Les Âmes fortes




- Tu ris ? Il n'y a pas de quoi rire, Thérèse. Il était comme ça ton Firmin.
- Je sais. C'est lui craché.
- Puisque tu sais alors, je ne vais pas me gêner. Gougeon chez qui il travaillait à Châtillon, c'était zéro en chiffre. Les messageries lui avaient retiré la clientèle. Il avait truqué avec des maîtres de postes. Puis, mauvaise vie. Une forge où l'on faisait cuire des châtaignes, une de ces maisons où le chien fait la vaisselle. Où il n'y a rien, le roi perd ses droits. A moins de porter l'enclume et le soufflet chez les prêteurs, il n'y avait pas de quoi gratter. Le Firmin y resta quand même un bout de temps parce qu'il fallait courir au plus pressé. Celle-là était dans ses derniers mois. Et, coûte que coûte, il fallait la becquée. On leur avait prêté la cabane à lapins. Ces dames de Sion avaient bien apporté quelques paniers mais en méfiance; elles s'activaient comme il se doit du côté des papiers et du mariage officiel. Celle-là donc se délivre de son premier. Dans quelles conditions ? Il vaut mieux ne pas le savoir. Mais, si vous ne vous êtes pas rendu compte que Firmin fait flèche de tout bois, je n'ai rien dit. Tout ça qui nous fait dresser les cheveux sur la tête, pour lui c'est une affaire. Celle-là a suffisamment déambulé dans Châtillon avec son gros ventre pour qu'elle ait tiré l'œil. Ces dames de Sion sont bien venues sept ou huit fois à la cabane à lapins. On n'a pas besoin de savoir qu'elles viennent, surtout pour des papiers. Le tout est qu'on les voie aller et venir avec leurs armes et bagages, c'est-à-dire chapeaux et corsages de satin. Si ces dames sont dans la bagarre, c'est bon signe. On peut y aller de sa larme à l'œil et tout le monde y va. Il n'est question que de cette pauvre fille. « Mais vous savez qu'elle va se marier ? - Mais que me dites vous ? - Je le tiens de ces dames de Sion qui s'en occupent. » Ce mariage, c'est le chef d'œuvre de Firmin. Il en a fait comme une course à pied. Qui arrivera le premier : le pasteur ou l'enfant ? C'est le pasteur. Mais au poil. C'est ce qu'il faut. Ne laissons pas refroidir le public. Thérèse est allée au temple un soir. Elle est comme une barrique. C'est tout juste su Firmin ne lui dit pas : « Tiens-le encore un peu. » Ou peut-être il le lui a dit. En tout cas elle le tient aller et retour, mais retour, elle lâche. C'est tellement réussi que Châtillon n'en dort pas. Elle crie suffisamment pour que le lendemain la commère puisse se donner les gants d'avoir eu peur. Premiers bénéfices : on envoie à la cabane à lapins plus de bouillons de poule qu'il n'en faudrait pour noyer Firmin. Lui il tient son rôle en première : effacé mais présent; contrit et résolu. Si on lui dit : « Heureusement du mariage hier soir » il soupire et lève les yeux au ciel. S'il ne joint pas les mains... peut-être même que devant certains il les joint. Mais tout ça c'est brimborions et bagatelles. Maintenant qu'on a les outils il faut se mettre au boulot. Ne nous endormons pas sur le rôti. Une accouchée n'est jamais rouge. « Va remercier ces dames. » Celle-là y va. Elle a son petit visage tiré et tout pâle, et ses grands yeux. - Tu te souviens de tes grands yeux, Thérèse ? - Elle a ses grands yeux qui lui mangent le visage. Elle se tient cependant droite et solide. Firmin connaît le prix de ce qu'ici (et partout) les bourgeois appellent la bonne volonté. Il faut qu'on dise : « Vous avez vu comme elle était pâle, la pauvre, comme elle a de la bonne volonté ! » Pour les gens comme Firmin et comme Thérèse, la bonne volonté est la clé qui ouvre les portes. Ce qu'il faut surtout éviter, c'est de paraître au dernier degré de la misère. Les bourgeois ne supportent pas le dernier degré. Etre au dernier degré, ou simplement le paraître, et toutes les portes se ferment. Les gens sont sensibles. Il y a des choses qu'ils ne peuvent pas voir. Mais ce que Thérèse leur montre c'est tout autre chose : c'est une accouchée faible et pâle : intéressante et pleine de bonne volonté. Firmin lui a fait la leçon, mais c'est gros Jean qui en montre à son curé. Elle est aussi forte que lui. Elle est tellement forte qu'à certains endroits même on lui dit : « Asseyez-vous! » Et c'est son triomphe car elle a le génie du bout des fesses. Elle s'assoit tellement sur le bout des fesses qu'on insiste : « Asseyez-vous bien, mettez-vous à votre aise. » C'est la prendre pour qui ? Firmin n'est pas là, mais, s'il la voyait, il en serait pour sa courte honte, lui qui croit tout lui apprendre. Qu'elle se mette à son aise ? Dieu garde ! Elle fait semblant et c'est pire; c'est pire que si elle était debout. On en souffre pour elle. Les plus durs à cuire sont tentés de la forcer à s'installer; le tendres ne résistent pas et la forcent. Comme on est heureux de l'avoir forcée ! Quelle belle expression de remerciement et de gratitude sur son visage ! Telle qu'elle est là, accouchée de la veille, pourrait-on dire, si le sort vou étais contraire, elle se jetterait sur le sort comme une lionne. Celà se voit dans ses yeux. Elle n'a pas encore beaucoup de forces, mais, elle vous les donne. Et les forces ne vont pas tarder à revenir. Alors, vous qui l'avez forcée à s'asseoir, soyez tranquille, ces forces revenues seront à votre disposition. En tout cas, le soir, rien qu'avec ce qu'elle rapporte dans son cabas il y en a pour trois jours. Puis on fait les comptes et les calculs. La marche à suivre est bien simple. Repose-toi. Il ne faut plus qu'on te voie de la semaine. Il faut de faire languir, désirer. Regardez comme elle est loin déjà. On va la désirer, on la désire. On se demande ce qu'elle fait, si elle n'est pas malade par exemple. Elle reçoit des visites. Dans la cabane à lapins, où elle est comme la Sainte-Vierge. Ce n'est pas elle qui a honte de la cabane à lapins : ce sont tous ceux qui viennent la voir. Elle ne restera sûrement pas dans la cabane à lapins.





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