Je prononce d'abord la formule d'exorcisme moderne: Les héros de ce roman appartiennent à la fiction romanesque, et toute ressemblance avec des contemporains vivants ou morts est entièrement fortuite; également toute similitude de noms propres.
Rien n'est vrai. Même pas moi; ni les miens; ni mes amis. Tout est faux.
Maintenant, allons-y. Ici commence Noé.
Je venais de finir d'écrire Un roi sans divertissement. La tête de Langlois venait à peine d'éclater sur mon papier que je me suis dit (et très violemment): «Tu as mené ce personnage jusqu'au bout de son destin. Il est mort, maintenant. Il est là, étendu par terre dans son sang et sa cervelle répandus. Là-bas, Delphine et Saucisse viennent d'ouvrir la porte du bongalove; elles appellent Langlois comme si elles espéraient qu'il va encore pouvoir leur répondre. Et, est-ce qu'il ne leur répond pas, tel qu'il est là? Est-ce que ce n'est pas une réponse suffisante? Si tu fais tant que d'attendre que Delphine arrive au bord du carnage avec ses petits souliers fins; si tu fais tant que d'essayer de la décrire, retroussant ses jupes au-dessus du sang et de la cervelle de Langlois comme au bord d'une flaque de boue, tu vas voir que Delphine va vivre. Alors, tu n'as pas fini. Tu sais bien qu'elle est toute neuve. Est-ce qu'elle était préparé à cet éclat? Non. Tu l'as dit toi-même: elle avait rangé soigneusement les boîtes à cigares de chaque côté de la glace de la cheminée. Et n'oublie pas que tu as parlé de ce tablier blanc (impeccable, à bavette brodée) qu'elle faisait porter à sa petite bonne dans la maison de Grenoble. Tout ça, ce sont des signes. Amène-là seulement jusqu'ici; attends qu'elle ait traversé le labyrinthe de buis (où tu entends déjà qu'elle court en frappant les dalles de ses talons de bottines comme une biche frappe les rochers de ses sabots) et tu verras qu'elle va vivre. Termine moi ça rondo pour le moment. Tu ne peux pas te payer le luxe d'une Delphine. Tu n'as pas parlé de ses beau yeux d'amande verte, de ses épais cheveux noirs, de sa peau pâle, bleutée comme un lait reposé, de tout ce que Saucisse n'a pas vu, ou n'a pas voulu voir, ou n'a pas voulu dire, et qui est dans son buste, dans ses hanches de chat, dans sa foulée (ce pas, trop long, et qui l'emporte toujours au-delà, semble-t-il; s'il n'est qu'un pas de femme). Mais tu sais bien que tout cela existe; et tu sais bien aussi tout ce qui existe à l'intérieur du buste, à l'intérieur des hanches, cette forêt de Brocéliande (là où Saucisse n'a vu qu'une plantation des Eaux et forêts). Quand elle va se trouver en présence de Langlois, étendu par terre, mais qui, à la place de sa tête volée en éclats, pousse hors de ses épaules les épais feuillages rouges de la forêt qu'il contenait (qu'il n'a pas pu plus longtemps contenir) tu peux me croire: elle va ébranler le sol de la vieille Bretagne en tordant ses terribles racines. Termine vite et va donc te promener un peu dans l'automne.
C'est vrai: jamais la saison n'a été plus belle. Ma fenêtre d'ouest est pleine à ras bord des dorures étincelantes du feuillage du marronnier à travers lequel transparaît le bleu du ciel, plus bleu que l'eau sur les grands fonds. Les bois de bouleaux, d'aulnes et de peupliers où circule la Durance ont dû s'élimer sous quelque vent de nuit; ils montrent leur trame d'un gris verdâtre; par endroits rose, de ce rose étrange, très noble, qui est produit par l'enchevêtrement des branches nues sur lesquelles glisse le soleil de novembre; ou bien ces bois sont de bleu et d'argent comme un banc de sardines. Logiquement, en effet, je ne dois plus m'occuper de Langlois.
(qui est mort. Mais pourquoi suis-je condamner à croire toujours en vous?)
de Delphine
(qui veut vivre. Et, en plus des yeux d'amande, des cheveux noirs, du buste, des hanches et des jambes qui marchent sur la terre froide comme sur un grand tapis de peau d'ours, je connais dans Delphine de plus terribles beautés).
Certes, Delphine est un personnage neuf; elle est arrivée quand Langlois allait mourir; je n'ai pas pu profiter d'elle; je suis tenté de l'attendre. Mais, quand je me permets de rester un bon moment, le regard fixé sur ces épais bois gris qui coulent le long de la Durance, sud-est sud-ouest devant ma fenêtre, je vois, dans ces vapeurs de branches dépouillées de feuilles, s'étaler des moires où le pourpre le plus vif s'enroule à des verts d'huile. Un vent léger descend là-bas des montagnes vers la mer. Il est vraisemblablement temps que je ne subisse plus l'emprise de personnages jaillis de l'ombre.
Je vais donc entreprendre moi-même; - mais quoi? un voyage dans le but catégorique de me séparer d'ici.





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