Document du journal du 11 juin 1997



La maison du grand-père: C. F. Ramuz (Le Génie du Lieu)

R. N.

Une enfance à La Muette. Le jardin de Monsieur Paul. Pot-au feu le dimanche et tarte au vin. La «tanière» de Charles-Ferdinand Ramuz.

On oublie que les grands écrivains mangeaient eux aussi de la soupe, en bavardant avec leurs petits-enfants. C'est de la faute aux professeurs, personnages distingués mais catégoriques, qui épinglent les écrivains dans leur discours comme des papillons sur des bouchons de liège. Leurs classifications négligent des questions essentielles: Victor Hugo jouait-il à cache-cache avec ses petits-enfants? qu'est-ce que Céline donnait à manger à son chat Bébert?
A «La Muette», au centre du vieux Pully, dans la maison rose aux volets verts où il vécut de 1930 à sa mort, il y a cinquante ans, le souvenir de Ramuz est celui d'un père et d'un grand-père. Concession aux touristes, on a apposé sur la façade une plaque de pierre grise, «C. F. RAMUZ POETE VAUDOIS DEMEURA ICI DE 1939 à 1947».
Franchies les marches de pierre de l'entrée, la porte de bois verni que nous ouvre le petit -fils de l'écrivain, notre confrère Guido Olivieri, donne sur un long corridor que fait paraître sombre la béance lumineuse du jardin à l'autre extrémité. La chambre de Ramuz était au premier étage, le seul habité alors. De son lit, quand il tournait la tête, il apercevait, par-delà les arbres des jardins pulliérans descendants vers le lac, la côte savoyarde.
Par un corridor au sol recouvert de tomettes, il se rendait à la salle-à-manger pour un petit déjeuner solitaire, avant de descendre dans son bureau, à l'entresol, où il écrivait jusque vers midi. «C'était sacré, personne n'avait le droit de le déranger, pas même moi...» La fille de Charles Ferdinand, Marianne Olivieri, veuve d'un diplomate italien, confirme le caractère sacro-saint de la matinée d'écriture: «Son bureau, c'était son lieu, sa tanière. Enfant, jusqu'à midi, je passait sur la pointe des pieds. Guido seul entrait parfois...»
Guido, dans le Journal de Ramuz, c'est «Monsieur Paul», «quelque chose, mais à peine quelque chose, un rien du tout de petit corps qu'on ne distingue même pas sous les couvertures (...) une tache rose qui est une figure et deux autres plus petites taches roses qui sont deux poings serrés de chaque côté du menton», écrit-il en mai 1940, quelques jours après la naissance de ce «personnage» qui va fasciner littéralement l'écrivain, occuper son coeur et son intelligence tandis que le monde sombre dans la guerre. «Heureusement que M. Paul a été là», ajoute C. F. Ramuz en juin 1940, opposant ce qui vient à ce qui s'en va, «la vie à la mort». Pourquoi M. Paul? «C'est un petit nom que je lui ai donné. Ce n'est pas du tout le nom sous lequel il a été inscrit à l'état civil...»
Ramuz, qui porte les prénoms de deux petits frères morts avant sa naissance, note pour lui-même en mai 1942, faisant allusion aux absences de son petit-fils que ses parents emmènent avec eux en Italie: «Le tragique de mes rapports avec M. Paul. Il est mon fils et en même temps il ne l'est pas (...) De sorte qu'on me le donne, mais qu'on me le reprend, et que je ne le vois que par intermittence...» Dans ce «tragique» il y a la guerre «les bombardements, les «restrictions» de toute espèce et puis le climat, la chaleur, la malaria (les moustiques) , autant de thèmes que je propose successivement à mon imagination, et les conséquences qui s'ensuivent...»
«Dans la salle-à-manger, se souvient Guido Olivieri, il y avait deux fauteuils d'osier. Vers midi moins le quart, il avait faim et venait s'y asseoir. Le repas devait être servi à midi, midi dix quand j'ai commencé à aller à l'école, pour que j'ai le temps de revenir.» Dessins et gravures ancienne ornent les murs de cette pièce aujourd'hui comme il y a cinquante ans. Un dessin à la craie de couleur représente un panier de radis: «Il l'aimait beaucoup. Il l'avait acheté à un gosse, à Ouchy, en 1938.» Les goûts gastronomique de Ramuz? «Très vaudois, répond sa fille. Beaucoup de soupes à légumes, et, plus jeune, les saucisses à rôtir, le gâteau au vin, le gâteau au raisiné. Dans le temps, on buvait du vin à table puis, quand il a eu un peu de tension, il a passé au jus de pomme.» Monsieur Paul fut plié en deux de rire le jour où un jus de pomme trop fermenté, lors de l'ouverture de la bouteille, jaillit vers le plafond et inonda le chapeau que l'écrivain, rendu frileux par la maladie, gardait sur la tête dans l'intimité.

PASSAGE COUPE
A «La Muette», on vivait encore à un rythme campagnard: «Le matin, il y avait le pain chaud qu'on posait sur la fenêtre, il y avait aussi le pot de lait. La charrette du laitier était encore tirée par un chien. Il y avait Monsieur Duport, le pêcheur, qui montait, sonnait, tendait son panier, un panier grand comme ça, avec les brochets et les truites rangés devant, puis les perches, les féras...»

L'autre cérémonial familial de la journée se déroulait vers quatre heures et demie: celui du thé. «Il y tenait beaucoup. La table était mise à la salle à manger, et en été au jardin, sous le tilleul, il y avait du pain, du pudding, c'était encore le «goûter» substantiel de la campagne.» Quand il y avait des invités, le goûter était servi au salon, une pièce d'apparat pleine de souvenirs et d'anciens portraits de famille.
En dehors d'un Cocteau que Monsieur Paul avait jugé «marrant», de Maritain ou d'un Valéry qui l'avait impressionné par sa moustache, venaient aussi à La Muette les familiers, comme le peintre Auberjonois, à qui l'écrivain avait revendu un bout de terrain, et qui pouvait parler couleurs avec le peintre Cécile Cellier, «Madame C. F. Ramuz». «Il avait un superbe atelier, j'allais l'y retrouver, en automne on tirait les étourneaux au flobert!» Le 1er août 1944, Auberjonois voulut faire à Monsieur Paul la surprise d'un feu d'artifice. Mais le bambin avait gardé un mauvais souvenirs des bonbardements de Turin: «Quand je les ai vu partir avec des sifflements semblable à ceux des bombes, j'ai couru tout seul à la cave!»
C'est au jardin que Monsieur Paul fit l'apprentissage de la nature. Et cela dès l'âge de huit jours. «A cause des mouches et aussi des grosses chenilles végétales qui tombent du cèdre, dégorgeant au moindre contact une abondante poudre jaune, on tend autour de la capote un voile de mousseline», note Charles-Ferdinand
Merveilleux jardin d'une petite enfance où le grand-père joue un rôle essentiel d'initiateur à la beauté du monde: «Là, il y avait une haie de passeroses qui n'existe plus, et en bas, un tonneau plein de capucines», se souvient Guido. Dans «Chant de Pâques», C. F. Ramuz a évoqué ces moments de bonheur partagé entre un grand-père et son petit-fils: «Allons voir comme tout est beau, donne-moi ta petite main (...) Assieds-toi à côté de moi, tenons-nous tranquilles, à cause d'un premier tout petit lézard qui court tout à côté de nous sur la pierre déjà tiède (...) Une coccinelle s'abat sur ta cuisse nue; des fourmis te courent sur les jambes, une longue bête noire, aux deux immenses antennes pareilles à deux cornes, sort de dessous une pierre plate: je te dis regarde, ça c'est un grand diable...»
A cause de sa jambe qui lui faisait mal, Ramuz ne pouvait guère jouer avec Monsieur Paul. «On parlait beaucoup. Mais une année, on était allé chez Weber où il m'avait acheté une petite voiture en bois, à pédales. Le magasin était prêt à nous la livrer dès le lendemain. Mais je la voulais tout de suite. Il est rentré depuis la rue de Bourg jusqu'à «La Muette», malgré sa jambe, en tirant ma voiture et moi dedans.»
Monsieur Paul sera un peu plus tard le complice bienveillant de son grand-père en l'approvisionnant clandestinement en cigarettes, défendues par la faculté. Des Celtiques bourrées de nicotine, paquet bleu, logo noir sur fond jaune, qu'il lui apportait en douce dans le bureau interdit!
De haute taille, l'écrivain devait se courber pour y entrer sans heurter le linteau. Malgré le refus familial de faire de «La Muette» un musée privé de vie, ce bureau est resté en l'état, tel que l'écrivain l'a quitté à sa mort, le 23 mai 1947. Une table à écrire entre les deux fenêtres, un canapé sur le côté droit, un secrétaire à abattant, une grande table ordinaire couverte de bouquins et de papiers, des dessins d'Auberjonois ou de Blanchet sur les murs, un paravent où Charles Ferdinand accrochait son manteau, sa canne, son chapeau. «Grand-papa, dit Guido, était assez dandy, à l'anglaise.». Sur la table, une pierre d'agathe, un silex poli en forme de hache, une bouteille d'encre bleue Ideal Waterman...
Ramuz soignait ses outils, «comme un artisan»: beau papier, plume à sa main. Mais il ne parlait pas à sa famille de son travail. «On savait qu'il avait écrit un livre quand il paraissait», affirme Marianne Olivieri. Il se relisait pourtant souvent à voix haute: «Quand je passait devant le bureau, je l'entendais qui se disait son propre texte...»
Et Guido me fait écouter un vieux 33 tours où l'écrivain lit des extraits de son oeuvre: «Je vous parle d'une maison vigneronne...». La voix de Charles Ferdinand, un peu rocailleuse, s'envole par la fenêtre ouverte, glisse sur les frondaisons inondées de soleil, se mêle au chant des passereaux avant de se dissiper comme une fumée au dessus du miroitement des eaux. On songe à cette page du Journal, la dernière où apparaît Monsieur Paul, le 13 mars 1946, alors qu'il vient de quitter «La Muette» pour Rome. Il n'a pas encore six ans. «Les jambes fauchées. Je lui disais: «Pourquoi pars-tu?» Il me disait: «Il faut».

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