Le texte qui suit est tel que reçu par courriel. Je n'y ai fait aucun changement de forme ou de contenu.



(Pour info, réponse envoyée Pierre Cloutier, concerne la sociobiologie )
 
 
Bonjour Pierre,
Au sujet de ta page sur la sociobiologie, http://pages.infinit.net/pclou200/sociobiologie.htm, voici quelques commentaires ni humanistes, ni larmoyants, ni moralistes, comme tu le constateras.
 
Tu écris :  << On dit que les sociobiologistes sont des « anti-humanistes ». Mais qu'est-ce que cela a à voir ? Depuis quand une science est-elle jugée sur la base de son « humanisme » ? Est-ce que pi est humaniste ? Est-ce que E=MC2 est humaniste ? La bombe ne l'est pas mais l'équation, elle, est vraie ou fausse ; c'est tout. Si la sociobiologie est fausse, et elle l'est sûrement par-ci par-là comme toutes les théories nouvelles, alors j'attends qu'on me montre où. >>
 
Je ne sais pas ce que tous les autres en disent et je m'en fiche un peu. Je ne vais pas juger éthiquement de cette discipline et je ne nie nullement l'origine héréditaire de maints comportements ; mais je remarque que tu résumes les critiques émises sur la sociobiologie d'une manière caricaturale ; et que tu n'apportes dans ta page aucun argument ni même tentative d'explication en faveur, ne serait-ce que de l'aspect scientifique de celle-ci.
Les gens ne sont pas tous aussi caricaturaux que ta page et n'ont pas tous un a priori "humaniste ou moral" pour considérer la sociobiologie comme un leurre peu scientifique, dissimulant un arrière fond idéologique.
Il me semble qu'il aurait été opportun dans ta page, de distinguer en premier lieu deux disciplines qui s'imbriquent mais qui n'ont pas les mêmes connotations idéologiques, à savoir : a. le darwinisme social et b, la sociobiologie.
J'ai bien peur que l'idéologie véhiculée par "a", ne pâtisse sur "b". Je le regrette aussi; mais même en faisant cette distinction, il reste que la sociobiologie n'a pour l'instant de "science" que le nom.
 
Voici un préambule de réflexion et quelques points : 
Les formulations sont d'une extrême importance lorsqu'une science prétend étudier les comportements animaux : ceux-ci sont tous exprimés par des mouvements, et pour les expliquer, la langue et la syntaxe sont le seul outil dont on dispose. En revanche, pour les décrire, les transcrire ou les observer, une caméra vidéo peut être un excellent outil...
Exemple d'énoncé évolutif incorrect : << L'espèce humaine s'est redressée pour mieux voir et courir dans les savanes >>
Exemple d'énoncé darwinien correct (basé sur du factuel*): << La souche ayant donné l'humain s'est un jour redressée, suite à divers facteurs, et a ainsi pu (mieux) survivre dans son environnement >>
(* factuel car on le constate : 1, nous existons et 2, nous avons une posture érigée...) Nous sommes d'accord jusqu'ici ?
 
Allons au grain maintenant :
1 . D'abord, il existe déjà des sciences (ou des disciplines) qui étudient le comportement animal (y compris celui de l'espèce Homo sapiens), d'autres qui se spécialisent dans le comportement humain dans son ensemble, ou plus particulièrement par son aspect social et médical. Aucune de celles-ci ne propose d'ignorer les facteurs innés, ni ne prétend les distinguer avec précision des facteurs acquis, ni n'a la prétention qu'il n'y aurait pas combinaison des deux dans bien des cas, avec prépondérance de l'un ou l'autre dans d'autres cas, etc.
Dans ce sens-là, la sociobiologie est un dogme réductionniste car elle est basée sur les définitions/énoncés de son concepteur, qui sont en fait leur fondement principal. Ces prérequis sont non scientifiques, quasi mystiques, qui donnent une sorte de volonté intrinsèque à tout organisme, une espèce de but : "répandre ses gènes"... 
C'est un dogme, et voici le raisonnement qui m'amène à le penser.
 
Exemple d'énoncé typique et récurrent de de sociobiologie (lu sur un site de sociobiologie) : << Tous les comportements d’un individu obéissent à une loi fondamentale, diffuser ses propres gènes d’une façon aussi large que possible. Ainsi, l’agressivité (qui conduit à éliminer tout rival sexuel), l’altruisme (qui s’applique aux membres d’une même famille portant certains gènes identiques) ne poursuivent pas d’autre but. >>
 
Je suis bien navrée mais un énoncé - sous cette formulation - n'est qu'un dogme (voir préambule), et il l'est déjà, même pour les organismes les plus simples. C'en est un par la manière dont il est formulé, car biologiquement (hors de toute affirmation péremptoire), on ne peut affirmer que ceci : Un organisme vit (ou survit) quelque temps, grâce entre autres à ses comportements, et arrivera (ou pas) à se reproduire durant sa vie, du moment qu'il a pu le faire malgré les prédateurs et les dangers, etc. 
La loi fondamentale que propose l'énoncé en bleu n'en est pas une du moment que le simple fait de vivre suffit à l'existence. << Diffuser ses propres gènes >> n'est qu'une valeur artificielle, une fonction ajoutée - a posteriori - comme finalité, sur des organismes qui ont survécu et ont pu transmettre leurs gènes.  C'est équivoque et quasi mystique de la manière en bleu : Un fait, un état, ou un procédé que l'on constate n'est pas une finalité.
 
=> le fait (ou processus) de transmettre ses gènes et d'avoir une descendance prolifique face à la pression sélective, car l'organisme était suffisamment préadapté et que l'opportunité de se reproduire était là, SUFFIT à expliquer tout organe, fonction, et comportement (naturels) chez un organisme. Les êtres vivants existent et se reproduisent sans besoin de loi fondamentale, ni d' obéissance à quoi que ce soit, ni de but.
L'évolution darwinienne se passe et d'obéissance et de buts (finalités) : la pression sélective* exercées sur les variations** aléatoires et les opportunités, suffisent à expliquer l'évolution du vivant et sa résultante, la biodiversité.
=> Cette pression sélective s'exerce sur le phénotype. Ni sur les gènes ni sur des "mèmes" (2) Et quand bien même Dawkins pondrait un 4me livre pour étayer son inepte gène égoïste, avec pour seul élément que le phénotype est le miroir du génotype et vice-versa, (on le sait tous) il reste que cette pression s'exerce bel et bien SUR le phénotype.
Donc autant le texte en bleu n'est pas foncièrement faux, autant en écrire un autre en remplaçant << gènes >> par << descendants >> ou << caractères >> est tout aussi correct, sinon plus...Ce qui est INCORRECT est d'ériger un seul aspect, celui du génotype, au rang de LOI FONDAMENTALE, alors que ce n'est qu'une formulation d'un processus qui comporte au moins deux facettes - génotypique-phénotypique - , dont une seule des deux  subit directement toutes les contraintes de la pression sélective.
(2) le concept de << mème >> et de << gène égoïste >>, c'est pourquoi je les amène ici, sont eux aussi récurrents dans toute proposition de sociobiologie moderne : cette redéfinition de la biologie, comme science de la duplication d'idées plutôt que de la matière - dont s'est fait une spécialité Dawkins en poussant la ràflexion à son paroxysme, donne des élucubrations ridicules. Le terme << mème >> n'est en fait qu'un synonyme d'idée ou comportements transmissibles, culturellement, mais n'a encore pour ce dernier aspect aucune vérification biologique... Sauf bien entendu si le terme est pris sous sa signification de comportement héréditaire. Dans ce cas, qu'apporte de plus ce nouveau terme ?
Navrée de réduire un "must" aussi branché et in que le concept de "mème" à ce qu'il est vraiment... 
*  sous différentes modalités
** idem

2. Ensuite, pour accoler le mot biologie à social, il faudrait déjà que cette discipline arrive - ne serait-ce qu'une fois - à démontrer la moindre propriété génétique à ses énoncés. Pour autant que je sache, depuis Mendel tout caractère héréditaire se transmet selon certaines LOIS (de vraies lois, vérifiables, expérimentables, et prédictives) et non pas comme celles préconisées ci-dessus en bleu. L'_expression yeux bleus a été assigné à la notion de récessivité car et les deux parents doivent être obligatoirement porteurs de l'allèle, et le descendant doit obligatoirement hériter des 2 allèles pour exprimer yeux bleus, oui ou non ?...
Est-ce que ce genre d'élémentaire vérification héréditaire a pu être, ne serait-ce qu'une fois, accolée à un comportement humain ?
Négatif.
A-t-on ne serait-ce qu'une fois pu, grâce à la sociobiologie, déterminer qu'un comportement devait avoir son "gène" sur un chr. sexuel ? Négatif
 
Je ne considère pas le comportement humain comme intrinsèquement différent de celui des autres espèces - mais les comportements des primates et autres espèces sociales qui passent par une période d'apprentissage (dont notamment les humains) ont une très forte connotation culturelle, transmise culturellement, qui exerce sans aucun doute des pressions sur les populations (ne serait-ce que les guerres pour citer l'humain): ce dernier point rend cette jeune discipline réductionniste par le fait qu'elle PRETEND rendre compte, par le seul aspect "biologique-génétique" ; aspect que déjà cette discipline ne peut étayer de par la complexité d'un comportement.
 
=> On ne sait déjà que très difficilement identifier un gène, même chez une fourmi, encore moins le localiser et en expliquer les modalités de son _expression. Pour ce qui est d'un comportement élaboré et complexe, avec souvent des imbrications mimétiques et acquises.... Oh là là. 
C'est un des grands problèmes de cette discipline: par sa prétention de science biologique, elle est inféodée aux découvertes et avancées de la génétique. Ne pouvant rien faire sans la première, la sociobiologie ne peut pour l'instant que spéculer sur des scénarios évolutifs, et notamment sur :
- des comportements qu'elle ne peut dissocier ni distinguer clairement de la corresponsabilité de l'environnemental, ou du culturellement acquis.
- de vagues spéculations appliquées, empruntées aux scénarios évolutifs chez des insectes sociaux : altruisme, parentèle, etc. Des hypothèses qui à leur tour sont âprement discutés car ce ne sont encore que des scénarios évolutifs qui furent à l'origine élaborés pour faire rentrer des modèles sociaux, en apparence contradictoires, dans un paradigme ultra-darwinien, où tout devait avoir une explication évolutive... De l'eau a coulé sous les ponts depuis ces thèses, et sans remettre l'évolution darwinienne en question, des déterminismes embryologiques et aléatoires ont été découverts, qui apportent leur contribution au moulin.
- sur une hérédité de comportements souvent très complexes (primates, oiseaux, cétacés) qu'elle sait pertinemment être transmis culturellement pour certains, et dont elle spécule sur leur origine biologique exclusive ; car cette discipline, la sociobiologie, ne peut ignorer que langage chez certaines créatures signifie réponse physiologique à des stimuli chimiques , mais des phénomènes bien plus complexes pour d'autres organismes.
Une liaison réductionniste entre les deux que prétend faire la sociobiologie, mais comment ? En toute ignorance du reste...
 
Je termine provisoirement sur la constatation que la sociobiologie, se posant en science originale traitant de comportements hérités - expliqués exclusivement par bénéfices évolutifs - s'isole des autres disciplines et ne peut s' "étayer" que par des auto-référentiels, dont j'en ai lu une partie. Ils sont endémiques à tous leurs énoncés, et ne sont pour certains ni des éléments objectifs en biologie évolutive, ni en génétique :
- la notion de "fitness" : n'est utile que pour formuler des réflexions évolutives, elle n'est en aucun cas un paramètre biologique,
- la notion de "meilleurs gènes" (cachés), notion amenée - sauf erreur - par Mayr, pour expliquer la sélection sexuelle, par la femelle, de certains facteurs "handicapants" chez le mâle (la queue du paon par ex.) et proposer un avantage sélectif dans une sélection sexuelle qui semblait boiteuse.
Ces "meilleurs gènes" mystérieux de Mayr sont un élément accrocheur âprement discuté, et actuellement tombé en discrédit car ne reposant sur rien d'autre que la volonté de voir un avantage dans TOUT processus naturel : un dogme ultradarwinien (c-à-dire outrepassant les énoncés de l'évolution darwinienne) basé sur des idées  que rien ne  . 
etc. etc. etc.
 
Bref, à lire quelques propos de ce site-ci, http://www.sociobiologie.com, même en faisant abstraction de la maladresse rédactionnelle de ses auteurs qui en dit tout de même long sur leur "fitness" culturel, le ridicule est atteint depuis longtemps. Et comme tu le constates, cher ami, je n'ai encore fait aucune allusion aux références habituelles (des racistes militants pour la plupart) dont les sociobiologistes parsèment leurs biographies.
 
On peut donc émettre de sérieuses réserves épistémologiques et non éthico-humanistes (il y en a bien d'autres mais je n'ai pas que cela à faire) sur la sociobiologie telle que PRATIQUEE par leurs manitous actuels, qui n'ont pour leur part aucun des scrupules de Dawkins ou de Wilson (eux je les respecte pour leur intégrité scientifique), mais qui ressemblent tous à des racailles d'idéologues quelque peu racistes. ***
 
*** Tu me permettras cette dernière remarque "moraliste" en guise de conclusion, car même si tu sembles porter un regard un peu naïf sur cette discipline, moi j'ai un peu de kilométrage et je n'ai encore rencontré aucun disciple de cette discipline qui ne soit pas un idéologue en gestation... Ou même un raciste qui s'ignore ou qui l'avoue. Tu sais comme moi que les racistes le prétendent rarement ouvertement, et j'ai une hypothèse personnelle qui me vient de ces questions que je me pose :
1- qu'est-ce qui amène une personne a s'engager dans la sociobiologie, alors qu'étudier la biologie évolutive+(ou)génétique+(ou)neurologie+(ou)psychologie+(ou) sociologie lui apporterait bien plus de réponses à ses questions ?   
2- qu'est-ce que la sociobiologie (science hybridée non reconnue) a d'original ? - pourquoi ne pas s'investir dans la psycho-génétique en ce cas ? 
3- Pourquoi ne pas pas inventer l'éthoneurogénétique ?
 
J'ai une proposition de réponse mon cher Pierre : pourquoi pas parce que ce qui fascine dans cette sociobiologie sont les thèses des ses fondateurs historiques ? (voir Galton et consorts).
 
Une hypothèse comme une autre que je soumets à ton esprit critique. Et je te suggère de lire attentivement tous les prérequis que les sociobiologistes proposent comme lois ou éléments objectifs en prélude à leurs réflexions: tu constateras qu'il y a bien peu de science chez les sociobiologistes et beaucoup de notions plus de discutables en guise d'énoncés. (Je sais un petit peu de quoi je parle en génétique et comportements, j'ai tout de même quelques notions élémentaires).
 
Bien à toi mon cher bright, mes meilleures salutations
Ta dévouée
 
 
Sûryâ Satjadith Krishnan
Médecin neurobiologiste, interne en psychiatrie 
Associée Fabula - membre d'International Rationalist


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