Le règne de l'esprit malin
(extrait)


Chapitre II


II


Lude sortit ce soir-là sans savoir pourquoi, ni où il irait, mais il avait besoin de bouger. Comme sa femme lui demandait s'il rentrerait bientôt, il lui répondit: «Mêle-toi de ce qui te regarde!»
Elle fut étonnée, parce que son mari l'aimait bien, mais, dans ce ménage aussi, tout était changé depuis quelques temps.
Quelle chose le travaillait, ce Lude ? Lui-même ne savait pas bien quoi; c'est comme un poids intérieur insupportable dont on voudrait bien se débarrasser: il partait droit devant lui comme la bête trop chargée qui espère ainsi faire tomber son fardeau.
Depuis la veille, le ciel était couvert. C'est simplement un changement dans la direction du vent, mais ce peu de chose suffit pour que l'aspect des lieux soit entièrement autre à l'oeil. Là où auparavant brillait le joli jaune d'or des feuilles, les arbres tendaient des bras nus; le gazon brouté jusqu'à la racine avait perdu son éclat; un ciel bas pesait sur les crêtes; il vous venait, comme aux choses, une grande peine à vivre. C'est ce qui se passait pour Jean Lude. Là était ce travail qu'on a vu, parce qu'il pensait tout en allant: «Comment ai-je pu si longtemps supporter cette existence de misère ?»
Il n'en avait pourtant jamais souffert jusqu'à présent, pour dire; même peu de gens avaient été plus heureux que lui; on le citait comme un modèle de bon mari dans la commune.
Il était grand, mince, assez maigre; il avait le cou long, la pomme d'Adam saillante; il avait le regard très doux. Une grande bonne volonté était écrite sur sa figure, comme on en voit chez ceux qui ont accepté.
Seulement, voilà, il n'acceptait plus. Il ravala sa salive. Cela fit monter la pomme d'Adam. Il avait la bouche un peu sèche, comme quand on commence à être malade.
Il arriva sur un petit replat, où le chemin qu'il suivait bifurquait.
A cause du brouillard, on ne voyait plus le village qui était derrière lui. Un linge de brouillard avait été jeté dessus, et ce linge recouvrait tout, à l'exception du clocher qui en sortait par une déchirure. Mais, par l'effet de l'air qu'il y avait plus bas, parfois la toile se mettait à bouger, un mouvement passait à sa surface, comme une vague sur le lac, et un lambeau s'en détachait, qui venait lentement à vous.
On aurait dit des bouffées de fumée de pipe, comme quand un vieux fume au pied d'un mur. Une de ces bouffées glissa au-dessus de Lude, il en venait déjà une deuxième; elles se multipliaient rapidement.
On sait assez comment le brouillard monte: lui, du moins, le savait assez; et, comme il faisait de plus en plus sombre, voilà qu'à tout le reste s'ajoutait encore pour lui une terrible impression de solitude, séparé qu'il était ainsi des autres hommes, rien que soi-même, dans le soir qui tombait, au carrefour des deux chemins.
L'un continuait de monter; l'autre allait à plat, prenant la côte de flanc. I parut hésiter un instant encore, puis il s'engagea sur celui qui allait à plat.
Où il s'acheminait ainsi, il ne le savait toujours pas. C'est ce simple besoin de mouvement qu'on a vu, et, quand il s'était arrêté, cela avait été un besoin de s'arrêter, et maintenant il marchait de nouveau, parce qu'il avait besoin de marcher. Il fut ainsi mené jusqu'au lieu nommé Prézimes. Et en lui toujours ces mêmes pensées: «Quatorze heures de travail l'été, six heures de sommeil, rien que de la soupe, une seule chambre pour nous trois, est-ce juste ? D'autres ont tout ce qu'ils veulent, nous rien, D'autres, quand il leur faut un habit neuf, il n'ont qu'à ouvrir leur porte-monnaie; nous, on est obligé de garder nos vieux habits toute notre vie, et même au-delà de notre vie, puisqu'on nous les laisse dans le cercueil !»
- Nom de Dieu ! et il levait le poing.
Il avait de nouveau fait halte, si bien qu'il se trouva planté, comme si c'était fait exprès, juste devant un de ses champs, dont le côté d'en haut était ourlé par le chemin et qui s'enfonçait au-dessous de lui comme cousu contre la pente.
Il n'y avait aucun arbre dans ce champ, aucun buisson non plus et aucune rigole, rien qui pût servir de point de repère, sauf trois ou quatre pierres pointues, qui partageaient l'espace labouré en rectangles à peu près égaux.
Il regardait ces pierres d'un regard fixe, qui était seulement une apparence de regard, parce que le vrai tourné en dedans; puis survint tout à coup en lui l'éclair de cette idée: «Je n'aurais qu'à déplacer un peu les bornes pour que ma misère prenne fin.»
Cinq ou six pieds carrés de gagnés ne sont pas grand'chose, mais ce serait un commencement; à quoi il s'obstinait déjà, c'était à ne plus être pauvre, et tant pis pour le moyen !
On s'est montré trop bête, il s'agit de faire voir que l'intelligence vous est venue. Il jeta encore un regard autour de lui. Il descendit dans le champ, il prit dans ses deux mains la première borne venue...


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