L'aube surprit Angelo béat et muet mais
réveillé. La hauteur de
la colline l'avait préservé du peu de rosée
qui tombe dans ce
pays en été. Il bouchonna son cheval avec une
poignée de bruyère
et roula son porte-manteau.
Les oiseaux s'éveillaient dans le vallon où il
descendit. Il ne
faisait pas frais même dans les profondeurs encore couvertes des
ténèbres de la nuit. Le ciel était entièrement éclairé d'élancements de lumière grise. Enfin, le soleil
rouge, tout écrasé dans de longues herbes de nuages sombres
émergea des forêts.
Malgré la chaleur déjà étouffante,
Angelo avait très soif de quelque chose de chaud. Comme il débouchait dans la
vallée intermédiaire qui séparait les collines où
il avait passé la nuit d'un massif plus haut et plus sauvage, étendu à
deux ou trois lieues devant lui et sur lequel les premiers rayons du soleil
faisaient luire le bronze de hautes chênaies, il vit une
petite métairie au bord de la route et, dans le pré, une
femme en jupon rouge qui ramassait le linge qu'elle avait étendu au
serein.
Il s'approcha. Elle avait les épaules et les bras nus hors
d'un
cache-corset de toile dans lequel elle étalait
également de fort
gros seins très hâlés: «Pardon, madame,
dit-il, ne pourriez-vous
pas me donner un peu de café, en payant?» Elle ne
répondit pas
tout de suite et il comprit qu'il avait fait une phrase trop
polie. «Le en payant aussi est maladroit», se dit-il. «Je
peux vous donner du café, dit-elle, venez.» Elle
était grande
mais si compacte qu'elle tourna sur elle-même lentement
comme un
bateau. «La porte est là-bas», dit-elle en montrant le
bout de la
haie.
Il n'y avait dans la cuisine qu'un vieillard et beaucoup de
mouches. Cependant, sur le poêle bas, enragé de feu,
à côté d'une
chaudronnée de son pour les cochons, la cafetière
soufflait un si
bonne odeur qu'Angélo trouva cette pièce toute
noire de suie tout
à fait charmante. Le son pour les cochons lui-même
parlait un
langage magnifique à son estomac peu satisfait de pain
sec.
Il but un bol de café. La femme qui s'était
plantée devant lui et
dont il voyait fort bien les épaules charnues pleines de
fossettes et même l'énorme fleur violette des seins
lui demanda
s'il était un monsieur de bureau. «Gare, se dit Angelo,
elle
regrette son café. - Oh! non, dit-il (il évita
soigneusement de
dire madame), je suis un commerçant de Marseille; je vais
dans la
Drôme où j'ai des clients et j'en profite pour
prendre l'air.» Le
visage de la femme devint plus aimable, surtout quand il eut
demandé la route de Banon. «Vous mangerez bien un oeuf»,
dit-
elle. Elle avait déjà poussé de
côté la chaudronnée de son et mis
la poêle au feu.
Il mangea un oeuf et un morceau de lard avec quatre tranches d'un
gros pain très blanc qui lui parurent
légères comme des plumes.
La femme s'agitait maintenant très maternellement autour
de lui.
Il fut surpris de très bien supporter son odeur de sueur
et même
la vue des grosses touffes de poils roux de ses aisselles qu'elle
découvrit en levant les bras pour assurer son chignon.
Elle
refusa d'être payée et même se mit à
rire parce qu'il insistait,
et elle repoussa le porte-monnaie sans façon.
Angélo souffrit
d'être très gauche et très ridicule: il
aurait bien voulu pouvoir
payer et avoir le droit de se retirer avec cet air sec et
détaché
qui était la défense habituelle de sa
timidité. Il fit rapidement
quelques amabilités, et mit le porte-monnaie dans sa
poche.
La femme lui montra sa route qui, de l'autre côté de
la vallée,
montait dans les chênaies. Angélo marcha un bon
moment en
silence, dans la petite plaine à travers des prés
très verts. Il
était fortement impressionné par la nourriture qui
avait laissé
un goût très agréable dans sa bouche. Enfin,
il soupira et mit
son cheval au trot.
Le soleil était haut; il faisait très chaud mais il
n'y avait pas
de lumière violente. Elle était très blanche
et tellement écrasée
qu'elle semblait beurrer la terre avec un air épais.
Depuis
longtemps déjà Angelo montait à travers la
forêt de chênes. Il
suivait une petite route couverte d'une épaisse couche de
poussière où chaque pas du cheval soulevait une
fumée qui ne
retombait pas. A travers le sous-bois râpeux et
desséché il
pouvait voir à chaque détour que les traces de son
passage ne
s'effaçaient pas dans les méandres de la route en
dessous. Les
arbres n'apportaient aucune fraîcheur. La petite feuille
dure des
chênes réfléchissait au contraire la chaleur
et la lumière.
L'ombre de la forêt éblouissait et
étouffait.
Sur les talus brûlés jusqu'à l'os quelques
chardons blancs
cliquetaient au passage comme si la terre métallique
frémissait à
la ronde sous les sabots du cheval. Il n'y avait que ce petit
bruit de vertèbre, très craquant malgré le
bruit du pas assourdi
par la poussière et un silence si total que la
présence des
grands arbres muets devenait presque irréelle. La selle
était
brûlante. Le mouvement des sangles faisait mousser de
l'écume. La
bête suçait son mors et, de temps en temps, se
râclait le gosier
en secouant la tête. La montée
régulière de la chaleur
bourdonnait comme d'une chaufferie impitoyablement bourrée
de
charbon. Le tronc des chênes craquait. Dans le sous-bois
sec et
nu comme un parquet d'église, inondé de cette
lumière blanche
sans éclat mais qui aveuglait par sa pulvérulence,
la marche du
cheval faisait tourner lentement de longs rayons noirs. La route
qui serpentait à coups de reins de plus en plus raides
pour se
hisser à travers de vieux rochers couverts de lichens
blancs
frappait parfois de la tête du côté du soleil.
Alors, dans le
ciel de craie s'ouvrait une sorte de gouffre d'une
phosphorescence inouïe d'où soufflait une haleine de four
et de
fièvre, visqueuse, dont on voyait trembler le gluant et le
gras.
Les arbres énormes disparaissaient dans cet
éblouissement; de
grands quartiers de forêt engloutis dans la lumière
n'apparaissaient plus que comme de vagues feuillages de cendre,
sans contours, vagues formes presque transparentes et que la
chaleur recouvrait brusquement d'un lent remous de
viscosités
luisantes. Puis la route tournait vers l'ouest et, soudain
rétrécie à la dimension du chemin muletier
qu'elle était devenue,
elle était pressée d'arbres violents et vifs aux
troncs soutenus
de piliers d'or, aux branches tordues par des tiges d'or
crépitantes, aux feuilles immobiles toutes dorées
comme de petits
miroirs sertis de minces fils d'or qui en épousaient tous
les
contours.
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