Vieux dans une salle à boire


Il faut d'abord les déshabiller de la fumée qu'ils font, on ne les a pas vus encore. Tout au plus, un bras qui se lève dans une manche de chemise blanche ou une tête qu'on secoue sous un chapeau de feutre noir; on ne distingue pas qui est là, il faut attendre. Par exemple, qu'on ouvre la porte et qu'il se fasse un courant d'air. On ouvre la porte, l'air entre, se creusant tout à coup entre la porte et vous comme un corridor où il s'engage avec sa bonne fraîche odeur; et en tourbillonant il vient et d'un coup il enlève cet épais voile bleu qui était au-dessus des épaules et de têtes.
Alors on les voit qui sont là, on voit qu'ils sont sept ou huit, installés sur deux bancs de bois de chaque côté d'une longue table; on voit ce qu'ils font, ce qu'ils sont, comme ils se tiennent, leur figure. Ils sont pour un instant remis à neuf et nettoyés, comme un tableau qu'on a repeint.
Joly qui est vieux et qui est accoudé, Monachon qui est plus jeune, rouge de teint et gros, qui est syndic de sa commune, Jaquet qui est long et maigre, Perrochon avec une barbe et Gailloud encore et Dufay. Sept ou huit qui sont là assis serrés sur deux bancs, et il y a entre eux une étroite longue table.
Les bancs sont peints à l'huile en brun, la table de même: c'est pour imiter le noyer ou le chêne (le bois dur). Mais, souvent lavés et frottés, ils laissent par place apparaître de quoi ils sont réellement faits, les bancs, c'est-à-dire le sapin qu'on voit faire des traînées pâles, là où la peinture est partie. Les hommes sont assis sur les bancs et se tiennent penchés en avant, les coudes sur la table, avec leurs têtes qui se touchent, ou bien un autre gesticule ou bien un autre a les mains dans les poches. Et, entre les deux rangées, on voit les chopines en verre blanc au col évasé et scellées avec une croix fédérale en plus mat et une ligne transversale qui marque jusqu'où le liquide, pour que le compte y soit, doit monter.
Un pays bien tenu, eux aussi sont bien tenus. Ils ont leurs habits du dimanche, noirs ou bruns, des chemises blanches, la plupart à col rabattu, sous lequel est passée une cravate de soie noire. Quelques-uns ont gardé leur veste, quelques autres, parce qu'il fait chaud, l'ont ôtée. Mais tous sont là, ils s'y retrouve chaque dimanche, étant des habitués et des vieilles connaissances. Tous sont là, devant leurs chopines et du petit vin blanc jaune clair, du vin gris, - des trois décis, des deux décis, des demi-litres, - selon que la commande est personnelle ou qu'ils se sont mis pour la faire à plusieurs. Devant les chopines et les verres hauts et étroits, comme c'est la mode, bien assis devant cette table bien assise sur ses quatre pieds, bien calés sur leur banc, leurs gros souliers de même posés à plat sur le plancher où les noeuds du sapin font des bosses.
Ils fument la pipe ou des cigares, qui sont des cigares du pays aussi larges à un bout qu'à l'autre, cylindriques, noirs et tordus, avec des noeuds, qui fument une grosse fumée grise ou bleue, et les pipes également, ce qui fait dans l'ensemble qu'il monte continuellement de la place où ils sont un épais nuage, comme d'un feu de broussailles à l'automne, qui sent fort, où ils vont de nouveau disparaître.
Mais ils ne le sont pas encore tout à fait. Alors on voit qu'ils sont pour la plupart déjà avancés en âge, étant des contemporains, avec des cheveux et des barbes qui ont déteint avec les années ou des moustaches grises, et ces mêmes années sont venues avec un outil, leur creusant dans le front des lignes parallèles comme une portée de musique ou bien leur encadrant la bouche de deux sillons pleins d'ombre, comme deux cicatrices. Tous déjà avancés en âge, gens d'expérience et de poids, qui se regardent, ni disent rien et se regardent; puis l'un lève son verre qu'il tend à la rencontre d'un autre verre, ce qui fait un petit bruit gai comme un clochette de chèvre:
- Salut et conservation !
- Salut et conservation !
Et le premier reprend:
-Qu'est-ce que c'est ?
- Du Luins.
- Il n'est pas aussi bon que leur Féchy de l'autre fois.
- Qu'est-ce que tu veux ! L'année...
Il a trop plu. Voilà de quoi, nous autres dépendons, et aussi bien ceux qui tiennent des vignes que ceux qui labourent et moissonnent. Il nous faut le soleil, à nous, et qu'il devienne seulement un peu pâlot, c'est tout le monde qui en souffre.
- Il a trop plu.
L'autre hoche la tête, parbleu ! on le sait bien. On a fait le vin qu'on a pu. L'autre lève son verre et boit; tous les deux boivent.
On ne les voit de nouveau plus; la porte est de nouveau fermée. Ils se rhabillent de fumée. Ils bougent vaguement dans la fumée, ils font des mouvements confus. Et leurs voix sortent de la fumée, si bien qu'on ne sait plus qui parle, sauf si on connaît le son des voix, - plus ou moins hautes, plus ou moins fortes, avec plus ou moins de portée, plus ou moins d'autorité. Par exemple, à présent, c'est Joly, et on sait que c'est lui parce qu'il a la voix un peu cassée:
- Moi, on ne m'ôtera pas de l'idée qu'il y a quelque chose de gâté dans le calendrier: les saisons ne se font plus. C'est bien pourquoi aussi ça se gâte par le monde.
- Par le monde ?
- Voyons, Gailloud, tu as pourtant un fils, tu en as même deux. Qu'est-ce que tu en penses ?
- Ils ne tournent pas trop mal.
- Oui, mais, dis donc, leurs habitudes, leur manière de s'habiller. Qu'est-ce qu'ils fument ?
- La cigarette.
- Tu vois bien; moi, la pipe et toi, le cigare. Les cigarettes, ça coûte cher, ça ne dure pas et puis c'est nerveux. Une fois que tu as bourrée ta pipe et que tu te l'es vissée au coin du bec, tu n'as plus besoin d'y penser. Et puis, un paquet de tabac, ça coûte quarante centimes. Les garçons d'aujourd'hui dépensent des un franc et plus pour un paquet de ces choses en papier qui est brûlé dix fois plus vite. Les garçons d'aujourd'hui, ça fume en travaillant. Ils ont tout le temps les mains occupées. J'aime pas tant ça. Et toi ?
Gailloud a haussé les épaules.
- Et leurs chemises, recommence Joly, c'est bleu, c'est vert, c'est jaune ou rouge. C'est en coton, mais c'est du faux coton. Ça a l'air d'être en soie, mais c'est en fausse soie. Et puis ça a des manches courtes. De mon temps, on les retroussait, ses manches, si on voulait. Eux, ils ont les bras nus comme des filles de café. De mon temps, on portait des chemises de chanvre qui duraient toute la vie. Tu te souviens, Gailloud, si c'était rude et raide pour commencer, et c'était roux pour commencer. Ce n'est qu'à force de lavages que ça finissait par devenir blanc et souple, mais aussi ça tenait le coup. On n'avait pas besoin tous les quinze jours de retourner chez le marchand. Tous les quinze jours, ils viennent, ils me disent: «Père, il te faudrait me donner vingt francs.» - «Pour quoi faire ?» - «Je n'ai plus rien à me mettre.» C'est pas vrai ? dis, Gailloud.
C'est quand même vrai, répond Gailloud. Mais qu'est-ce que tu dirais, toi, si tu avais des filles. Moi, je le sais, j'en ai trois. Elles se sont fait couper les cheveux. Je ne voulais pas. Seulement, elles, elles y tenaient. «On va se moquer de nous avec nos chignons dans la nuque.» Et leur mère a pris leur parti. Qu'est-ce que tu veux ? Des beaux cheveux pourtant et qui avaient mis du temps à pousser. Plus rien. Ou bien, plus rien que des bouclettes et des frisements, et c'est ça qui coûte. Elles sont tout le temps chez le coiffeur.
- Il y a bien quelque chose à dire.
C'est Monachon, le syndic, qui est un homme prudent.
- Elles sont tout le temps sur leur bicyclette. Les filles autrefois restaient à la maison. A présent, elles courent les routes.
- Et les garçons ! a dit Joly. Le mien, il voudrait une motocyclette.
- Les mécaniques ! dit Gailloud.
- Oui, mais écoute; je lui ai dit: «Est-ce pour arriver plus vite que moi au cimetière ?» Moi, je compte bien y aller à pied.
- Comment veux-tu qu'on les surveille ? reprend Gailloud. Et pour le travail qu'elles font !
- Il y a bien quelque chose à dire.
- Et nous autres, de notre temps, a dit joly... Tu te pappelles quand on partait faucher. C'était quatre heures du matin. A l'heure où les oiseaux ouvrent tout grand le bec et l'herbe est tellement mouillée que c'est comme si on marchait dans l'eau. On avait sa faux, ça nous suffisait. On avait sa faux sur l'épaule et au derrière la pierre à aiguiser, c'est tout. Il n'y avait qu'à se baisser, il n'y avait qu'à se baisser et à faire aller sa faux comme ça, d'arrière en avant. On sentait l'herbe au bout du manche, plus ou moins dure, plus ou moins tendre, avec sa partie d'en bas blanche, là où elle sort de terre, et en haut bien feuillue et bien verte, qui se laissait aller de côté. Alors, selon l'occasion, on forçait le coup, on l'adoucissait, parce qu'on avait ça dans la tête et que votre tête tout le temps était prévenue et renseignée sur ce qui se passait par votre main: et ça montait le long du manche, puis ça montait le long de votre bras jusqu'à votre entendement. Il n'y avait qu'à varier ses mouvements; ils variaient déjà d'eux-mêmes. Eux, ils montent sur des machines rouges en fer, dures et raides; ils s'installent sur un siège en fer comme dans un fauteuil; ils se laissent emmener. Ils ne sentent rien. Il y a entre eux et ce qu'ils font quelque chose qui n'est pas eux. C'est ça qui est grave. Ça va vite, je veux bien. Mais à quoi sert d'aller plus vite si tout le monde va plus vite ? Et ça évite de la peine. Seulement peut-être qu'il y a dans la peine des renseignements qu'on a pas sans elle. Je ne sais pas, moi, je sais pas dire, mais peut-être est-ce ça qui paie.
- Et le progrès ?
Il y a quelqu'un qui est entré. On ne peut pas voir qui c'est. Mais on devine, à la voix, que c'est un jeune.
- Le progrès, dit Joly, mais c'est justement la question de savoir si ce qu'on perd n'est pas plus important que ce qu'on gagne. Les jeunes ne voient que ce qu'on gagne: moi, je vois ce qu'on perd. Et je vois bien pour finir, ce qu'on perdra, c'est qu'on va être séparé du monde. On ne le connaît déjà plus, c'est la machine qui le connaît. Je sais pas, moi, je sais pas dire, mais c'est grave. Et, ce que je sais bien, c'est que ça va être le commencement de grands changements. Parce que la peine qu'on avait venait de ce que les choses vous résistaient, mais on était renseigné sur les choses.
- Il y a bien quelque chose à dire, recommence Monachon. Seulement, qu'est-ce que tu veux ? tu n'y changeras rien.
- Et dites donc, vous autres, reprend le jeune, combien de temps est-ce qu'il vous fallait, autrefois, pour faire la moisson ?
- Trois semaines.
- Avec une moissonneuse-lieuse, on vous la fait maintenant en trois jours.
- Et qu'est-ce que tu fais, dit Joly, de ce que tu gagnes ainsi ? Tu te promènes à bicyclette, tu cours les filles, tu fumes des cigarettes. Ça sert à quoi ?
Jaquet qui est maigre avec un nez comme une lame de couteau:
- L'affaire, c'est l'argent quand même. Si on s'en tire à meilleur compte...
- C'est pas l'argent seulement, dit Joly.
Ils font du bruit dans la fumée.
- Parce que l'argent, quand on l'a, on veut en avoir davantage. L'argent, c'est comme la machine, il ne vous lâche plus son homme. Je sais pas, moi. Je sais pas dire. Mais, ce qui compte, c'est la liberté. Ce qui compte, le contentement.
- Et un verre de temps en temps quand même, hein ? dit Jaquet.
Jaquet rit, il a ri longtemps tout seul, en se frottant les mains; mais Joly:
- C'est pourtant permis, ou quoi ?
- D'accord, a dit Jaquet, seulement il faut bien convenir que les jeunes d'aujourd'hui ne boivent quand même pas autant que les jeunes d'autrefois. Ça compte aussi. Qu'en penses-tu, Joly ?
Joly secoue la tête. Il pense à une treille qu'il a devant chez lui.Et, quand on a bien travaillé toute la semaine, il fait bon venir s'asseoir sous les feuilles grêlées de sulfate et les grappes aux grains encore durs comme les balles rondes des carabines du vieux temps. Un dimanche, après la moisson. Venir s'asseoir quand même avec une bouteille ou deux et des amis. Est-ce pourtant permis, ou quoi ? On ne nous pleurait pas tellement le boire autrefois. Et puis, les fils restaient à la maison; les filles s'occupaient du ménage.
- Il y a bien quelque chose à dire, recommence Monachon.



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