UN COIN DE CIEL BLEU
Une histoire à trois mains
Solange St-Pierre
Denise Gagnon
Danielle Lachambre
Mai 1999
Elle marchait d’un pas rapide le long de la rue St-Denis en évitant les plaques de glace pour ne pas perdre équilibre sur les hauts talons de ses bottes vernies. Elle avait eu l’idée de porter une jupe courte et le regrettait un peu à cause de l’humidité glaciale de cette nuit de février qui s’infiltrait le long de ses cuisses. La chaleur de son manteau fermé sur un pull de laine moelleux n’arrivait pas à repousser le frisson qui la gagnait et elle avait hâte de se retrouver dans un endroit confortable.
Ce soir elle n’avait pas particulièrement envie de sortir mais encore moins envie de rester dans son petit appartement à lire ou à écouter la télé. Le cafard l’avait poussée dehors. La nuit était froide, pluvieuse et triste comme seules les nuits de Montréal peuvent l’être. Elle avait d’abord pensé à se réfugier au cinéma Quartier Latin mais elle se dit qu’avec la climatisation et sa jupe courte, ce n’était pas une bonne idée. En arrivant devant l’entrée elle avait déjà pris la décision de ne pas entrer. Elle regarda quand même la programmation pour se convaincre qu’elle ne manquait rien d’important. Il était trop tard pour appeler Denise ou Marlène. Elle prit conscience qu’elle était bien seule et triste un vendredi soir de février au coin des rues St-Denis et De Maisonneuve.
Elle respira profondément et regarda la rue mouillée. Curieusement elle se détendit. Elle était au bout de sa course, arrêtée quelque part dans le temps. Elle resserra le col de son manteau et respira encore une ou deux fois plus profondément. La tristesse était bien encore là, tapie au creux de sa poitrine, mais elle sentait qu’elle venait de la dépasser encore pour une courte période. Elle ne savait toujours pas quoi faire de son vendredi soir mais elle se dit que si elle restait là, elle allait se remettre à grelotter. Elle reprit donc sa route en sens inverse. Elle marchait d’un pas plus léger parce que le temps ne comptait plus.
Elle remontait la rue vers le nord et se rappela que, dans cette direction, se trouvait ce petit café intimiste qu’elle avait l’habitude de fréquenter il y a une dizaine d’années; précisément l’année où elle avait été prestataire de l’assurance emploi. Elle avait trente ans à l’époque et se trouvait vieille. À cette époque elle était aussi désabusée que ce soir. C’est probablement pour ça qu’elle avait eu l’idée de retourner à cet endroit.
Elle se dirigea résolument vers le café et éprouva une certaine sécurité en franchissant la vieille porte de bois. L’endroit était sobre avec ses murs de vieilles pierres solides et ses planchers de bois usés. Elle se souvint qu’à l’époque elle y venait surtout l’été y passer de longs après-midis à lire, prendre un café et fumer quelques cigarettes.
Maintenant elle avait quarante deux ans, ne fumait plus et buvait du thé vert japonais. Mais elle ne se trouvait pas beaucoup plus vieille et, ce soir, elle avait plutôt envie de s’offrir une bière. Elle se dirigea vers le coin des plantes et choisit une place près du radiateur qui lui apporta presque aussitôt une sensation de douce chaleur. De l’endroit où elle était, elle pouvait voir la rue par la fenêtre en baie et elle apercevait aussi de dos les clients qui entraient et de face ceux qui sortaient. Voilà ! C’est ici qu’elle passerait la soirée. Elle se sentait presque légère en commandant sa Blanche de Chambly dans une grande flûte.
Elle se laissa imprégner du bruit feutré des conversations ponctué de loin en loin par un éclat de rire. Une blonde tout au fond riait avec un mouvement de tête vers l’arrière qui balançait sa longue chevelure. Certains étaient plus heureux qu’elle ce soir mais qu’importe ! Elle avait du courage. Un tout petit courage fragile qui allait lui permettre de reprendre pied. D’abord février allait finir bientôt. C’était toujours pour Colette le mois le plus difficile de l’année; dépression saisonnière peut-être; c’est un peu comme ça qu’elle l’expliquait et elle aurait bien aimé pouvoir se permettre de partir vers le sud à cette époque. Elle n’en était pas là. Y arriverait-elle même un jour ? Elle y comptait et osait même en rêver.
Elle se leva pour aller aux toilettes et, en passant, remarqua encore la grande blonde qui avait toujours l’air de s’amuser. Colette se considérait plutôt ordinaire. Elle était de taille moyenne et avait un visage ovale régulier et délicat. Elle se regarda dans la glace en se lavant les mains. On lui donnait encore moins que son âge. Ses cheveux blonds et plats coupés au carré juste en bas des oreilles et ses yeux bleus très doux lui donnaient presque un air de collégienne. Elle se maquillait très peu et détestait particulièrement le rouge sur les lèvres surtout quand il tachait les dents. Le pull rose qu’elle s’était offert à Noël allait parfaitement à son teint et à sa personnalité tout en douceur et en réserve. Elle savait qu’elle pouvait plaire malgré son peu d’empressement à séduire. Elle repassa devant la table et se dit que cette fille qui riait trop fort ne lui ressemblait en rien et que c’était très bien comme ça.
En payant sa consommation elle remarqua la petite enveloppe dans son sac. La seule lettre qu’elle avait reçue de Camille depuis son départ pour Vancouver. La lettre était arrivée un peu avant Noël et n’annonçait en rien le retour de sa fille. Depuis quatre mois Colette avait épuisé toutes ses ressources et toute son énergie sur ce problème : la disparition de sa fille. Camille avait dix-huit ans, elle ne pouvait pas la faire rechercher. Et puis ça n’aurait rien donné, sa fille avait décidé de partir. Elle n’était pas vraiment disparue. Colette savait qu’elle était vivante. Toujours vivante sa fille avec sa colère et sa rage de vivre.
Elle remontait dans ses souvenirs et revoyait sa fille à dix ans, douze ans, juste avant que leur petit monde ne commence à basculer. Qu’était-il donc arrivé ? Aucun drame, aucun choc, aucune secousse qui puissent expliquer cette si difficile et si longue crise d’adolescence. La petite fille souriante, ouverte et spontanée s’était muée en une adolescente contestataire et révoltée : « Je ne veux pas faire comme toi maman ». Faire comme quoi se demandait encore Colette. Comment expliquer, comment justifier la vie, les décisions prises toujours pour le mieux. Les réussites de tous les jours qui faisaient avancer à petits pas. Colette avait gagné bien des victoires mais pas la plus importante. Elle n’avait pas su transmettre à Camille la joie de vivre. Elle ne savait plus comment parler avec sa fille. Un fossé s’était creusé qui lui laissait un grand trou dans le cœur. Colette se dit qu’une peine d’amour d’enfant ça fait bien plus mal et pour bien plus longtemps qu’une peine d’amour.
Peut-être qu’elles avaient été trop proches. Peut-être que la petite avait trop compté pour elle qu’elle en avait oublié de vivre. C’est ce que Bernard disait à l’époque. Il n’avait pas pu se faire à l’idée de la présence de la petite et lui avait dit qu’elle avait tort de laisser sa fille gagner sur sa vie. Colette ne savait pas qui avait eu tort, qui avait eu raison. Elle se souvenait qu’il n’y avait pas eu assez d’amour.
Elle aurait voulu que Bernard soit capable de comprendre le lien qu’elle avait avec sa fille. Elle aurait aimé se sentir appuyée pour une fois dans sa vie. Sentir qu’elle était acceptée avec sa fille. Elle ne pouvait pas s’imaginer une relation amoureuse qui aurait exclu Camille. Bernard n’avait pas d’enfant. Elle aurait aimé former une famille, avoir un autre enfant. Elle n’avait même pas osé en parler.
Camille avait gagné. Bernard était parti. Colette n’avait plus laissé personne entrer dans leur intimité. C’est peut-être là qu’elle s’était trompée. Elle ne savait pas.
Depuis quelques mois, elle s’exerçait chaque jour à respirer plus profondément sur sa solitude. Elle savait qu’elle ne se détacherait jamais de sa fille mais il y avait maintenant en elle un espace libre dont elle avait l’entière maîtrise. Camille ne reviendrait pas vivre avec elle.
Elle commanda une autre bière. Un homme entra d’un pas rapide. Elle eut l’impression d’une silhouette familière. Son attention se détourna vers la rue où il pleuvait maintenant abondamment.
Bonjour Colette !
Elle se retourna et son visage s’éclaira.
Alain ! Qu’elle surprise !
- Est-ce que je peux m’asseoir ?
Colette se détendit tout à fait. La présence d’Alain était un cadeau du ciel. Elle se souvenait d’Alain comme d’un homme plutôt silencieux, calme et pondéré. A l’époque ils se voyaient souvent avec Bernard, Hélène et les enfants; Alain était le meilleur ami de Bernard. Il lui adressait maintenant un sourire un peu timide derrière sa moustache et Camille remarqua encore une fois ses yeux verts étonnamment limpides; il était beau, solide et rassurant; Colette aimait son corps trapu et ses larges épaules. Elle se souvenait particulièrement des longues balades et des jeux sur la plage avec les enfants et l’harmonie qu’elle avait toujours ressentie en sa présence.
Elle remarqua que la maturité lui allait bien. À peine quelques cheveux gris dans son épaisse tignasse et de multiples rides d’expression autour des yeux, il portait bien ses quarante six ans et était parmi les hommes que l’âge et la sagesse embellissent. Ils ne s’étaient jamais revus depuis la rupture avec Bernard; Colette avait préféré ne garder aucun lien avec cette époque.
- Alain, ça me fait vraiment plaisir de te voir ! Comment vont Hélène et les enfants ?
- Les enfants sont en forme et Hélène aussi, je le suppose. Je l’ai saluée tout à l’heure en allant reconduire les enfants. Hélène et moi sommes séparés depuis bientôt deux ans.
- Ho ! Je suis désolée ! Vous aviez l’air si bien ensemble à l’époque…
- Nous l’étions. Je n’arrive pas encore tout à fait à comprendre. Je commence à peine à accepter.
Elle vit passer une ombre sur son visage et se dit que ça n’allait peut-être pas très fort pour lui non plus. Elle se coula plus profondément sur sa chaise, se préparant pour une longue conversation à cœur ouvert comme on en a avec les très bons amis. Alain était un très bon ami.
- Tu t’es fait pousser la moustache... Sais-tu que cela te va très bien ?
- Merci ! Hélène ne voulait rien entendre d’une moustache ou d’une barbe. Mais il y a deux ans, quand j’ai commencé seul, j’ai voulu voir l’effet d’en porter une, un peu comme un défi.
- Ce qu’on peut faire pour plaire à notre amoureux ! Si tu savais la quantité de vêtements de nuit que j’ai achetés pour plaire à Bernard !
Colette partit à rire. Et Alain aussi, mais pas pour la même raison. Il l’imaginait en déshabillé essayant de séduire son ami.
- Quel gaspillage d’argent et de folie ! Je les ai tous donnés à la Fédération québécoise.
- C’est de valeur !
- Comment ça de valeur ?
- Parce qu’un jour, tu pourrais avoir le goût de les porter encore, pas nécessairement pour exciter ton homme, mais pour ton plaisir, pour rire, pour vivre des fantasmes ! ?
- J’en doute. Parce que dans ma prochaine relation, je veux rester moi-même et qu’il m’accepte dès le départ comme je suis. Je ne veux plus me maquiller comme avant, me teindre les cheveux, porter des robes décolletées.
Alain la regarda de la tête aux pieds très rapidement. Il voyait une belle femme bien conservée et imaginait que quelques cheveux gris dans ses cheveux blonds ne paraîtraient pas tellement. Mais... avec un sourire moqueur :
- Tu portes quand même des talons hauts et une jupe courte ! Et tu voudrais me faire croire que ce n’est pas pour plaire ?
- J’avais le goût de porter ça ce soir, sans autre intention.
- Pourquoi vouloir échapper au désir de plaire ? Regarde ! Moi, si les femmes me faisaient savoir en majorité que la moustache ne m’avantage pas, je la ferais couper !
- Avec ta façon de vouloir plaire, tu dois avoir déjà rencontré ?
- Oui, mais ça n’a pas duré. J’ai l’impression parfois qu’être amoureux, c’est du passé et je ne veux plus souffrir. Peut-être n’ai-je pas rencontré la bonne personne ?
- Ou tu n’es pas prêt à entrer en relation ?
Elle pensait que c’était difficile pour lui de faire le deuil de sa relation avec Hélène. Ils semblaient si bien s’entendre.... une belle petite famille... Les yeux d’Alain la scrutèrent plus intensément. Cette journée froide de février venait de se réchauffer tout à coup.
- Tu n’as pas changé Colette. Ton visage, ta silhouette non plus et ce si beau sourire.
- Arrête ! Tu vas me mettre mal à l’aise.
- N’empêche que ton sourire est attirant. Est-ce que tu fais toujours de la natation ?
- J’en fais encore, mais moins. J’ai essayé différents cours depuis : les exercices dans l’eau, le Tai-chi, le yoga. Maintenant, j’ai le goût d’activités plus sportives comme le tennis et le badminton.
- C’est intéressant et où joues-tu au tennis ?
- Sur les terrains de la Ville de Montréal. J’ai la carte Accès et cela me permet d’avoir une réduction de tarif. J’y joue avec une amie de mon calibre.
- Je pratique le tennis moi aussi, mais c’est difficile de trouver quelqu’un de mon niveau qui veut jouer régulièrement. Alors l’été passe et mes possibilités se résument en 2 à 3 fois. Penses-tu que l’été prochain, on pourrait faire quelques parties ensemble ? Voir ce que cela donnerait ?
- Pourquoi pas ? Es-tu déjà inscrit à des loisirs réguliers ?
- Cette année, imagine-toi que je me suis inscrit à des cours de danse sociale. Cela faisait longtemps que Hélène me fatiguait pour que je m’inscrive avec elle. Je n’y voyais pas l’utilité, mais maintenant que je suis seul, je m’aperçois que c’est un bon moyen d’entrer en contact avec les femmes et en plus, une très belle activité pour le couple. Je suis content d’avoir fait ce pas. J’ai changé de partenaire de danse déjà 2 fois. Ce que je souhaiterais, ce serait d’avoir la même pour avancer plus vite. Par contre, cela me permet de perfectionner mes gestes pour qu’ils soient compris par n’importe quelle femme initiée à la danse. Présentement, ma partenaire ne veut pas pratiquer en dehors des cours de danse. Elle dit qu’elle n’a pas le temps avec son travail, ses deux enfants, la maison, le chien... Mais moi, j’avance moins vite que les autres... J’y pense ...que dirais-tu de venir à des soirées de danse sociale ?
- Ça serait une idée. Il faut quand même que tu saches que je n’ai jamais eu de partenaire qui aimait danser et que je n’ai jamais suivi de cours. Est-ce que ça te dérangerait de me montrer ?
- Avec plaisir. Le samedi ou le dimanche soir, il y a des soirées organisées de danse sociale. Il y a un prix d’entrée et parfois un goûter y est servi. Ce pourrait être fort agréable d’y participer tous les deux.
- Cela m’intéresse.
- Au fait, je ne t’ai pas demandé des nouvelles de Camille... Comment elle va ?
- Depuis 4 mois, elle est partie comme ça un beau matin sans un mot, sans une adresse. Elle n’étudiait plus. Elle ne travaillait pas non plus, elle avait un ami qui me semblait peu recommandable, dans les drogues... Ils prenaient de plus en plus de place chez moi et me dérangeaient dans mon intimité. Je n’étais plus capable de parler à ma fille, j’avais des téléphones même la nuit, il arrivait n’importe quand pour la voir et restait à veiller, souvent à coucher. Elle est partie probablement avec lui. J’ai su qu’elle était à Vancouver avant les Fêtes et je n’ai plus eu de nouvelles depuis.
- Tu dois être pas mal inquiète.
- Oui. Je me demande encore ou je me suis trompée. Le plus difficile c’est de ne pas avoir de nouvelles. Je ne sais pas ce que je vais faire quand elle va revenir. Je n’ai plus envie de revivre ce que j’ai vécu avant son départ. Je ne pense pas que je pourrais reprendre Camille avec moi. Je ne veux plus me laisser envahir par tous ces amis « branchés ».
Colette s’était arrêtée de parler. Il vit la tristesse sur son visage. Il préféra ne pas insister pour le moment et attendre qu’elle soit prête à en reparler d’elle-même. Il détourna subtilement le sujet.
-J’espère que mes garçons auront toujours de bons amis, sinon je ne sais pas comment je ferais... les interdire ? Pour le moment, les garçons sont encore jeunes : Charles a 15 ans et Frédéric, 12 ans. Je pense que j’ai une bonne relation avec eux et avec leur mère aussi. Pour nous, le problème ne venait pas des enfants, c’était plutôt entre nous deux... L’amour avait des hauts et des bas, puis un jour, plus rien. Je crois que notre couple s’est usé avec le temps. On s’est oubliés à cause du travail, des enfants, des loisirs que nous ne partagions pas ensemble... on pensait se rendre loin comme ça, sans chicane, sans heurt. Nous avions deux caractères faits pour nous entendre des années de temps, mais faut croire qu’on s’est trompé. Il aurait fallu que j’y mette un peu plus de bonne volonté à continuer de la séduire, je l’avais prise pour de l’acquis. Elle m’a signalé à plusieurs fois son impression d’être là pour son côté utilitaire. Aujourd’hui, je réalise que tout allait sauf notre relation de couple qui coulait tranquillement sans trop s’en apercevoir... tout comme une embarcation dans laquelle l’eau s’infiltre et qu’on ne comprend pas pourquoi elle a coulé parce qu’il n’y a jamais eu évidence d’un trou. Un matin, elle m’a dit qu’elle désirait me parler sans la présence des enfants. Elle voulait prendre une marche avec moi ! J’étais surpris et les enfants aussi parce que jamais nous n’allions nous promener seuls. C’est avec des paroles très simples et sur un ton sans émotion qu’Hélène m’a déclaré qu’elle ne désirait plus vivre avec moi, que nous nous entendrions pour les enfants, qu’elle ne pourrait pas acheter ma part d’hypothèque sur la maison, que nous aurions probablement à la vendre et qu’elle ne croyait plus à un changement durable et satisfaisant pour elle. Ouf ! ...Elle ajouta qu’elle y songeait depuis un bon bout de temps déjà et elle m’en voulait d’avoir laissé aller les choses. Je remarquais dans son regard une grande tristesse et dans son corps une grande lassitude. Moi, j’étais abasourdi par la nouvelle. Je lui ai demandé un peu de temps, de me laisser réfléchir. Elle m’a répondu que rien ne changerait sa décision, que c’était l’histoire de toute une vie. Je n’ai pas compris ce qu’elle voulait dire à ce moment, maintenant je sais que mon attitude était tellement ancrée que même après avoir compris et entrepris le changement à faire, elle aurait pensé à un geste temporaire à cause de la pression de la séparation... sa confiance en moi était réduite à zéro.
- C’est dommage...
- Aujourd’hui, je suis convaincu que j’aurais dû faire les efforts pendant la relation, mais comment aurais-je pu savoir que cela mènerait à la fin de notre relation ? C’est tellement long de retrouver un certain plaisir dans la vie par après, je me sentais dépressif. Heureusement, j’ai pu compter sur mon ami Bernard qui m’a écouté avec une patience incroyable dans les moments les plus durs.
Colette ressentit un tressaillement en entendant parler de l’écoute de Bernard. C’était cette qualité qu’elle appréciait le plus. Elle fit un plongeon dans le passé et se revit souhaiter de tout son être qu’il l’aime davantage et soit capable de comprendre et d’accepter sa Camille. Mais quelle tristesse de constater que personne encore n’avait ressenti un amour suffisamment fort pour l’inclure elle et ce qui faisait partie de sa vie... une sorte d’amour inconditionnel. Elle revint à Alain avec ses beaux yeux verts. Il continuait de parler de Bernard son meilleur ami. Colette se demandait bien s’il avait une nouvelle partenaire. La réponse lui parvint sans qu’elle ait eu à la formuler.
- Bernard vit maintenant avec une femme qui a une fille de 17 ans. Il compte se marier l’an prochain. Ils se connaissent depuis deux ans et se sont laissés à deux reprises. Mais tu connais Bernard, il tient beaucoup à ses idées, pas très flexible, il dit qu’il ne veut pas vivre les choses à moitié, du genre chacun son appartement, chacun ses loisirs, faire quelques sorties ensemble. Avec lui, c’est la vie quotidienne à deux ou c’est rien et peu importe les inconvénients. Il dit que tout s’arrange avec de la bonne volonté.
Mais Colette se disait qu’aimer ce n’était pas simplement une histoire de volonté, que le désir d’être avec l’autre pour longtemps, c’était une histoire d’émotions et de raison. Et, si la tête voulait forcer le cœur avec ses décisions, il y aurait résistance, de la même manière qu’on ne peut obliger un partenaire à aimer l’enfant de l’autre. Elle jeta un coup d’œil furtif à sa montre ; d’avoir évoqué le passé, avalé deux bières et s’être laissée réchauffer toute la soirée par le radiateur la rendait tout à coup somnolente. Surprenant son geste, Alain l’interpréta comme un ennui de sa part et le lui dit. Mais non, le rassura Colette. Sa journée avait été difficile au bureau et l’évocation de leurs tristes souvenirs respectifs avait fait remonter sa fatigue.
Remarquant pour la première fois les cernes sous les yeux de Colette, Alain sentit son cœur fondre devant cette petite femme si courageuse qui avait assumé seule l’éducation de sa fille avec son maigre salaire de secrétaire et il devina les longues nuits blanches qui avaient dû se succéder depuis quatre mois. Il lui proposa de la raccompagner chez elle et peut-être de faire une sortie ensemble le lendemain soir. Colette accepta parce qu’Alain était un vieil ami retrouvé et parce qu’elle se sentait si confortable à ses côtés qu’elle aurait presque pu s’endormir sur son épaule. Pensant à sa soirée de cinéma manquée, Colette proposa d’aller voir un film. De son côté, Alain songea qu’il lui faudrait annuler sa soirée de danse, mais que ça n’avait aucune importance ; il préférait de loin une soirée avec Colette et il ne voulait pas la brusquer ; toutefois, il renchérit en proposant un souper avant le cinéma, ce que Colette accepta d’emblée. Ils s’échangèrent leurs numéros de téléphone et Alain la déposa devant sa porte.
Malgré sa fatigue, Colette se sentait des ailes en regagnant l’appartement qu’elle occupait depuis sa rupture avec Bernard cinq ans plus tôt. Par habitude, elle jeta un coup d’œil vers la chambre de Camille mais la porte était fermée depuis des mois. Elle mit son répondeur en marche tout en enlevant son manteau et ses bottes ; elle écouta Marlène lui racontant avec humour son altercation avec son dernier copain. Tout à coup, elle se figea en entendant une petite voie chevrotante :
- Maman… C’est Camille… J’espère que tu vas bien, moi ça ne va pas très fort… S’il te plaît rappelle moi à ce numéro, j’y serai toute la nuit… Je t’embrasse…
Les jambes flageolantes, Colette s’écrasa sur la chaise la plus proche. Malgré les beaux discours qu’elle venait de tenir à Alain, Colette se sentait incapable de résister à l’appel à l’aide de son enfant. Tandis qu’elle fixait le répondeur, des souvenirs remontèrent à la surface. Elle se revit à sa sortie de l’hôpital St-Luc avec son poupon dans les bras accompagnée de sa meilleure amie de l’époque. Colette étant fille unique et ses parents âgés n’étant pas en bonne santé, elle avait accouché toute seule ; quant au père de Camille, il s’était évanoui dans la nature à l’annonce de sa grossesse. Ce jour-là, il faisait un soleil éclatant et, tandis qu’elle tenait sa fille dans ses bras, elle avait su qu’elle ne serait plus jamais seule. Effectivement, durant les années qui suivirent, il y eut Colette et Camille, Colette veillant sur Camille, Colette apprenant la vie à Camille, Colette et Camille prises de fous rires, Colette grondant Camille et pleurant toutes les deux… Et depuis quatre mois, il n’y avait plus que Colette avec son grand vide intérieur, son sentiment de culpabilité et son sentiment d’échec.
Et si tout n’était pas perdu pour Camille !… songea Colette en composant le numéro de téléphone que lui avait laissé sa fille.
- Maman ! répondit aussitôt Camille, je m’excuse de t’appeler après t’avoir fait tant de peine ; j’aimais tellement Kévin tu sais et maintenant il m’a laissée toute seule. Je crois que je suis malade et les gens ici, ils veulent que je parte, je ne sais plus quoi faire…
- Mais qu’est-ce que tu as mon ange et où habites-tu ?
- Je ne sais pas au juste ce que j’ai ; on dirait que j’ai de la fièvre mais je n’ai pas d’argent pour acheter des médicaments et mes amis non plus…
- Camille qu’est-ce que je peux faire pour t’aider ?
- Eh bien… j’aimerais rentrer à la maison mais je n’ai pas d’argent pour le billet d’avion ; en plus… je ne sais même pas si je serai capable d’embarquer dans un avion car je n’arrive pas à rester debout longtemps…
-Camille veux-tu réellement revenir ici à Montréal ?
- Oui.
- Dans ce cas, reste où tu es, fais patienter tes amis ; donne moi ton adresse et dès demain matin je cherche une place dans un avion, nous trouverons un médecin et nous reviendrons ensemble.
- Mais maman, comment vas-tu faire ? Tu n’as pas d’argent.
- J’ai une marge de crédit pour les urgences. Alors, repose-toi mon ange, j’arrive demain ; dès que j’arrive à l’aéroport, je t’appelle. Je t’embrasse ma grande.
- Je t’aime, maman.
Colette reposa l’appareil soulagée, terminée son impuissance !… Que représentaient mille dollars en échange de la vie de sa fille ? Bon, par où commencer ? Peut-être téléphoner à Dorval pour vérifier les vols en partance pour Vancouver ? Mais avant, elle décida de prévenir Alain de ne pas compter sur elle pour le cinéma ; elle pouvait lui téléphoner sans le déranger car il n’était certainement pas encore couché. Colette lui expliqua les événements qui venaient de se produire. Alain l’écouta attentivement et lui demanda s’il pouvait l’accompagner à Vancouver étant donné qu’il connaissait bien la ville ayant dû s’y rendre à plusieurs reprises pour son travail. Colette refusa, mais il revint à la charge :
- S’il te plaît Colette, écoute-moi. Tu te souviens à quel point nos deux familles se sont côtoyées durant les années où Bernard et toi étiez ensemble ; te souviens-tu à quel point Hélène et moi étions proches de Camille ? Cette enfant a besoin d’aide, pourquoi ne pas me permettre de t’accompagner et de l’aider dans la mesure de mes moyens ? J’ai des enfants moi aussi et je sais que personne n’est à l’abri des problèmes que tu vis ; ça peut m’arriver à moi aussi. De plus ce voyage ne me coûte rien puisque je peux l’inclure dans les frais de mon entreprise. Et je pourrais même inclure le tien.
- Il n’en est pas question ; si tu viens, je tiens à assumer mes propres dépenses et celles de ma fille. Eh bien d’accord, on ira ensemble mais ça me fait tout drôle de faire un voyage avec toi alors qu’on vient tout juste de refaire connaissance.
- Parfait reprit Alain, je m’occupe des billets et je te téléphone demain pour te donner les coordonnées ; va dormir, le voyage aller et retour c’est toujours un peu fatigant.
Colette raccrocha encore éberluée par ce qui venait de se produire, se demandant si elle ne venait pas de se faire manipuler. D’un autre côté, elle s’était toujours voulue tellement autonome, tellement responsable de sa fille qu’elle s’était souvent demandé si elle avait permis à Bernard de prendre une place dans leur vie. Elle se sentait fatiguée de ressasser continuellement les mêmes interrogations depuis le départ de Camille. Elle décida de lâcher prise avec le passé et de continuer à vivre là où elle était rendue. Elle se dit qu’une bonne nuit de sommeil serait bienvenue avec ce qui l’attendait pour le lendemain.
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C’était la première fois qu’elle allait à Vancouver et le vol se déroula avec tant de facilité que Colette eut l’impression de vivre un rêve malgré son inquiétude pour sa fille; Alain était un compagnon agréable, prévenant et ses judicieux conseils leur facilitèrent les formalités du voyage. Avec le décalage horaire, ils gagnaient trois heures et ce ne serait pas de trop avec tout ce qu’ils avaient à faire. Tel que convenu, elle prévint Camille de son arrivée et de la présence d’Alain; celle-ci lui parut encore plus amorphe que la veille, ce qui l’inquiéta davantage. Ils prirent aussitôt un taxi pour se rendre à l’adresse indiquée par Camille au centre ville et Colette découvrit Vancouver sous une pluie fine, température assez courante en hiver, expliqua Alain.
Le taxi s’arrêta devant un immeuble délabré et Alain demanda au chauffeur de les attendre. Il tenta de rassurer Colette qui semblait pétrifiée.
- Ce n’est pas étonnant que les jeunes se soient logés ici, le coût des loyers est exorbitant à Vancouver.
Il n’y avait pas de sonnette mais la vieille porte en bois était entrouverte et ils entrèrent. La lumière du plafonnier était grillée, ils avancèrent à tâtons dans la pénombre. Alain prit le bras de Colette afin de lui éviter de trébucher sur les objets qui traînaient un peu partout. Une odeur de moisi qui imprégnait les murs les prit à la gorge. ; ils gagnèrent le troisième étage de peine et de misère ; au moment de frapper à la porte, Colette se tourna vers Alain qui se tenait légèrement en retrait ; celui-ci lui fit un sourire rassurant et elle s’exécuta.
Come in !
Elle entra dans une pièce qui devait être un salon ; un objet frôla Colette et elle sursauta ; un énorme chien noir la dévisageait.
- N’aie pas peur maman, Tobi est très doux !
Colette aperçut sa fille reposant sur un maigre matelas au fond de la pièce. Elle s’approcha et retint un cri de surprise. Son enfant qu’elle avait nourri et cajolé pendant dix-huit ans ressemblait à ces images que l’on voit à la télévision des rescapés de camp de réfugiés ; ses beaux cheveux blonds pendouillaient en mèches grasses de chaque côté d’un visage maigre mangé par ses grands yeux bleus cernés de mauve. Colette se pencha et prit dans ses bras le corps tout maigre.
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Depuis le retour de Camille, la vie avait repris pour Colette un peu moins mouvementée qu’avant son départ. Heureusement Camille n’avait rien d’aussi grave que son état lamentable l’avait laissé entrevoir. Après un examen médical révélant une infection pulmonaire, elle avait pu reprendre l’avion pour Montréal avec une prescription d’antibiotiques et des conseils de repos dus à son extrême faiblesse. Camille avait souffert de malnutrition, de stress et de manque de sommeil. Par orgueil et aussi pour ne pas obliger sa mère à s’endetter, elle avait essayé de tenir le coup toute seule après sa rupture avec Kévin ; elle voulait travailler et gagner de l’argent pour son retour. En entendant le récit de ses malheurs, Colette avait été touchée par son courage et sa fierté et elle s’était dit que sa fille avait de grandes ressources intérieures.
La première semaine, Camille avait dormi de très longues heures et avait recommencé à s’alimenter normalement. Sa bonne santé naturelle lui avait permis de récupérer rapidement. Après quelques jours elle avait repris contact avec ses amies d’école qu’elle n’avait plus revues depuis sa relation avec Kévin. Elle parlait continuellement au téléphone et recommençait à sortir tard le soir et à dormir tout l’avant midi. Elle faisait aussi quelques recherches d’emploi en après-midi.
C’est dans ces semaines de retour à la normale que Colette avait eu sa promotion au travail. Elle avait complété son baccalauréat en administration sur plusieurs années d’études et avait enfin décroché le poste d’assistante administrative qu’elle convoitait. L’augmentation de salaire appréciable lui laissait entrevoir des jours meilleurs. Elle avait voulu fêter cet événement avec sa fille. Camille lui avait dit :
- Pourquoi tu n’invites pas Alain aussi ?
- Parce que je préfère y aller juste avec toi. C’est un événement familial.
- Moi je l’aime bien Alain.
- Moi aussi je l’aime bien. Une autre fois, si tu veux, on pourrait se voir avec les garçons.
Visiblement, Colette ne tenait pas à introduire Alain dans leur intimité. Elle avait beaucoup apprécié sa présence dans la situation de crise qu’elle venait de traverser mais elle ne tenait pas du tout à ce qu’Alain devienne une béquille. Il méritait mieux que ça et elle n’était pas encore sûre de pouvoir le lui donner.
Elle avait revu Alain à plusieurs reprises depuis ces deux derniers mois. Ils avaient pris l’habitude de se voir pour le cinéma et quelques sorties en ville. Ils se proposaient de jouer au tennis à l’été et Colette avait apprécié, en arrivant à la maison tout à l’heure, d’entendre Camille parler au téléphone avec Alain. Elle lui annonçait, comme Colette l’avait appris elle-même dans l’après-midi, qu’elle s’était trouvée du travail dans un «Dunkin Donut ». Les heures n’étaient pas pleines mais Alain devait bien sourire en entendant les projets d’émancipation de Camille. Elle se voyait partir en appartement avec ses amies d’ici quelques mois et elle prévoyait s’inscrire à l’école Marie-Anne pour terminer son secondaire. Colette aurait aimé que tout cela se réalise mais elle avait encore des doutes dus au caractère impétueux et instable de Camille. Elle prit la communication dans sa chambre.
Bonjour Alain
- Bonjour. Je vois que tout va bien pour ta fille.
- Oui, je me croise les doigts pour qu’elle tienne son emploi plus de deux semaines.
- Elle va bien y arriver. Je lui ai dit que je passerais prendre un café la semaine prochaine pour voir si l’uniforme lui va bien !
- Je crois que ça lui a fait plaisir.
- Je voulais te dire, je n’ai pas les garçons en fin de semaine et j’aimerais t’inviter à souper demain soir.
- Désolée Alain, je ne peux pas. Demain soir j’ai des billets pour un spectacle avec Denise et Marlène et nous avons convenu de souper toutes les trois ensemble.
- Est-ce que je peux reporter mon invitation dans deux semaines ?
- Oh oui ! Avec plaisir.
Ils parlèrent encore longtemps ce soir là. Ils avaient pris l’habitude de se téléphoner quelquefois dans la semaine et Colette appréciait ces bavardages à propos de tout et de rien. À quelques reprises, Alain lui avait parlé d’Hélène ou de Bernard et elle avait réalisé que les souvenirs se ravivaient parfois douloureusement. Elle n’avait pas envie de revoir Bernard et elle se disait aussi qu’elle aimerait mieux ne pas en entendre parler. Mais il était le meilleur ami d’Alain et c’était en quelque sorte inévitable. Quand elle avait appris que la fille de sa nouvelle compagne avait décidé d’aller vivre chez son père parce qu’elle se sentait de trop dans la nouvelle vie de sa mère avec Bernard, Colette avait eu un peu le cœur serré en repensant à sa propre vie avec Bernard. Elle se souvint qu’à l’époque, il avait abordé l’idée que Camille puisse être pensionnaire dans un collège privé «pour leur laisser plus de temps à deux ». C’est à partir de là que la relation s’était dégradée. Bernard était un gars plutôt fusionnel. Au début, elle avait trouvé merveilleux de se sentir entourée, puis elle avait fini par se sentir étouffée. À elle aussi il lui avait proposé le mariage, mais c’était juste pour être «tous les deux », pas pour faire une famille. Bernard était un être exclusif. Il avait un seul ami et il avait besoin d’une femme pour lui tout seul. Ce n’était pas Camille qui avait posé problème à l’époque mais plutôt l’amour que Colette avait pour Camille. Bernard n’aurait jamais pu apprendre à partager. Maintenant Colette réalisait à quel point ils étaient différents et tout à fait incompatibles.
La semaine dernière Alain lui avait parlé d’un accrochage qu’il avait eu avec Hélène. C’était au sujet de Camille. Hélène avait demandé que les garçons ne rencontrent pas Camille parce qu’elle craignait une mauvaise influence pour eux. Alain en avait été abasourdi. Il commençait à entrevoir l’obsession d’Hélène pour la vie parfaite. Pour elle, tout devait toujours sembler parfait, surtout sa famille et ses enfants. Il se demandait si ce n’était pas un peu cette obsession à la conformité qui avait fini par rendre leur mariage aussi monotone et par l’étouffer. Il réalisait qu’il avait toujours fait beaucoup d’efforts pour s’adapter à l’idéal de vie d’Hélène. Ils avaient cessé de communiquer parce qu’il savait que ses idées, par trop différentes des siennes, ne seraient pas reçues. Depuis qu’il avait quitté Hélène il se sentait plus libre d’être lui-même. Il aimait la fantaisie, l’exploration de nouveaux domaines et la rencontre de gens de différents milieux et de toutes les classes sociales. Contrairement à Hélène, il n’avait pas trouvé effrayant le nouvel ami de Charles qui s’habillait et se coiffait à la manière « Punk ». Avant de juger, il avait préféré discuter avec Charles et aussi rencontrer son copain qu’il avait trouvé sympathique et généreux.
Alain savait que Colette s’était sentie profondément blessée par la remarque d’Hélène sur sa fille et il avait particulièrement insisté pour les inviter elle et Camille à un repas traditionnel de cabane à sucre pour la semaine prochaine. Il avait aussi ajouté que Charles avait bien hâte de revoir Camille. Il semblait être particulièrement impressionné par son voyage à Vancouver. Alain croyait son fils tout à fait capable d’apprécier les gens et les situations par lui-même et il ne voyait aucun danger à ce que les garçons reprennent contact avec Camille dont ils avaient gardé un très bon souvenir.
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Deux semaines plus tard, Colette se rendit à l’invitation d’Alain. En entrant chez lui elle se sentit encore une fois imprégnée par cette atmosphère simple et chaleureuse qui régnait chez lui. Alain avait su recréer, dans son duplex du quartier Rosemont, l’ambiance familiale qui permettait aux garçons de se sentir chez eux. Les enfants avaient chacun leur chambre. Alain avait installé bureau et ordinateur dans une partie du salon double et Colette traversa le long corridor en remarquant la propreté des lieux. Les planchers de bois franc, qui craquaient légèrement sous le tapis du corridor, avaient été soigneusement sablés et vernis et les boiseries d’origine étaient peintes en blanc dans tout l’appartement. Colette trouvait qu’il manquait peut-être un peu de couleur sur les murs et quelques plantes vertes, mais la maison lui plaisait beaucoup.
Alain lui offrit les pantoufles de Frédéric et l’invita à passer à la cuisine d’où parvenait déjà une bonne odeur de rôti qui éveillait son appétit.
- Assieds-toi Colette. J’ai presque fini de préparer le souper. Tout est au four. Je voulais juste faire une petite salade d’accompagnement.
- Est-ce que je peux t’aider ?
- Eh bien…peut-être ouvrir ta bouteille de vin et nous servir un verre.
C’était la première fois qu’ils se retrouvaient en tête à tête pour un repas dans leur intimité et Colette se sentait légèrement fébrile. Elle réalisait que ses dernières résistances étaient en train de fondre et qu’elle désirait pleinement cet homme. Alain lui proposa de choisir la musique et, en revenant du salon, elle s’approcha derrière lui pendant qu’il écoutait les premières notes de la mélodie. Il se retourna et l’observa avec ce même sourire un peu sarcastique qui relevait ses sourcils vers le haut. Cette fois-ci, quand leurs regards se croisèrent, Colette plongea ses yeux tout au fond de ceux d’Alain et laissa le trouble l’envahir.
- Tu es très belle comme ça Colette.
- Toi aussi tu es beau.
Alain déposa le couteau et le poivron vert qu’il venait de couper et il fit un pas vers elle. Il attendait ce moment depuis le tout premier soir où il l’avait revue. Il la prit doucement dans ses bras, sachant que l’émotion qui les avait envahis tous les deux commandait la plus grande douceur pour ce premier baiser. Tout simplement, Colette s’imprégna de cet instant où elle sentit la chaleur des lèvres d’Alain sur les siennes mêlée à l’odeur du poivron vert et aux effluves du rôti qui cuisait.
Ils restèrent enlacés quelques instants, puis Alain la poussa légèrement vers la porte patio qui donnait sur la cour et la fit pivoter pour qu’ils regardent dans la même direction. Il la tenait toujours, les bras maintenant passés autour des épaules.
- Je suis heureux. J’ai pensé à toi toute la semaine en commençant à préparer mon jardin pour l’été. J’aimerais que tu m’aides à choisir les fleurs pour les plates bandes.
- J’aime beaucoup jardiner. Je pourrais aussi t’aider à les planter.
Ils n’en dirent pas plus, passèrent à table et savourèrent le repas en reparlant joyeusement de leur sortie à la cabane à sucre. Alain avait aussi invité ses parents que Colette connaissait déjà et la journée avait été des plus agréable.
- Tu sais Alain, c’était important pour moi de faire cette sortie avec ta famille. Ca m’a fait chaud au cœur de voir à quel point nous étions bien accueillies Camille et moi..
- Je sais.
Elle le regarda encore sans parler. Oui, il comprenait et il respectait. Ca lui faisait du bien à elle. Elle avait juste envie de rester là avec lui et d’apprécier la confiance qui s’établissait entre eux. En desservant la table, Alain lui avait dit qu’il avait eu un téléphone de Charles cette semaine. Charles aimerait venir habiter avec lui. Ils en avaient longuement discuté tous les deux sans prendre de décision. Alain n’aimait pas beaucoup l’idée que les enfants soient séparés. Il trouvait aussi la situation délicate par rapport à Hélène, sachant que leurs idées sur l’éducation et l’avenir des enfants prenaient des directions différentes. Colette l’écoutait sans prendre position. Elle aimait l’entendre parler de sa vie. Elle appréciait la disponibilité qu’il avait envers ses enfants. Quand il lui proposa de passer au salon pour prendre un dernier verre ou un café, elle se dit qu’elle ne refuserait pas non plus un dernier baiser. La lumière douce de la pièce et la chaleur de ses bras invitaient à l’abandon. Les mots étaient superflus et le dialogue des corps s’établit avec une belle harmonie.
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Le ciel était gris et la température un peu froide pour la fin de juin mais Colette avait tenu à faire cette promenade au bord de l’eau. Elle disait que le mauvais temps leur permettait d’avoir le parc de la Visitation pour eux tout seul. Bien emmitouflés dans leurs laines polaires, ils marchaient d’un bon pas.
Alain semblait plus réservé qu’à l’habitude aujourd’hui. Elle savait pourquoi et elle voulait bien qu’ils prennent le temps d’en discuter. Ils s’étaient parlé jeudi au téléphone. Colette avait mentionné que Camille se cherchait un appartement pour aller vivre avec deux de ses amies. Elle trouvait l’entreprise un peu hasardeuse et se demandait si elle ne se retrouverait pas avec de nouveaux problèmes si les filles n’arrivaient pas à payer leur loyer.
- J’ai une idée Colette. Si tu lui laissais ton appartement pour quelques temps, tu pourrais aménager chez moi.
- Je n’y avais pas pensé.
- J’aimerais que nous vivions ensemble
- Alain, je pense que c’est beaucoup trop tôt pour prendre cette décision. Je ne suis pas prête et je ne veux surtout pas que les circonstances de la vie nous poussent à aller plus vite qu’on le voudrait.
- Moi je suis prêt. Je t’aime et je veux que nous puissions tout partager.
- Tu es prêt si c’est moi qui déménage chez toi mais as-tu pensé que ce choix n’était peut-être pas celui qui me convenait le mieux ?
Alain avait cessé de parler et avait mis fin à la discussion sous un prétexte quelconque comme ça lui arrivait lorsqu’il était contrarié. Elle n’avait pas insisté ce soir là, préférant elle aussi prendre un peu de recul face à cette proposition inattendue.
Elle n’aimait pas sentir le froid s’insinuer dans leurs rapports. Elle avait été distraite toute la journée de vendredi par cette question. Est-ce que c’était la peur qui l’empêchait d’avancer ? Alain allait-il lui reprocher lui aussi de s’occuper trop de sa fille et pas assez de lui ? Camille prenait-elle encore trop de place ? Non, ce n’était pas Camille. Colette ne voulait pas aller vivre avec Alain maintenant. Elle n’avait envie ni de vivre avec Camille, ni de vivre avec Alain. Elle voulait garder son appartement à elle toute seule pour quelques temps. C’est ce qu’elle voulait expliquer à Alain ce matin. Il parla le premier.
- Tu sais à propos de jeudi, j’ai été très déçu. Je ne comprends pas ton attitude. Je te sens toujours sur la réserve. On dirait bien que c’est toi qui a peur de t’engager. C’est pourtant aux hommes qu’on reproche ça d’habitude.
- J’y ai pensé toute la journée hier. Je me suis demandé pourquoi je réagissais comme ça. J’ai même parlé à Marlène qui m’a dit que j’étais folle de ne pas accepter ta proposition. Elle n’y voyait que des avantages. Elle m’a dit que j’allais te perdre si je continuais à te garder à distance comme ça.
- Et toi qu’en penses-tu ?
- Je pense que je ne veux pas te perdre et que je ne veux pas me perdre non plus. J’aimerais simplement pouvoir prendre mon temps. Depuis quatre ans, je me suis senti pas mal bousculée par la crise d’adolescence de ma fille et j’ai un peu besoin de me retrouver.
- Est-ce que le fait que Charles vienne vivre avec moi te dérange ?
- Non. Je ne crois pas. J’aime les enfants. J’ai beaucoup d’affection pour Charles et Frédéric et j’aime l’ambiance familiale. C’est juste que ça fait trop de changements en même temps. Tu pourrais prendre le temps de t’habituer à vivre à temps plein avec ton grand; ça aussi c’est une grosse adaptation.
- Et la maison ? J’ai cru comprendre qu’elle ne te convenait pas.
- Ce n’est pas ce que j’ai dit. J’aime ta maison mais je ne suis pas sûre que je pourrais m’y sentir chez moi. Et si je devais reprendre Camille avec moi pour un bout, ça risquerait d’être pas mal dérangeant.
- Camille ne me dérange pas. J’ai même pensé à finir un petit appartement dans le sous-sol. Il pourrait servir pour l’un ou l’autre des enfants.
- Toi alors ! on deviendrait une vraie tribu. Là je ne suis pas sûre que ça me plaise. Il y aurait toujours du monde autour et on n’aurait plus d’intimité.
Alain arrêta de marcher. Il riait doucement. L’atmosphère s’était détendue. Il voyait que Colette avait fait un pas de plus vers l’idée d’une vie commune. Non, il ne sacrifierait sûrement pas leur intimité et leur belle complicité dans le bruit et l’agitation d’une vie trop remplie.
- Tu sais Colette, j’ai aussi réfléchi à ça. Je ne veux pas refaire la même erreur qu’avec Hélène. Je ne laisserai pas la vie nous gruger. Je tiens trop à toi pour simplement vouloir te faire jouer un petit rôle dans une grande maisonnée. Je veux que tu sois la personne la plus importante dans ma vie. Je veux vieillir avec toi. Je veux qu’on se promette tous les deux de ne pas se perdre. Tu as raison, c’est peut-être moi qui ai voulu aller trop vite. Tu me manques pendant la semaine et je voudrais te voir plus souvent. Je voudrais dormir avec toi tout le temps.
- Eh bien.. je t’inviterai plus souvent à la maison quand Camille sera partie. Ce sera aussi un peu notre retraite pour la prochaine année et après on verra…
Ils marchaient bras dessus, bras dessous et recommençaient à faire des projets pour la fin de semaine. Les parents d’Alain les avaient invités pour la journée de dimanche.
- J’espère que nous allons avoir une belle journée demain.
- Je pense bien que oui. Regarde le ciel là-bas. Tu vois, il y a un petit carré bleu. Quand j’étais petite ma mère disait « si tu vois assez de bleu pour faire une robe au petit Jésus, il va faire beau ». Je ne savais pas combien ça prenait de bleu pour la robe du petit Jésus, mais avec le temps, j’ai compris que même s’il y en avait juste un peu, c’était assez pour garder l’espoir.
Fin