L'esthétique de C. F. Ramuz
par lui-même




Notre patois qui a tant de saveur, outre de la rapidité, de la netteté, de la décision, de la carrure (les qualités précisement qui nous manquent le plus, quand nous écrivons en «français»), ce patois-là, nous ne nous en sommes jamais ressouvenus que dans la grosse comédie ou dans la farce, comme si nous avions honte de nous-mêmes. C'est pourtant à lui qu'il faudra bien en revenir, lui seul pourra jamais nous servir de modèle (et là encore la transposition doit intervenir, car il n'y a pas d'art sans transposition); mais seul il constitue vraiment une forme pour nous, parce que prééexistant, parce que défini, parce que sorti du sol même. Voilà par où déjà l'objet s'évade de ce qu'il est, sollicité par cet accent issu de lui.

(...)

Il n'y a d'autre loi que cette loi de convenance. A quoi peuvent bien me servir ces «qualités» données pour telles dans les manuels étrangèrement à l'objet, comme un certaine élégance (car, à l'autre, je tiens beaucoup), la légèreté, la rapidité, si telle ligne de colline, devant moi, met tant de lenteur à atteindre son faîte, si telle masse à pans abrupts n'a de beauté que par sa lourdeur, si, à cette élégance vantée, s'oppose l'aspect peiné d'un geste, le plissement d'un front où l'expression ne sourd que peu à peu ? Que m'importe l'aisance, si j'ai à rendre la maladresse, que m'importe un certain ordre, si je veux donner l'impression du désordre, que faire du trop aéré quand je suis en présence du compact et de l'encombré ? Il faut que, notre rhétorique, nous nous la soyons faite sur place, et jusqu'à notre grammaire, jusqu'à notre syntaxe, - et que, ce choc reçu, nous n'ayons plus en vue que de la restituer tel quel.

(Raison d'être, chap. VI)

Le particulier ne peut être, pour nous, qu'un point de départ. On ne va au paticulier que par amour du général et pour y atteindre plus sûrement. On ne va au particulier que par crainte de l'abstraction, qui se substituerait sans lui au général. On entend par général ce qui est vivant pour le plus grand nombre; l'abstraction est idée, le général est émotion. On ne veut point que l'objet, pour se communiquer, soit obligé d'abord de se renier lui-même. On n'en tire pas une théorie, on en tire une sensation. On la veut simple, c'est-à-dire de l'ordre de l'universel. Peu d'évènements et des moyens sans complexité. La vie, l'amour, la mort, les choses primitives, les choses de partout, les choses de toujours. Mais pour que cette matière-là, cette matière universelle (et qui est aussi bien africaine, ou chinoise, ou australienne que de «chez nous»), soit effectivement opérante, il faut qu'elle ait été sentie dans l'extrêmement particulier de ce qui tombe sous nos sens, parce que là seulement immédiatement compréhensible, immédiatement vécue en profondeur et embrassée (à cause du grand mystère de la naissance et d'une racine plongée dans le sol).

(Raison d'être, chap. VIII)




"J'aimerais toujours écrire le même livre et reprendre le même thème... Comme ce n'est pas possible, à cause des circonstance, j'essaie d'aller "en spirale" repassant par intervalle au-dessus du point précédemment atteint. Je sais bien que tout ça n'aura de sens que s'il y a un sommet et y en aura-t-il jamais un ?..."

(Lettre à Alexis François, avril 1923)





"La "parlure", comme vous dites, c'est bien vers elle que d'instinct, et exclusivement, je me suis tourné dès mes débuts. Vous nous avez donné dans votre oeuvre par ci par là (et entre autres choses) les premiers modèles d'un grand style paysan, et j'insiste sur "style" plus encore que sur "paysan". Vous avez tiré la littérature de l'ornière où on voit même Balzac se traîner parfois et qui est celle de toutes ces "enquêtes sociologiques", et autres "études de moeurs" où sous prétexte de roman d'innombrables auteurs méprisent et flattent à la fois le peuple ( ce qu'il en reste) et la langue de ce peuple qui est la seule qui compte, parce que tout en sort que tout y rentre et qu'elle ne peut pas se tromper, mais que ces échappés de Sorbonne n'utilisent qu'entre guillemets, c'est à dire ne touchent qu'avec des pincettes. Moi qui suis des bords du Rhône et Vaudois, donc Savoyard, et donc d'un très vieux pays bien français, quoique les hasards de l'histoire l'ait séparé depuis longtemps de la France politique, j'ai toujours senti comme vous quelles immenses ressources le terroir tenait en réserve et les droits véritable que le sang nous donnait sur elle".

(Lettre à Paul Claudel, avril 1925)





"Il faut être de sa province sans être provincial; il faut être de sa région sans être régionaliste. Ne pas être automqtiquement ni "pour", ni "contre" Paris - mais tantôt pour et tantôt contre, selon les cas, en toute liberté, au nom de quelque chose - et d'abord au nom de soi-même, puis au nom de ce soi- même élargi et renforcé qu'est le sol d'où on est sorti".

(Lettre à AJ. M. Dunoyer, juillet 1925)





"J'aurais voulu que mes personnages fussent suffisamment humains pour être parfaitement accessibles aux autres hommes, d'où qu'ils proviennent. J'aurais voulu réconcilier la région et l'univers, le particulier et le général, appuyé fortement sur un coin de pays, mais tâchant de le déborder par l'ampleur des sentiments qui y trouvent naissance, et qui le dépassent pourtant jusqu'à rejoindre par delà les frontières de mêmes sentiments nés d'ailleurs, mais analogues à leur sommet (si j'ose dire), car il y a quand même une communauté humaine".

(Lettre à Albert Gyergyai, mai 1940, reproduite en introduction de la traduction hongroise de Jean-Luc persécuté)





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