La manipulation

 

 

 

 

Groupe de discussion

Le Tour de Table

 

 

 

 

 

 

« Chacun a le droit d’exister avec le système de défense qu’il peut, mais n’a aucun droit de destruction sur autrui. »

                                               Isabelle Nazare-Aga

 

                                                                      

 

 

 

 

 

Solange St-Pierre,

Références :     Les manipulateurs sont parmis nous, Isabelle Nazare-Aga

                   Le développement de la personne, Carl Rogers           

 

 

 

 

Influencer les autres

 

J’ai choisi la manipulation comme thème de cette discussion qui porte sur le tort que nous pouvons causer aux autres. La manipulation est presque toujours liée aux comportements dépendants car elle puise à la même source : le manque de congruence. La non congruence, selon Carl Rogers, est un désacord interne de l’individu entre ce qu’il ressent, ce qu’il exprime au monde et la manière dont il agit.

 

Nous souhaitons tous être libre de choisir nos actes, nos pensées et notre vie et, quand nous avons cette impression désagréable que quelqu’un essaie de nous faire faire quelque chose que nous ne sommes pas prêts à faire, nous pouvons réaliser que nous sommes en présence d’un comportement manipulateur. Que se passe-t-il en nous ? Nous pouvons manquer de confiance, nous sentir déstabilisés, vaguement coupables, pas sûr d’être tout à fait correct. Nous commençons à douter de nos propres décisions lorsque quelqu’un nous dit qu’il connaît mieux que nous ce qui est bon pour nous.

 

Existe-t-il une manière saine d’influencer les autres ?

 

Certaines personnes croient que oui et leur système relationnel est basé sur ce postulat. Personnellement je crois que nous ne devons jamais tenter d’influencer les décisions des autres. Pour influencer les autres, il faut partir d’un point de vue selon lequel nous sommes convaincus d’avoir raison : « Je sais et je vais te montrer ce qui est bon  pour toi. ». Ce point de vue est toujours réducteur pour la liberté de l’autre. C’est un peu comme si on ne faisait pas confiance à la capacité d’une personne à gérer sa propre vie et à trouver sa propre voie. Lorsqu’il y a trop forte présomption de notre propre « rectitude », il y a nécessairement un manque de « degré de liberté » dans notre comportement envers les autres. Accepter que ceux qui nous entourent puissent agir différemment de nos attentes ou de nos exigences est une base plus saine pour les relations que nous souhaitons voir évoluer harmonieusement.

 

Avoir de l’ascendant sur les autres n’est pas un signe d’autonomie. Un des comportements des personnes souffrant de dépendance est leur propension à se servir des autres pour combler leur propre vide. Ces personnes passent leur vie à se demander comment les autres pensent et agissent et concentrent toute leur énergie à essayer de faire dévier le processus en leur faveur, croyant qu’il s’agit là d’une preuve d’intelligence. Cet effort dirigé vers l’extérieur épuise et laisse très peu de place au développement des ressources intérieures.

 

Malgré les apparences, les personnes qui exercent leur ascendant sur les autres ne sont pas libres. Elles ne peuvent exister sans la présence des autres et n’ont, au fond, pas vraiment confiance en elles.

 

 

Beau, grand et fort

 

Nous avons tous connus au cours de notre vie des individus manipulateurs et des individus affirmés. Quelle distinction pouvons-nous faire entre les deux ?

 

Manipuler signifie influencer habilement un individu pour le faire penser et agir comme on le souhaite. Ce comportement est typique des personnes fortement égocentriques et narcissiques qui ne sont habituellement pas conscientes de ce que les autres ressentent.

 

Le manipulateur n’est jamais animé par un sentiment d’éthique même s’il utilise parfois les grands principes comme s’il s’agissait de vérités universelles. Nous sommes généralement déstabilisés par la présence d’un manipulateur même si nous n’avons pas pris conscience du manège où il nous entraîne. La lumière devrait s’allumer à partir de notre « ressenti » : un individu manipulateur nous réduit toujours plutôt que de nous grandir. Il se donne le beau rôle; Nous portons l’odieux.

 

Un manipulateur dominant se construit toujours en se comparant à l’autre tout en introduisant une donnée fort néfaste : la dévalorisation. Il fonctionne sur le mode je suis OK et tu n’es pas OK et se donne toujours l’illusion de sa supériorité. Son but inconscient est d’arriver à faire admettre à l’autre qu’il est plus… intelligent, généreux, compétent, responsable, altruiste, au courant, etc… Comment ? En relevant les failles et les défauts. En nous faisant remarquer par exemple que nous sommes « égoïstes » ou « trop émotifs », il ne peut lui-même qu’être différent. Il parle toujours sur l’autre et tente de le définir plutôt que d’exprimer ce qu’il ressent et sa « logique » produit généralement un effet déstabilisant. L’émotion provoquée empêche d’accéder à une plus juste perception de la réalité. Le manipulateur excelle toujours à repérer nos points faibles afin d’exercer ce pouvoir sur l’autre qui le rassure.

 

Un individu affirmé, congruent, sûr de lui, n’a pas  besoin d’artifices et de manigances pour être apprécié et nous sommes bien en sa présence. Il sait exprimer clairement et sincèrement ses opinions, désirs ou sentiments et respecter aussi les désirs, besoins, sentiments et opinions des autres comme étant valables et réels.

 

Avec une personne congruente rien ne nous fait sentir qu’avoir des besoins, opinions ou sentiments différents soit illégitime, mal vu, dévalorisant ou culpabilisant. L’individu affirmé est bien dans sa peau, sans faux-semblants et limpide dans son attitude. Il n’a aucun besoin d’écraser les autres pour se sentir valable. Il ne fait pas une démonstration constante de ses qualités dans le but de prouver à autrui qu’il lui est supérieur ou que celui-ci lui est inférieur sur de multiples plans.

 

Une personne intéressante et cultivée, par exemple, ne nous donne jamais l’impression d’être inculte, idiot ou inintelligent en nous accablant de ses connaissances, en s’exprimant sur le ton de l’évidence nommant noms, dates et lieux et se faisant un plaisir de monopoliser la parole pour étaler sa « science ». Une personne intelligente ne craint pas de dire qu’elle ne sait pas et aborde aussi facilement et avec plaisir des sujets de conversation qui sont en dehors de son domaine d’expertise.

 

 

 

Faible et sans défense

 

 

Les enfants manipulent. C’est un comportement normal dans leur développement. Par l’attitude saine et congruente des parents, ils apprendront peu à peu les bénéfices de l’honnêteté et de la congruence et seront plus aptes à exprimer ouvertement leurs attentes. L’exemple est indispensable à leur compréhension. Comment les amener à être honnête, ouverts et respectueux  des autres si nous-mêmes avons l’habitude de dissimuler et de cacher une bonne part de notre être ?

 

Plusieurs adultes demeureront toute leur vie extrèmement fragiles aux faux systèmes relationnels basés sur la manipulation parce que c’est ce qu’ils ont connu dans leur enfance. Il est beaucoup plus difficile d’apprendre la congruence à l’âge adulte et les enfants issus de milieux dysfonctionnels traînent souvent toute leur vie les comportements de leurs parents dépendants, contrôlants ou manipulateurs.

 

Il est assez courrant, par exemple, de voir des adultes relativement bien affirmés perdre tous leurs moyens et redevenir profondément vulnérables face aux comportemnts abusifs, manipulateurs et contrôlants de leurs parents ou de certaines personnes ayant les mêmes approches. Certains systèmes relationnels établis dans les familles dysfonctionnelles perdurent et continuent d’affecter leurs membres à un point tel qu’ils devront parfois, pour survivre, rompre des liens qui ne pourront jamais s’assainir.

 

La manipulation des faibles et des victimes est parfois plus insidieuse et pernicieuse que celle des forts parce qu’elle s’emploie beaucoup plus subtilement et « par derrière » à créer la zizanie et les soupçons. La stratégie des faibles se caractérise presque toujours par la culpabilisation. Ceux qui ont connu un système familial de type bourreau-victime savent de quoi je parle.

 

Lorsque nous avons compris le jeux de la manipulation, nous n’avons plus envie d’y revenir et la meilleure compréhension que nous pouvons en avoir c’est de prendre conscience que quelqu’un nous a manipulé. Nous ressentons alors une malhonnêteté profonde derrière le comportement manipulateur de celui ou celle dont nous voulions nous savoir aimé (ami, parent, amoureux,…). Nous réalisons que cette personne a tout simplement profité de nos points faibles et de notre insécurité pour obtenir quelque chose à son profit personnel.

 

Parfois il nous faudra faire le deuil d’une communication normale avec certaines personnes. Après avoir tenté de faire évoluer la relation vers une plus grande ouverture, nous réaliserons que nos attentes ne nous apportent que souffrance ; la personnalité est sclérosé et il n’y aura pas de miracle. La relation idéale que nous aurions souhaitée n’existera pas. Nous regardons alors la réalité en face :

« Jusqu’à présent avons-nous eu une relation satisfaisante avec cette personne ? »

« Avons-nous senti un désir de communication authentique de la part de cette personne ? »

« Cette relation nous apporte-t-elle bien-être et confiance ? »

 

 

 

Faire notre propre examen

 

 

Le plus grand tort que nous faisons aux autres est de les forcer à agir en réponse à nos besoins et à nos manques. Le manque de respect et de considération de la valeur des autres est toujours présent lorsque nous nous autorisons à les manipuler.

 

Nous sommes aussi responsables si nous nous laissons manipuler, culpabiliser et détruire que ce soit par manque de discernement, par besoin d’approbation, par naïveté, passivité ou soumission. Nous devons alors appliquer les moyens de désengager un tel processus. Savoir que l’on est en présence d’un comportement manipulateur est la première étape pour regagner notre liberté et notre sérénité. En présence de tels comportements les qualités de tolérance, d’empathie et de compréhension seront tôt ou tard impuissantes à nous protéger et nous devrons avoir le courage de dire « non ». Nous rétablirons ainsi l’équilibre relationnel qui rendra la relation plus saine autant pour le manipulateur que pour nous.

 

Vivre dans un système relationnel perturbé c’est aussi accepter que d’autres y vivent avec nous.