C'est au village que les travaux et les jours ont toute leur noblesse.
Quatre, cinq ou cinquante maisons ont pris leurs aises sur le flanc d'un coteau, se sont alignées au bord d'une route, ont choisi les ombres au bord d'un ruisseau. Toutes ont fait leur jardin. Elles ont acclimaté tout de suite les roses trémières, les géraniums, les hortensias, les pois de senteur. Une fenêtre s'est tout de suite tirée sur l'oeil une visière de passe-rose, une porte qui a fait son trou dans de la vigne vierge, un banc rustique s'est allongé sous un petit frêne. Les granges tournent leurs gueules vers les aires. La grande toiture de chaume, ou de tuiles, ou d'ardoises a fait son nid dans les feuillages en grattant de-ci de-là comme une poule qui veut couver et qui finalement s'accoite dans la paille. La grande toiture s'est accoitée dans les verdures et les ombres, et elle s'est mise à couvert paisiblement pour des siècles. Dans ses greniers, ses étables, ses remises, les retours ténébreux de ses sous-sols et de ses aîtres, combien a-t-elle couvé de chevaux, de vaches, de moutons, de chèvres, de volailles, lapins, chiens et chats! Dans ses chambres et ses cuisines, combien a-t-elle couvé d'hommes et de femmes vigoureux et solides! Combien d'hommes patients et lents, combien de femmes sages et sûres! Combien en a-t-elle couvé de ces êtres qui se servent du soleil et des pluies comme d'outils!
Ici, quand il s'agit de vanner, on parle du vent comme d'un banquier. Sera-t-il bon ou avare? Ici, le juron s'adresse aux quatre éléments. Les bagarres sont toutes franchement engagées avec dieu. La condition humaine se taille directement dans la matière première. Ici, il n'y a ni subtilité, ni dialectique. C'est le combat régulier un contre quatre. D'un côté l'air, le feu, l'eau et la terre, de l'autre le cinquième élément, l'homme; et les règles du combat sont écrites dans un contrat vieux de cent mille siècles.
Cet homme lourd dans des velours et des futaines, de gros sabots, souliers à clous, houseaux et calots de feutre, cette femme sèche comme un sarment, lèvres minces et bluette à l'oeil, ou celle-ci, grasse et lourde comme pain à la crème, qui se tourne et se retourne lentement sur son travail, comme une meule de moulin, ce sont hommes et femmes qui ont fait front aux décrets de l'éternel, sans histoire, avec cette simplicité des vrais courages. Il n'était pas facile d'imaginer qu'on puisse vaincre, même qu'on puisse subsister; un plus savant aurait même dit qu'il n'y avait pas de chance de pouvoir «tenir le coup». Mais ils ne sont pas savants, sauf en une chose: ils savent qu'il ne faut pas imaginer. Ils se sont mis à l'ouvrage et, non seulement ils tiennent le coup, mais ils subsistent (et font subsister tout le monde) et finalement remportent la victoire.
Pluies, soleils, vents, bourrasques, neiges, et qu'est-ce qu'ils ont, et qu'est-ce qu'ils sont, eux, sous les toitures de leur village? Ils ont des graines dans des sacs; ils sont des êtres engagés dans le vrai combat et qui ne savent pas refuser de combattre. Pluies, soleils, vents, bourrasques, neiges, ils s'aident de leurs ennemis, ils s'appuient sur leurs adversaires. Ils naviguent à la voile dans les colères du Seigneur: ils prennent des angles, ils loffent et abattent, se mettent à la cape, louvoient, croisent. Tous ces termes de ruses marines leur conviennent. Mais il s'agit d'Amériques qu'ils ne verront jamais, qu'ils ne soupçonnent même pas. Les rivages de l'univers sont plus loin que le point où leur pensée peut atteindre. On les ferait bien rire si on leur en parlait.
Traire la chèvre, semer le blé, labourer la terre, faire paître le troupeau, dessoucher, faucher, engranger, manger, transformer sans cesse la matière en matière, voilà la vie de l'univers. Ces hommes lourds dans des velours, ces femmes sèches ou grasses comme pain au lait, ces meules à jupes qui tournent dans les champs, ces sauterelles à faux, à râteaux et à pioches, qui frappent, sautent, claquent, dansent ici ou là dans les éteules, les prairies, les labours, ne se croient pas les premiers moutardiers du pape. Et cependant ils le sont.
Il n'y a qu'à les voir déambuler paisiblement à travers leur bestiaire familier et cependant fantastique. C'est avec ces bêtes-là que les chevaliers les plus fameux en courage, les plus chargés en histoire et en romantisme se sont marqués. On ne compte pas les blasons chargés de moutons, de chèvres, de boucs, d'ânes, de chevaux (aussi bien d'ailleurs que de roses, aubépines, épis, buis et houx; et de chênes, de hêtres, d'oliviers, de mûriers et de cyprès; et de socs, de pioches, de bêches, de herses et de sillons: c'est de l'outil paysan et de la pureté paysanne qu'est armée l'âme des chevaliers les plus nobles; l'armure d'acier n'est qu'une boîte; la panacée universelle qu'elle contient, qu'elle propose au monde des combats, c'est le blason qui en est l'étiquette et annonce sa valeur). Pour peu qu'on ait l'âme jeune, si on vient au seuil des étables et qu'on regarde aux yeux les animaux familiers avec lesquels ces hommes de Village font leur vie quotidienne, les légendes vous submergent, les dieux vous entourent; il va falloir faire son compte avec les premières terreurs de la préhistoire et affronter de nouveau les ténèbres magiques des cavernes. Notre époque d'électricité (ne disons pas plus), qu'est-ce qu'elle est capable de voir dans un mouton, à part des côtelettes? Et j'ai pris pour exemple l'animal le plus commode. Mais un bouc? Personne n'y comprend plus rien. Son odeur vous dégoûte? Que d'impuissance dans ce dégoût. Elle vous terrifie, voulez-vous dire. Pourtant vous vivez dans ces lupanars parfaits des grandes villes. Il y a ici une santé qui vous a quittés depuis trop longtemps: vous êtes hommes de mots, il est homme de faits. C'est le mot qui affaiblit. Lui ne s'est pas trompé à vos épaules étroites; le voilà qui se dresse de toute sa hauteur sur ses pattes de derrière; son admirable visage de reproducteur paisible et savant vous nargue de plus haut que vous. Ne fuirez-vous pas? J'en doute. Et quel est celui d'entre vous qui sait se servir d'un cheval? Monter à cheval, me direz-vous, je sais. Grand bien vous fasse, l'homme de village ne sait pas; ou il sait mal. Rarement il se juche sur ce dos onduleux et solide. Mais il sait faire amitié et comprendre. S'il parle de bon ou de mauvais caractère, soyez assuré que c'est de bêtes et non de gens qu'il s'occupe. Le bon ou le mauvais caractère d'un cheval est inscrit clairement aux yeux de tous dans les sillons qu'il a tracés, dans la démarche de son patron qui l'accompagne au retour du champ. Si ce soir on entend une dispute, c'est l'homme qui parlera dans l'étable et le cheval qui frappera le sol du sabot. Croyez-vous qu'un tel sera jamais orgueilleux de son fils, de sa fille ou de sa femme? Il sait très exactement ce qu'il peut en attendre. Sa science à ce sujet vous étonnerait beaucoup. Vous seriez tenté de la trouver simpliste. Jusqu'au jour où, dans vos propres comptes erronés, vous trouveriez enfin le total de son addition. Fidélité et dévouement dont nul ne peut se passer, demandez-lui où il les cherche, où il les trouve, dans quoi il s'équilibre, où il prend ses raisons - très obscures - d'espérer (mais y en a-t-il quelque part ailleurs de très claires?).
Vous le verrez ainsi faire sa vie avec les bêtes de Paradis, de blason et de légendes. Faire sa vie d'un bout à l'autre; tout leur demander et ne jamais être déçu. Et si vous croyez qu'il le sait, qu'il suit un plan préconçu, et que vous allez m'attraper là, changez vos batteries de place. Car, en effet, il n'en sait rien. C'est bien plus beau. Ce n'est pas un produit de Sorbonne. Le bonheur, ici, pour n'être pas si vif, si excitant, si éblouissant que celui qui éclate en spasmes d'or dans les rêves des bâtisseurs de Babel, pour être même, je vous l'accorde, invisible, est le cinquième élément du monde, aussi incontestable et présent que les quatre autres.

Manosque, février 1950





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