. Elle laissa s’écouler les larmes qu’elle
avait retenues devant Paul. Tandis que ses sanglots s’apaisaient, elle essaya
de comprendre cette vision qui l’avait frappée dans les bois. Quelqu’un de
proche allait mourir… la sensation persistait. Peut-être s’agissait-il de
Paul ou d’elle-même.. de son fils ou d’un des enfants de Paul... Comment
expliquer à Paul qui était l’être le plus rationnel qu’elle connaisse ce
qui venait de se produire alors qu’elle ne comprenait rien elle-même? Elle
ferait mieux de conserver cette folle vision pour elle en attendant d’y voir plus clair ou
même d’oublier tout ça, c’est d’ailleurs ce que Paul lui aurait
conseillé de faire. Épuisée,
elle s’endormit.
Le
réveil marquait 14h00 lorsque Marie s’éveilla. Le ventre encore noué, elle
se leva et enfila ses vêtements. Jetant un coup d’œil au miroir en passant,
elle sursauta en voyant ses paupières gonflées et entra dans la salle de bain.
Elle tamponna ses yeux avec une serviette d’eau froide et refit son maquillage
afin de ne pas inquiéter davantage Paul et puis elle ne saurait que répondre
à ses éventuelles questions. Mais la cuisine était silencieuse et elle trouva
un message de Paul bien en évidence sur la table. Il l’informait qu’il
avait décidé de la laisser se reposer et était allé seul faire les courses
qu’ils avaient projetées de faire à Hull et à Ottawa. Ces villes étant
situées à une heure de route, elle ne s’attendait pas à son retour avant l’heure
du souper. Alors, que faire de ce soudain après-midi de liberté ? Pour
commencer, se faire un café pour se remettre les idées en place et oublier
cette folie qui s’était emparée d’elle dans la matinée et ensuite s’installer
à son ordinateur pour ajouter quelques pages à son nouveau roman. Avec un
sandwich et un café, elle prit place dans un des fauteuils du solarium, le
regard perdu dans l’immensité neigeuse, admirant la beauté des geais bleus
et des gros becs qui se disputaient les graines de tournesol qu’elle avait
mises le matin dans leur mangeoire.
2.
Paul
déambulait dans les rues avoisinant le vieux marché By à Ottawa ; il
aimait bien ce quartier imprégné d’odeurs, de couleurs et de langues
étrangères. Même s’il avait choisi de vivre à la campagne, le natif
montréalais qu’il était aimait bien se replonger occasionnellement dans la
faune humaine. Il vérifia l’heure à sa montre et accéléra le pas pour
rejoindre sa voiture garée sur la rue Dalhousie. « Merde, encore
cette angine ! » s’exclama-t-il tout à coup en portant la main à
sa poitrine. Il s’assit sur un banc froid, sortit un flacon de sa poche
et se pulvérisa discrètement deux jets de nitroglycérine dans la bouche. La
douleur se calma aussitôt. C’était la deuxième fois que ce malaise se
produisait mais la première fois qu’il utilisait le médicament que venait de
lui prescrire le cardiologue la veille. Il se sentit envahi par un mélange de
tristesse et de culpabilité en songeant qu’il n’avait pas encore révélé
à Marie son état de santé. Elle venait tout juste de se décider à franchir
le pas et à venir cohabiter avec lui et voilà qu’il était malade... Il
savait qu’il n’aurait pas le choix de lui raconter tout ce que le médecin
lui avait dit, mais il retardait l’échéance...
Tout
à coup, il s’entendit interpeller :
-
Hello Paul ! Quelle surprise ! l’ours est sorti de sa
tanière ! Que fais-tu si loin de ton home campagnard ? s’exclama
Martine, une collègue de travail.
-
La même chose que toi, des courses ! répondit Paul en montrant son
sac de provisions.
-
Comment va la belle Marie ? C’est étonnant de te voir seul par
une si belle journée de congé. As-tu le temps de prendre un café ? J’ai
essayé de te voir hier au bureau pour te soumettre une idée dans un dossier,
mais il semble que tu étais absent. Il s’agit d’un dossier urgent et je l’ai
apporté avec moi en fin de semaine. Ça ne prendra que quelques minutes.
Paul
consulta sa montre et calcula qu’il pouvait disposer encore d’une
demi-heure; il suivit Martine habité par ce léger sentiment de culpabilité qu’éprouve
celui qui a rompu avec l’autre. Martine avait à peine 30 ans lorsqu’elle
était venue se joindre à leur équipe d’avocats ; de vingt ans son
aîné, Paul avait rapidement succombé à son charme dévastateur et leur
relation torride avait duré presque deux ans. La rupture ne s’était pas
faite sans douleur; la jeune femme lui en voulait encore de l’avoir remplacée
par une femme plus âgée qu’elle et moins jolie qu’elle selon ses propres
critères de beauté.
Aujourd’hui,
Paul réalisait qu’il avait fait
un peu le paon devant ses collègues à se promener pendant deux ans au bras d’une
jeune femme aussi belle qu’intelligente à susciter l’envie des hommes de sa
génération. Il suivit Martine au café le plus proche dont les grandes
vitrines laissaient entrevoir l’animation du marché By en fin d’après-midi
un samedi.
-
Alors, ce dossier...
L’attitude
de Martine avait changé et Paul commença à douter qu’il y avait là bien
autre chose qu’une question de bureau. Martine tournait nerveusement sa
cuillère dans sa tasse et détournait légèrement le regard vers la rue.
-
C’est du dossier Martine dont je veux te parler.
-
Ah oui ?
-
Tu n’as pas remarqué que j’ai été souvent absente du bureau ces
derniers temps ?
-
Oui et je te trouve aussi la mine un peu pâle ; Es-tu malade ?
-
Non Paul, je suis enceinte.
-
Mes félicitations, mais dis-moi qui est l’heureux père ? Je
pensais que tu avais quitté Benoît ?
En
fait, il n’y a personne. J’ai décidé d’avoir un enfant seule. Je n’en
pouvais plus d’attendre la relation stable avec un homme qui aurait envie d’avoir
un enfant avec moi. Nous avions rompu pour cette raison et Benoît n’était
pas plus chaud que toi à l’idée d’avoir un enfant. Je me suis dit que si j’attendais
la perle rare, ça ne viendrait jamais. J’ai 35 ans et je ne veux pas attendre
plus longtemps.
Paul
la trouva soudain pathétique et fragile dans cette décision qui allait
bouleverser sa vie bien plus qu’elle ne s’y attendait. Il se revit trois ans
plus tôt au moment de sa rupture avec elle. Il aimait Martine, cette femme si
passionnée et entière mais ne pouvait accéder à son désir d’avoir un
enfant. Paul avait eu trois enfants. Depuis qu’il avait vu son bébé, sa
petite Myriam, mourir de leucémie à treize ans, il n’aurait voulu pour rien
au monde recommencer les étapes de la croissance d’un enfant vers l’âge
adulte, surtout en sachant les douleurs qui parsèment parfois la route. Il
avait préféré quitter Martine pour lui laisser la chance de rencontrer un
homme qui conviendrait mieux à ses projets de vie.
Maintenant,
il ne savait plus quoi dire à ce petit bout de femme si déterminé. Une femme
pour laquelle il ressentait encore tant d’attachement. Il ne savait pas s’il
devait se réjouir ou être triste.
-
Martine, comment te sens-tu avec cette décision ?
-
Bien. C’est ce que je voulais. Je ne l’ai pas fait sur un coup de
tête. Mais, en même temps, je me sens un peu seule et ça me fait peur.
La
main de Paul s’avança pour recouvrir celle de Martine qui reposait maintenant
sur la table. C’était déjà la pénombre et Paul se dit qu’il serait
sûrement en retard pour le souper mais il ne pouvait laisser Martine comme ça.
Il alla téléphoner à Marie et inventa un prétexte pour ne pas rentrer
souper. Marie ne lui en voulut pas, elle était tellement compréhensive.
3.
Ce
matin-là Marie avait été assez active dans la maison. Tout était en ordre.
Ça sentait la lessive propre et elle avait remarqué, en sortant sur la
galerie, une odeur de printemps, heureux mélange de bois mouillé et de
feuilles en décomposition. Elle entendait aussi le joyeux tintement de l’eau
qui s’égouttait du toit dans un joli crescendo de notes graves ou
cristallines selon l’endroit où les gouttes tombaient. Le mois de mars avait
été assez doux et le printemps était hâtif.
Marie
se souvenait du pressentiment qui l’avait envahie il y a trois semaines lors
de sa promenade dans les bois. Elle s’était sentie encore très émotive dans
les jours suivants mais avait fini par attribuer son malaise à sa ménopause.
Elle avait consulté son médecin qui lui avait parlé d’hormonothérapie mais
ne se sentait pas encore prête à s’y résoudre. Ce matin, elle se sentait
bien et elle pensait que sa réaction avait sans doute été excessive. Paul l’avait
mise au courant de ses problèmes de santé et de sa visite au cardiologue. Il
devait prendre des médicaments et, selon le médecin, son cœur était un peu
fatigué pour son âge. Il devait se reposer et éviter le stress. Et, avec leur
nouvelle vie à deux dans ce refuge si paisible, tout était possible. Elle et
Paul allaient avoir accès à la vie tranquille dont ils avaient toujours
rêvée.
Il
était presque midi et Marie se dit qu’elle avait le temps de relire le
dernier chapitre de son roman tout en grignotant un peu. Paul était parti chez
monsieur Villiard, le deuxième voisin pour l’aider à terminer sa corvée de
bois de chauffage. Elle ne l’attendait pas avant la fin de l’après-midi.
Elle alla chercher les feuillets du roman et se prit, en passant, une assiette
de viandes froides et de crudités. Elle alla se réfugier, comme à l’habitude,
dans le solarium où le soleil entrait à flots tout l’après-midi. Marie s’attarda
à la première page avant de relire le texte du dernier chapitre.
« La rupture », drôle de sujet d’écriture pour un roman
commencé alors qu’elle nageait en plein bonheur. Le dernier chapitre, écrit
depuis trois semaines, était particulièrement sombre. Ayant beaucoup de
difficultés à livrer son monde intérieur et à communiquer ses émotions, l’écriture
lui permettait d’extérioriser ses craintes et ses angoisses et représentait
une bonne source d’équilibre et de stabilité pour elle.
Absorbée
par sa lecture, elle entendit à peine la sonnerie du téléphone qui résonnait
dans la cuisine. Elle décrocha un peu à la hâte après avoir couru pour ne
pas manquer l’appel.
-
Oui, bonjour.
-
Bonjour, je voudrais parler à Paul s’il vous plaît.
-
Il n’est pas là pour le moment, puis-je prendre le message ?
-
Non ça va, je rappellerai.
Marie
s’était replongée dans sa lecture et à deux reprises, avait encore été
dérangée par cette voix de femme. Au troisième appel, la personne s’était
enfin nommée. En entendant le nom de Martine Boisclair, Marie fut un peu
surprise et agacée. Paul lui avait parlé de leur liaison mais il lui avait
bien dit que tout était fini et que Martine avait quelqu’un dans sa vie.
Pourtant , la jeune femme semblait anxieuse au téléphone et, pour appeler
trois fois de suite, il devait bien y avoir quelque chose de grave.
Mais
alors qu’elle se dirigeait vers la porte de la cuisine, Marie entendit un
gémissement. Elle s’approcha et vit Béa étendue sur la galerie. Surprise,
parce qu’elle croyait la chienne partie avec Paul, elle entrouvrit la porte.
Elle s’approcha pour constater que la bête haletait et avait l’air de
souffrir terriblement. Elle ne semblait pas blessée mais était sûrement très
malade. Marie se précipita pour téléphoner à
Paul.
-
Madame Villiard, c’est Marie, je voudrais parler à Paul s’il vous
plaît. C’est urgent.
-
Oh Marie ! Il n’est pas ici. Il est passé tout à l’heure mais
il est reparti aussitôt.
-
Savez-vous ou il est allé ? Il m’avait dit qu’il travaillerait
avec votre mari cet après-midi.
-
Je ne sais pas. Il avait l’air pressé et il a juste demandé à Armand
si ça ne le dérangeait pas de remettre ça à la semaine prochaine.
-
Pouvez-vous demander à monsieur Villiard de venir tout de suite. La
chienne est malade. Je pense que je vais devoir l’amener chez le vétérinaire
et je ne peux pas la soulever pour la mettre dans l’auto.
-
Je vais le chercher Marie. Ne vous inquiétez pas, il arrive tout de
suite.
Marie
raccrocha et alla prendre une couverture pour Béa. Elle déposa la couverture
sur l’animal et s’assit à côté, déposant sa main sur son ventre. Le
temps lui semblait s’éterniser et la bête avait le souffle de plus en plus
court. Lorsqu’elle entendit arriver son voisin, Marie avait déjà compris qu’il
était trop tard. Béa rendait son dernier souffle.
Monsieur
Villiard l’aida à transporter la chienne dans le garage et elle l’a laissa
à cet endroit, bien emmitouflée dans une couverture de laine rouge qui ne
pouvait plus la réchauffer. Elle attendit alors Paul qui rentra beaucoup plus
tard que l’heure prévue pour le souper.
-
Paul, j’ai à te parler.
-
Moi aussi Marie, il faut que je te parle. Je suis allé à Hull aujourd’hui.
-
Je le sais. J’ai appelé
chez monsieur Villiard pour te parler et tu n’y étais pas.
Marie
se dit qu’elle devait parler la première parce qu’après, elle se mettrait
à pleurer. Paul avait l’air fatigué et tendu, alors elle le pria de s’asseoir
et lui proposa quelque chose à boire. Et elle
raconta la mort de sa chienne.
4.
Paul
n’avait pas encore trouvé le courage de parler à Marie de ce qu’il vivait
avec Martine. Il avait peur qu’elle ne le prenne mal. Il avait voulu le faire
l’autre soir en rentrant de son escapade à Hull mais Marie était si
bouleversée par la mort de leur chienne qu’il avait laissé tout ça de
côté pour s’occuper d’elle. Et lorsqu’elle lui avait demandé où il
était allé, il avait répondu qu’une affaire urgente l’avait appelé au
bureau. Il attendait une nouvelle occasion mais se sentait de plus en plus mal
à l’aise. Il réalisait qu’il ne savait plus réellement où il en était.
Paul
réfléchissait à ce qu’il voulait avec Marie et avec Martine. Il désirait
garder Marie dans son quotidien parce qu’elle représentait l’âme sœur,
parce que c’était facile et confortable avec elle. Il pensait qu’il
pourrait continuer de cultiver un contact avec Martine parce qu’il avait
besoin de la stimulation ressentie à ses côtés. De toute façon, son travail
l’obligeait à maintenir un lien, pourquoi ne pas y ajouter une touche
amicale ? Elle lui avait déclaré ses peurs et son immense besoin de
sécurité que lui pouvait combler. Un étrange sentiment de puissance l’envahissait...
D’un
œil, il lorgnait vers la fenêtre ensoleillée où sa douce Marie, assise sur
une grosse bûche, regardait le ciel. Peut-être se demandait-elle si Béa y
était et si elle la reverrait un jour quelque part sous une autre forme de
vie ? Elle croyait à la réincarnation, mais Paul y voyait plutôt un
caprice de l’imagination. Ils se savaient très différents sur le point de
vue de la spiritualité et avaient conclu d’un commun accord de respecter l’autre
en n’en discutant pas. Pourquoi ébranler une croyance comme celle-là ?
L’éternité
pour lui, c’était maintenant !...quand les secondes devenaient des
minutes, quand ses pensées lui paralysaient le corps, quand il avait l’impression
de ne pas exister parce qu’il y a le silence, l’interrogation en-dedans de
soi, la décision pas encore prise. Parler ou se taire...
Parler,
il savait qu’il le pouvait; dire les faits sur un ton neutre, il était
habilité à le faire pour défendre une cause, il avait même avantage à le
faire parce que Martine ne se gênerait pas pour appeler à la maison; et puis,
Marie était si compréhensive. Par contre, se taire et pour longtemps
représentait aussi une alternative intéressante. Son bonheur avec Marie ne
risquerait pas d’être assombri. Il faudrait seulement demander à Martine de
ne jamais appeler à la maison et... s’offrir un cellulaire. Mais Paul, en s’imaginant
opter de se taire, ressentit une légère culpabilité. Et si c’était le prix
à payer pour continuer en amitié avec l’une et ne pas inquiéter l’autre ?
Qu’est-ce qui le retenait donc de parler à Marie ? C’était la peur qu’elle
ne redescende de son septième ciel, qu’elle le boude, ou encore pire, qu’elle
le quitte. Et cela, il ne l’accepterait pas. Il avait enfin ce qu’il
voulait vivre, l’aisance financière, le milieu de vie rêvé, la maison à la
campagne et la femme qui le rendait heureux et qui, par-dessus tout l’aimait
de façon inconditionnelle.
Et
si Paul disait non à Martine ? Après tout, c’était elle qui avait
décidé de vivre seule sa grossesse ! Elle y avait sûrement pensé !
Pourquoi le choisir maintenant alors qu’il n’avait pas voulu d’enfant avec
elle et pas un autre ? Elle savait qu’un lien d’attachement l’unissait
encore à elle. Il avait affaire à une femme intelligente et
déterminée dans tout ce qu’elle entreprenait. Peu importe la
décision qu’il prendrait, il savait que ce serait difficile de l’assumer à
longue échéance.
5.
Marie
ouvrit la porte. Ses yeux mirent du temps à s’habituer à l’intérieur
sombre. Elle vit Paul tout songeur.
-
Bien dormi mon chéri? Tu mijotes ce que nous ferons pousser dans le
jardin cet été ?
-
Je ne pense à rien. Si... des fois je me demande si c’était une bonne
idée de t’emmener vivre à la campagne. Est-ce que tu te sens heureuse ici
avec moi ?
-
Bien sûr ! J’étais peinée ces jours-ci à cause de la perte de
notre chien. Béa me manque dans mes promenades, en regardant la télé et quand
je rentre. Tu te rappelles comme elle sautait de joie à chaque fois.
Maintenant, c’est le calme plat. Même toi, tu ne me serres plus dans tes
bras.
-
Je m’excuse. Viens !
Il
se leva et l’embrassa si fortement qu’elle le regarda étonnée.
Probablement qu’il voulait lui prouver son amour, mais elle aurait aimé une
étreinte plus douce comme il savait si bien les faire; alors, elle s’éloigna
de lui. Paul proposa de faire le souper ensemble, un bon souper aux
chandelles... avec de la musique et précédé d’un bon bain relaxant. Et c’est
avec des rires, des histoires et une belle complicité qu’ils organisèrent le
repas : une fondue bourguignonne et des sauces dont elle seule connaissait
le secret.
Un
peu de bain aux plantes « tonic » de Clarens, reçu en cadeau à
Noël fut répandu dans la baignoire. Pas de mousse... quelle déception !
Marie regarda les instructions : en plus de ne pas être moussant, il
aurait fallu appliquer cette lotion tonifiante sur tout le corps avant de
plonger dans le bain. Tant pis ! Elle en aimait l’odeur et profita de
cette relaxation une trentaine de minutes. À sa sortie du bain, Paul l’attendait
avec une robe de chambre toute réchauffée par la sécheuse. Quelle homme
délicat et attentionné ! se dit-elle.
-
Et toi Paul, tu prends un
bain aussi ?
-
Bien sûr ! Viens près de moi ma colombe.
Il
l’embrassa et lui dit qu’elle était une femme merveilleuse.
-
Je ne voudrais pas te perdre. Est-ce que tu te rends compte à quel point
je t’aime ?
-
Je le sens de plus en plus. Vois-tu, nous voguons sur des eaux
tranquilles, sans problème et j’espère continuer longtemps avec toi !
Tu n’aurais pas dû avoir peur de me parler de ta santé. On vieillit et il
faut s’attendre à des histoires de ce genre.
-
J’aime que tu sois si compréhensive à mon égard.
Il
se demanda à cet instant s’il ne serait pas opportun de lui parler de
Martine, de la même façon qu’il avait parlé de son état cardiaque. Marie
semblait accueillante, ouverte, l’occasion s’avérait excellente.
-
Puis-je te tenir compagnie pendant ton bain Paul? Je dégusterais
une bière là, assise sur le tapis du bain. En voudrais-tu une ?
-
Volontiers. J’adorerais que tu me tiennes compagnie et je boirais bien
une bière « La maudite ».
Quelques
minutes après, pendant qu’elle regardait le corps de l’homme qu’elle
aimait, elle réalisait à quel point son attachement rendait beau chaque
caractère qu’elle pourrait attribuer comme un défaut chez un autre. Paul
reprit la parole :
-
Nous avons engagé une nouvelle recrue au bureau. Ça soulagera notre
charge de travail parce que les dossiers commençaient à s’accumuler
drôlement. C’est un brillant jeune avocat de 32 ans
très organisé avec une belle allure et célibataire.
-
Deux avocats dans la trentaine, c’est une belle relève ! Au fait,
Martine, comment va-t-elle ? T’ai-je dit qu’elle a souvent téléphoné ici
en ton absence? Ne trouves-tu pas qu’elle en fait trop pour t’appeler la fin
de semaine pour des dossiers urgents ? Il me semblait que tu tenais à ne
pas être dérangé durant tes jours de congé ?
-
Si, j’y tiens toujours mais Martine vit certains problèmes ces
temps-ci et elle m’a demandé de l’aide que je n’ai pu lui refuser. J’étais
chez monsieur Villiard lorsque je me suis soudain rappelé que j’avais
rendez-vous avec elle à Hull.
-
Je ne comprends pas Paul, est-ce de dossiers dont il s’agit entre vous
ou de d ‘autres choses?
-
Martine est enceinte.
-
Ah Oui ?
Marie
repassa dans sa tête les débuts de sa liaison avec Paul où il n’arrêtait
pas de parler de Martine, c’était Martine par çi , Martine par là. Celle-ci
désirait tellement un enfant qu’il avait été obligé de mettre un terme à
leur relation parce qu’elle n’acceptait pas sa volonté de ne plus en avoir.
Quand Martine s’amouracha de Benoît, Paul cessa de parler d’elle et Marie
déduisit qu’il en avait fait son deuil. Et sa propre relation avec Paul avait
grandi, ils avaient même élaboré des projets de vie commune et Marie vivait
enfin en paix, se sachant la seule femme de sa vie. À présent qu’elle
apprenait que Martine était enceinte, elle sentit la sécurité de son couple
se renforcer.
-
Est-ce avec Benoît qu’elle vit maintenant ?
-
Non, elle vit seule.
-
Et Benoît est le
père ?
-
Non, elle est enceinte par fertilisation grâce à une banque de sperme.
Les
secondes s’arrêtèrent. Son cœur battait la chamade, Marie fut prise d’un
vertige et s’appuya la tête sur le bord du bain. Pensant qu’elle désirait
de l’affection, il lui lissa les doigts dans les cheveux. Elle se sentait
désemparée. Le doute, l’incertitude s’infiltraient dans ses réflexions.
Il avait été capable de ne pas dire la vérité au fur et à mesure concernant
son état de santé, concernant ses départs subits pour Hull ou Ottawa et ses
retards pour souper lors de ces mêmes déplacements. Et s’il était le père
de cet enfant que Martine portait ! Tant qu’elle se s’était sentie en
confiance, elle pouvait voir évoluer Paul en toute liberté. Mais tout à coup,
rien n’allait plus. Elle pensait
que crier, pleurer, lui dire de bêtises lui ferait du bien. Elle choisit de se
taire.
Comment
comprendrait-il qu’elle en avait assez tout à coup de l’ex, alors qu’elle
l’avait écouté lui en parler avec tant d’empathie pendant des mois ?
Elle avait été la bonne épaule pour sa peine à lui et maintenant, rien n’allait
plus ! La mise en jeu, c’était lui... La roulette s’arrêterait et son
chiffre serait perdant. Non ! Elle voulait être gagnante. Elle tenait à
lui plus que tout au monde.
Elle
se demanda si elle n’était pas trop compréhensive, trop tolérante. Alors,
comme si elle mettait son cœur en écharpe, Marie durcit tous les muscles de
son corps et se leva disant qu’elle allait s’occuper du souper. Paul la
rejoignit aussitôt et s’affaira à mettre la table. Lorsqu’ils s’assirent,
la tension était tout à coup à trancher au couteau.
-
Marie, qu’est-ce que tu as ? Tu n’es plus la même tout à coup.
Qu’est-ce qui se passe, s’agit-il de Martine ?
-
De Martine et de plein de ces autres choses que nous ne sommes pas
dites ! Te souviens-tu de ce samedi matin, d’il y a quelques mois lorsque
je suis revenue tellement bizarre de ma promenade avec Béa que je suis allée
me coucher ? Je venais d’avoir un pressentiment que quelqu’un allait
mourir et j’ai eu si peur de te perdre ce jour-là que je ne t’ai rien dit
parce que j’étais sûre que tu te moquerais de moi. Tu te rappelles ? C’est
ce jour que tu es allé à Ottawa pendant que je dormais.
Paul
arrêta de manger, abasourdi par les paroles de Marie songeant que l’intuition
féminine existait bel et bien car c’était ce jour-là que tout avait
recommencé avec Martine, Paul acquiesça et lui fit signe de continuer.
-
Depuis ce jour, reprit Marie, je ressens une distance entre nous; je l’ai
d’abord attribuée à tes malaises cardiaques que tu m’avais cachés. Mais
maintenant, je suis persuadée qu’il y a plus que ça. Es-tu le père de l’enfant
de Martine ?
-
Mais non ! s’exclama Paul. Je n’avais jamais reparlé à Martine
en dehors du bureau avant cette fameuse journée dont tu parles; j’avais
terminé mes courses au marché By et je venais tout juste d’avoir un malaise
cardiaque lorsqu’elle m’a interpellé pour me demander un conseil sur un
dossier. Au lieu du dossier, elle m’a annoncé qu’elle était enceinte et
elle semblait si démunie que je suis restée un peu avec elle. J’avoue avoir
inventé un prétexte pour t’expliquer mon retard ce soir-là. Je l’ai revue
à quelques reprises mais seulement pour discuter car elle dit qu’elle ressent
beaucoup de solitude depuis qu’elle est enceinte. Il s’agit simplement d’une
relation d’amitié entre nous et elle dit que je la comprends si bien... j’imagine
que tu peux comprendre l ‘état d’âme d’une autre femme qui est
enceinte.
-
Ah non! s’exclama Marie avec colère, j’en ai plus qu’assez Paul d’être
à tes yeux celle qui comprend tout ! Je regrette mais je n’ai pas du
tout envie de comprendre les états d’âme de ta Martine. Je ne me souviens
que trop bien que le seul désaccord qu’il
y avait entre vous concernait ton refus de paternité; aujourd’hui
Martine, par sa grossesse d’un enfant sans père, vient de régler votre
ancien différent et elle se prépare sans doute à reprendre votre relation là
où vous l ‘aviez laissée. Mais dis-moi Paul, qu’en est-il de la
journée de la mort de Béa, comment se fait-il que tu étais avec elle au lieu
d’être chez monsieur Villiard ainsi que tu me l’avais dit?
Paul
hésita mais choisit la vérité même au risque d’envenimer davantage la
discussion avec Marie et même s’il la sentait s’éloigner un peu plus de
lui. Mais pourquoi réagissait-elle ainsi alors qu’il lui semblait tellement
naturel d’entretenir cette relation amicale avec Martine?
-
Eh bien! dit-il, j’étais certain que tu le prendrais mal, alors j’ai
choisi la solution de la facilité. Et je n’avais pas tort en ce qui concerne
ta réaction. Ta jalousie te fait
imaginer des choses. Marie, je t’aime et je ne veux pas te perdre. Il ne s’agit
que d’une simple relation amicale entre Martine et moi. Est-ce que tu me crois
au moins lorsque je te dis que je n’y suis pour rien dans sa grossesse et que
nous n’avons aucune relation intime ensemble?
Paul
s’était approché de Marie et tenta de l’enlacer; Marie se dégagea
vivement.
-
En cet instant Paul, j’ai l’impression que tu me dis la
vérité, mais dès que je me retrouverai seule, le doute s’insinuera en moi
parce que tu m’as menti Paul sur tes déplacements de ces derniers mois; par
ailleurs, je ne crois pas que ta relation avec Martine en restera là où tu
dis. Je connais Martine et elle s’arrangera tôt ou tard par te mettre dans
son lit. Alors, penses-tu vraiment que je vais t’attendre chaque soir en me
demandant si vous êtes passés à l’acte, à sentir tes vêtements afin d’y
reconnaître son parfum, à m’abaisser, qui sait, à fouiller tes poches?...
-
Mon Dieu Marie, je ne t’imagine pas du tout dans ce rôle. Il me semble
quand même que tu fais un drame d’une petite histoire de rien du tout. Est-ce
que je t’empêche moi de sortir avec tes collègues de travail masculins?
-
Non, c’est vrai. Je te ferai cependant remarquer que je ne revois pas
mon ex conjoint; ça fait une différence. Et encore, s’il s’agissait de la
mère de tes enfants, je comprendrais que tu la revois pour discuter d’éventuels
problèmes relatifs aux enfants; d’ailleurs,
je suis sûre que tu n’aurais même pas eu envie de me cacher vos
rencontres. Ce que je ressens
aujourd’hui, c’est que nous ne sommes plus seuls dans notre relation; par
ailleurs, Martine n’a aucun respect pour moi et téléphone ici quand ça lui
chante.
-
Bon! je vais régler ça et demander à Martine de ne plus téléphoner
à la maison; je m’excuse Marie pour les cachotteries que je t’ai faites, je
ne voulais tellement pas te faire de la peine. S’il n’y avait pas eu la mort
de Béa qui t’a autant affectée, il y a longtemps que je t’aurais dit tout
ça. Mais pour en revenir à ma relation avec Martine, je te répète qu’il s’agit
d’une relation purement amicale; je travaille avec elle et il m’apparaît
naturel d’apporter une écoute bienveillante à une collègue de travail qui
traverse une mauvaise passe. Tu l’as décrite comme une grande séductrice
alors qu’elle m’apparaît en ce moment plutôt pathétique avec ses maux de
cœur matinaux au bureau. Je te répète que tu fais une montagne d’un fait
très anodin.
Marie
regarda Paul et se prit la tête entre les mains et resta quelques minutes
silencieuse. Puis d’une voix infiniment triste, elle dit :
-
Paul, lorsque nous nous sommes rencontrés, je t’ai écouté pendant de
longues semaines me parler de Martine et de ta relation avec elle. J’ai
attendu patiemment que tu me choisisses. J’ai sincèrement crû que c’est ce
que tu avais fait lorsque tu as insisté pour que je vienne vivre
ici avec toi alors que j’étais très bien installée à Hull. À
présent, je n’ai plus le goût d’être en attente que tu fasses à nouveau
ton choix, j’en suis tout simplement incapable et tu me connais assez pour
savoir que je ne suis pas du genre : «Choisis, c’est elle ou moi!».
-
C’est vrai, ce n’est pas
ton genre de me poser un tel ultimatum surtout pour une relation aussi bénigne;
si je ne t’ai pas parlé de mes rencontres avec Martine, c’est que je
craignais à juste titre ce qui arrive maintenant et tu sais que j’ai horreur
des disputes. Alors, que veux-tu
que je fasse?
-
Rien Paul que tu ne veuilles faire toi-même, ajouta tristement Marie. Tu
ne comprends pas mon point de vue; nous sommes un nouveau couple supposément
amoureux avec à peine quelques mois de vie commune et non un vieux couple de
vingt ans; si c’était le cas, je
comprendrais que tu t’ennuies avec moi et que tu éprouves le besoin d’avoir
cette relation. Peut-être que je t’ennuies Paul à présent que je te suis
acquise et qu’il te faut un nouveau défi? Je pensais que nous vivions une
relation mature et que nous nous étions choisis. Je constate que moi seule
avais choisi. Je suis désolée Paul, je n’ai plus la jeunesse des illusions,
trop d’hommes avant toi ont abusé de ma candeur et de ma naïveté... ma
confiance en toi s’est envolée tout à l’heure dans la salle de bain...,
murmura Marie dans un sanglot.
-
Je ne veux pas te perdre Marie, je ne comprens pas tes histoires de choix Tout ce que je sais c’est que je
t'aime et si c’est ce que tu veux, je vais rompre cette banale relation avec
Martine, s’écria Paul.
-
Malheureusement Paul le mal est fait! Je me sens trahie, abusée dans la
confiance que j’avais placée en toi. C’est comme si j’étais tombée dans
un abîme. Pour moi Paul qui ai vécu jadis de la violence conjugale, de la
trahison, tes mensonges de ces derniers mois me rappellent doulourement ce
passé que j’oubliais à tes côtés. Alors quand tu dis que tu vas cesser de
voir Martine, je n’arrive pas à te croire. Alors, la douce et compréhensive
Marie s’en va, c’est la seule issue qu’il lui reste pour conserver sa
dignité.
-
Je ne comprends pas que tu prennes une telle décision Marie, je n’ai
même pas couché avec Martine. C’est comme si tu me punissais pour ces autres
hommes qui t’ont blessée!
-
Paul, en ce moment je me sens blessée à mort par toi; même si tu n’as
pas couché avec elle, peut-être l’as-tu souhaité et tu n’en n’as pas le
temps, qui sait? Alors, tu vois où en est rendue ma confiance en toi. Comment
continuer ce projet de vie ensemble avec l’ombre de Martine à l’horizon, je
n’y arrive pas, c’est trop me demander. Excuse-moi Paul mais je suis
épuisée, fatiguée de discuter; alors cette nuit, j’irai dormir dans la
chambre d’amis et on continuera cette discussion demain matin.
Marie
ramassa les reliefs du repas et Paul l’aida de façon machinale ; ils
nettoyèrent la cuisine en silence et Paul se dirigea vers sa chambre d’un pas
lourd ; en quelques minutes, son univers venait de s’écrouler tel un
château de cartes. Et il en était encore à se demander ce qu’il avait fait
de travers, où il avait fait un faux pas.
6.
Il
faisait douloureusement beau pour vivre cette séparation. Paul regardait s’éloigner
la voiture de Marie remplie de ses affaires personnelles; elle était allée
vivre à Gatineau dans la maison d’une amie partie en voyage et
reviendrait chercher ses meubles à la fin du mois de juin. Marie avait
accepté ce délai de deux mois de réflexion avant de consommer définitivement
leur rupture.
Paul
s’assit sur les marches, le regard perdu au loin laissant le soleil de mai lui
réchauffer la peau, à défaut du cœur. Il était encore abasourdi par la fin
de semaine d’enfer qu’ils venaient de vivre. Hier, Marie n’avait pas voulu
revenir sur sa décision, répétant inlassablement que le choix lui
appartenait, elle avait seulement accepté de laisser ses meubles jusqu’au 1er
juillet. Mais comment s’y était-il pris pour mettre ainsi sa vie à l’envers ?
Il ne comprenait plus rien. Il appuya sa tête contre la rampe et laissa ses
larmes s’écouler. Il se sentait tout à coup tellement vieux sans Marie,
puis, de rage il frappa violemment la galerie, se traitant de vieux coq sur le
retour avec toutes ses fadaises d’amitié avec Martine, d’achat d’un
cellulaire !... La sonnerie du téléphone retentit à l’intérieur et il
haussa les épaules, il n’était plus là pour personne...
Mon
Dieu ! Qu’allait-il faire de sa vie à présent ? Depuis qu’il
connaissait Marie, il s’était imaginé qu’ils allaient vieillir ensemble...
sa relation avec elle était sa revanche pour toutes ses relations ratées avec
les femmes et maintenant il était seul avec son compte en banque bien garni et
une maison qui sera à moitié vide
le 1er juillet...
Incapable
de rentrer, il se leva et prit la direction de ces bois que Marie affectionnait
tant. Il avait d’abord perdu sa chienne et maintenant il perdait sa Marie. Il
marcha d’abord rapidement puis lentement et dans le silence, sa vie se mit à
défiler dans sa tête : son divorce, ses enfants à temps partiel, toutes
ces femmes qui ont fait partie de sa vie, toutes ces ruptures, ça commençait
à faire lourd sur ses épaules. Paul marchait, s’arrêtait, des larmes
anciennes se mêlaient aux nouvelles, il marcha encore et encore, toujours plus
loin, il marcha jusqu’à épuisement. Arrivé au lac, il se laissa choir dans
l’herbe tandis que son regard fixait les eaux calmes; il se dit qu’il serait
simple de s’y laisser couler, il en aurait alors terminé avec la souffrance
... Curieusement, des paroles de Pierre Lermite apprises lorsqu’il était
enfant lui revinrent en mémoire et il se mit à les réciter à voix haute:
« Celui
qui a du cran fait tout ce qu’il peut pour ce qui dépend de lui.
Quant au reste, pour les choses qui le dépassent et sur lesquelles il ne
peut rien, il les considère d’un œil calme sans se laisser décourager.
Celles-là, elles sont du secteur Dieu. Et si l’orage crève, celui qui a du
cran tient tête car il sait que les nuages passent mais que le ciel
reste. »
Alors
Paul revint chez lui tandis que le
soleil déclinait ; il se sentait sale, hisurte et affamé mais son cœur
faisait un peu moins mal comme s’il avait accepté l’inévitable. C’est
peut-être ça le lâcher-prise dont tout le monde parle, se dit-il. Il se rasa
et prit une douche rapide ; il se fit réchauffer les restes d’un repas
préparé par Marie et tandis qu’il buvait son café, il écouta ses messages
téléphoniques. Un des messages était de Martine qui lui demandait de la
rappeler. Son sans-gêne lui sauta tout à coup à la figure. Elle ignorait tout
de ses démêlés avec Marie et de son départ et pourtant elle n’avait aucune
hésitation à lui téléphoner comme ça dans leur maison à Marie et à lui.
Tout
à coup, il comprit ce que Marie avait voulu lui dire. Le choix à faire lui
apparut clairement. Il rappela Martine. En trente minutes, tout fut réglé
définitivement. Gentiment, il lui rappela que leur histoire était terminée
depuis longtemps déjà, que sa grossesse était son choix à elle, qu’elle ne
devait pas compter sur lui pour l’accompagner dans sa grossesse même à titre
d’ami et qu’il lui souhaitait la meilleure des chances. Désormais, les
seules relations qu’il souhaitait entretenir avec elle c’était une relation
professionnelle, celle de l ‘employeur vis-à-vis son employée et
il apprécierait qu’elle ne lui téléphone plus chez lui. Il ajouta même qu’il
songeait sérieusement à prendre une semi-retraite, en ce sens qu’il ne
prendrait plus de cause et se contenterait de diriger le bureau en attendant d’avoir
trouvé un remplaçant.
Lorsqu’il
raccrocha, il se sentit fier de ses deux décisions. Il regarda alors autour de
lui et imagina la maison telle qu’elle serait sans les meubles de Marie et il
ressentit un pincement au coeur; elle lui sembla tout à coup tellement vide,
sans intérêt alors qu’il avait eu un coup de cœur pour cette vieille
demeure quinze ans plus tôt lorsqu’il était venu s’installer dans la
région après son divorce. Aujourd’hui,
pour la première fois, on aurait dit qu’elle n’avait plus d’âme.
« Un seul être vous manque et tout est dépeuplé! »
récita Paul citant Lamartine.
Paul
rit de se sentir si lyrique. Il prit le bout de papier sur lequel Marie avait
inscrit sa nouvelle adresse et son numéro de téléphone et le rangea
précieusement dans son portefeuille. Il allait attendre quelques jours avant de
téléphoner ; s’il l’appelait maintenant, elle ne le croirait pas...
pas après les mensonges de ces derniers mois... Envolée la compréhensive
Marie ! Disparue dans la
tornade qui avait ravagé leur vie de couple !
Et
Paul se dirigea en sifflotant vers sa chambre. Finalement, elle lui plaisait
bien cette nouvelle Marie et il n’était pas écrit qu’il ne réussirait pas
à la reconquérir...
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