Ennemonde et autres caractères




Les routes font prudemment le tour du Haut Pays. Certaines fermes sont à dix ou vingt kilomètres de leur voisin le plus proche; souvent, c'est un homme seul qui devrait faire ces kilomètres pour rencontrer un homme seul, il ne les fait pas de toute sa vie; ou bien c'est une tribu d'adultes, d'enfants et de vieillards qui devrait aller vers une autre tribu d'adultes, d'enfants et de vieillards pour y voir quoi ? des femmes démantelées par les grossesses répétées, des hommes rouges et des vieillards faisandés (les enfants aussi d'ailleurs) et sefaire regarder de haut ? on s'en fiche. Si on veut se faire voir, ça se fera aux foires. Trente ou quarante kilomètres séparent les villages qui restent soigneusement sur les pourtours où passe la route.
Dans les terres : hêtres, châtaigniers, chênes rouvres, hêtres de plus en plus énormes et hauts à mesure qu'on pénètre plus profond, rouvres de plus en plus millénaires; loin de tout commerce avec les hommes, des familles de bouleaux, très belles en été, et qui disparaissent, blanc sur blanc, dans la neige; sur les landes, des lavandes, des genêts, de l'alpha, du carex, de la dendelion, puis des pierres, des pierres roulées, comme si jadis, dans ce hauteurs, passaient des fleuves; enfin, au grand large, des pieres plates, sonores comme des cloches, reproduisant le moindre bruit; le saut d'un criquet, le trot d'une souris, le glissement d'ne vipère, ou le vent qui prend appui sur ces tremplins telluriques.
Le ciel est souvent noir, ou alors bleu marine sombre, mais l'impression qu'on en reçoit est celle qu'on recevrait du noir; sauf à l'époque où fleurit un réséda sauvage dont l'odeur fine est si joyeuse qu'elle dissipe toute mélancolie. En dehors de cette époque du réséda, le beau temps ici n'est pas gai; il n'est pas triste non plus, il est autre chose; ceux à qui il convient ne peuvent plus s'en passer. Le mauvais temps aussi est très séduisant, il prend tout de suite des allures cosmiques. Il y a du galactique, et même de l'extra-galactique dans son comportement. Il ne peut pas pleuvoir ici comme ailleurs, on sent que Dieu s'en occupe personnellement; le vent y prend nettement en main les destinées du monde. L'orage y modifie ses données : il n'éclaire plus et il ne fait plus de bruit; tous les objets métalliques se mettent simplement à luire; boucles de ceinture, crochets de souliers, agrafes, lunettes, bracelets, bagues, chaînes, etc., il faut se manier avec précaution. On rencontre souvent vingt, trente hêtres superbes foudroyés côte à côte, morts de la tête au pied, carbonisés, debout, noirs, attestant qu'il se passe quelque chose dans ce silence.
Les crépuscules sont plus souvent verts que rouges et ils durent très longtemps; si longtemps qu'on est obligé à la fin de s'apercevoir que la nuit est tombée et que la lueur vient maintenant des étoiles. Ici, elles éclairent; elles suffisent pour qu'on se reconnaisse dans un chemin. On en voit peut-être plus qu'ailleurs; ce qui est sûr, toutefois, c'est qu'elles sont plus grosses, l'air y étant pour quelque chose, soit que se pureté, qui est extrême, mette à vif les constellations, soit, ce que certains prétendent, qu'il contienne une matière faisant office de loupe. Evidemment, personne ne peut se flatter d'avoir été par nuit noire au grand large. Dans les cas où elle est prévisible, on se carapate avant qu'elle soit là. Il y a une façon de se conduire envers ce pays, qui a été mise au point par les ancêtres et qui a donné d'excellents résultats, c'est même la seule : on s'y conforme. Chaque accident qu'on a vu arriver, et ils ne se comptent pas, et il y en a d'étranges, viennent tous d'une entorse à ces sortes de règles ou de lois.
Rien n'est plus facile par exemple, que d'aller de Villesèche au Pas de Redortier en plein jour, c'est l'affaire d'une petite heure. Le paysage n'est pas encourageant, mais c'est faisable et il n'y faut qu'un peu de volonté, ou de passion (si c'est à la chasse), ou de bêtise (si c'est gratuit). Mais un jour où les nuages sont bas et épais, la nuit tombe, allez-y ! Personne ne s'y risquera.
L'outil que les gens d'ici ont le plus souvent à la main, c'est le fusil, qu'il s'agisse de chasse ou de réflexions, disons philosophiques; dans un cas comme dans l'autre, il n'y a pas de solution sans coup de feu. Le fusil est pendu à un pied de verre scellé dans le mur près de la chaise du patron. Que ce dernier soit à table ou près du feu, le fusil est toujours à portée de sa main. Ça n'est pas qu'au point de vue gendarmes le pays manque de sécurité, au contraire, même au plus beau temps du brigandage il n'y a jamais eu de crime ici dessus; sauf un en 1928, mais il s'agissait précisément de ce qu'on craint, et on craint la solitude. Les familles n'y sont pas un remède : ce sont tout au plus des réunions de solitaires qui vont en réalité chacun dans leur propre direction : les familles ne se réunissent pas autour de quelqu'un, elles s'écartent à partir de quelqu'un. Et puis, il y a la métaphysique, certes, pas celle de Sorbonne, celle dont on est bien obligé de tenir compte lors de l'affrontement de la solitude irrémédiable et du monde. M. Sartre ne servirait pas à grand-chose, un fusil est par contre à maintes reprises très utile.
On peut s'étonner que ces paysans n'aient pas plus souvent en main les mancherons de la charrue; c'est que ces paysans sont des pasteurs. C'est aussi ce qui les tient en dehors (et au-dessus) des progrès mécaniques. On n'a pas encore inventé la machine à garder les moutons. C'est le père, le patron, qui dirige le troupeau, le fils ou les fils mènent la petite organisation agricole qui fonctionne d'ailleurs en économie fermée. On ne cultive que la terre nécessaire au froment, à l'orge, à la pomme de terre et aux légumes indispensables à la vie de la famille ou de l'individu, et c'est pourquoi tant de ces paysans restent célibataires et vivent seuls : ils ont ainsi besoin de si peu qu'à peine s'ils grattent la terre un mois par an.
A l'usage de ces célibataires fort sanguins existait encore, il n'y a pas trente ans, un paradis de Mahomet. C'était une maison dans un ubac, le plus sinistre qui soit, qui ne voyait jamais le soleil même au gros de l'été. Y habitait une veuve; elle avait à l'époque ses bons soixante ans. Quand un célibataire allait lui rendre visite, elle mettait à sa porte un drapeau, un drapeau comme vous et moi, tricolore, bleu, blanc, rouge, le plus officiel des drapeaux. Il venait d'ailleurs de la mairie de Saint-C., où il avait été prélevé sur la provision du 14 juillet. La visite terminée, la veuve rentrait le drapeau. C'était connu. Il n'y eu jamais d'histoire. Jusqu'au jour où l'on voulu moderniser ce mécanisme. Une jeune femme d'Avignon, sans doute habile dans cette partie et, ma foi, coquette, se dit qu'elle augmenterait le rendement en allant porter la marchandise à domicile. Elle fut célèbre un été, puis elle disparut sans laisser de traces. Le bruit courut tout de suite qu'on l'avait vu à la foire de Laragne. Mais Laragne, c'est loin. Elle avait un ami qui vint s'enquérir de droite et de gauche. Il n'était pas sympathique, on le lanterna. Il essaya de se fâcher, mais c'était difficile. Il eut certainement une pique d'amour-propre car, et ça ne se fait pas, il alla raconter son histoire à la gendarmerie de Sault. Enquête au cours de laquelle la présence de la jeune femme à la foire de Laragne et même à celle de Gap fut confirmée par plus de cinquante témoins d'une bonne foi évidente et qui, non moins évidemment, n'auraient pas inventé la poudre. Trois ou quatre ans seulement après on trouva des «trucs» dans lesquels les renards avaient longtemps farfouillé. Mais dans ces hauteurs, ce ne sont pas les «trucs» qui manquent. La veuve n'a fermé boutique qu'à plus de quatre-vingts ans. Elle n'avait d'ailleurs gagné que le drapeau, qui lui est resté, qu'on a, je crois, mis sur sa bière lors de son enterrement et qu'on a planté sur sa tombe où les vents et les pluies l'ont finalement mis en lambeaux, mais je l'ai encore vu.
Les femmes ici n'ont pas de forme; ce sont des paquets d'étoffes médiocres. Ce n'est pas faute de vouloir paraître, au contraire, à ce sujet elles s'efforceraient plutôt de surenchérir, mais les marchands forains vendent plus de snobisme paysan que de bonnes marchandises. Elles ne vont plus à l'étoffe à pois, ou au noir de jais sibeau sur les aïeules, elles veulent du dessin moderne. On leur en flanque. Ça leur va comme un tablier à un cochon, et des couleurs à faire hurler un architecte (ce qui n'est pas peu dire), mais il faut bien faire savoir qu'on a des sous. Si bien que, si on en voit une vêtue avec goût, et qui parmi toutes ces dondons fait princesse, il y a gros à parier qu'elle est pauvre et qu'elle a honte. Quelquefois les très vieilles font sensations. Passé l'âge d'être engrossées, elles retrouvent un deuxième corps; même celles qui restent amples se modèlent, mais les maigres prennent vraiment de la noblesse. C'est aussi le moment où elles n'ont plus guère d'argent, elles retournent aux cretonnes anciennes. Il y a aussi dans chaque famille une belle chose (et qu'on déteste).
Les jeunes filles, tant qu'elles sont vierges, ont une beauté de fruit, puis cette beauté éclate et on la voit en éclat dans les enfants. Il ne reste vraiment rien de leur premier état : certaines Vénus deviennent des monstres effrayants, elles ont presque toutes des bouches du XVIIe siècle, édentées ou pire encore, avec quelques grandes dents déchaussées qu'elles sucent. C'est assez abominable. Mais il ne faut pas prendre leur air niais pour argent comptant. Ce sont presque toujours de maîtresses femmes. Au pied du mur elles font merveille. On se souvient encore d'Ennemonde Girard.





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