Marianne
ou le temp
Nouvelle
à quatre mains
Danielle
Lachambre
Francine
Lafortune
Solange
St-Pierre
Daniel Thibault
Mai
2000
Il y avait beaucoup d’ambiance au
club Le Lovers de Montréal lorsque Marianne et Hélène y pénétrèrent;
après avoir quitté la froidure de janvier, la chaleur y était réconfortante.
La musique était assourdissante, les spots de lumière éblouissants et un
nuage de fumée collait au plafond. Comme il n’y avait plus de places assises,
Hélène se dirigea d’un pas assuré vers le bar et Marianne, qui n’avait
pas mis les pieds dans ce genre d’endroit depuis plus de vingt-cinq ans et
dont c’était la première sortie en célibataire suivit son amie en essayant
d’avoir l’air d’une habituée. Il
n’y avait que des hommes au bar et les deux femmes se commandèrent une bière
qui leur durerait une bonne partie de la soirée.
Il était à peine minuit trente et
Marianne constata que plusieurs des hommes qui les entouraient étaient déjà
ivres; ils regardaient danser les filles d’un œil embrumé et légèrement
concupiscent. Hélène fit un léger signe à son amie et elles se dirigèrent
vers la minuscule piste de danse et bientôt leurs corps ondulèrent au rythme
de la musique. Marianne souriait tout étonnée de danser au milieu d’autres
femmes et elle découvrit qu’elle aimait ça.
Mais que faisaient donc tous ces hommes accoudés au bar? se
demandait-elle. Pourquoi ne venaient-ils pas danser? Le disco, c’était
tellement facile et en plus, ils n’étaient pas obligés d’inviter de
partenaire. Elle se rappelait ses dix-huit ans dans les discothèques de la rue
Crescent avec les gars défilant aux tables des filles pour leur demander à
danser et le fou rire des filles. Aujourd’hui, les baby
boomer avaient coupé leurs cheveux longs, ils s’assoyaient au bar et
buvaient.
Tout à coup Marianne, qui avait
perdu de vue Hélène depuis quelque temps déjà, l’entendit s’exprimer en
espagnol et la vit revenir avec deux jeunes hommes sud-américains.
« C’est pour pratiquer mon espagnol! »
chuchota-t-elle à l’oreille de son amie. Et voilà qu’un beau grand
gars aux cheveux noirs et au teint basané s’approcha de Marianne et se mit à
danser en face d’elle. Par politesse, Marianne lui fit un sourire; il s’approcha
alors d’elle et lui demanda son nom. De son côté, il lui dit qu’il s’appelait
Miguel et qu’il était originaire du Pérou.
«Qu’est-ce que je fais ici?» se demanda Marianne, anxieuse, réalisant qu’elle était en train de se faire cruiser. Une furieuse envie de s’enfuir monta en elle. Ce club avec tous ces hommes à moitié ivres qui attendaient un slow pour s’approcher de celle qu’ils avaient choisie pour aller baiser à la fin de la soirée lui faisait tout à coup horreur. Elle regarda Miguel avec méfiance. Pourtant, celui-ci continuait à danser, demeurait réservé et poli, alors elle resta; et lorsqu’un slow se présenta, il lui demanda tellement gentiment de danser avec lui qu’elle accepta. Elle se détendit peu à peu en constatant qu’il ne cherchait pas à abuser de la situation et gardait une distance correcte. La musique étant devenue moins forte, Miguel lui raconta un peu sa vie, sa fuite du Pérou, sa longue traversée des Amériques, son travail actuel en usine, sa séparation d’avec sa conjointe québécoise et l’amour qu’il portait à son fils de trois ans. Il lui dit qu’il tentait de s’adapter au Québec en fréquentant notamment des Québécois; également, il venait de s’acheter une paire de patins à glace afin d’essayer leur sport national, ajouta-t-il en riant. Et lorsqu’à la fin de la soirée, il demanda à Marianne son numéro de téléphone pour éventuellement l’inviter à faire du patin avec lui, elle le lui donna en pensant qu’effectivement Miguel pourrait devenir un bon copain avec lequel faire du sport. Elle aussi était tellement seule à Montréal et elle avait besoin d’amis.
Dans l’appartement de la rue
Drolet, le téléphone ne sonnait pas souvent,
Marianne n’étant revenue habiter Montréal que depuis quatre mois et
la seule relation qu’elle s’y était faite depuis son arrivée, c’était
Hélène.
«Buonas noces, señora Marianna!» entendit-elle lorsqu’elle
répondit et elle reconnut Miguel à son accent. On était mercredi soir et ils
s’étaient rencontrés le samedi précédent. Miguel semblait vouloir
bavarder, alors pourquoi pas? Les émissions de télévision étaient plutôt
fades et elle s’ennuyait fermement. Plus la conversation avançait et plus
elle sentait chez son interlocuteur se manifester un intérêt autre qu’amical,
alors elle lui demanda son âge : «Trente-cinq ans », répondit-il.
Après quelques secondes de silence, Marianne, sur un ton sérieux, dit :
-
Miguel, il m’apparaît important de te dire dès
maintenant que j’ai quarante-sept ans et un fils de vingt-deux ans; par
conséquent, je n’envisage pas d’autre genre de relation avec toi que l’amitié;
alors, si cela te convient et si tu as envie, on pourrait commencer par
pratiquer quelques sports ensemble.
-
Je suis surpris, s’exclama Miguel. Tu ne parais pas ton
âge Marianne! Je pensais que tu avais environ quarante ans mais je respecte ta
décision. Oui, je suis d’accord
pour faire des activités avec toi, si c’est ce que tu veux. Dans ce cas,
voudrais-tu patiner avec moi, je n’en ai pas encore fait depuis que j’ai
acheté mes patins?
-
C’est une bonne idée. Mais que penserais-tu d’essayer
d’abord le patin à roues alignées? C’est un sport très populaire en ce
moment et je me dis que si tu arrivais à en faire, l’apprentissage du patin
à glace sera plus facile. Depuis quelque temps déjà,
j’ai envie d’essayer ce nouveau sport; j’ai appris qu’on pouvait
louer des patins à la récréathèque à Laval. Je te propose de t’y
retrouver samedi après-midi.
Quand Marianne arriva à la
récréathèque, un Miguel tout fébrile l’attendait dans le stationnement et
ils entrèrent; il y avait foule en ce samedi après-midi et ils attendirent en
ligne entourés d’adolescents. Miguel se pencha et lui murmura à l’oreille
qu’il était très nerveux; Marianne le trouva attendrissant et le rassura.
Ils chaussèrent leurs patins et tels deux enfants, ils firent leurs premiers
pas accrochés à la bande. Après quelques tours de piste en solitaires, ils se
retrouvèrent à une table et s’offrirent un coca-cola et des croustilles.
Miguel lui parla de sa famille, lui raconta le Pérou et Marianne qui adorait
les voyages imaginait Lima où avait grandi Miguel, Cuzco et le fabuleux Machu
Picchu. Et tandis que Marianne souriait béatement, Miguel s’approcha et
déposa un léger baiser sur ses lèvres. Marianne fronça les sourcils, Miguel
ne respectait pas leur entente. Mais le geste avait été tellement délicat et
Miguel arborait un sourire si innocent qu’elle ne put se fâcher.
Ils ne virent pas passer l’après-midi.
Après trois heures de patinage, ils n’avaient plus besoin de la bande et
arrivaient à patiner en se tenant la main. Marianne avait l’impression d’être revenue au temps de
son adolescence; Miguel faisait des pitreries et elle riait. Ils se sentaient
bien ensemble et Marianne imaginait que ça aurait pu être ainsi avec son jeune
frère. Mais un frère n’aurait pas profité de toutes les occasions pour lui
voler un baiser. Marianne laissait faire, c’était tellement facile entre eux
qu’elle avait même l’impression qu’ils s’étaient toujours connus.
Toutefois, la faim les obligea à quitter la récréathèque et sachant que
Miguel ne disposait pas de revenus très élevés, Marianne proposa le MacDonald
d’à côté.
Ils y restèrent à bavarder et
Miguel lui raconta quelques unes de ses relations amoureuses en s’attardant
sur celle dont était issu son fils; Marianne fut touchée lorsqu’il avoua
avec émotion que cet enfant était son unique raison de vivre dans ce pays si
froid, surtout les jours où il se sentait accablé par la solitude et le
racisme. Vers les 23h, Miguel proposa de retourner danser et Marianne accepta
plutôt que de retourner dans son appartement vide, balayant d’un revers de la
main les doutes qui tentaient de faire leur chemin jusqu’à sa conscience.
Danser avec Miguel était devenu différent, Marianne ne le ressentait plus comme un étranger. Elle le regarda plus attentivement et était frappée par sa beauté : grand, mince, les traits fins et un sourire à fendre le cœur. Il lui avait raconté avoir hérité sa haute taille et ses traits fins de son grand-père espagnol tandis que son cœur se portait vers les descendants des Incas qui s’étaient fait spolier par ses ancêtres espagnols; quand le premier slow arriva, elle le laissa la coller contre lui. Et tandis qu’elle sentait son désir pour elle, elle se demandait dans quelle histoire elle était en train de s’embarquer… Il y avait si longtemps qu’elle n’avait pas reçu d’affection qu’elle chassa cette pensée dérangeante et s’abandonna à l’instant présent. Comme ça faisait du bien d’être blottie dans les bras d’un homme! Et que pouvait-il arriver de si terrible? Miguel avait l’air d’un bon garçon. Alors, ils dansèrent jusqu’aux petites heures du matin, trempés de sueur dans leurs vêtements inadéquats pour la danse. Ils s’embrassaient et se collaient, Marianne ayant abandonné toute réserve.
Dans la froideur de janvier,
Marianne accepta également que Miguel la raccompagne et elle l’invita même
à entrer chez elle. Il ne se le fit pas dire deux fois. La porte était à
peine refermée qu’il l’embrassait à perdre haleine. Marianne avait encore
son épais manteau sur elle que Miguel l’entraînait vers la chambre à
coucher et ils se retrouvèrent étendus sur le lit avec leurs manteaux.
Marianne avait le corps en feu, un feu qu’elle avait pourtant crû éteint à jamais. Entre deux baisers, elle parvint à dire :
-
Miguel arrête! Tout va trop vite et ce n’est pas
possible!
Miguel plongea son regard dans le sien et dit :
- Marianne j’ai été attiré vers toi dès que je t’ai vue; tu étais tellement belle, distinguée et sexy à la fois avec ta longue jupe fendue sur le côté. Je suis un homme libre et tu es une femme libre, qu’y a-t-il d’impossible entre nous?
- Mais la différence d’âge, voyons. Ça saute aux yeux : tu as un fils de trois ans alors que le mien en a vingt-deux?
- Et après? Je suis sûr que mon fils va t’adorer!
Et Miguel reprit Marianne dans ses bras l’embrassant avec passion et Marianne, en affamée d’amour qu’elle était, s’abandonna et répondit à son baiser. Leurs corps s’enflammèrent à nouveau et la main brûlante de Miguel s’aventura sous le manteau de Marianne jusqu’à sa peau qu’il caressa avec douceur; ses seins répondirent à la caresse. Mais quand la main du jeune homme s’insinua dans la moiteur de son sexe, Marianne se redressa et referma son manteau :
- Miguel arrête! Je ne peux pas, c’est contre mes principes.
- De quels principes parles-tu?
- Une tonne... Premièrement, je suis plus âgée que toi; deuxièmement, je ne connais rien de toi et troisièmement, je ne fais jamais l’amour le premier soir.
- Et demain, est-ce qu’on pourra? demanda malicieusement Miguel.
Miguel respecta les réserves de Marianne; il la prit doucement par la main et l’aida à se relever. Elle l’accompagna à la porte et alors qu’il s’excusait de son comportement, Marianne lui mit un doigt sur les lèvres et dit avec un sourire coquin:
- Je t’attends pour souper demain soir Miguel.
Un sourire se dessina sur le visage de Miguel : « Hasta luego, Marianna cara! » et il lui lança un baiser de la main avant de refermer la porte.
Le
lendemain, alors qu’elle s’affairait à préparer sa meilleure lasagne, les
doutes resurgirent. Peut-être devrait-elle mettre un terme tout de suite à
cette relation impossible afin d’éviter des déceptions futures. Regardant
froidement la situation, force lui fut d’admettre qu’un gouffre les
séparait, elle et Miguel : l’âge, l’éducation, les ressources
financières, la culture de deux pays d’origine en plus de leurs
responsabilités parentales à deux étapes différentes de la vie. Cette
relation était vouée à l’échec aussi vrai qu’il allait y avoir des jours
de pluie tôt ou tard… Mais, en même temps, la femme plus frivole en elle
avait envie de la présence d’un homme aussi beau, doux et sensuel; elle se
sentait flattée d’être courtisée par un beau jeune homme après vingt-cinq
ans de mariage. Alors, pourquoi ne laisserait-elle pas de côté la femme sage
et sérieuse qu’elle avait toujours été, celle qui n’avait connu qu’un
seul homme dans sa vie pour vivre quelques aventures?… De toute façon, il lui
sembla évident, après la scène torride de la veille, que Miguel n’allait
pas s’en tenir à l’amitié. Et pourquoi
pas après tout? Qu’y avait-il de mal à se laisser aller au plaisir
des sens ?…
Ses réflexions intérieures furent interrompues par
la sonnerie de la porte. Quand elle ouvrit, c’est un Miguel tout souriant aux
yeux pétillants, bouteille de vin à la main, qui se présenta.
-
Miguel, tu n’aurais pas dû faire de telles dépenses, dit-elle en
déposant la bouteille sur la petite table du vestibule d’entrée pendant que
Miguel enlevait ses bottes et son manteau, c’est moi qui t’ai invité et…
-
Jolie Marianna, mon colocataire québécois m’a dit que c’était la
coutume ici d’apporter de quoi contribuer au repas. C’est d’ailleurs lui
qui m’a offert cette bouteille pour un service que je lui ai rendu la semaine
dernière. J’ai pensé la partager avec toi ce soir pour te remercier de ton
invitation.
-
C’est tellement gentil de ta part, répondit-elle en s’approchant un
peu pour l’embrasser sur la joue, comme on le fait avec un ami.
Mais Miguel avança plutôt la bouche vers la sienne
et l’embrassa doucement et langoureusement tout en la serrant contre lui. Un
court moment, Marianne retint son envie de s’abandonner à la sensualité de
ce baiser et de ce corps viril qui éveillait sa féminité mais elle sentit ses
dernières résistances faiblir quand les mains de Miguel se firent intrépides
à fouiller lentement sa peau sous le chandail pendant que ses lèvres et sa
langue glissèrent sur son cou. Les
mains chaudes et masculines caressèrent son dos, ses hanches et ses fesses,
puis remontèrent vers l’avant, sur ses seins qui ne demandaient qu’à s’offrir.
Elle ferma les yeux pour savourer ces caresses expertes. Le corps enivré de sensations d’une douce intensité, elle
s’aperçut à peine que Miguel l’avait entraînée vers la chambre.
Il entreprit de la dévêtir, lentement, en prenant
le temps d’embrasser et de caresser chaque partie de son corps nouvellement
dénudée. Aspirée par l’ivresse de ce moment exaltant, Marianne répondit à
l’appel de son corps brûlant de désir avec une audace qui la surprit, en
déshabillant Miguel à son tour, profitant elle aussi du corps masculin de son
partenaire qui ne pouvait dissimuler son excitation. Après de longues et
savantes caresses ardentes de part et d’autre, ils s’allongèrent tous deux
sur le lit. Marianne avait terriblement envie de lui, comme peu souvent elle
avait désiré un homme. Elle sentit le sexe viril frôler le sien entre ses
cuisses et dans un éclair de lucidité, elle dit à Miguel :
-
Miguel, je dois te demander de porter un condom, sinon, je refuse d’aller
plus loin.
-
Je te désire tellement, belle Marianne, c’est inutile entre nous…
-
Regarde dans la table de chevet, dit-elle en insistant, il y a ce qu’il
faut dans le tiroir.
A contrecoeur, il s’étira le bras et obéit en
sortant un sachet. Toujours
affamée, Marianne reprit ses caresses et le corps d’homme retrouva rapidement
sa vigueur. Le sexe bien tendu, il fut facile à Marianne de l’aider à
enfiler le condom en même temps qu’ils s’embrassaient fougueusement.
Maintenant à califourchon sur lui, elle gémit doucement et
sensuellement, le corps prêt à s’embraser et le souffle court. Leurs deux
corps moites trouvèrent la cadence appropriée et après quelques minutes, l’extase
les submergea presque en même temps.
Les deux corps rassasiés restèrent l’un sur l’autre,
Marianne et Miguel reprenant leur souffle. Ils s’assoupirent l’un près de l’autre,
se réveillèrent plusieurs fois et recommencèrent à faire l’amour pendant
une bonne partie de la nuit. Quand le réveil-matin sonna l’heure du lever,
ils furent surpris un court instant d’être ensemble, puis leur esprit sortit
de la brume. Marianne regarda
Miguel dans les yeux et dit en souriant:
-
Je ne pensais plus que de telles prouesses étaient encore possibles avec
un homme, à mon âge!
-
Il est parfait ton âge! Tu es très sensuelle et désirable,
répondit-il en essayant de l’enlacer près de son corps encore brûlant.
-
Tut! Tut!, lui dit-elle en le repoussant gentiment. C’est assez pour
une première nuit. Tu prendras une bonne douche froide après moi. Ça devrait t’aider à patienter jusqu’à la prochaine
fois.
Après s’être habillés, ils déjeunèrent en
vitesse, Marianne voulant arriver tôt au travail afin de préparer une
importante réunion qui devait avoir lieu dans la matinée. En mettant son
manteau pour sortir dehors, Miguel lui passa une remarque sur sa tenue
vestimentaire :
-
Tu t’habilles toujours de cette façon pour aller au travail?
-
Oui. Le tailleur est un vêtement courant dans les bureaux surtout
lorsque nous recevons un client potentiel important qui pourrait amener de gros
sous dans la boîte; alors on met toutes les chances de notre côté en faisant
d’abord bonne impression. Pourquoi cette question?
-
Ta blouse est transparente et ta jupe courte est trop sexy pour aller
travailler, lui dit-il en l’enlaçant et l’embrassant dans le cou. Tu ne
dois réserver ces belles choses qu’à moi, querida
Marianna.
Marianne regarda Miguel avec étonnement et se mit à
rire. Ils partirent ensemble en métro et se séparèrent à la station
Jean-Talon en se promettant de se revoir le mercredi suivant pour aller faire du
patin à glace au parc Maisonneuve afin d’initier Miguel.
Ils firent plusieurs autres rencontres dans les
semaines qui suivirent soit pour patiner, marcher au Jardin Botanique ou aller
danser. Un dimanche après-midi, Marianne fit une remarque à Miguel :
-
Miguel, chaque fois que nous sommes dans un lieu public et que je parle
avec d’autres personnes, on dirait que cela te dérange. Tout à l’heure,
lorsque je t’attendais, l’homme qui est venu me parler m’a seulement
demandé l’heure et tu ne m’as pas laissé le temps de lui répondre. Je
trouve…
Miguel l’empêcha de terminer sa phrase en l’embrassant
candidement; il lui prit la main et lui murmura langoureusement à l’oreille:
-
Nous n’avons besoin de personne d’autre, juste toi et moi…
A chacun de leur rendez-vous, la soirée finissait
inévitablement chez Marianne, sous les draps, dans des ébats sexuels torrides
et de plus en plus audacieux. Décidément, Miguel était un amant fort
attentionné à ses désirs et très adroit. Ils riaient aussi beaucoup ensemble
et Marianne oubliait sa solitude en compagnie de cet homme attachant et sensuel.
Mais chaque fois qu’ils devaient se quitter, Miguel lui disait qu’il avait
du mal à se passer d’elle plus de vingt-quatre heures consécutives et il
ajouta même un soir :
-
Cariña,
je devrais venir vivre avec toi, ici. Nous pourrions toujours être ensemble
puisque la vie est si belle avec toi. Nous pourrions même nous marier, si tu
préfères cela, je n’aurais pas d’objection puisque je t’aime. Tu es la
femme que j’attendais depuis si longtemps.
-
Le mariage? s’exclama Marianne, il n’a jamais été question de cela
entre nous Miguel, tu plaisantes ?…
-
Non, je suis très sérieux. Vivre avec un colocataire masculin n’est
qu’une situation temporaire pour moi. Je
veux vivre avec la femme que j’aime… avec toi…
-
Je ne vois pas les choses de la même façon, répondit-elle, déroutée
par de telles déclarations.
Cette nuit-là, dans les bras de son amant, Marianne
eut du mal à s’endormir. En y repensant, elle constata que Miguel s’était
montré plutôt possessif ces derniers temps. Il lui faisait souvent des
remarques sur sa façon de s’habiller et de regarder les autres hommes. Il
avait même paru vexé qu’elle soit allée souper avec sa copine Hélène et
qu’elle accepte une sortie au théâtre avec des collègues de travail un soir
de la semaine précédente. À présent, elle se sentait déroutée, voire
paniquée par les déclarations qu’il venait de lui faire; elle avait du mal
à croire que le jeune homme puisse être amoureux
d’elle. Serait-ce l’explication de sa possessivité? Se demanda-t-elle. C’était
la première fois qu’elle était confrontée à ce genre de problème et elle
se demandait quoi faire. De son côté à elle, ses sentiments lui semblaient
clairs : elle l’aimait bien et l’attirance qu’elle ressentait pour
lui était purement sexuelle, même si elle commençait à réaliser qu’elle
avait de plus en plus de mal à se passer de lui; dès qu’il la touchait, elle
se sentait fondre dans ses bras et elle oubliait tout. Avant de s’endormir,
elle se promit de prendre un peu de distance face à Miguel en espaçant leurs
rencontres, même si c’était difficile...
Le mardi suivant, Marianne reçut un appel de son
fils au bureau.
-
M’man, il faut que je te voie, tout de suite après ton travail. C’est
urgent!
-
Patrick, tu disparais dans la brume après t’être installé en
appartement à Sherbrooke avec Isabelle! Tu ne m’as donné aucune nouvelle de
toi pendant quatre mois et voilà que tout à coup tu as besoin de me parler. Qu’est-ce
qui se passe? Tu es à Montréal?
-
Je m’excuse de mon silence, Maman, mais pour l’instant, je ne peux
pas parler au téléphone. Oui, je suis à Montréal alors donne-moi ton adresse
et je serai chez toi vers 6h ce soir, d’acc?
Avant qu’elle n’aie eu le temps de lui dire que
ce n’était pas possible, Patrick avait raccroché.
Elle était embêtée parce qu’elle avait donné rendez-vous à Miguel
chez elle vers 5h trente et elle constata qu’elle n’avait pas de numéro de
téléphone afin de le rejoindre à son travail. Elle se dépêcha d’arriver
à la maison après le travail, espérant que Miguel aurait un peu d’avance
pour qu’elle puisse lui expliquer la situation avant que son fils n’arrive.
Miguel sonna à sa porte vers 5h vingt et elle le fit entrer en toute hâte lui
disant de ne pas enlever son manteau :
-
Miguel, je suis désolée, j’aurais voulu te rejoindre au travail pour
te dire de ne pas venir ce soir, mais je n’avais pas de numéro où te
rejoindre… Mon fils sera ici dans une demi-heure. Il dit avoir besoin de me
parler de toute urgence. Je me
demande dans quelle galère il s’est encore embarqué!
Il ne vient me voir que lorsqu’il a besoin d’argent ou d’un
service. Mais c’est mon fils, tu comprends! Je ne peux pas refuser de le voir
et il faut que je sache pourquoi il a quitté Sherbrooke pour venir ici. C’est
certainement important…
-
Mais Marianne, nous avions prévu passer la soirée ensemble. Tu ne vas
tout de même pas me mettre dehors pour recevoir ton garçon adulte qui est à l’âge
de s’arranger avec ses problèmes! Je pourrais rester ici, dans une autre
pièce, et je vous laisserai parler ensemble… Marianne, je veux passer la nuit
avec toi. Cariña…
-
Miguel, il est hors de question que tu restes. Tu peux comprendre ça! S’il
a de vrais problèmes, mon fils voudra m’en parler seul à seul. Je suis
navrée mais tu dois partir maintenant. Nous nous reverrons un autre soir, c’est
promis.
-
Alors, tu veux recevoir la visite de ton nouvel amant, c’est bien ça?
éclata Miguel, tout en sueur. Il y a un autre homme dans ta vie et tu ne veux
pas me le dire! Et tu trouves n’importe quel mensonge pour te débarrasser de
moi!
Abasourdie, Marianne n’en croyait pas ses
oreilles :
-
Mais ma foi, Miguel, tu es jaloux à en perdre la tête! Croire que je
mentirais sur la visite de mon fils! Qu’est-ce qui te prend? Sache que je n’accepte
pas ce genre de comportement. Je te demande de quitter les lieux tout de suite.
Nous aurons une explication plus tard quand nous serons calmés. Pour le moment,
vas-t-en, s’il-te-plaît!
-
Perdone
Marianna, je
ne voulais pas être désagréable, mais j’ai tellement peur de te perdre, dit
Miguel en prenant un ton mielleux et honteux.
-
Pour l’instant, vas te perdre dans la nature! On en reparlera…
répliqua-t-elle avec colère en le poussant à l’extérieur et en refermant
la porte derrière lui.
Après quelques jours de réflexions, Marianne avait
fini par accepter les excuses de Miguel. Il lui avait expliqué son comportement
excessif comme étant un trait de caractère qu’il s’efforçait de corriger.
Dans les semaines qui suivirent, Marianne se retrouva coincée entre son fils
Patrick qui traversait une période difficile et Miguel qui se montrait
toutefois aussi charmant qu’aux premiers jours.
Effectivement, Patrick avait demandé à sa mère de
l’héberger le temps de se trouver du travail et était arrivé chez elle avec
son bagage. Ce n’était pas le pire. Dans les jours qui suivirent son retour,
Marianne avait appris qu’Isabelle était enceinte et qu’ils avaient vécu
leur première dispute d’amoureux. Patrick téléphonait à Isabelle chaque
soir et Marianne souffrait de le voir si désorienté. Son fils était
maintenant aux prises avec des problèmes d’adulte et elle le sentait encore
tellement fragile.
Après quelques semaines de pourparlers et plusieurs
allers-retours Montréal Sherbrooke, Isabelle accepta enfin de rejoindre Patrick
à Montréal. Marianne les vit à nouveau heureux ensemble. Bien qu’elle fut
très inquiète à la pensée que ces deux enfants puissent mettre un enfant au
monde, elle ne fit aucune remarque concernant ses inquiétudes et consacra toute
son énergie à les accompagner dans leur nouvelle installation.
Miguel finit par comprendre que Patrick était bien
là pour rester. Il s’adapta aux nouvelles règles de vie imposées par
Marianne qui ne souhaitait pas que leur relation soit dévoilée devant
Patrick. Elle lui disait qu’elle n’était pas prête. Pour elle, Miguel
était l’amant qui avait éveillé en elle une sensualité qu’elle croyait
à tout jamais endormie et elle avait besoin de lui. Au fond, quelque chose la
retenait de s’investir davantage dans cette relation et elle utilisait la
présence de Patrick pour maintenir la distance qui lui était nécessaire face
à Miguel. Comme elle ne pouvait pas aller chez lui, il ne venait dormir chez
elle que lorsque Patrick s’absentait. Malgré l’insistance de Miguel, elle
avait également gardé ses distances avec le fils de Miguel qu’elle avait
tout juste rencontré à deux reprises dans le cadre d’activités de plein
air.
Mais pour la fin de semaine qui s’annonçait,
Marianne créa une ouverture en invitant Miguel à passer quelques jours dans le
chalet de son frère à St-Sauveur pendant que celui-ci était en vacances en
Floride. Lorsque Marianne passa prendre Miguel au métro, elle trouva qu’il
avait fière allure dans son anorak de ski tout neuf. Il était heureux comme un
gamin à l’idée de pouvoir passer trois jours entiers avec sa Marianne. Ils
prirent la route du nord en riant et en se proposant déjà les plus beaux, les
plus doux et les plus fous moments à deux.
Mars tirait à sa fin et les journées allongeaient
un peu. Ils eurent largement le temps d’arriver et de s’installer pour la
fin de semaine. Miguel alluma le foyer et Marianne prépara rapidement la fondue
qu’ils dégustèrent avec une bonne bouteille de vin. Marianne se sentait
bien. Elle se dit que ce moment de grâce était le bienvenu après le
tourbillon des dernières semaines. L’un contre l’autre, sous une bonne
couverture, ils se blottirent devant le feu et firent l’amour doucement avec
toute la subtilité des amants qui se connaissent.
La journée du samedi fut magnifique. Ils marchèrent
longuement dans les rues de St-Sauveur et rentrèrent au chalet pour retrouver
encore une fois la chaleur du feu de foyer qui les amortit après cette journée
de plein air. Ils grignotèrent des nachos avec une bonne bière fraîche en
regardant les films que Marianne avait apportés.
Le dimanche, ils se risquèrent sur la piste de ski
des débutants. Marianne qui avait abandonné le ski depuis longtemps, retrouva
une certaine habileté et prit beaucoup de plaisir à utiliser un équipement
beaucoup plus moderne qu’au temps de son adolescence lorsqu’elle pratiquait
ce sport avec ses frères. Miguel se débrouillait bien. Il avait la grâce et l’aisance
du mouvement et, avant la fin de la journée, ils s’enhardirent à monter dans
le téléphérique pour quelques longues descentes.
Ils étaient fourbus et Marianne se dit que pour une
fois elle pouvait bien inviter son compagnon au restaurant. Il y en avait de
tellement romantiques et intimes dans ce village de carte postale! Ils
passèrent au chalet prendre une douche et choisirent Les tourterelles pour leur souper en tête-à-tête. À leur
arrivée, on leur désigna une table qui leur plût mais, à sa grande surprise,
Marianne se trouva face à face avec Paul, le frère de son mari décédé. Paul
et sa femme Jeanne semblèrent aussi étonnés qu’elle par cette rencontre
fortuite. Et Marianne, qui ne les avait vus que rarement depuis le décès de
son mari, se sentit hésitante sur l’attitude à adopter. Cette rencontre la
contrariait car elle imaginait déjà les cancans de la famille sur elle et son
jeune amant. Dans son embarras, elle en oublia de présenter Miguel mais Jeanne
prit les devants et tendit la main au jeune homme :
-
Bonjour, je suis Jeanne Marquis et voici mon mari Paul.
-
Oh! Excusez-moi, se reprit Marianne, je vous présente un ami, Miguel.
Nous sommes venus faire du ski aujourd’hui et nous avons décidé de rester
souper avant de rentrer à Montréal.
-
Ton frère a-t-il toujours son chalet ici?
-
Oui, répondit sèchement Marianne en relançant la conversation sur les
conditions atmosphériques.
Ils échangèrent encore quelques banalités et dès
que ce fut possible, Marianne entraîna Miguel et
ils s’esquivèrent. Comme elle se sentait toujours mal à l’aise,
elle trouva un prétexte pour changer de table. Miguel, de son côté, se
rendait compte que la présence de l’ex famille de Marianne dans le restaurant
la perturbait encore et il l’interrogea sur sa réaction qu’il trouvait
excessive puisqu’il ignorait le
passé de sa compagne.
-
Qu’y a-t-il, querida
Marianna? On dirait que tu as honte de moi. Je ne suis pas assez bien pour que
tu me présentes à tes amis?
-
Non Miguel, ce n’est pas ça. Je ne veux tout simplement pas que notre
relation soit connue.
-
Pourquoi? Je te gêne? Je me rends compte que tu ne m’aimes pas
vraiment. On dirait même que tu te sers de moi car ça fait deux mois qu’on
se connaît et tu ne me présentes même pas ton fils. Marianne j’ignore tout
de ton passé. Qui sont ces gens?
Marianne n’avait pas raconté à personne le
contexte de la mort de son mari survenue l’année précédente ni expliqué sa
relation avec celui-ci. C’était son jardin secret. Pourquoi raconter cela à
Miguel? s’était-elle demandé au début de leur rencontre. Raconte-t-on
vingt-cinq ans de vie commune à un amant de passage? Elle avait placé sa
relation avec Miguel en dehors du temps, comme un intermède durant lequel deux
êtres blessés par la vie se font du bien. Mais, avec cette rencontre
imprévue, la vie et le temps la rattrapaient.
En raison du fait que Miguel partageait son
intimité, Marianne lui concéda un certain droit de la connaître davantage et
succinctement, elle lui conta les derniers événements qui avaient marqué sa
vie. Elle raconta les circonstances tragiques de la mort de son mari qui
étaient toujours restées nébuleuses pour elle et pour la famille de celui-ci,
mais pour des raisons différentes. Marc était mort dans un accident de la
route en état d’ébriété. Même si l’enquête ne l’avait pas prouvé,
Marianne était convaincue que Marc s’était suicidé. De toute façon, l’alcool
était devenu pour lui une forme de suicide. Quelques temps avant l’accident
tragique, Marianne lui avait fait savoir qu’elle allait le quitter à cause de
son alcoolisme, problème qu’il se refusait d’ailleurs à admettre. Aussi,
Marianne était-elle persuadée que Marc n’avait pas supporté l’idée de la
rupture et qu’il avait mis fin à ses jours en allant délibérément percuter
un arbre. Par contre, la famille de Marc, ignorante du problème d’alcoolisme
de Marc, croyait que Marianne avait voulu abandonner son mari à cause de ses
récents déboires financiers et, après l’accident, sa belle-famille l’avait
durement jugée. C’est dans ce contexte familial difficile, qu’elle avait
décidé, quelques mois plus tôt, de vendre ses biens et de quitter Sherbrooke
pour revenir s’installer à Montréal, la ville de sa jeunesse.
Ce
que Marianne ne raconta pas à Miguel, c’est que Marc l’avait protégée
financièrement avant de mourir. Mais lorsqu’elle était arrivée à
Montréal, elle ne savait pas encore où recommencer sa vie dans cette grande
ville, aussi s’était-elle contentée de louer un modeste appartement et d’y
faire transporter les quelques meubles qu’elle n’avait pas vendus.
-
Maintenant Miguel, je n’ai vraiment plus le goût de parler de cette
histoire.
-
Je comprends, escusata Marianna,
je ne pouvais pas savoir. Pouvons-nous quand même finir la soirée de façon
agréable tous les deux?
Elle lui fit un maigre sourire et ils continuèrent
la conversation, Miguel essayant de la distraire en lui remémorant les exploits
de la journée. Elle fit de son mieux pour rester d’une agréable compagnie.
Bien que cette rencontre avec le passé ait assombri sa journée, elle décida
de protéger sa paix encore si fragile.
Longtemps après que Miguel se fut endormi à ses
côtés, Marianne songea encore à cette drôle de relation qu’elle avait avec
Miguel. D’une part, elle arrivait de moins en moins à s’accommoder de sa
jalousie. D’autre part, une petite voix lui soufflait que Miguel n’avait
peut-être pas complètement tort lorsqu’il lui reprochait de ne pas l’aimer
et de profiter de lui. Ce soir, elle avait une fois de plus constaté leurs
différences et cela l’avait dérangée. Force lui était de reconnaître que
Miguel était une fuite de sa réalité, une parenthèse qu’elle devrait
refermer bientôt.
En ce lundi après-midi, le retour en ville était
moins joyeux que le départ ne l’avait été. Pourtant Marianne tenait à ce
que la fin de semaine se termine bien car Miguel n’était aucunement
responsable de son humeur sombre. Il avait été un très charmant compagnon
toute la fin de semaine. C’était à elle qu’il appartenait de mettre un peu
d’ordre dans ses sentiments. Miguel devant aller travailler le soir pour
reprendre son quart de travail perdu de la journée, Marianne lui proposa d’arrêter
chez elle prendre un café avant d’aller à l’usine. Lorsqu’ils
entrèrent, elle eut la surprise d’y trouver Patrick. Peu importe! se
dit-elle, il était temps pour elle d’assumer ses décisions surtout après
leur rencontre avec Paul et Jeanne.
-
Patrick, je te présente Miguel, un ami.
-
Salut!
Et ce fut tout. Patrick ne compliqua pas les choses.
Il ne fit aucun commentaire lorsque Miguel partit. Il était comme ça Patrick.
Vivre et laisser vivre. Marianne était bien heureuse de cette réaction
paisible. Elle se détendit enfin et raconta un peu les prouesses de leur fin de
semaine de ski.
Patrick s’en allait rejoindre Isabelle. Ils avaient
enfin trouvé un petit logement sur la rue Bélanger et ils voulaient s’y
installer le plus vite possible. Alors Marianne prépara une boîte de produits
nettoyants et de torchons et les reconduisit à leur futur logement. Le soir
suivant, elle les rejoignit et ils se mirent tous les trois à nettoyer le
logement pour le déménagement prévu la fin de semaine suivante. Après deux
heures de dur labeur, Marianne s’exclama :
-
Patrick, j’ai l’impression que plus nous nettoyons et moins
l'appartement semble propre. Je crois que plusieurs pièces auraient besoin d'un
peu de peinture fraîche. Qu’en pensez-vous? Vous ne pouvez pas vivre dans un
logement aussi délabré. Ne vous en faites pas pour les coûts, je payerai la
peinture.
-
C'est bien gentil de ta part, maman. Je n'aurais pas osé te le demander.
Nous l'apprécions beaucoup, Isabelle et moi.
Tout au long de la semaine, à chaque soir, Marianne,
Patrick et Isabelle remirent à neuf le petit logement. Celui-ci n’avait que
quatre pièces mais leurs six bras n'étaient pas de trop pour tout repeindre.
Marianne
recevait des appels de Miguel mais elle laissait le répondeur prendre les
messages. Comme il n’avait pas le téléphone à son appartement et qu’elle
ignorait toujours son numéro de téléphone à l’usine, elle ne le rappelait
pas; elle avait besoin de réfléchir. Le travail manuel lui faisait du bien
comme si travailler exorcisait son besoin physique de Miguel. Ce n’est qu’une
fois le déménagement terminé qu’elle prit rendez-vous avec celui-ci au
petit restaurant du coin.
-
Cariña,
que se passe-t-il ? Ça fait une semaine que j’essaie de te parler, j’étais
inquiet et tu sais que je ne peux pas vivre loin de toi.
-
Miguel, j'ai beaucoup réfléchi la semaine dernière et je suis arrivée
à la conclusion que nous devrions mettre fin à notre relation. Tu es
merveilleux et un très bon amant mais je sens que notre relation ne me mène
nulle part . Il y a trop de différences entre nous et tu as raison quand tu dis
que je ne t’aime pas assez.
-
Je ne te crois pas Marianne, tu mens! Tu as un nouvel amant et tu as
passé la semaine dernière avec lui. Tu t'es servi de moi. Tu ne peux pas me
quitter… Je suis ton homme. Je prendrai soin de toi.
-
Non Miguel, je ne te mens pas. La semaine dernière, j'ai aidé Patrick
et Isabelle à repeindre leur nouvel appartement et ils y ont emménagé durant
la fin de semaine dernière. Que vas-tu encore chercher là? Il n'y a pas
d'autres hommes dans ma vie. J’ai pris la semaine pour réfléchir à notre
relation. Je ne suis pas mariée avec toi et je suis libre de mes faits et
gestes. Je t'en prie Miguel, ne rend pas notre séparation invivable. Je t'aime
bien mais pas assez pour entreprendre le genre de relation que tu espères.
-
Non, ce n'est pas vrai ! Je suis certain que tu rencontres quelqu'un
d'autre. Dis-moi, qui est-ce?
Tout
en prononçant ces dernières paroles, le ton de Miguel monta de plusieurs tons
et il lui prit un bras qu’il serra très fort.
-
Miguel arrête! Tu me fais mal. Je me doutais que tu réagirais mal mais
pas à ce point. Tu es à nouveau jaloux pour rien et tu t'imagines toutes
sortes de choses. Je suis désolée Miguel que tu ne me comprennes pas.
Miguel,
de plus en plus rouge, la sueur perlant sur son front se leva brusquement.
-
Non Marianna, ce n'est pas fini entre nous, tu ne te débarrasseras pas
de moi de cette façon. On ne me remplace pas aussi facilement! Crois-moi , tu
me reverras.
Miguel
quitta le restaurant en coup de vent laissant une Marianne sidérée par une fin
aussi brutale. Elle qui avait imaginé que Miguel comprendrait… Quelle
illusion!… Sa jalousie et sa
possessivité avait finalement pris toute la place. Elle se sentait en état de
choc par la violence des propos du
jeune homme et un léger sentiment de culpabilité flottait à l’orée de sa
conscience. Avait-elle mal agi en laissant Miguel devenir amoureux d’elle
alors que depuis le début elle-même n’avait souhaité vivre qu’une
aventure?…
*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*
La
semaine suivante passa très vite. Marianne revit son amie Hélène et lui
raconta les derniers développements de son histoire avec Miguel.
-
Tu as bien agi, Marianne! Étant donné que tu crois que votre relation n’avait
pas d’avenir, il était préférable de rompre tout de suite. Surtout, ne le
vis pas comme un échec. Miguel est le premier homme que tu rencontres depuis
que tu as perdu ton mari. Tu sais, il est rare de tomber sur le bon partenaire
du premier coup. De plus, Miguel était jaloux, alors tu te serais embarquée
dans une belle galère, crois-moi. Mon dernier ami était tellement jaloux que
ma vie était devenue une prison car j’avais l’impression d’avoir perdu ma
liberté. Alors qu’il est tellement
agréable d'aimer et d'être aimée par un homme qui respecte ta personnalité
et qui t’accompagne dans cette liberté, l’inverse, c’est l’enfer!
-
Hélène, pourquoi est-ce si difficile d'être en relation avec un homme?
Au début, Miguel m’était apparu si charmant alors qu’à présent, il s’imagine
que je lui appartiens.
-
Je sais, beaucoup d'hommes sont ainsi. Toutefois, même si cette relation
a été courte, elle t'a sûrement beaucoup appris.
-
Oui, tu as raison mais je vais quand même prendre un temps de réflexion
et rester un peu seule même si c’est difficile. Merci pour ton écoute
Hélène, ça m’a fait tellement du bien de t’en parler.
Marianne n’avait pas eu de nouvelles de Miguel
depuis deux semaines, elle en était contente et étonnée à la fois. Un soir,
après être allée magasiner quelques vêtements à la fin de son travail, elle
rentra à la maison avec un film qu'elle venait de louer au vidéoclub,
L'Initié avec Al Pacino. Au moment où elle insérait sa clé dans la serrure,
elle sentit une présence derrière elle et
quelqu’un la poussa brusquement à l’intérieur.
-
Miguel ! Que viens-tu faire ici? s’écria-t-elle apeurée.
-
Oui, ce n’est que moi, Marianna, répondit le jeune homme d’un ton
sec et froid.
Miguel
la poussa sans ménagement dans la maison et elle vit qu'il avait un long paquet
avec lui. Il le déballa rapidement et sortit un fusil de calibre 12.
-
Qu'est-ce que tu fais avec ça, Miguel ? demanda Marianne, alarmée.
-
Tu comprendras assez vite, querida.
Tu n'as pas voulu de moi, tu m'as repoussé. C'est à mon tour maintenant de
régler mes comptes. Je vais attendre avec toi ton nouvel amant et une fois
qu'il sera arrivé je vous tuerai tous les deux. Ainsi mon honneur sera lavé.
-
Tu es devenu fou Miguel ! Je te l'ai dit et répété, je n'ai pas eu
d'autre amant que toi.
-
On verra bien.
Miguel
saisit Marianne par le bras et l'assit de force sur une chaise de la cuisine.
Une fois assise, il lui tira les bras et les maintint en arrière du dossier. Il
sortit un rouleau de ruban collant de sa poche et l'attacha solidement à la
chaise.
-
Miguel, tu me fais mal! Tu as perdu la tête en t’imaginant toutes ces
choses! Je te jure que je n’ai pas d'amant. Tu n'as pas le droit de me tenir
attachée comme ça.
-
Tu as eu tort de me laisser pour lui. Je vais vous le faire payer! On n’insulte
par Miguel Lapaz! Tu vas apprendre que je ne suis pas une merde qu'on pousse du
bout du pied.
-
Miguel... Arrête... Tu me fais peur. Qu'est-ce que tu vas faire ?
Reprend tes esprits, je t'en prie, c'est la jalousie qui te fait agir comme ça.
Tu te rappelles? On en a déjà parlé tous les deux et tu me disais que tu
essayais de surmonter ce trait de caractère.
Mais
plus Marianne essayait de convaincre Miguel de sa bonne foi et plus Miguel
devenait énervé et violent. Il passait d'une pièce à l'autre en fouillant
partout. Son ton montait continuellement. La fureur de Miguel devint telle qu'il
brisa l'écran du téléviseur à coups de crosse et s'attaqua à tout ce qui
était fragile dans la maison. Marianne
était terrorisée et crût sa dernière heure arrivée.
À neuf heures, on sonna à la porte d'entrée.
-
Voici enfin ton amant! Son heure est venue et la tienne aussi! S’exclama
Miguel.
À la porte, Patrick venait dire bonsoir à sa mère.
Il lui avait apporté une plante pour la remercier du coup de main que celle-ci
leur avait donné lors de leur installation. Patrick regarda dans le couloir par
la petite fenêtre de la porte extérieure. Au moment où la porte du vestibule
s'ouvrit brusquement, il aperçut dans le mauvais éclairage un homme armé d'un
fusil. Il eut à peine le temps de s'écarter qu’un coup de feu emportait la
petite fenêtre et faisait un trou d’une vingtaine de centimètres dans la
porte. Le jeune homme ne demanda pas son reste et fila à toute vitesse vers son
automobile téléphoner à la Police.
Cinq minutes s’étaient à peine écoulées que
quatre voitures de police étaient déjà sur place tandis que les policiers
fermaient la rue. Les agents s'informèrent auprès de Patrick de ce qui
s'était passé. Il leur dit qu’il pensait avoir reconnu Miguel, mais qu’il
n'en était pas certain. Constatant qu’il s’agissait d’une prise d'otage,
ils firent tout de suite appel à l'escouade tactique de la CUM. Des projecteurs
éclairèrent la façade de la maison et quelques agents se postèrent à l’avant
tandis que d’autres rejoignaient l'arrière de la maison par la ruelle. Un
psychologue de la Police arriva dans le but de négocier avec le ravisseur.
Plusieurs heures durant, les policiers essayèrent
d'entrer en contact téléphonique avec l'agresseur, mais peine perdue, personne
ne répondait. Miguel avait éteint les lumières dans la maison et pouvait
observer à loisir les policiers à l'extérieur sans être vu.
Patrick était mort d’inquiétude; il était sans
nouvelle de sa mère aux prises avec un homme qui avait perdu la tête à
l'intérieur; il ne savait même pas si elle était encore vivante. De leur
côté, les policiers agissaient selon les règles à suivre dans le cas de
prise d'otages et se préparaient au moment fatidique où ils devraient mener un
assaut contre la résidence. L'équipe tactique de la police attendait en
silence tout en étudiant les accès à la maison. À quatre heures du matin,
ils jugèrent que le moment opportun était arrivé.
Lentement, subrepticement, les policiers s’approchèrent
de la maison en longeant les maisons adjacentes à celle de Marianne.
Silencieusement, deux policiers s’avancèrent vers le perron avec l’intention
de se placer de chaque côté de la porte d'entrée. Au moment même où le
premier policier mettait le pied sur le perron, Miguel ouvrit la porte à toute
volée et tira deux coups de fusils dans leur direction. Derrière les voitures
de police stationnées à trente mètres, deux tireurs d'élite surveillant la
scène dans leurs lunettes de visée tirèrent chacun une balle presque
simultanément. Un long silence suivit les quatre détonations, puis tout le
monde se mit à courir en même temps. Patrick voulut faire de même mais un
policier le retint en lui expliquant que tout danger n’était pas encore
écarté tant et aussi longtemps que les policiers n’auraient pas constaté
que Miguel était bien seul et qu’il n’y avait pas d’autres tireurs à l’intérieur.
Pendant ce temps, les ambulanciers prirent en charge
les blessés; il s’avéra que la fusillade n’avait que légèrement blessé
un policier tandis que Miguel avait été atteint au bras et à la jambe à la
suite des tirs précis des tireurs d’élite. Lorsque Patrick l’aperçut
gisant sur la civière, il se précipita vers lui en l’injuriant :
-
Qu’as-tu fait à ma mère espèce de malade?
-
Ta mère n’a rien! Je ne lui ai rien fait.
En
dépit de ses blessures, Miguel lui tourna le dos et se mit à sangloter
laissant un Patrick pantois. Le jeune homme se détourna et se hâta vers la
maison tandis qu’on sortait sa mère sur une autre civière. Repoussant les
journalistes qui avaient commencé à arriver dans les dernières heures, il s’approcha
de sa mère; Marianne ouvrit les yeux et un sourire triste éclaira son visage
blafard lorsqu’elle reconnut son fils.
-
Qu’est-ce qui s’est passé, Maman?
-
Je te raconterai plus tard, mon grand! murmura Marianne épuisée en
refermant les yeux.
L’ambulancier
auquel Patrick s’adressa l’informa qu’on amenait sa mère à l’Hôpital
Maisonneuve et qu’il pouvait les accompagner. Patrick était bouleversé de
voir sa mère dans cet état, il ne la reconnaissait plus; il prit place à ses
côtés dans l’ambulance et tandis qu’il tenait sa main dans la sienne, des
larmes se mirent à couler le long de ses joues qu’il ne prit même pas la
peine d’essuyer. Il venait de réaliser qu’il avait failli perdre sa mère
alors qu’il n’était pas encore remis de la mort de son père l’année
précédente.
Finalement,
Marianne passa quatre jours à l’hôpital dans un état d’hébétude quasi
permanent; durant les deux premiers jours, elle subit divers examens de routine
et le troisième, elle rencontra un
psychiatre, répondant poliment à ses questions tel un automate. Les deux
expériences difficiles qu’elle venait de vivre en un si court laps de
temps - le décès de son mari et maintenant cet acte de violence -
amenèrent le psychiatre à lui conseiller de requérir une aide psychologique,
ce qu’elle fit immédiatement à sa sortie de l’hôpital tellement elle
avait peur de sombrer dans la folie. Le dernier jour de son hospitalisation fut
le plus difficile parce qu’elle eut à affronter les policiers, les gens de la
Presse et surtout la vérité quand à la vraie nature de sa relation avec
Miguel.
Elle
eut peu de choses à raconter au policier venu l’interroger car durant toute
sa nuit d’enfer, Miguel s’en était tenu à son même discours délirant sur
son éventuel amant; par contre, ce qu’elle apprit de la vie cachée de Miguel
la sidéra et elle n’arrivait pas à comprendre comment elle avait pu être
aussi aveugle.
Ainsi,
on l’informa que Miguel était entré au Canada à titre de revendicateur du
statut de réfugié mais que sa demande avait été refusée quelques années
plus tôt de sorte qu’il vivait illégalement au pays depuis. Il était
recherché par le ministère de l’Immigration qui avait émis plusieurs avis d’expulsion
à son endroit. Miguel était un homme traqué et il avait sans aucun doute
envisagé d’obtenir son droit d’établissement au Canada en épousant une
citoyenne canadienne, pratique très répandue. Le policier en déduisit que le
refus de Marianne de l’épouser, mais surtout la rupture avait dû contribuer
à lui faire perdre la raison après toutes ces années passées à se cacher
dans l’illégalité.
*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*
C’était la mi-juin et Marianne déambulait en ce
mercredi après-midi sur la rue St-Denis au milieu des promeneurs qui
profitaient de ces belles journées du début de l’été. Les gazons étaient
verts et les bacs à fleurs des boutiques et des restaurants regorgeaient de
géraniums, de pétunias et d’impatiens de toutes les couleurs, créant une
féérie pour tous les yeux québécois encore remplis de la neige hivernale. Le
soleil réchauffait agréablement la peau de Marianne et l’envie la prit de s’asseoir
à la terrasse d’un café et de regarder les passants tout en dégustant une
bière.
Le regard perdu dans le vide, elle se remémora sa
séance de psychothérapie du matin et se surprit à sourire; c’était la
première fois depuis des semaines qu’elle ressentait une petite paix en
elle-même. À la suite du congé de maladie que son médecin lui avait
prescrit, elle se rendait scrupuleusement à sa thérapie trois fois par semaine
depuis sa sortie de l’hôpital et ce dont elle se rappelait des premières
séances, c’était d’avoir pleuré des torrents de larmes: pleurs sur
elle-même, sur son enfance, sur son mari décédé, sur son fils et même sur
Miguel qui était en prison et qu’elle n’irait pas visiter. L’état d’hébétude
dans lequel elle s’était trouvée à son arrivée à l’hôpital avait peu
à peu fait place à une souffrance poignante qui occupait tout le vide dans sa
vie.
Mais depuis ce matin, on aurait dit qu’elle était
en rémission. Un soudain sentiment de gaieté, de joie de vivre avait émergé
des profondeurs de son être, chassant momentanément toute cette tristesse et
cette souffrance et elle se laissait aller à goûter ce premier moment de
grâce depuis des mois.
Marianne était toujours perdue dans ses pensées
lorsqu’elle entendit quelqu’un l’interpeller. À sa grande surprise, elle
reconnut Hubert, un de ses anciens collègues de travail à Sherbrooke dont elle
avait été très proche pendant un certain temps. Celui-ci semblait très
heureux de la rencontrer et il la serra très fort dans ses bras. Marianne l’invita
aussitôt à prendre place à ses côtés :
-
Quel bon vent t’amène à Montréal, Hubert?
-
Eh bien ! j’y travaille depuis le mois de janvier, en fait depuis que j’ai
obtenu mon transfert. Je sors justement d’un dîner avec un client.
-
Jignorais ta présence ici… Est-ce que tu habites à Montréal ?
-
Oui, je me suis loué un petit appartement car je n’ai guère les
moyens de me loger luxueusement avec la pension alimentaire que je dois
actuellement payer.
-
Quoi! Suzanne et toi êtes séparés?
-
Oui, depuis l’automne dernier. Mais dès qu’elle aura trouvé un
emploi, le montant de la pension diminuera puisque je n’aurai à verser que le
montant prévu pour les enfants; je me trouverai alors quelque chose de plus
confortable. Pour l’instant, ce studio suffit au vieux célibataire que je
suis devenu. Et toi, Marianne, que deviens-tu? Tu es toujours aussi jolie! Mais
on dirait que tu as maigri depuis la dernière fois que nous nous sommes vus il
y a bien cinq ans, n’est-ce pas?
-
Cher Hubert, tu es toujours aussi charmant. C’est vrai, j’ai perdu
quelques kilos récemment, sans doute à cause des moments difficiles que je
viens de traverser, mais je vais mieux maintenant.
-
Qu’est-ce qui t’est arrivé?
Marianne raconta les derniers épisodes de sa vie à
Hubert qui avait été jadis son confident le plus proche. Cinq ans auparavant,
ils avaient décidé d’un commun accord de s’éloigner l’un de l’autre,
ayant constaté qu’ils ressentaient des sentiments qui débordaient la simple
amitié alors qu’ils étaient tous les deux engagés avec quelqu’un d’autre.
À l’époque, même si Marianne souffrait de l’alcoolisme de son mari, elle
ne se résolvait pas à le quitter et à faire vivre une séparation à leur
fils; elle disait à Hubert qu’elle aimait encore Marc qui était son
compagnon de vie depuis l’Université. Et même si elle ne connaissait pas l’épouse
d’Hubert, elle ne voulait pas porter la responsabilité de briser leur couple.
Comme toujours, Hubert l’écoutait attentivement;
il parut triste lorsqu’elle raconta l’accident de Marc, la défection de son
fils Patrick qui avait quitté la maison familiale après la mort de son père
et le rejet de la belle-famille. Il fronça les sourcils lorsqu’elle
commença à raconter l’épisode de sa séquestration et instinctivement, il
posa sa main sur la sienne pour l’encourager à continuer.
-
La jalousie! Quel abominable défaut! s’exclama Hubert. Le plus grave,
c’est que tu as frôlé la mort entre les mains de ce fou furieux. Oh
Marianne! quelle chance que tu en sois sortie indemne!
-
Indemne physiquement peut-être, mais psychologiquement, non. Je me sens
brisée Hubert… J’ai laissé dans cette aventure mes illusions, ma
naïveté, une certaine innocence…
-
Viens Marianne, oublie ces tristes pensées pour le moment! N’aimerais-tu
pas marcher un peu?… comme nous le faisions autrefois. Tu te rappelles?
-
Oui, je me rappelle… O.k. On y va.
Hubert déploya son mètre quatre vingt-dix et avec
galanterie, il aida sa compagne à se lever. Avec son mètre cinquante, elle
avait l’air toute menue à ses côtés, mais elle en avait l’habitude. Que
de promenades ils avaient faites jadis durant leur heure de dîner, hiver comme
été! À cette époque, ils n’avaient pratiquement aucun secret l’un pour l’autre.
-
C’est curieux, dit Hubert tandis qu’ils s’engageaient sur la rue
Laurier, on dirait qu’on s’est quittés hier. Ressens-tu la même chose?
-
Oui, c’est effectivement étrange. Comme je suis contente que tu sois
là, Hubert! En te revoyant, je réalise à quel point nos conversations m’ont
manquée. Certes, depuis que Patrick et Isabelle sont en ville, je me sens moins
seule, mais ils ont leur vie à vivre et j’ai encore très peu d’amis à
Montréal.
-
Eh bien! Tu viens d’en retrouver un.
Tout en parlant, ils empruntèrent la rue Drolet et
la remontèrent à pied. Marianne riait encore des plaisanteries de son
compagnon lorsqu’il la laissa à sa porte.
-
Est-ce dans cet appartement que tu as été séquestrée Marianne?
-
Oui, répondit celle-ci.
-
Comment se fait-il que tu ne sois pas déménagée?
-
Eh bien! L’appartement n’est pas responsable des événements
épouvantables qui s’y sont déroulés. Je me suis dit que déménager
équivaudrait à prendre encore la fuite; j’ai donc décidé de rester ici et
d’y affronter mes peurs. Et tu sais Hubert, je suis en train de réaliser
que je porte au moins la moitié de la responsabilité dans cette
aventure; c’est moi et personne d’autre qui ai choisi d’entrer en relation
avec Miguel, il ne m’a pas forcée et aussi, j’aurais pu y mettre fin
beaucoup plus tôt!… Alors quand j’aurai fait la paix avec moi-même et
vaincu ma peur du moindre petit bruit que j’entend, ma peur des hommes qui s’approchent
de moi par derrière, je choisirai un endroit qui me ressemble pour reconstruire
ma vie.
-
Je suis certain que tu vas y arriver Marianne,
répliqua Hubert. En attendant, me permets-tu de te téléphoner?
Marianne acquiesça et Hubert l’embrassa sur les
deux joues avant de la quitter en lui promettant de lui téléphoner dans la
soirée pour prendre de ses nouvelles. Il emprunta le métro pour aller chercher
sa voiture garée au centre-ville et en se rendant à son travail, il laissa
vagabonder ses pensées vers Marianne. Cette femme lui plaisait toujours autant!
Et comme elle était désirable! Tout l’après-midi, il s’était retenu de
se lancer dans une de ses entreprises de séduction dont il était devenu expert
depuis son arrivée à Montréal. Cependant, la crainte de l’effaroucher l’avait
retenu. Jadis, il avait voulu tout quitter pour elle mais elle les avait
ramenés à leurs responsabilités respectives. Elle était tellement forte à l’époque!
Aujourd’hui le destin replaçait sur sa route une femme fragile et en grand
besoin de ce réconfort que peut apporter une véritable amitié.
Oui, décida Hubert, il serait pour Marianne cet ami
qui l’accompagnerait dans sa redécouverte d’elle-même et qui sait?…
Peut-être lui ouvrira-t-elle sa porte un jour… N’étaient-ils pas libres
tous les deux?… Hubert se sentait enfin heureux à Montréal et c’est en
sifflotant un air connu qu’il rentra au bureau et ses collègues de travail
imaginèrent qu’il venait de d’obtenir un gros contrat et le taquinèrent
gentiment.
Marianne était rentrée chez elle et comme elle le
faisait depuis qu’elle avait fait installer un verrou supplémentaire, elle
avait fermé sa porte à double tour. Assise dans sa cuisine inondée de soleil
et remplie des superbes plantes qu’elle venait d’acheter, elle se
remémorait sa rencontre avec Hubert. Curieusement aujourd’hui, ses monstres
intérieurs s’étaient tus et elle ne s’était pas retournée une seule fois
pour voir si on la suivait. C’était un progrès.
Elle se permit de laisser émerger les sentiments qu’elle
avait eus autrefois à l’égard d’Hubert et elle se rendit compte qu’ils n’étaient
pas morts. Elle ressentait toujours une attirance pour cet homme qui savait si
bien écouter, alors elle s’imagina blottie au creux de ses bras... mais se
crispa aussitôt à cette pensée. Et s’il devenait comme Miguel après avoir
partagé mon intimité? Se demanda-t-elle aussitôt avec angoisse.
Pourtant sa raison lui disait que Miguel et Hubert étaient deux hommes
différents, mais une peur viscérale l’habitait tout entière; elle avait
perdu confiance.
Avec amertume, elle repensa pour la millième fois
aux circonstances de sa rencontre avec Miguel, à cette rencontre de deux êtres
solitaires qui s’étaient désirés. Où s’était-elle trompé? Elle avait
crû pouvoir faire l’amour avec cet homme sans s’engager en se contentant de
se faire du bien dans une relation affectueuse mais celui-ci s’était
immédiatement arrogé des droits sur elle, même celui de la tuer. En une nuit,
elle avait perdu toutes ses illusions…
Les hommes, à différents degrés, étaient-ils tous
ainsi? Se demanda-t-elle. Et Hubert, devenait-il un homme jaloux, possessif,
voire contrôlant après qu’il avait mis une femme dans son lit? Elle pourrait
lui poser la question un de ces jours… Décidément, l’homme qu’elle
connaissait le plus, c’était Marc. Elle se rappela sa délicatesse lorsqu’ils
s’étaient connus à l’Université de Montréal, de la complicité et du
respect qui s’étaient développés entre eux après leur première nuit d’amour.
Mais depuis Marc, elle n’avait pas eu d’autre expérience sexuelle.
Les règles avaient-elles changé entre les hommes et les femmes? Marianne
secoua la tête et reporta son questionnement à sa prochaine séance de
psychothérapie, décidant de profiter plutôt du moment présent…
Elle mit le disque Songe d’une nuit d’été
de Mendelssohn et les notes joyeuses remplirent sa maison.
Curieusement, elle réalisa qu’elle se sentait moins seule depuis
quelques temps et lorsque Hubert téléphona dans la soirée, elle sentit le son
de sa voix la remplir de joie. En parlant avec son grand ami, elle se sentit
toute heureuse et confiante, ses craintes s’estompèrent. Peut-être y
aurait-il des lendemains qui chantent pour elle aussi?…