LES ORIGINES DE L'INSTINCT AMOUREUX

Jean Ouellette

Ce texte traite d'un aspect seulement de l'amour homme-femme : l'instinct, c'est-à-dire les comportements innés. Cela exclut donc les comportements acquis, c'est-à-dire ceux qui sont fonction du milieu et de l'époque, tels ceux découlant des relations parents-enfants de la prime enfance.

Par « origines », je veux parler de ce qui a amené, tout au long de l'évolution humaine, à favoriser l'instinct amoureux qui nous caractérise.

Il n'y a pas de certitudes en ce domaine ; tout au plus peut-on parfois parler d'hypothèses fortement plausibles. D'autres théories que celles ci-décrites tentent d'expliquer les origines de tel ou tel instinct.

Dans une perspective évolutionniste, il faut bien comprendre que les événements de notre petite histoire de quelques millénaires n'ont pas d'impact ; il faut plutôt reculer à des centaines de milliers d'années et plus.

 

LA RÉCEPTIVITE SEXUELLE CONTINUE

Il semble que chez notre ancêtre (commun avec les singes) d'il y a quelque dix millions d'années, la femelle avait une période de rut semblable à celle des singes aujourd'hui. C'est-à-dire qu'elle ne désirait s'accoupler que pendant une certaine période de son cycle, soit une dizaine de jours par mois. De plus, elle refusait l'accouplement pendant la période de gestation et pendant la période d'allaitement (au moins deux ans par nouveau-né).

L'anthropologue américaine Helen E. Fisher, dans son livre La stratégie du sexe, parle d'un « contrat sexuel » par lequel le mâle cédait plus facilement une partie du produit de sa chasse aux femelles disponibles sexuellement. Une sélection naturelle pourrait avoir privilégié un trait génétique d'une plus grande réceptivité sexuelle chez les descendants. Les femelles enceintes étaient particulièrement protégées par les mâles si elles étaient réceptives pendant la période de grossesse de sorte que le bébé qu'elles portaient avait plus de chance de survie.

La femelle humaine a donc évolué vers une réceptivité sexuelle continue et ce, même en période de gestation ou d'allaitement. Parallèlement, elle a développé une plus grande capacité à jouir, ce qui a favorisé les accouplements et, par conséquent, les naissances.

 

BESOIN DE LIAISON

Du « contrat sexuel », cette entente mâle-femelle d'échange de sexe-nourriture-protection etc., découlait une progéniture plus abondante et une plus grande facilité de survie pour les membres de la « famille ». Tout indique que cette tendance à nous lier nous a été transmise, c'est-à-dire que nous chercherions instinctivement à nous lier à un partenaire.

Le début de l'accouplement face à face peut avoir contribué à favoriser ce lien car il implique une plus grande facilité à reconnaître le partenaire sexuel, étant visage contre visage.

Malgré certaines incertitudes au niveau de cette théorie (notamment en ce qui concerne les raisons de la perte de la période de rut), tout indique que le lien entre la femme et l'homme a été sélectionné pour la survie de l'espèce et que la recherche de ce lien est innée.

L'« instinct de liaison » est ce qui pourrait expliquer pourquoi nous avons tendance à être épris d'une personne, bref, à tomber en amour. Il est en effet question, lorsqu'on tombe en amour, de durée et d'échanges.


L'instinct de liaison est
ce qui pourrait expliquer
pourquoi nous avons
tendance à tomber en amour


CONSÉQUENCES DU BESOIN DE LIAISON

Selon Desmond Morris, un effet physiologique de l'instinct de liaison serait la formation de l'hymen. En rendant la première relation sexuelle difficile, il fallait une liaison assez intense entre l'homme et la femme. Les enfants de ce couple avaient, par conséquent, plus de chances de survie.

Une conséquence plus probable de ce besoin de liaison est la période de cour. On veut s'assurer de son bon choix avant de s'engager. Ainsi, l'on apprend à bien connaître le partenaire.

Helen E. Fisher va jusqu'à dire que le « contrat sexuel » a engendré ; « les premières émotions humaines comme la jalousie et l'altruisme, la propension à classer les gens suivant des catégories parentales, la faculté de communiquer verbalement, de penser abstraitement, enfin, le besoin de créer des outils, des armes, des maisons, des gouvernements, des lois, des ennemis, des dieux et des religions », ce qui est peut-être exagéré. (La stratégie du sexe, p.242)


Non seulement des comportements ont été favorisés par l'évolution mais aussi des caractéristiques anatomiques. Selon le zoologiste Desmond Morris, « les lèvres, les lobes d'oreilles, les mamelons, les seins et les organes génitaux sont richement pourvus en terminaisons nerveuses et sont devenus hautement sensibilisés à la stimulation érotique d'ordre tactile » (Le singe nu, p.75). Le corps humain a donc évolué de façon à favoriser l'accouplement et, partant, la survie de l'espèce.

Morris prétend même que les seins et les lèvres seraient des copies des fesses et des lèvres vaginales. Ce qui fait que l'homme serait, selon cette audacieuse théorie, « doublement » attiré par la femme ! L'homme pourrait donc avoir contribué à la sélection qui s'opéra au niveau de l'anatomie féminine ! Les seins des mammifères non humaines ne sont pas aussi proéminents que chez la femme, ne grossissant qu'en période d'allaitement. Il n'est pas impossible, conséquence aussi du début de la bipédie et de l'accouplement face à face, que les seins aient commencé à se développer dans le but d'attirer le mâle.



LA SÉDUCTION

Plusieurs espèces animales ont des comportements de séduction. Certains comportements humains liés à la séduction sont innés. Irenaus Eibl-Eibesfeldt a noté, lors d'observations effectuées dans plusieurs pays, que, dans toutes les cultures, les jeunes femmes flirtaient de la même façon : un sourire, un mouvement saccadé des sourcils, un mouvement de tête de côté, un regard au loin, un baissement de paupières.

De plus, il est généralement admis que, chez les deux sexes, la pupille se dilate et que l'œil devienne plus brillant. On n'a généralement pas conscience de la dilatation de pupille chez l'autre. Dans une étude du psychologue américain Eckhard Hess, les hommes ont préféré une photo retouchée d'une femme à qui on avait agrandi les pupilles par rapport à la photo originale mais n'ont pu expliquer les raisons de leur préférence. Il semble que la dilatation de la pupille soit un mécanisme déclenché inconsciemment pour permettre de mieux voir. Selon une autre étude, la dilatation se produit aussi pour l'homme à la vue d'un requin et pour la femme à la vue d'un enfant. La réaction contraire (contraction de la pupille) se produirait dans les cas de scènes désagréables bien que non dangereuses.

Les odeurs du corps jouent aussi un rôle dans l'attirance sexuelle. Elles sont souvent aujourd'hui masquées et remplacées par des déodorants et parfums.

Plusieurs espèces animales produisent des phéromones, une substance émise par le corps qui provoque une attirance chez l'individu qui la capte. Des indices laissent fortement penser que les phéromones humaines existent.

Selon une étude faite par le Dr Michael Cunningham du collège Elmhurst de Chicago, les hommes seraient particulièrement attirés par certaines caractéristiques du visage de la femme : de grands yeux, de grandes pommettes, un large sourire, un petit nez, un petit menton, etc. Une théorie veut que ces traits soient privilégiés car communs au bébé vers lequel nous sommes instinctivement attirés pour sa protection.

 

« DIFFÉRENCES » HOMME-FEMME

En général, l'homme tombe plus facilement en amour que la femme, celle-ci étant plus prudente, cherchant davantage à s'assurer de la sincérité et de la stabilité de l'homme. C'est ce qui ressort d'une étude sur 120 personnes interrogées sur l'amour passionné (Hatfield et Sprecher, 1987). Il est possible qu'au fil des millions d'années, la sélection ait favorisé les femmes qui étaient plus exigeantes en choisissant un partenaire susceptible d'investir particulièrement dans les enfants.

La forme de l'instinct sexuel est différente entre l'homme et la femme, le « but de l'évolution » n'étant pas de les égaliser mais de faire en sorte qu'ils favorisent la survie de l'espèce. Ainsi, l'on pourrait dire que l'homme est « plus sexuel » et que la femme cherche davantage la tendresse, l'attachement amoureux. 82 % des Québécoises affirment que le sexe sans amour ne représente pas d'intérêt (54 % sont d'accord et 28 % en partie d'accord). (Femme Plus, mars 1989, sondage sur 2,500 femmes). Les femmes achètent quelque trois millions et demi de romans d'amour Harlequin par année au Québec !

Ces différences homme-femme sont universelles ; elles ne sauraient donc être seulement l'effet du milieu. Même dans les kibboutzim d'Israël (où l'éducation est en principe non sexiste) dénote-t-on clairement ces différences : plus de 40 % des adolescents considèrent le sexe sans amour (casual sex) comme « légitime » par rapport à seulement 10 % des adolescentes.

Si nous avons développé, au cours des millions d'années de notre évolution, ces différences au niveau de l'instinct amoureux, c'est qu'elles sont favorables à la survie de l'espèce. Il s'agit donc d'un agencement d'instincts adéquat, même s'il produit nécessairement certaines frictions de temps en temps.

En termes évolutionnistes, la jouissance du mâle a été particulièrement favorisée car elle est directement associée à l'éjaculation, donc à la fécondation. Chez les autres animaux, la sexualité du mâle est en général plus forte que chez la femelle. Souvent voit-on cette dernière fuir ou n'éprouver aucun plaisir. Il serait donc normal de constater cette tendance chez l'animal humain.

Les consommateurs de pornographie, les violeurs et les clients des prostituées sont en grande majorité des hommes. 82 % des adolescentes ont une opinion défavorable face à la pornographie comparativement à seulement 33 % des adolescents ! (Gazette des femmes, mars-av. '87, p.33). De même, seulement 1 % des abuseurs sexuels sont des femmes, selon la Direction de la Protection de la Jeunesse.

Si ce sont les femmes qui s'habillent parfois de façon sexy et si les publicitaires les utilisent souvent, c'est bien sûr pour attirer les hommes.

Conséquence de sa plus forte libido, l'homme accorderait plus d'importance que la femme à l'aspect physique. Dans une enquête réalisée récemment par le Dr David M. Buss dans 33 pays où l'on a interrogé plus de 10,000 personnes, il a été démontré qu'en général les hommes privilégient,

davantage que c'est le cas pour les femmes, dans leur choix de partenaire, l'apparence physique et la jeunesse, alors que les femmes attachent plus d'importance que les hommes à la capacité financière et à l'ambition du partenaire éventuel. Le fait que ces tendances ont été observées à travers le monde laisse croire qu'elles pourraient avoir une certaine base génétique. Le Dr Buss compare même ces tendances à celles de plusieurs espèces du monde animal où, dit-il, « les femelles préfèrent les mâles qui contrôlent les plus vastes territoires, sont de plus haut rang et se montrent plus généreux ». L'avantage de ces préférences, en termes évolutionnistes, est évident. Les femelles choisissent les mâles les plus aptes à assurer leur survie et celle de leur progéniture. (Même si les femmes d'aujourd'hui sont autonomes, l'instinct les pousserait quand même, à un certain degré, vers ce type d'hommes.) Pour leur part, les mâles choisissent les femelles les plus aptes à enfanter et à enfanter longtemps. La capacité de reproduction d'une femme étant davantage liée à son âge que c'est le cas pour l'homme, ce dernier serait poussé instinctivement vers la jeunesse et, par conséquent, vers les caractéristiques de beauté associées à la jeunesse (peau douce, cheveux lustrés, tonus musculaire, démarche vive, etc.). (A noter que, dans l'étude du Dr Buss, d'autres qualités, telles que l'intelligence et la compréhension, étaient privilégiées par les deux sexes).

 

UTILITÉ DE CES CONNAISSANCES

Sachant ce qui précède, il est plus facile de se comprendre. Si l'on réalise que le besoin de tomber en amour est en partie biologique, on peut davantage tenter de le satisfaire et, partant, être plus heureux (si l'on définit le bonheur comme étant la satisfaction de ses besoins innés d'abord et acquis ensuite).

Au niveau de la séduction, on peut mieux comprendre les signaux émis inconsciemment par l'autre.

Connaître les caractéristiques des instincts amoureux féminins et masculins favorise l'entente.

Par ailleurs, aussi sexiste que cela peut le paraître, l'étude du Dr Buss nous amène à penser que, pour avoir plus de chances en amour, la femme doit chercher à se rajeunir et l'homme à acquérir des possessions et titres et en faire l'étalage. Mais il est évident que l'instinct seul ne nous mène pas et nous pouvons, en constatant cette programmation génétique, passer outre.

Mais surtout, on peut être amené à réaliser que si les besoins de l'homme ne sont pas identiques à ceux de la femme, et que, par conséquent, ceux de l'un-e sont parfois insatisfaits, il n'y a pas lieu de blâmer l'autre. On peut contribuer à combler davantage les désirs de son (sa) partenaire lorsqu'on le (la) comprend mieux. Connaître les caractéristiques des instincts amoureux féminins et masculins favorise l'entente. Cela peut éviter aussi de porter des jugements défavorables sur les hommes ou les femmes en général.

 

Bibliographie

La stratégie du sexe, Helen E. Fisher, Calmann-Lévy, Paris, 1983
Le singe nu, Desmond Morris, Grasset, Le livre de Poche no 2752, Paris, 1972
Le sexe et la mort, Jacques Ruffié, Ed. Odile Jacob, Seuil, 1986
The Redundant Male, J. Cherfas et J. Gribbin, Pantheon books, N.Y., 1984
Des guenons et des femmes, Sarah Blaffer Hdry, Edition Tierce, Paris, 1984
Revue Behavioral and Brain Sciences, « Sex differences in human mate preferences : Evolutionary hypotheses tested in 37 cultures », David M. Buss, mars 1989
Revue La Recherche, numéro spécial sur la sexualité, no 213, septembre 1989

Note : Je tiens à remercier M. Philippe Thiriart pour ses commentaires.

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Pierre Cloutier - novembre 2000