I


Aplati sur le sable humide, Ulysse ouvrit les yeux et vit le ciel. - Rien que le ciel! Sous lui, la chair exsangue de cette terre qui participe encore à la cautèle des eaux.
La mer perfide hululait doucement: ses molles lèvres vertes baisaient sans relâche, à féroces baisers, la dure mâchoire des roches.
Il essaya de se dresser: ses jambes, des algues! Ses bras, des fumées d'embruns! Il ne commandait plus qu'à ses paupières et, elles étaient ouvertes sur la désolation du ciel! Il ferma les yeux. - Le désespoir se mit à lui manger le foie.
Des claquements de petits pieds battirent, puis des exclamations, si humaines qu'elles étaient comme fleuries.
Les voix voletaient au-dessus de son corps. Sa peau entendait la tiédeur de ce souffle que pétrissait la langue. Il releva un peu ses paupières: il était entouré par un cercle de jambes nues. Son regard fit le tour puis monta au long d'elles. Les jarrets sculptés par l'effort derrière l'araire, les cuisses... Deux montaient sans poils sous la tunique, deux cuisses ombrées de bleu!
Son regard échela: des seins! C'était une femme!
Comme on le soulevait, il aperçut un peu plus loin des gens qui s'empressaient autour d'une autre épave.

Sur les herbes de la falaise, on hissait Archias. Il avait échappé à l'écrasement du chebec en embrassant le mât rompu.
Il gesticulait et beuglait comme un veau marin. Une vieille balafre couleur de souffre illuminait son front. La véhémence de son discours ébranlait sa barbe et, la force de ses paroles qui jaillissaient dans une poussière de salive et d'eau de mer était telle, qu'éberlués, les porteurs cherchaient en eux-mêmes le moyen le plus honorable de lâcher la civière et s'enfuir.
Car, depuis le coup de matraque qui l'avait étendu devant la porte Scée, Archias avait le triste privilège de voir les dieux. Sans le secours de la fleur des nuages ou des brises dans le verger, il vivait toujours au milieu d'eux et, de ses lèvres, comme d'une source sulfureuse, coulait un rêve terrible.

Dans le long chapelet de jours marqués de pâquerettes, de blé mûr, de pommes, Ulysse rencontra la femme trois fois.




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