L’héritage
Une nouvelle à quatre mains
Francine Lafortune
Solange St-Pierre
Daniel Thibault
Danielle Lachambre
C’est à l’aube que j’aime m’asseoir ici pour humer l’odeur de la mer. Moment propice aux réflections… Vingt-sept ans… déjà …
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Tante Irène et moi avions toujours eu une relation privilégiée. Quand, toute jeune, ma mère m’envoyait passer mes étés auprès de sa soeur, à Dalvay, c’était une fête pour mon coeur, car c’est auprès de tante Irène que j’allais faire provision d’affection. L’école terminée, je devenais toujours un fardeau pour ma mère qui attachait beaucoup d’importance à sa carrière sérieuse de dessinatrice publicitaire. En fait, elle n’avait jamais manifesté aucun intérêt à mon égard. Je ne lui avais jamais connu d’homme dans sa vie non plus. J’avais toujours présumé que ma naissance fut une erreur de parcours dans l’existence de la grande Thérèse et que j’étais venue encombrer sa vie dès mon premier souffle.
Avec
tante Irène, c’était tout l’inverse. Je m’ennivrais de tendresse et d’amour
dans ses étreintes affectueuses. Chaque été, quand je venais la voir, elle m’accueillait
toujours au quai du traversier comme si j’étais un cadeau de la providence. J’avais
été plus près d’elle que de quiconque dans ma vie. Elle fut beaucoup plus
que ma propre mère.
Je
garde un souvenir impérissable de nos promenades enchanteresses au bord des
falaises de grès rouge de Cap Orbay où nous allions observer les Grands
Hérons en plein vol ainsi que les Tournepierres à collier et les Pluviers
siffleurs qui picoraient pendant des heures sur le bord de la berge. J’aimais
particulièrement regarder le ressac de la mer lorsque les vagues frappaient les
rochers déjà effrités et si admirablement sculptés par l’érosion.
Au
fil des années, Reine – surnom affectueux qu’elle adorait – m’enseigna
une partie de son art sur la culture des fleurs et des plantes ainsi que leurs
propriétés médicinales et culinaires; apprentissage qu’elle avait fait
elle-même lors de ses quelques stages à Findhorn, en Ecosse.
Je
lui avais déjà demandé plusieurs fois pourquoi elle ne s’était jamais
mariée et elle m’avait parlé alors de quelques galants qui avaient traversé
sa vie, mais jamais elle ne m’expliquait pourquoi elle n’avait eu d’avenir
avec aucun d’entre eux.
Sa
relation avec la plupart des habitants du comté était troublante.
Les villageois et commerçants étaient toujours polis avec “Mme Savoie”
mais semblaient aussi la craindre; peut-être à cause des rumeurs qui la
qualifiaient de “sorcière”. Il y avait tout de même Louis Richardson,
docteur à Cavendish, avec qui elle semblait avoir développé une certaine
connivence. Il rendait service à ma tante autour de la maison et pour divers
achats et, comme dans un échange mutuel entendu, parfois il la consultait
discrètement au sujet de certains patients qu’il avait du mal à soigner. Je
sais qu’à l’occasion, elle lui concoctait des élexirs médicinaux dont
elle était seule à avoir les recettes. Reine parlait toujours de cet homme
avec respect et une certaine vivacité dans la voix. Je m’étais même
imaginé que peut-être le gentil docteur, avant de se marier, avait déjà
été l’un de ses prétendants quand elle vint s’établir à l’Ile-du-Prince-Edouard
plus de quarante ans auparavant. Mais je ne sus jamais si c’était là une
intuition fondée ou si je fabulais dans mon imagination romanesque de jeune
fille.
Tante
Irène me racontait parfois les songes prémonitoires qui l’habitaient et
jamais je ne me serais permis de douter de sa parole, car ses visions se
confirmaient toujours. Aussi, suis-je persuadée qu’elle connaissait l’heure
de sa propre mort. Et ce n’est sûrement pas par hasard qu’elle m’avait
demandé, au téléphone, de venir la voir le plus tôt possible en ce mois de
mai 1972. Je me sentais un peu coupable de l’avoir délaissée ces six
dernières années à cause de mon travail exigeant. Même que depuis deux ans,
je n’avais pas pris le temps d’aller lui rendre visite durant l’été,
ayant été prise par mes obligations professionnelles. Sa demande m’apparut
donc urgente. J’organisai mon emploi du temps pour m’absenter de Montréal
quelque temps et pris l’avion pour m’y rendre plus vite.
Le
jour de mon arrivée chez elle, je la trouvai méconnaissable dans son fauteuil,
emmitouflée jusqu’au menton par cette chaude journée de printemps. L’ayant
toujours connue très vivace, je m’étonnai de ne pas la trouver dehors, à
cultiver son jardin ou à peindre un nouveau tableau sur la véranda vitrée
donnant vue sur la baie, elle qui aimait tellement la saison printannière. La
voyant si fiévreuse et vieillie, je lui proposai d’aller chercher le Dr
Richardson, son vieil ami, que je savais à la retraite depuis quelque temps.
Elle refusa catégoriquement entre deux quintes de toux, prétextant qu’il lui
avait déjà rendu visite le jour précédent et qu’il ne pouvait plus rien
pour elle de toute façon. Je pris soin d’elle de mon mieux veillant à son
confort et à ses moindres demandes qui étaient si peu exigeantes.
Elle passa toute la soirée et la nuit à me parler de choses que je ne connaissais pas dont certains livres précieux contenant des formules magiques et d’esprits de la nature avec lesquels je devais rester en bons termes. J’appris qu’elle m’avait choisie pour perpétuer la descendance des “Dames Initiées”, selon ses termes. Je la crus délirante et, pour ne pas la contrarier, j’acceptai de l’écouter et de faire ce qu’elle m’ordonna après son départ pour l’au-delà. Toute cette nuit-là je veillai auprès d’elle, mais je m’assoupis sans doute car, à l’aube, quand j’ouvris les yeux, Reine n’était plus de ce monde. Je pleurai longtemps, assise par terre, la tête sur ses genoux. La personne que j’avais le plus aimée venait de me quitter et je ne pouvais pas la suivre.
M’obligeant à me secouer un peu pour sortir de mon chagrin, je dus voir à toutes les formalités d’usage dans de telles circonstances et, tâche ingrate, je contactai ma mère pour lui annoncer le décès de sa seule et unique soeur, bien que cette nouvelle n’eût aucune chance de la faire sourciller. Je fus presque soulagée de devoir laisser simplement un message à la secrétaire de l’agence pour laquelle elle travaillait, puisque ma mère s’était absentée pour un voyage en Europe d’une durée indéterminée.
Le jour des obsèques, je me retrouvai seule avec une demi-douzaine de villageois qui vinrent m’offrir leurs condoléances, précisant à quel point ils avaient apprécié l’aide de tante Irène en diverses circonstances. Le Dr Richardson vint me trouver juste après le service funèbre pour me dire tout bas:
- Jacynthe, j’imagine votre douleur. Sachez que je suis bien peiné moi aussi. Je viens de perdre une amie très chère. Sachez aussi que vous pouvez compter sur mon aide en cas de besoin si vous décidez de rester parmi nous. Et si certaines tâches dépassent les capacités de mes vieux os usés, mon fils Kevin, qui doit rentrer bientôt, se fera un plaisir de vous être utile, à ma demande.
- Merci de tout coeur, docteur, je vois que nous partageons le même chagrin et je vous sais des plus sincères, mais dans quelques jours, je devrai retourner à Montréal où mon travail m’attend.
- Irène avait d’autres projets en tête pour vous… dit-il, avant de me tourner le dos et partir.
Les funérailles achevées, je dus me rendre au bureau de maître Steven, le notaire de ma tante, qui avait demandé à me rencontrer au sujet de la succession. J’avais décidé de voir à toutes ces obligations formelles le plus rapidement possible afin de m’en libérer et pouvoir retourner chez moi. Plus rien ne me retenait dans ce village devenu un souvenir de jeunesse maintenant que tante Irène n’y était plus.
En présence de maître Steven, j’eus droit à la lecture officielle du testament dans lequel Reine me léguait toutes ses possessions, dont une rondelette somme d’argent qui me fit hausser les sourcils, ainsi que sa maison avec tout son contenu. Selon ses volontés, elle exigeait que je conserve la propriété dans son état actuel sans rien changer, à part l’entretien normal des lieux. Après la lecture du document, maître Steven me toisa par-dessus ses lunettes:
- Vous savez mademoiselle Savoie, si vous désirez vendre la propriété de votre tante, rien ne vous en empêche, légalement. Alors permettez-moi de vous offrir mes services afin de m’occuper de cette tâche pour vous, si vous devez absolument repartir pour Montréal prochainement. Je serais fort étonné qu’une jeune femme ayant déjà sa vie organisée, ailleurs dans une grande ville, ait l’intention de s’établir ici. Evidemment, la décision vous appartient.
- En effet, m’entendis-je lui répondre, contrariée, et selon les dernières volontés de ma tante, je dois garder le tout intact, alors... Où dois-je signer les documents?
- Vous pouvez prendre quelque temps pour y réfléchir…
- Les papiers, je vous prie, l’interrompis-je sèchement en sortant une plume de mon sac.
Après avoir signé et pris possession de ma copie, je lui tendis une main molle et quittai son bureau sans rien ajouter. Une fois dehors, j’eus un léger vertige. Je ne comprenais pas ce qui m’avait incitée à signer les documents de si brusque façon. Je n’avais pas l’intention de garder la maison et j’aurais dû profiter de l’occasion pour la vendre par son entremise, puisqu’il me fallait partir sous peu. Je mis finalement ma saute d’humeur sur le comble de la fatigue et du stress émotif des derniers jours et retournai dans la petite maison de Dalvay, me promettant un bon bain chaud et une nuit réparatrice afin de mieux réfléchir à tout cela.
Toute
la soirée, j’eus le sentiment que Reine vivait toujours dans la maison car
les lieux étaient imprégnés de sa présence réconfortante et je me surpris
à penser que cet endroit était le seul au monde où je m’étais jamais
sentie chez moi. Cette nuit-là, je fis un rêve étrange dans lequel Reine fit
référence à un très gros bouquin à couverture cartonnée rouge que je
devais trouver sur l’étagère de la salle de séjour et dont le titre était Lignée
des Dames Initiées.
Au petit matin, en déjeunant, assise devant la fenêtre qui donnait vue sur la mer, un élan de certitude s’éveilla en moi: je sus que ma place était ici et que je devais rester. Confuse et ébranlée par cette révélation que ma raison ne pouvait expliquer, je sortis et pris le temps d’une longue marche au bord de l’océan pour évaluer l’impact de cette décision qui allait bouleverser ma vie. Qu’est-ce qui me retenait vraiment à Montréal?
À trente-quatre ans, j’arrivais à un tournant après six années de ma vie investies à bâtir ma place dans le domaine de la psychothérapie. J’étais membre d’une équipe multidisciplinaire, travaillant en collaboration avec Charles Trombez à l’hôpital Notre-Dame mais je rêvais d’établir ma pratique privée et d’ouvrir des groupes thérapeutiques de “guérison en écho” en dehors du contexte purement médical. J’avais les qualifications pour le faire et le docteur Trombez m’y encourageait.
Une relation amoureuse échevelée m’avait laissée meurtrie et quelque peu repliée sur mon univers d’étude et de spécialisation. J’étais une femme “savante”, intelligente et très structurée. Il m’était facile de réussir une carrière. Mais je n’arrivais pas à être heureuse. L’amour m’échappait. Je croyais que c’était héréditaire. Ma mère avait sacrifié sa vie amoureuse et même sa relation avec sa fille pour poursuivre une carrière internationale et tante Irène, malgré son charme et sa douceur, n’avait jamais laissé son cœur s’ouvrir à un homme.
Ici à Dalvay, au bord de la mer, la solitude m’apparaissait naturelle. Je pris la décision de passer l’été dans cette maison encore imprégnée de la tendresse de Reine. En septembre, j’espérais être en mesure de comprendre ce que la vie attendait de moi. Un vent frais s’était levé et je pensai qu’une bonne infusion aux herbes de ma tante me ferait du bien. Je rentrai à la maison. Ma maison…
La salle de séjour m’apparut comme un havre de paix avec ses deux vieilles berceuses et le divan recouvert de sa catalogne. J’avais mon coin préféré près de la grande fenêtre qui donnait sur la galerie. L’étagère… tiens l’étagère de mon rêve… était juste derrière moi. Y jettant un coup d’œil, mon regard s’immobilisa sur la lisière rouge d’un livre. Mon cœur se mit à battre un peu plus vite lorsque j’en retirai le livre: Lignée des Dames Initiées. Mon Dieu, ce livre existait vraiment? Comment avais-je pu faire un rêve aussi précis?
Quand j’ouvris le livre, quelques feuillets de papier de riz tombèrent sur mes genoux. Ils avaient l’odeur de Reine. Elle m’avait laissé une lettre. Je l’ouvris avec le sentiment qu’une porte s’ouvrait en même temps quelque part dans les profondeurs de mon âme. La lettre disait:
“Ma chère petite.
Il n’y a pas de hasard. Il n’y a jamais de
hasard.
Ce qui s’est passé sur ta route depuis que tu es
toute petite a un sens et une direction. Sans t’en douter, tu sais déjà
beaucoup de choses. Il s’agit pour toi maintenant de jeter un regard nouveau
sur ce dont tu soupçonnes déjà l’existence. Les signes te seront donnés.
Tu es de la Lignée des Dames Initiées.
Bonne route
Reine”
Je pris tout l’après-midi et jusque tard dans la nuit pour lire l’ouvrage qui traitait de cette mystérieuse confrérie de femmes dont ma tante semblait faire partie. L’ouvrage ne révélait pas de lieux précis mais plutôt une longue tradition; un peu comme une chaîne d’énergie qui circulait à travers le monde depuis la nuit des temps. Les femmes avaient toujours été là et elles avaient fortement influencé l’Histoire. Plusieurs avaient été dénoncées et brûlées comme sorcières. C’était donc vrai… Tante Irène était une sorcière… J’avais toujours su qu’elle était différente et unique. Mais ma tante était bonne et je découvris, dans ce livre, qu’il en était ainsi de sa confrérie. Jadis, ces femmes avaient été pourchassées, simplement parce qu’elles dérangeaient.
Les pouvoirs associés à ces femmes et dont parlait ce livre étaient toujours exercés avec discrétion; une des règles importantes étant de n’anticiper ni gloire, ni renommée pour les actions entreprises. Un autre aspect important était de poursuivre sans relâche la formation et l’apprentissage sous toutes ses formes ainsi que la recherche spirituelle. Les mots d’ordre étaient: simplicité, humilité, sagesse et désintéressement. Toute personne bienveillante étant douée pour la recherche et le service humanitaire pouvait s’attacher au groupe selon les circonstances.
Cette lecture me fit du bien. J’étais heureuse d’apprendre qu’il y avait d’autres personnes, partout sur la planète, qui pouvaient ressembler un tant soit peu à ma chère Irène.
Après quelques jours de réflexion et de ressourcement bénéfiques, je m’apprêtai à quitter le village pour rentrer à Montréal, terminer mes projets en cours et me donner enfin les quelques mois de répit dont j’avais besoin depuis si longtemps.
Le dernier après-midi avant mon départ, je m’arrêtai par hasard au magasin général et eus l’idée de demander au comptoir postal s’il y avait du courrier pour ma tante. La jeune fille me tendit une enveloppe épaisse. Elle contenait quelques publications de Findhorn, une invitation pour ma tante et une petite note manuscrite disant:
“Nous espérons bien, chère Irène, que votre
nièce Jacynthe sera participante à notre rassemblement du solstice d’été
à Findhorn. Comme vous nous en avez toujours dit grand bien, nous attendons
avec joie le moment de son attachement à notre groupe.
Maggy Donavan, Findhorn, 13 mai 1972”
La lettre avait été écrite le jour même du décès de ma tante. Je savais que je devais aller à ce rassemblement et il me tardait de rentrer régler mes affaires à Montréal afin de me libérer pour le 21 juin, date du solstice d’été.
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Le 10 juin, mes arrangements étant pris pour le voyage en Écosse, je retournai à Dalvay pour y passer quelques jours à étudier plus en profondeur les notes et les lettres de ma tante ainsi que le journal qu’elle m’avait légué. J’avais décidé de prendre la route en voiture car je voulais me déplacer sur l’île, me promettant quelques belles promenades pour observer les oiseaux.
Confortablement installée sur la banquette du traversier entre l’île et le continent, je feuilletais distraitement une revue d’ornithologie quand le regard de l’homme assis en face de moi croisa le mien. Il me fut tout de suite sympathique. Particulièrement grand, il avait conservé un air d’étudiant besogneux qui m’inspirait beaucoup. Une petite fille d’une dizaine d’années somnolait à ses côtés sur la banquette. Il engagea la conversation, me faisant remarquer que la saison était particulièrement douce cette année et qu’il était bien heureux de rentrer au pays pour profiter de l’air du large.
- Vous êtes originaire de l’Ile-du-Prince Edouard? demandai-je.
- Oui, je suis né à Dalvay, vous connaissez?
- Oh oui! J’y passais tous mes étés jusqu’à il y a six ans. Ma tante y habitait.
- Et vous retournez la voir?
- Non, elle est décédée et m’a légué sa maison. Je vais y passer l’été.
- J’en suis très heureux. Mon nom est Kevin Richardson. Il se pourrait bien que nous ayons l’occasion de nous revoir au cours de votre séjour. Mon père a pris sa retraite à Dalvay et je viens reprendre sa pratique de médecine à Cavendish.
- Vous êtes le fils du docteur Richardson! Je suis très heureuse de vous rencontrer. Ma tante était une amie de votre père.
- Votre tante est Irène Savoie? Alors nous nous sommes peut-être déjà croisés quand nous étions enfants, quoique j’en doute puisque je passais tous mes étés avec ma mère et sa famille en France.
J’étais enchantée de cette rencontre. Kevin m’apprit qu’il était divorcé depuis quelques années et qu’il avait finalement obtenu la garde de sa fille. Il la ramenait avec lui. Je m’étonnai de cet arrangement, la mère étant restée à Montréal. Kevin me dit que sa femme n’avait jamais été très maternelle, ayant toujours accordé préséance à sa carrière de médecin. Yasmine avait été élevée par des nourrices. Il croyait qu’elle serait mieux avec lui et avec son père qui adorait la petite.
C’est ainsi que je fis la connaissance des deux personnes qui allaient changer mon rapport à la vie, à la famille et à l’amour. Mais pendant les jours suivants, je les croisai seulement à quelques reprises au village.
J’appris beaucoup sur la vie de tante Irène en lisant son journal personnel. Ma tante était une personne influente et respectée de sa confrérie. Elle entretenait une correspondance régulière avec quelques personnes de par le monde et elle connaissait Maggy Donavan, une des fondatrices de Findhorn. C’est avec fébrilité que je m’appêtais à ouvrir cette porte secrète donnant sur un univers inconnu mais combien excitant.
Quelques jours avant mon départ pour l’Ecosse, un phénomène étrange se produisit. J’étais au magasin général lorsqu’on y amena un jeune homme qui venait de se fracturer la jambe. Kevin, qui était chez son père, fut appelé auprès du blessé. Il coupa promptement le jeans du jeune garçon pour découvrir une plaie ouverte par où je vis un bout d’os. La blessure était mauvaise. Il calma le blessé, réduisit la fracture avec dextérité et, à ma grande surprise, referma la plaie de ses mains sans qu’il n’en reste de trace visible.
Je restai médusée, observant la scène à quelques pieds de distance. Kevin dit au jeune garçon de se présenter à son bureau le lendemain pour vérifier le pansement mais que, selon lui, aucun plâtre ne serait nécessaire. Je n’osai pas parler et regardai Kevin ranger simplement ses affaires. Son regard croisa le mien, sachant déjà que j’avais vu toute la scène.
- J’ai fait un pansement, personne ne saura qu’il y avait une fracture.
- Mais…balbutiai-je… Vous n’étiez pas seul dans la pièce… Il y avait…
- Les guides, oui c’est bien ce que vous avez vu. Peu de gens les voient. Vous avez donc hérité des pouvoirs de votre tante.
- Et vous?
- J’ai appris, c’est tout.
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Le 20 juin 1972, j’arrivai au village de Findhorn en Écosse.
Le
voyage en train à partir d'Edimbourg m'avait semblé bien long. Les paysages
fabuleux de la campagne écossaise m'avait bien un peu distraite, mais j'étais
anxieuse et fébrile d'arriver à destination.
J'avais
pris des arrangements pour demeurer dans un gîte du passant à proximité du
village, à environ dix minutes de marche. Quelle ne fut pas ma surprise à la
descente du train de voir un petit groupe de cinq personnes m'accueillir sur le
quai de la gare. Une femme d'âge respectable, grande et mince, la tête
auréolée d'une belle chevelure blanche, m'aborda :
-
Bonjour, vous êtes Jacynthe, je présume. Je suis Maggy Donavan. Irène
m'a beaucoup parlé de vous dans notre correspondance. Bienvenue dans notre
petite communauté !
-
Merci madame Donavan, je ne m'attendais pas à un pareil accueil, je
suis très surprise. Malheureusement je dois vous annoncer que ma tante Irène
nous a quittés le mois dernier.
-
Nous le savions Jacynthe, nous avons senti la brisure d’énergie qui
la liait à plusieurs d’entre nous. Cela nous a beaucoup attristés. C'est
maintenant vous qui prendrez sa relève ?
-
Enfin... Je ne sais
trop. Je commence à peine à me documenter sur les Dames Initiées, j’ignore
encore si j’ai ma place dans cette confrérie.
-
Je comprends vos hésitations; c'est pourquoi votre présence ici à
notre rassemblement est importante pour vous et pour nous. Venez, je vous
accompagne à votre lieu d’hébergement et à la fin des célébrations, dans
quelques jours, je vous amènerai à ma résidence personnelle dans les
Highlands. Là, je passerai quelques jours avec vous pour répondre à vos
questions, si vous décidez de vous joindre à nous. Pour l'instant, visitez le
village, parlez aux gens, assistez aux diverses célébrations, assemblées et
conférences données par la communauté de Findhorn. Si quelque sujet vous
semble obscur, il se trouvera toujours quelqu'un pour vous donner des
explications. Également, si ça vous intéresse, demain au lever du jour, les
Dames Initiées souligneront le solstice d’été par quelques rites qui ont
pour but de perpétuer les anciennes fêtes solaires et vous êtes invitée à y
assister à titre d’observatrice.
J'étais
très touchée par cet accueil si chaleureux et j’acceptai cette dernière
invitation avec empressement. Arrivée au gîte, le MacIntosh Residence, je pris
le reste de la journée pour m’installer et prendre une petite marche aux
alentours. Près de la plage, le paysage était extraordinaire et le relief
montagneux qui venait mourir dans la mer offrait un spectacle à couper le
souffle. Je gardai la visite du village pour le lendemain. J'avais vécu assez
d'émotions pour la journée et je voulais relire le journal de Reine. J'y
trouvais beaucoup de réconfort, comme si l'esprit de ma tante m'accompagnait
dans ces moments précieux.
Tel
que convenu, Maggy Donavan vint me chercher le lendemain bien avant le lever du
jour pour m’amener dans cette assemblée secrète dont elle m’avait parlée.
Nous roulâmes vers les montagnes, à l’intérieur des terres, pendant presque
une heure. Maggy en profita pour m’expliquer, à mon grand étonnement, que
les femmes que j’allais voir à la cérémonie étaient de la lignée des
druides, précisant que l’Histoire n’avait jamais révélé que nombre de
druides avaient été des femmes. Je savais déjà que les druides avaient
représenté la classe sacerdotale dans les pays celtes, qu’ils avaient été
des éducateurs, des juges et des prêtres croyant à l’immortalité de l’âme
et à la réincarnation. Maggy ajouta que, parce qu’ils avaient formé un
foyer nationaliste, les druides avaient été pourchassés, combattus et
exterminés par les Romains et que le druidisme n’avait survécu en Irlande et
en Écosse que grâce à quelques femmes qui s’étaient transmis le savoir
depuis des siècles. Elle m’expliqua également que la cérémonie à laquelle
j’allais assister allait se dérouler à l’intérieur d’un cromlech,
c’est-à-dire un monument mégalithique formé de plusieurs menhirs
disposés en cercle.
Enfin,
nous nous arrêtâmes au pied d’une butte au sommet aplati qui me parut déjà
étrange dans la lumière grise du matin levant. Toutefois, elle paraissait
aussi boisée que les collines avoisinantes. Maggy emprunta un sentier escarpé
en terre battue un peu en retrait qui grimpait le long du flanc de la colline et
j’arrivai au sommet à bout de souffle. J’eus un sursaut de surprise lorsque
je fis face au cromlech, car c’était la première fois que j’en voyais un. Plusieurs femmes
étaient déjà arrivées et bavardaient tranquillement en attendant les autres
femmes qui continuaient d’arriver, elles aussi toutes essoufflées. Ce
matin-là, dans cette atmosphère irréelle, ces femmes m’apparaissaient
pourtant bien ordinaires vêtues de leurs jupes et pantalons.
Quelque
temps plus tard, Maggy s’éclipsa suivie par les autres femmes. Elles
réapparurent lorsque le jour se
leva, toutes vêtues d’une tunique blanche attachée sur l’épaule gauche et
se rassemblèrent à l’intérieur du cercle de pierres. Il y avait des femmes
de tout âge et je reconnus la tête blanche de Maggy lorsqu’elle se mit à
réciter une sorte de litanie dans une langue qui m’était totalement inconnue
et tandis que leurs mains s’élevaient vers le ciel,
je réalisai que je venais d’être introduite dans une cérémonie
sacrée. Elles circulaient lentement et psalmodiaient dans une étrange langue
mélodieuse à l’intérieur de ces menhirs
qui faisaient deux fois leur taille; certains, tachetés de grains de mica,
brillaient dans les premières lueurs du matin et je frissonnai dans cette
ambiance surnaturelle. En même temps, je compris que Maggy m’avait fait un
grand cadeau en me permettant d’assister à un tel
événement.
Étrangement,
je me sentis toute imprégnée de sérénité lorsque nous refîmes le trajet de
retour. Maggy avait repris son apparence de tous les jours et m’apprit que ma
tante était venue régulièrement participer à ces cérémonies. Je lui posai
beaucoup de questions sur le sens de ces rituels qui se résumaient à contacter
les esprits des sphères supérieures afin d’être en harmonie avec eux, s’imprégner
de leur amour et recevoir ainsi l’énergie subtile de l’Univers en s’accordant
sur ses vibrations grâce à la langue sanscrite, reconnue pour sa kabbale
depuis la nuit des temps. Chacune des femmes présentes venait consolider ses
liens avec la Vie grâce à cette cérémonie de profonde méditation
collective.
Elle
me déposa au gîte et durant les quatre jours que dura le rassemblement du
solstice, je vécus une expérience toute en facilité. À chaque fois que je me
rendais au village, il y avait toujours quelqu'un pour me prendre en charge. Les
gens étaient chaleureux et souriants. On me raconta l'historique du village et
les fondements de la culture écologique soutenue par le contact avec les
esprits de la nature me révélant ainsi qu’à Findhorn, on pouvait faire
pousser des légumes de dimensions ou de formes incroyables sur de la roche ou
du sable, autant que des fleurs sur la neige. Quant aux conférences, plusieurs
portaient sur le pouvoir bénéfique des mains, les chakras ou l'aura. Certains
de ces sujets, bien que familiers,
m’intéressèrent au plus haut point.
En
fin de journée, toute la communauté réunie soupait et célébrait ensemble
après un moment de méditation en groupe. Participant activement à ces
méditations, je ne pus que constater leur bienfait et l’énergie
incommensurable qu’elles procuraient. Les soirées se terminaient parfois par
une petite fête dans la grande salle commune du Cluny Hill College où des
participants talentueux improvisaient musique et chansons.
Après
le grand rassemblement, Maggy m’amena à sa résidence privée, au Eilean
Donan Castle, située au centre des Highlands. Ce vieux château du 13e siècle,
dont elle avait hérité, avait été une forteresse des Jacobites détruite par
les Anglais en 1719 et reconstruite depuis. L'endroit était magnifique. Le
château était situé sur une petite île rattachée à la rive par un pont en
pierre de trois arches. La forteresse était constituée de trois bâtiments
principaux entourés par une muraille solide. Elle occupait presque toute la
superficie de la petite île.
Après m’être installée dans ma chambre, je rejoignis Maggy dans le grand salon du château. Elle avait allumé un feu dans l'immense âtre et le décor nous entourant créa assurément une ambiance du Moyen-Age. Étrangement, j’eus l’impression d’avoir déjà mis les pieds dans cet endroit auparavant.
-
Dis-moi Jacynthe, que penses-tu de la communauté de Findhorn après ces
quatre jours de célébration et d'échanges ?
-
Je me suis beaucoup imprégnée du bien-être qui se dégage de toutes
ces personnes que j'ai rencontrées. Leur rayonnement m’a remplie de joie et
de bonheur après le deuil que je viens de vivre.
-
Je comprends et j’en suis heureuse pour toi. La communauté de
Findhorn explore un mode de conscience fondé sur l'amour, la confiance et la
plénitude intérieure. Nous souhaitons voir se répandre cet amour universel
partout sur le globe, afin que le monde entier puisse accéder à une ère
nouvelle faite de compréhension, de coopération, de respect de la nature et
d'harmonie. Toutes les approches ou doctrines qui ont été présentées pendant
ton séjour au village sont différents moyens pour parvenir à une plus grande
ouverture de la conscience. A chacun de choisir ce qui lui convient d’explorer
pour avancer.
-
J’adhère pleinement aux buts poursuivis par cette communauté, mais j’ai
été davantage impressionnée par la cérémonie des Dames Initiées à
laquelle vous m’avez conviée. Toutefois, je me demande toujours comment
apporter ma contribution dans votre confrérie.
-
C'est à toi de le découvrir Jacynthe, en laissant la simplicité de
ton coeur te parler. Devenir une Dame Initiée est plutôt un état d’être
qui n’a rien de magique mais exige le don de soi sans rien attendre en retour.
Pour t’inspirer davantage sur le sujet, voici de vieux ouvrages à lire et
dont nous pourrons discuter ensuite. Eilean Donan Castle est un endroit
privilégié pour réfléchir, méditer et trouver sa voie.
Tout
au long de la semaine, je m'initiai davantage à la philosophie des Dames
Initiées. Je constatai qu’à travers l’Histoire, ces femmes avaient été
des plus ordinaires, mais que chacune, à sa façon, avait eu un sens inné des
capacités illimitées de l’âme. Je me demandai si mes études en psychologie
et mes connaissances de la nature humaine pouvaient me permettre de m’intégrer
au mouvement des Dames Initées et je
questionnai Maggy:
-
Jacynthe, ta compréhension des comportements humains dictés par leurs
blessures est ta plus grande force et à travers notre groupement tu pourrais
exploiter davantage tes aptitudes pour aider les gens autour de toi à s'ouvrir,
à grandir dans l'amour et dans la paix. Je sens que tu possèdes une grande
capacité d’écoute; ce qui n’est pas donné à tout le monde. A toi
maintenant de trouver la façon dont tu t’y prendras pour en faire
bénéficier les êtres humains.
-
Est-ce que la conférie exige qu’une Dame Initiée vive seule ou en
célibataire?
-
Mais pas du tout, Jacynthe! La majorité des femmes de la conférie ont
connu des vies on ne peut plus traditionnelles avec époux et enfants…
-
J’ai essayé de comprendre l’isolement de Reine; vous a-t-elle
déjà dit pourquoi elle ne s'est jamais mariée? Elle a pourtant bien eu
quelques prétendants, elle me l'a dit au cours de nos conversations.
-
Au fil de notre correspondance, nous nous sommes confiées l'une à
l'autre. Elle est devenue une grande amie et elle avait un petit secret : tout
au long de sa vie à Dalvay, elle a aimé un homme qui habitait près de chez
elle, et comme celui-ci était déjà marié, elle n’a pas voulu briser la vie
de cet homme, aussi ne lui a-t-elle jamais avoué son amour. Et il semblerait qu’il
n’y eut entre eux qu’une très grande amitié.
-
Il s’agit du docteur Louis Richardson, n'est-ce pas ?
-
Oui, Irène l'aimait et toutes ces années elle l'a aidé dans sa
pratique. Ils avaient développé ensemble des techniques de traitements par les
plantes médicinales pour soigner certains patients du docteur Richardson.
-
Je suis si triste pour elle que tante Irène n’ait jamais pu laisser
libre cours à cet amour… dis-je songeuse.
-
La semaine se termine bientôt et tu dois retourner à
l'Île-du-Prince-Édouard. Tu découvriras la voie à suivre au cours des mois
à venir et je suis convaincue que les bonnes personnes se présenteront dans ta
vie au bon moment. Prends le temps qu'il te faut; devenir une Dame Initée est
un processus en perpétuelle évolution. Afin de te ressourcer constamment et
garder contact, je te suggère de revenir ici à l'automne pour faire un stage
de trois semaines avec nous à Findhorn. N'oublie pas de m'écrire. Je sais que
je ne peux pas remplacer Irène, mais je pourrai toujours t'apporter du soutien
si tu en as besoin.
-
Merci Maggy pour tout ce que vous avez fait pour moi, je me sens déjà
attachée à vous mais j’ai besoin de réfléchir à cette nouvelle destinée
que tante Irène et vous aviez pressentie pour moi, bien que je sente au plus
profond de moi-même que ce qui m'arrive est bénéfique.
._._._._._._._._._._._._._._._._._._.
Dans
l’avion me ramenant à Dalvay, je songeai à l'étrangeté de la situation. En
deux mois à peine, ma vie avait entièrement basculé et je me demandai si je
faisais bien d'accepter tous ces changements tandis qu'une force invisible me
poussait à le faire. Ma visite à Findhorn et la rencontre de cette communauté
m’avait procuré une sérénité que je n'avais pas éprouvée depuis
longtemps. Et, sentiment nouveau, je revenais avec une totale confiance en la
vie.
Le
premier soir où je retrouvai la salle de séjour de Reine, enfin, ma salle de
séjour, je pris le temps de respirer lentement. L'été venait à peine de
commencer et l'air embaumait les fleurs des champs. Une brise légère entrait
doucement par les deux fenêtres de la pièce. Dans le silence, après quinze
minutes de recueillement, je sortis sur la véranda pour regarder le soleil se
coucher à l'horizon. Il bataillait son chemin entre quelques nuages et
finalement il se noya dans l'eau salée de l’Atlantique. Et en regardant la
mer, je décidai d’aller prendre un peu de soleil à la plage de Cavendish le
lendemain.
._._._._._._._._._._._._._._._._._._.
Je venais à peine d'installer le parasol jaune et bleu de Reine que la jeune Yasmine arriva à mes côtés:
-
Bonjour Jacynthe, tu viens à la plage toi aussi?
-
Bonjour Yasmine, je passe la journée ici. Où est ton père ?
-
Il arrive, il est derrière moi.
Kevin arriva, arborant un sourire radieux.
-
Bonjour Jacynthe, quelle belle surprise, n'est-ce pas Yasmine ? Ça ne
vous dérangerait pas si on s'installait près de vous ?
-
Non, Kevin. C'est une bonne idée, j'aimerais bien avoir de la
compagnie.
Je me sentis légèrement troublée par la présence de Kevin et je dus admettre qu’il ne me laissait pas indifférente. La discussion entre nous s’avéra facile et nous bavardâmes à bâtons rompus sur toutes sortes de sujets, passant rapidement du vouvoiement au tutoiement. Pendant que nous faisions plus ample connaissance, Yasmine passait son temps à aller à la mer et à en revenir. À un autre moment, elle se mit à lire une bande dessinée, puis un livre. Nous partageâmes les denrées que nous avions apportées comme pique-nique. La salade de crabe frais rejoignit les cuisses de poulet froid et nous bûmes la bouteille de vin blanc apportée par Kevin. Nous n'avions que des verres en carton mais un observateur attentif aurait pu voir l'éclat brillant de nos yeux remplacer le cristal des coupes.
Plus la journée passait, plus j’appréciais l'authenticité, la transparence et la simplicité de Kevin. Lorsqu'il m’écoutait ou me parlait, il me regardait toujours dans les yeux et cela me plaisait beaucoup. Son sourire extraordinaire me charmait et je lui découvris aussi un grand sens de l'humour. Devenant de plus en plus à l’aise avec lui, j’osai le questionner sur l’incident de guérison “miraculeuse” auquel j’avais assisté quelques semaines auparavant quand il soigna, sous mes yeux, le jeune garçon à la jambe fracturée.
- Kevin, tu as des dons de guérisseur hors du commun. Je ne pensais pas qu’une fracture aussi vilaine ne puisse laisser aucune trace après une simple manipulation des mains et en quelques minutes…
Avec une sincère humilité, il me répondit:
- Bien avant que je ne débute ma pratique médicale, j’ai dû constater que j’étais doté d’une capacité innée à soigner les gens par des méthodes que certains qualifiaient de “surnaturelles”. Mais, tu le sais, puisque tu les as vus, les guides spirituels m’assistent dans de tels moments. Je ne suis pas seul. Je deviens un canal par lequel peut circuler l’énergie de guérison de l’univers; énergie disponible à tous mais que l’on peut apprendre à maîtriser par certaines techniques.
- J’ignorais jusqu’à ce jour que j’avais la capacité de voir les guides…
- Ils ne se manifestent à la conscience humaine que lorsqu’ils jugent approprié de le faire. Il y a peut-être une raison précise pour que tu ne les aies jamais vus jusqu’à maintenant.
- Tu as tout de même une formation en médecine traditionnelle à la base, non? lui demandai-je, vivement intéressée.
- En effet, mais très tôt, j’ai débordé à l’extérieur du cadre traditionnel pour innover avec de nouvelles approches plus globales qui ne furent pas nécessairement acceptées d’emblée. Je me suis buté à des dirigeants qui ne pensaient qu’en terme de dollars. Pourtant, il était facile de constater que j’obtenais du succès dans mes traitements aux patients, là où les méthodes usuelles échouaient…
- Soigner des gens ou les écouter vivre leurs douleurs, c’est plutôt une vocation profonde qu’une profession qui s’apprend, ne penses-tu pas?
- Tout à fait, Jacynthe. Tout jeune, j’étais déjà fasciné par le corps et le cerveau humains. Mais plus encore, je me plais à penser que chaque cellule, usine biochimique extraordinaire, est dotée d’une conscience infinie. Elle connaît son rôle et sait ce qu’il y a à faire pour préserver le corps d’une maladie ou effectuer une réparation. Dans le processus de guérison que je pratique, mon rôle à moi consiste à activer ou accélérer ce processus, tout naturel en soi, mais qui se trouve souvent défectueux à cause des barrières psychologiques qui ont marqué une personne; d’où l’importance d’une approche holistique afin de comprendre ce qui peut empêcher quelqu’un d’être en santé. Également, je suis convaincu que le corps physique, via le mental, enregistre chaque seconde du vécu humain. Les événements intenses ou traumatisants se retrouvent coincés dans des glandes ou des organes et créent des blocages empêchant l’énergie vitale de circuler; ce qui engendre des maladies plus ou moins graves avec les années .
Subjuguée par ses propos, je lui expliquai que j’abondais dans le même sens que lui, racontant également mon implication au sein de mon groupe professionnel qui explorait l’aspect psychologique des malades en phase terminale ou gravement atteints de maladies dégénératrices. A son tour, il parut très intéressé par mon expérience et mon point de vue. Nos échanges se poursuivirent longuement avec une telle aisance que, doucement, je sentis naître entre nous une proximité aussi profonde que celle que j’avais toujours eue avec Reine. J’avais l’impression de connaître Kevin depuis toujours.
La douceur de cette journée et la complicité toute nouvelle avec cet homme qui gagnait mon coeur me firent perdre la notion du temps tandis que le soleil descendait à l'horizon. C’était comme si le temps s’était arrêté.
Pour souper Yasmine suggéra d’aller chercher un repas à la cantine touristique du parc. Puis, entre chien et loup, la température commença à baisser et la brise tiède rafraîchît notre peau légèrement brûlée par le soleil de juillet. Nous ramassâmes nos parasols, chaises de plage et glacières pour nous acheminer lentement vers le stationnement.
-
Jacynthe, demain Yasmine et moi faisons une balade en vélo. Est-ce que
ça t'intéresse de te joindre à nous?
- Ça me plairait beaucoup Kevin, mais ce sera pour une autre fois; je viens tout juste de rentrer de voyage et j’ai tellement de choses à faire à la maison! Merci pour cette merveilleuse journée et pour ton invitation.
- Dans ce cas, au revoir Jacynthe! Peut-être aurons-nous l’occasion de nous revoir bientôt!
- Sans aucun doute Kevin. Au revoir Yasmine!
Sur le chemin du retour vers Dalvay, je me sentis légèrement fiévreuse et confuse. J’étais bousculée par trop d’événements et d’émotions que je n’avais pas encore eu le temps d’assimiler. Même si j’avais jusqu’à la fin août pour prendre une décision, je ne pouvais m’empêcher de penser à mon avenir professionnel. Allai-je abandonner la carrière prometteuse qui m’attendait dans cette métropole qu’était Montréal pour venir vivre dans ce petit village perdu au bord de l’océan?… Ses habitants n’avaient absolument aucun besoin d’une psychothérapeute, la nature et l’air maritime prenant déjà bien soin d’eux. Bien que je fus à l’abri du besoin grâce à l’argent que m’avait laissé Reine, je ne me voyais pas prendre ma retraite à 34 ans. Évidemment, je dus admettre aussi que Kevin m’attirait énormément, mais les quelques blessures que j’avais à mon actif dans le domaine amoureux me rendaient méfiante… De plus, j’étais consciente de ma fragilité et ma sensibilité à fleur de peau dans cette période très troublante de ma vie. Je ressentais le besoin de me protéger d’un éventuel rejet.
Lorsque j’atteignis la maison, le soleil se couchait et je me dis que j’allais en faire autant. Reine me manquait. Si elle avait été là, j’aurais pu lui confier mes incertitudes, elle m’aurait écoutée et m’aurait aidée à trouver ma réponse. Je sombrai dans un sommeil de plomb pour m’éveiller très sereine avec des bribes de rêves qui traînaient à l’orée de ma conscience. Dans un de ces rêves, j’étais redevenue une petite fille et je rentrais en larmes dans la maison de Reine, les genoux tout éraflés. Ma tante me prenait dans ses bras, séchait mes larmes et appliquait sur mes genoux un onguent de sa composition.
Je me rendis sur la véranda avec mon café, absorbée par la signification probable de ce rêve. Tout à coup, j’aperçus le Dr Richardson agenouillé dans le jardin de Reine et allai le trouver. C’est lui qui s’était occupé du jardin depuis la mort de ma tante et je lui en étais très reconnaissante.
- Bonjour docteur! Comment allez-vous?
- Très bien Jacynthe! Quelle belle journée pour travailler dans le jardin de votre tante! Savez-vous qu’il m’occupe chaque jour? Heureusement que la plupart des plantes que vous voyez ici sont vivaces!
- Mais oui, je reconnais la menthe poivrée que Reine utilisait pour soigner les troubles digestifs, la sauge pour les rhumes, l’aubépine pour réduire les spasmes ainsi que la passiflore et la valériane... Mon Dieu, j’avais oublié qu’il y en avait autant!
- Effectivement, il y a une richesse ici, mais le hic, c’est que j’ignore les recettes d’Irène.
- Mais moi je sais où elle a rangé son cahier de recettes et j’ai souvent vu ma tante à l’œuvre quand j’étais petite; mais j’y pense, elle a toujours dit qu’il y avait un calendrier de récolte afin de retirer le maximum des propriétés de la plante. De mémoire, en juillet et en août nous devrions récolter les fleurs, les feuilles ainsi que les fruits et attendre à l’automne pour les racines.
- Dans ce cas, est-ce qu’on s’y met maintenant pour la première récolte ou préférez-vous attendre un autre jour?
- Si ça ne vous ennuie pas, nous pourrions commencer maintenant avant les grosses chaleurs de midi.
Nous travaillâmes de concert jusqu’à 10 heures et puis nous nous installâmes dans un coin à l’ombre du jardin pour boire une limonade et bavarder. Je ressentis une grande fierté du travail accompli en contemplant les paniers remplis de ces fruits et fleurs odorantes. Suivant mon regard, le Dr Richardson dit:
- Jacynthe, vous voilà avec beaucoup de travail sur les bras!
- En effet! Mais j’ai l’impression que je vais y prendre beaucoup de plaisir.
- Je veux plutôt dire que dès qu’on saura que vous disposez des remèdes d’Irène, ne soyez pas surprise d’entendre frapper à votre porte.
- Que voulez-vous dire?
- Eh bien! Les clients d’Irène viendront à la nuit tombée vous consulter au sujet de leurs problèmes de santé et autres …
- Lesquels?
- Vous verrez…
Subtilement, le Dr Richardson changea de sujet en me demandant comment je me remettais de mon deuil. En essayant de répondre à sa question, je ressentis un grand vide dans tout mon être, ma vue s’embua et je m’abandonnai à laisser couler mes larmes sans fausse pudeur.
- Ma petite Jacynthe, dit-il en serrant ma main, Irène me manque beaucoup à moi aussi; est-ce que ça allégerait votre peine si je vous confiais mon secret?
Je regardai ce grand vieillard dans les yeux et acquiesçai doucement de la tête.
- Mon plus grand regret, reprit-il, c’est de ne pas avoir avoué à Irène l’amour que je lui portais depuis des années… Vous comprenez Jacynthe, j’étais marié et je me sentais coupable de cet amour interdit… Pourtant, il y a quatre ans, ma femme Agnès m’a quitté pour retourner vivre en Europe. J’aurais pu me confier à Reine, ces dernières années… Je ne l’ai pas fait.
- Quel gâchis! répliquai-je vivement, Reine vous aimait aussi…
- Je m’en doutais mais je n’ai jamais été capable de m’ouvrir là-dessus; il me semblait qu’en gardant le silence, je me protégeais d’éventuels drames… Aujourd’hui, je m’en veux de ma lâcheté. Je me suis peut-être évité des souffrances mais aussi de grands bonheurs et à présent, il est trop tard…
Là-dessus, le vieux docteur me quitta en disant qu’il reviendrait terminer la cueillette après souper. Je restai quelques instants à le regarder s’éloigner d’une démarche lourde qui ne lui ressemblait pas et je rentrai dans la vieille maison en pierres encore toute fraîche. Je me sentais un peu mieux et commençai à consulter le cahier de recettes médicinales de Reine que je reconnus pour l’avoir si souvent vu dans mon enfance. Spontanément, je compris mon rêve de la nuit précédente: Reine était venue me montrer une voie à suivre, celle de la guérison des corps en plus de celle de l’esprit. Je me demandai si après avoir soigné l’âme pendant plusieurs années je me sentirais à l’aise avec cet autre volet de la guérison et si j’arriverais à jumeler ces deux domaines de connaissances pour améliorer l’efficacité des traitements. Je me devais de faire une recherche plus minutieuse et spécifique sur les plantes que j’avais à ma disposition.
Machinalement, je continuai à faire l’inventaire du tiroir et j’en sortis un petit cahier noir aux coins racornis. Je l’ouvris et m’aperçus qu’il contenait un tout autre genre de recettes. Je le feuilletai et mon regard s’arrêta sur la recette qui devait favoriser une grossesse; je lus en souriant:
Dans
votre chaudron, rendre à ébullition une tasse d’eau et ajouter à parts
égales:
quelques
cuillerées à soupe de pétales de rose;
des
pétales de violette;
de
l’anis étoilée;
des
feuilles fraîches de lierre.
J’éclatai de rire. Mais oui ma Reine chérie était bien une sorcière! Je ne l’en aimai que davantage.
._._._._._._._._._._._._._._
Et les jours s’écoulèrent, paisibles et odorants, au milieu de ces fleurs et de ces plantes que je mettais à sécher tandis que se développait une relation toute en douceur avec ce cher docteur Richardson. Pour moi qui n’avais pas eu de père, cette fragile relation avait trouvé sa place dans un coin vacant de mon cœur. Et c’était jour de fête quand celui-ci venait me rendre visite en compagnie de Kevin et Yasmine. Tous les trois me charmaient et me procuraient ce sentiment de posséder un bien précieux qui m’avait toujours beaucoup manqué: une véritable famille.
Évidemment, la présence de Kevin me troublait toujours autant, mais ce trouble m’était délicieux. Nous eûmes d’autres occasions de bavarder seuls à quelques reprises. C’est ainsi que j’appris ce qui avait causé la rupture avec sa femme. Essentiellement, chacun de leur chemin avait pris des directions tout à fait opposées et non conciliables à cause de leur divergence d’opinion sur le plan professionnel. Yasmine, quant à elle devenait de plus en plus attachante. Sa spontanéité et sa joie de vivre m’avaient conquise. Visiblement très intéressée par les plantes du jardin, elle me demandait parfois la permission d’apporter quelques gerbes et m’empruntait aussi les cahiers de Reine qu’elle transportait toujours collés sur sa petite poitrine comme s’il s’agissait là d’un trésor précieux qu’il fallait cacher.
Tranquillement, l’absence de Reine faisait moins mal et je commençai à intégrer son être dans mon âme au fur et à mesure que sa maison devenait mienne. Juillet s’écoula et un mois d’août brûlant vint nous envelopper de sa chaleur humide.
Un samedi soir alors que je me berçais doucement sur la galerie avant de la maison, je vis une vieille femme s’engager dans l’allée d’une démarche hésitante. Lorsqu’elle arriva à moi, je la saluai gentiment en lui demandant si je pouvais l’aider. Elle acquiesça et dit avec hésitation:
- Bonsoir mademoiselle Savoie! Je suis madame Fletcher et je connaissais bien votre tante. Je m’excuse de vous déranger aussi tard… C’est que je n’arrivais pas à me décider à venir vous trouver mais je souffre le martyre à cause de mon arthrite ce soir… Je suis ici parce que votre tante me donnait une potion qui calmait mes douleurs; c’était bien mieux que les médicaments que me donnent les docteurs mais ça fait un mois que j’ai terminé le remède de votre tante et ce soir je ne m’endure plus … Alors, je me demandais si vous ne pourriez pas m’aider…
- Mais certainement chère madame! Je pense avoir vu ce dont il s’agit dans les réserves de ma tante. Entrez et attendez-moi, je reviens tout de suite.
Comme Irène était une personne très ordonnée, je trouvai un petit flacon étiqueté clairement “Arthrite” et indiquant la posologie suivante: 5 gouttes dans un verre d’eau, trois fois par jour et au coucher. Je pris le flacon, hésitante. Était-ce légal de le donner à cette femme?.. Mais je revis son visage grimaçant de douleur à chaque pas qu’elle faisait et me décidai sur le champ quitte à réfléchir plus tard à l’impact éventuel de mon geste. Je lui remis le flacon et sentis qu’elle me glissait un billet dans la main. De surprise, j’échappai l’argent et le ramassai pour le lui rendre.
- Non, je vous en prie, gardez cet argent; c’est ce que je donnais à madame Savoie. Au début, elle non plus ne voulait rien accepter mais les gens qu’elle aidait voulaient à tout prix la remercier; alors ils ont commencé à lui donner des marchandises, parfois de l’argent, d’autres fois, des services…
- Je vous remercie madame Fletcher. J’espère que vos douleurs seront rapidement soulagées.
- Oh oui! J’en suis sûre. Puis-je revenir quand ma bouteille sera vide?
- Certainement…
Je regardai partir la vieille dame en me disant que je venais de me faire piéger. Et de peur que d’autres n’aient la même idée que madame Fletcher, je me réfugiai sur la véranda arrière pour réfléchir.
Lorsque je me levai le dimanche, je me sentais toujours coincée dans ce dilemne et décidai d’aller rendre visite au Dr. Richardson pour discuter de ce problème. Lorsque je sonnai à la porte vers 11 heures, c’est une Yasmine toute enjouée qui vint m’ouvrir, suivie de près par son père, juste derrière. Mon cœur cogna dans ma poitrine lorsque le regard de Kevin croisa le mien et je réalisai que malgré mes efforts pour le chasser de mes pensées, cet homme occupait tout mon coeur. Je lâchai prise et me détendis face à l’accueil chaleureux qu’ils me firent. Ils m’invitèrent à “bruncher” avec eux.
Après
cet agréable repas, le vieux docteur Richardson s’éclipsa, prétextant qu’il
avait besoin de faire une sieste alors que Yasmine se dit occupée à lire les
cahiers de Reine. Kevin et moi sortîmes nous asseoir dehors et c’est là que
je lui racontai la visite inopinée de la veille et lui fit part de mes
appréhensions:
-
Je ne peux pas guérir les gens de leurs douleurs physiques. C'est une
responsabilité pour laquelle je ne me sens pas pleinement compétente. J'ai une
formation en psychologie, pas en médecine.
Kevin me répondit, avec assurance, ses yeux
verts pénétrants plongés dans les miens:
-
Jacynthe, nous sommes tous les deux guérisseurs dans des approches qui
pourraient être complémentaires. Tu sais comme moi que guérir les gens va
beaucoup plus loin que le simple fait de soigner leur corps physique. Il faut
toucher leur âme aussi: ce que toi tu es sûrement plus apte à faire, grâce
à ta formation.
-
Voilà justement! C’est ce que je sais faire le mieux et bien que je
souhaiterais préserver le trésor que Reine m’a légué ici,
je pense que personne n’a besoin de quelqu’un comme moi ici.
-
Moi, si… j’ai besoin de toi, me dit-il en s’approchant pour m’embrasser
doucement.
Je me laissai imprégner par ce moment de
tendresse en fermant les yeux. J’étais remuée… Et comme pour expliquer son
geste, il continua :
-
Je ne peux plus nier que tu m’as plu dès le premier jour où nous nous
sommes rencontrés sur le traversier. Je crois aussi à la synchronicité. J’ai
la certitude que ta présence ici, en même temps que moi, n’est pas due au
hasard. Tu as la faculté de voir les guides : cadeau inestimable que tu
viens à peine de découvrir! Tu as un jardin plein de richesses
pharmacologiques : trésor extraordinaire que tu te sens le devoir de
préserver! Et en plus, pour consolider le projet que j’ai en tête, ici à
Dalvay, je cherche justement quelqu’un qui sait écouter les âmes… Tu es
donc la personne toute désignée. J’ai le sentiment qu’il était écrit
depuis toujours dans les étoiles que nous allions avoir un travail important à
faire ensemble.
============================
C'est à partir de ce jour crucial que ma vie a
réellement pris une nouvelle voie. Et aujourd'hui, assise là sur la véranda,
à regarder la mer qui n'a cessé de m'être fidèle tout au long de ces
années, je remercie la vie pour les privilèges dont elle m'a fait cadeau. J'ai
eu la chance de rencontrer un homme formidable et riche de coeur qui m'a aidée
à trouver le vrai sens de ma vie. J'ai connu avec lui un amour grandiose et peu
commun. Une innébranlable fusion, une complicité de tous les instants et une
complémentarité parfaite ont enrichi notre vie commune depuis le jour où j'ai
permis à Kevin d'entrer vraiment dans ma vie.
Que de travail accompli et de chemin parcouru
durant ces vingt-sept dernières années! Notre recherche sur les médecines
douces nous a permis d’échanger avec des thérapeutes formés dans une
multitude de domaines partout dans le monde. Mettre en commun nos connaissances
sur l'être humain, avec certains d’entre eux, a été une expérience d'une
richesse incommensurable. Après un certain temps de recherche, Kevin et moi
avons opté pour les approches qu’il nous semblait le plus approprié d’intégrer
à notre travail côte à côte.
Emballé par notre projet et prêt à nous
offrir son soutien professionnel, le père de Kevin nous a cédé sa demeure de
Dalvay, devenue beaucoup trop grande pour lui seul, et nous y avons fondé notre
centre de convalescence, de ressourcement et de médecines alternatives A
la Source.
Au début, nous avons reçu quelques patients
référés par d’anciens collègues de Kevin. Tous ces cas très lourds de
patients atteints de maladies dégénératrices, de cancer avancé ou d’accidentés
graves représentaient un défi de taille. La plupart d’entre eux exigeaient d’abord
des soins médicaux traditionnels, prodigués surtout par Kevin ou son père,
auxquels nous avons greffé progressivement des traitements de polarité,
aromathérapie, réflexologie ou reiki. Pour les patients désireux d’aller
plus loin et ouverts à l’idée que la guérison de l’âme facilite la
guérison du corps, nous avons intégré des séances de respiration,
visualisation et psychologie transpersonnelle, en plus des groupes
thérapeutiques de guérison en écho que j’avais tant désiré amorcer
à Montréal. Tout cela dans le but ultime d'aider l'être humain à gérer ses
maladies, ses peurs et ses limites afin de les utiliser comme éléments de
croissance personnelle. Nous avons parfois été témoins de véritable miracles
quand des individus sont parvenus à se dégager des barrières qui limitaient
leur vie. Travail noble mais surtout, récompense gratifiante pour nous qui les
avions appuyé dans leurs démarches.
J’ai appris à développer mes aptitudes
innées à contacter les guides et les énergies universelles. C’est grâce à
mes liens étroits avec certaines Dames Initiées et ma participation assidue
aux cérémonies sacrées que j’ai pu approfondir mes connaissances dans ce
domaine. Ces femmes formidables, rayonnantes par leur simplicité et riches de
leur savoir, m’ont soutenu dans mes apprentissages et m’ont inspirée dans
ma démarche spirituelle; ce qui n’a fait qu’enrichir davantage ma pratique
professionnelle.
Au fil des ans, et sans que nous ayions fait de
publicité sur notre centre, des personnes de tous les coins du monde ont
demandé à venir profiter d’un séjour parmi nous. Afin de nous permettre de
satisfaire aux demandes de plus en plus nombreuses, Kevin
a décidé de modifier sa propre maison, sise sur les hautes falaises du
Cap Orbay, pour y accomoder plus de gens, et est venu s’installer
définitivement chez moi avec Yasmine qui vit là une occasion en or de parfaire
ses connaissances sur les plantes médicinales du jardin.
J'ai eu une vie riche et pleine depuis le jour
où j'ai décidé de rester ici à Dalvay, mais c'est comme si j'étais
affolée, maintenant, à l'idée de ne pas avoir le temps de compléter tout ce
que j'ai entrepris… Il y a encore tant à faire pour alléger la souffrance de
l’humanité sur cette terre!
Serait-ce la mélancolie qui m'incite à de
telles pensées? J’aurais tellement souhaité que Kevin soit encore auprès de
moi pour m’épauler, mais la vie me l’a arraché si soudainement dans cet
accident d’auto, il y a six mois… Et me voilà avec un vide immense au
coeur. Pourtant, je ne peux être ingrate envers la vie. Elle qui m’a tant
donné! Ce grand amour exceptionnel ne m'avait été que prêté, je le sais
bien... tout comme celui de tante Irène d’ailleurs. Je regrette pourtant que
nous ne puissions achever cette oeuvre ensemble…
…Ces larmes qui coulent sur mes joues ont le
goût salé de l'eau de la mer que mes yeux ne se lassent jamais de contempler:
unicité avec l’Univers...
Voilà que mon moment de tristesse est passé.
Je dois me secouer et retrousser mes manches, car on attend encore beaucoup de
moi. Et Yasmine doit rentrer de Sidney aujourd’hui. Cette belle enfant qui a
grandi près de nous toutes ces années a été notre plus belle réussite, car
très tôt elle a trouvé sa voie. Maintenant,
on la demande partout pour des conseils ou des conférences dans le domaine de
la guérison par les plantes. Et durant toutes ces années, jamais sa mère n’a
manifesté l’intérêt de venir lui rendre visite, ici. Voilà sans doute en
quoi nous nous ressemblons elle et moi. Malgré tout, cette petite fille en
évolution, devenue aujourd’hui une femme formidable, je l'ai aimé comme ma
propre fille; et j’ai senti que très jeune, elle avait tout le potentiel pour
devenir une Dame Initiée. C’est surtout par elle que fut préservé le
merveilleux trésor que m’avait transmis ma mère de coeur… Continuité
oblige…
-
Tu avais judicieusement et patiemment préparé ta relève, n’est-ce
pas Reine? Comme tu dois sourire de là-haut!… Je n’ai pas souvent pris le
temps de te remercier pour la vie que tu m’as léguée ici, à Dalvay… Non
seulement, tu m’as légué ta maison et les riches connaissances qui l’habitent,
mais grâce à toi, j’y ai trouvé aussi l’amour, une famille et un sens à
ma vie. C’est à toi que je dois tout cela. Pourrai-je jamais te rendre la
pareille, un jour, dans une prochaine vie?… En attendant, laisse-moi capter
pour toi le parfum des fleurs et l’odeur de la mer. Là, quand je ferme les
yeux et respire à fond… les sens-tu?
Fin