La laie eu envie de manger de l'orchis vanillé. Elle monta à petit trotton vers le plateau, se dégageant des arbres. Elle rencontra le mâle qui l'avait couverte la veille, et il la suivit. Plus haut, elle passa à côté d'un solitaire; il se dressa et la suivit. Il craquait de toutes ses jointures. Malgré son contentement passé, la laie répandait toujours son parfum. Il était même devenu plus féroce. C'était l'odeur d'une source de sang. Le solitaire qui était extraordinairement fort d'épaules et de reins et connaissait sa puissance, suivait de loin, tout tremblant de la torture rouge que l'odeur mettait en lui. Il s'arrêta et se vautra sur des pierres coupantes sans cesser de renifler le flottement de la piste d'odeur. Il se mordit la jambe jusqu'au sang. Il lécha convulsivement sa blessure, forçant la plaie de sa langue dure. Il hurla et sauta en avant. Plus haut, comme elle coupait de biais à travers de petits érables, la laie fit lever deux sangliots d'un an et demi, déjà membrés. Elle les salua et se frotta contre l'un et contre l'autre tout en écoutant de ses petites oreilles pointues le pas du mâle derrière elle et en bas le déboulé du solitaire qui arrachait des enlacements de viornes. Elle lécha le groin des sangliots et ils la suivirent en grognant. Mais arrivés là-haut, comme ils s'approchaient d'elle, et se dressaient sur leurs pattes de derrière, elle les renversa d'un coup de tête dans le ventre et paisiblement elle se mit à charruer le carex, à déterrer les racines d'orchis et à manger. Quand les deux autres sangliers arrivèrent, il y avait déjà la puissante odeur de vanille de ces racines. Ils ne purent même pas grogner de colère; la laie toute luisante de bave les regarda, et déjà ils bavaient eux-mêmes du désir de manger; ils se mirent à charruer le carex à pleines défenses, à déterrer, à manger, à grogner comme faisaient les deux sangliots et la laie. Bientôt un large espace de prairie fut écorché et l'odeur de la terre noire fuma, se mélangeant à l'irritant parfum de la vanille. Le louche fumet du sang des vers de terre s'attachait aux pieds piétinants des sangliers et, la gueule ruisselante de bave et de parfum, ils jouissaient de fouler la vendange du sang et de mâcher en même temps cette céleste odeur si forte qu'elle éclatait en éclairs sous leurs dents. Peu à peu une ivresse pareille au gonflement lunaire de la mer balança les sangliers. Elle semblait les soulever par dessous le ventre; ils flottaient, ils perdaient pied, ils pataugeaient, dressant éperdument leurs groins vers le ciel, ils gémissaient délicieusement, puis ils tombaient sur la terre où la marée des ténèbres vanillées les roulait. Ils se mélangeaient et chaque fois que la chair d'un autre mâle passait à portée des dents, ils mordaient sauvagement de toutes leurs forces. Alors, ils éclaboussaient de la terre partout, se soulevant d'un bond en hurlant, hérissés, jetés les uns sur les autres, arrêtés subitement par la folle odeur de la vanille et l'odeur de la laie. Car elle était dans une pleine odeur, maintenant terrible. Celle des jours passés n'était rien. Les racines enivrantes travaillaient ce ventre. Elle se jetait sur les mâles et mordait; mais dans le mélange des bêtes, quand elles tombaient toutes ensemble sur la terre et en pleine furie de mordre, si c'était la chair de la laie qui se mettait dans leur gueule, les mâles la refusaient, la jetaient de côté en gémissant et comme si le comble de l'ivresse les tirait alors tout d'un coup angéliquement des profondeurs de la bataille, ils se dressaient sur leurs pattes et restaient là, stupéfiés. Ils éternuaient et, délivrés, ils étaient à nouveau roulés sur la terre avec les autres.
À un moment, la laie se dressa sur ses pattes de derrière. Elle eut un roucoulement que le solitaire compris. Il se boula un peu par côté dans ses épaules. Il se jeta sur les sangliots. Il ne s'agissait plus de mordre. Il fallait tuer. Il était plus savant que tous parce qu'il vivait seul; il connaissait le sens profond du nocturne. Il renversa le sangliot encore presque paisiblement. L'autre rageait contre une jouissance qui l'écarquillait comme une fleur. Il se coucha ouvrant les pattes sur son ventre. C'est là que le solitaire planta ses défenses d'un coup dans lequel il poussa de toutes ses épaules et il déchira de bas en haut. Le hurlement frappa les arbres, le plat des prés, les échos, le profond des vallons et les bêtes jaillissaient de tous les côtés. Le solitaire entra son groin dans le déchirement du ventre et pendant qu'il poussait avec sa tête pour déchirer la peau, il mâcha férocement les tripes, le ventre et le cur qui lui éclata dans la bouche. Le silence était revenu. Les hêtres frottaient doucement leurs grands feuillages sur le sable de la nuit. L'autre sangliot s'était relevé, réveillé et il galopait vers le bois. Loin, plus bas, il s'arrêta, écouta, puis l'ivresse le reprenant, il écarta lentement ses cuisses tremblantes et il frotta son ventre sur la terre en gémissant. L'autre mâle s'était dressé. Il avait fait front dans l'ombre. À l'odeur de la vanille se mêlait maintenant l'odeur du sang. Il y avait aussi le parfum du ventre crevé. La laie et le solitaire semblaient changés en pierre dans les ténèbres. Sur l'endroit même où les trois bêtes se tenaient, les grillons s'étaient mis à chanter. Pas à pas, le sanglier se retira. Il reculait à petits pas rapides. Enfin il tourna d'un bond et s'enfuit, crevant tout de suite des taillis de framboisiers sauvages. Le solitaire avait la hure toute poisseuse de sang. Il se léchait. Il sentit qu'une autre langue s'était mise à lui lécher les yeux, lui lécher les poils très sensibles qui descendaient vers ses oreilles.

Promenade de la mort In L'oiseau bagué.
Gallimard/Folio, 1943, p.129-133.



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