Découverte du monde
(extrait)


I



Les plus anciens souvenirs de ce petit garçon le reportent à une grande boutique (ou qui alors lui semblait grande), située au rez-de-chaussée d'une maison qui fait encore l'angle de la rue Haldimand et de la place de la Riponne, au couchant, et où était installé un commerce de «denrées coloniales» qui appartenait à mon père. «Denrées coloniales» semble pompeux: l'appellation n'était pourtant pas tout à fait injustifiée. C'était le temps où les paysans achetaient encore leur café par «saches» ou demi-saches, et leur sucre par pains entiers, ayant la forme de gros obus habillés de papier violet que maintenait sur leurs quatre côtés une forte ficelle savamment nouée. C'était le temps où il n'y avait encore ni camions, ni autos.
C'était le temps où les paysans du Gros-de-Vaud ne se rendaient guère au chef-lieu qu'une fois par mois et n'avaient à compter que sur leurs propres moyens, j'entends un cheval (quelquefois deux) qu'ils allaient tirer de l'écurie de bonne heure, n'ayant plus ensuite qu'à l'atteler à leur char à banc.
Tous les véhicules, chez nous, s'appelaient des «chars»: c'est noble, c'est romain. Les paysans du Gros-de-Vaud venaient à Lausanne sur des chars et non sur des charrettes. Les charrettes sont à deux roues: les chars en ont quatre. Nous avons ainsi le char à échelle qui comporte en effet une échelle sur le devant et sert à rentrer le foin ou la moisson; le char à pont qui, comme son nom l'indique, n'est guère qu'une sorte de plancher monté sur roues; le char à ridelles qui est une espèces de char à pont, mais en plus étroit, et qui est entouré d'une barrière à claire-voie destinée à empêcher le contenu de tomber, avec un siège sur le devant; enfin le char à bancs, proprement dit, qui, lui,comportait deux sièges, étant fait pour les personnes plus que pour les marchandises et se trouvait être utilisé de préférence par les paysans riches qui venaient moins à la ville pour vendre que pour acheter.
Mais enfin toute la population du pays se mouvait encore sur les routes à une allure qui ne dépassait guère du dix à l'heure, à cause de toutes les montées qu'il y a chez nous; et bien sûr qu'il y a tout autant de descentes, seulement il fallait être prudent à la descente, de sorte qu'on y rattrapait pas le temps perdu. On en avait ainsi facilement pour deux bonnes heures de trajet, en moyenne, ce qui explique que les déplacements n'étaient pas aussi fréquents qu'aujourd'hui. Aujourd'hui, le moteur a supprimé les distances. De Lausanne, pour gagner les extrémités du pays, de quelque côté qu'on se dirige, leplus médiocre camion ne met même pas une heure (exception faite pour le Pays-d'EnHaut et le district d'Aigle) et la plupart des villages du Gros-de-Vaud ou du Jorat, qui sont ceux qui nous intéressent, se trouve faire ainsi partie de sa banlieue. Pas de commerce un peu «conséquent» qui ne dispose d'un de ces véhicules qu'un mystérieux assemblage de petits organes d'acier, réunis par tout un système de tuyaux caoutchoutés pareils à des artères et des veines et qui ne tient pas plus de place dans l'ensemble du mécanisme que le coeur dans le corps humain, emporte, à une vitesse qui atteint facilement celle d'un rapide, avec un chargement de plusieurs tonnes.
Et puis il y a le téléphone. Le paysan de Peney-le-Jorat qui a besoin d'une chambre à coucher peut en disposer déjà de bonne heure l'après-midi, ayant fait sa commande dans la matinée. Le temps n'est pourtant pas si vieux où les parents de la fiancée, ayant amené au marché des pommes de terre, rentraient chez eux vers le soir au petit trot de la jument, avec un premier «voyage» qui se composait de six chaises, le mois suivant avec un bois de lit et son sommier; et il fallait attendre encore le mois d'ensuite pour voir arriver la literie, ou la glace, le tout bien encordé sur le derrière du char et soigneusement bâché. Nos désirs sont désormais trop vite satisfaits, alors ils se multiplient. Et ils ont beau se multiplier: leur multiplication même fait que leur satisfaction compte moins. Ils n'arrivent plus à combler le vide où nous sommes, n'ayant pas été «affamés», comme nous disons. Il n'y a pas de compensation là où il n'y a pas eu dépense. On est comblé sans l'être: comblé du dehors et non au-dedans. Aujourd'hui, non seulement tous vos désirs sont prévenus, mais encore on les suscite; vous êtes assaillis par les tentations; elles viennent heurter à votre porte. Ne viendraient-elles pas qu'il vous serait difficile quand même d'y échapper, car il n'est guère de village où on ne trouve pas d'auto, il n'en est guère où chaque jour ne se présentent pas deux ou trois occasions de faire à bon compte le voyage de la capitale: on se procure à toute heure tout ce qu'on veut, n'importe où; et c'est ainsi qu'entre autres conséquences les petites villes du canton, qui étaient autrefois chacune un centre pour le territoire environnant, périclitent.
Eux, ils partaient de bonne heure autrefois. Les routes étaient encore blanches en ce temps-là, blanches et sensibles au moindre souffle. Dès qu'un peu de vent se levait, on les voyait de loin se mettre debout et courir le long d'elles-mêmes. Puis retomber, puis se dresser de nouveau; et tantôt, dans leurs longs voiles transparents, elles venaient à votre rencontre, tantôt elles fuyaient devant vous. Eux étaient généralement deux, le mari e la femmme, assis côte à côte sur le siège d'avant du véhicule. Il y avait derrière eux, entre les ridelles, toute la place qu'il fallait pour loger les sacs qui contenaient la marchandise qu'ils portaient vendre au marché. L'homme, en ce temps-là. était en blouse: c'était une courte blouse bleue qui ne descendait guère au-dessous de la taille et était finement brodée, en blanc et en noir, autour du col et aux poignets. Le vent qui soufflait ou bien le mouvement de l'air, quand le cheval se mettait à trotter, la faisait gonfler par derrière; l'homme semblait bossu sous le chapeau de feutre noir. Ils étaient chez eux sur les routes, en ce temps-là, les paysans qui venaient au marché; la route leur appartenait, ils s'y consuisaient à leur guise; aujourd'hui c'est fini, l'automobile y fait la loi. Mais alors ils avaient tout loisir de laisser la jument aller à son allure, sans même s'occuper d'elle, endormis qu'ils étaient le plus souvent sur le siège: et c'était le pas aux montées, le petit trot le reste du temps.
Ils étaient deux, l'homme et la femme; la femme, elle, avait presque toujours un panier sur les genoux; il était à couvercle ou recouvert d'un linge, avec des oeufs dedans ou quelque chose de délicat, c'est pourquoi il fallait prendre des précautions. Et ils allaient ainsi, les deux, avec leur attelage, étant suivis et précédés d'attelages tout pareil qui faisaient sur la route, aux approches de la ville, une file indiscontinue; tandis que, sur cette autre route, vers les sept heures, les huit heures du matin, il y avait une autre file; et toutes ces routes qui, de la Broye, du Jorat, du Gros-de-Vaud, et même du pied du Jura convergent vers le chef-lieu, étaient comme autant de rivières qui finissaient par faire un fleuve, lequel aboutissait à la place de la Riponne où on voyait peu à peu les brancards en se levant faire comme un petit bois de frêne qui aurait été dépouillé par l'hiver. C'est quand ils avaient dételé les chevaux, et les chars avaient été rapprochés les uns des autres le plus possible,ne laissant entre eux que d'étroits passages, réservés aux acheteurs.
J'ai encore en tête le grand bruit joyeux qui se faisait sur la Riponne, quand s'y tenaient ces assemblées, car c'étaient bien des assemblées, j'entends que le profit y avait sans doute sa part, mais que ce qui s'y manifestait surtout, c'était le plaisir d'être ensemble. Le pays campagnard envoyait de temps à autre une délégation au pays devenu citadin, mais qui n'avait pas oublié ses origines. On était entre connaissances sur cette place de marché: on y était entre amis et parents. On s'abordait, on se tendait la main; les femmes s'embrassaient; chaque char avait ses habitués, ses pratiques; tout cela faisait un grand bruit joyeux, pendant que les marchands, de leur côté, avaient dressé, autour de la place et des deux côtés de la chaussée pavée qui la traversait, leurs échoppes de toile ou leurs grands parasols, autour du mât desquels ils déballaient leurs marchandises.


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