| L'esthétique de C. F. Ramuz par lui-même |
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Notre patois qui a tant de saveur, outre de la rapidité, de la netteté, de la décision, de la carrure (les qualités précisement qui nous manquent le plus, quand nous écrivons en «français»), ce patois-là, nous ne nous en sommes jamais ressouvenus que dans la grosse comédie ou dans la farce, comme si nous avions honte de nous-mêmes. C'est pourtant à lui qu'il faudra bien en revenir, lui seul pourra jamais nous servir de modèle (et là encore la transposition doit intervenir, car il n'y a pas d'art sans transposition); mais seul il constitue vraiment une forme pour nous, parce que prééexistant, parce que défini, parce que sorti du sol même. Voilà par où déjà l'objet s'évade de ce qu'il est, sollicité par cet accent issu de lui. (Raison d'être, chap. VI) Le particulier ne peut être, pour nous, qu'un point de départ. On ne va au paticulier que par amour du général et pour y atteindre plus sûrement. On ne va au particulier que par crainte de l'abstraction, qui se substituerait sans lui au général. On entend par général ce qui est vivant pour le plus grand nombre; l'abstraction est idée, le général est émotion. On ne veut point que l'objet, pour se communiquer, soit obligé d'abord de se renier lui-même. On n'en tire pas une théorie, on en tire une sensation. On la veut simple, c'est-à-dire de l'ordre de l'universel. Peu d'évènements et des moyens sans complexité. La vie, l'amour, la mort, les choses primitives, les choses de partout, les choses de toujours. Mais pour que cette matière-là, cette matière universelle (et qui est aussi bien africaine, ou chinoise, ou australienne que de «chez nous»), soit effectivement opérante, il faut qu'elle ait été sentie dans l'extrêmement particulier de ce qui tombe sous nos sens, parce que là seulement immédiatement compréhensible, immédiatement vécue en profondeur et embrassée (à cause du grand mystère de la naissance et d'une racine plongée dans le sol). (Raison d'être, chap. VIII)
"J'aimerais toujours écrire le même livre et reprendre le
même thème... Comme ce n'est pas possible, à cause des
circonstance, j'essaie d'aller "en spirale" repassant par intervalle au-dessus
du point précédemment atteint. Je sais bien que tout ça
n'aura de sens que s'il y a un sommet et y en aura-t-il jamais un ?..." (Lettre à Alexis François, avril 1923) "La "parlure", comme vous dites, c'est bien vers elle que d'instinct, et
exclusivement, je me suis tourné dès mes débuts. Vous nous
avez donné dans votre oeuvre par ci par là (et entre autres
choses) les premiers modèles d'un grand style paysan, et j'insiste
sur "style" plus encore que sur "paysan". Vous avez tiré la littérature de l'ornière où on voit même Balzac se traîner parfois et qui est celle de toutes ces "enquêtes sociologiques", et autres "études de moeurs" où
sous prétexte de roman d'innombrables auteurs méprisent et flattent
à la fois le peuple ( ce qu'il en reste) et la langue de ce peuple qui
est la seule qui compte, parce que tout en sort que tout y rentre et qu'elle ne
peut pas se tromper, mais que ces échappés de Sorbonne n'utilisent
qu'entre guillemets, c'est à dire ne touchent qu'avec des pincettes. Moi
qui suis des bords du Rhône et Vaudois, donc Savoyard, et donc d'un
très vieux pays bien français, quoique les hasards de l'histoire
l'ait séparé depuis longtemps de la France politique, j'ai
toujours senti comme vous quelles immenses ressources le terroir tenait en
réserve et les droits véritable que le sang nous donnait sur elle". (Lettre à Paul Claudel, avril 1925) "Il faut être de sa province sans être provincial; il faut
être de sa région sans être régionaliste. Ne pas
être automqtiquement ni "pour", ni "contre" Paris - mais tantôt pour
et tantôt contre, selon les cas, en toute liberté, au nom de
quelque chose - et d'abord au nom de soi-même, puis au nom de ce soi-
même élargi et renforcé qu'est le sol d'où on est sorti". (Lettre à AJ. M. Dunoyer, juillet 1925) "J'aurais voulu que mes personnages fussent suffisamment humains pour
être parfaitement accessibles aux autres hommes, d'où qu'ils
proviennent. J'aurais voulu réconcilier la région et l'univers, le
particulier et le général, appuyé fortement sur un coin de
pays, mais tâchant de le déborder par l'ampleur des sentiments qui
y trouvent naissance, et qui le dépassent pourtant jusqu'à
rejoindre par delà les frontières de mêmes sentiments
nés d'ailleurs, mais analogues à leur sommet (si j'ose dire), car
il y a quand même une communauté humaine". (Lettre à Albert Gyergyai, mai 1940, reproduite en introduction de la traduction hongroise de Jean-Luc persécuté) |