C. F. Ramuz
Le style et l'expression




On ne saurait dire de Ramuz qu'il est l'écrivain d'une région et qu'il s'est borné à dire le lac et la montagne. Son dessein est infiniment plus vaste, et, si son expression prend source dans tout ce qui est à la fois proche et primitif, elle prétend à des significations intemporelles qui disent aussi bien son besoin de réconciliation que sa nostalgie de l'unité perdue. S'il écrivait en 1904: "Il n'y a que deux choses qui intéressent: l'amour et la mort", il pourra dire à la fin de sa vie: "Toute mon oeuvre n'aura été qu'un balbutiement devant l'être."

Jean-Pierre Monnier
In Laffont et Bompiani. Le nouveau dictionnaire des auteurs de tous les temps et de tous les pays.
Paris: R. Laffont, 1994. Vol.III, p.2658.


La place privilégiée qu'occupent, chez Ramuz, les paysans et les vignerons a suscité, à son propos, un malentendu. En fait, Ramuz ne s'intéresse pas au régional pour lui-même. Son univers romanesque oppose un refus absolu à la modernité bourgeoise et à son expression littéraire, le réalisme psychologique. Les personnages de Ramuz sont enracinés dans la profondeur de l'Être et entretiennent un rapport immédiat avec le tragique. Chez Ramuz, l'homme est menacé par la souffrance ou le folie; il subit la tentation du Mal ou d'une trompeuse rationalité progressiste, mais il voit aussi son existence transfigurée par l'intevention du Salut ou de la Beauté.

Dictionnaire des littératures suisse.
Lausanne: Éditions de l'Aire, 1991. P. 336


Le vignoble, le lac et la montagne, ainsi que le travail de la terre, constamment présents dans l'oeuvre de Ramuz, qu'ils soient décrits minutieusement ou savamment exaltés comme les lieux de l'élémentaire où la vie prend naissance, ont permis de classer Ramuz parmi les écrivains régionalistes, voire rustiques, aux côtés de Giono, Mistral ou Pourrat, selon une lecture privilégiant les cadres pittoresques, les moeurs perdues, le culte de la terre, l'idylle aussi.
Or Ramuz choisit ces lieux de productivité difficile et laborieuse, à la suite de longues réflexions sur la forme et le sujet de l'oeuvre d'art, non pour leur beauté propre, mais parce qu'il les considère comme des réservoirs inépuisables d'images capables d'exprimer les processus de la création artistique et la place de l'homme dans l'univers. "Je ne cherche dans les choses que des images, et plus ces images sont vastes, plus elles m'attirent" (Journal, 20 mars 1903).
Au départ, sa question fut, ainsi qu'il le dit dans Découverte du monde, récit rétrospectif de son enfance et de sa jeunesse: "Qu'aurait fait Eschyle, s'il était né en 1878, quelque part dans mon pays, le Pays de Vaud? Auait-il écrit Les Perses?" Et sa réponse: "Je mettrai en scène des paysans, parce que c'est en eux que je trouve la nature à l'état le plus pur et qu'ils sont tout entourés de ciel, de prairies et de bois" (Journal, avril 1904). Les paysans sont donc dans l'oeuvre de Ramuz ce que les rois sont dans le théâtre de Racine.

Doris Jakubec.
Dictionnaire universel des littératures.
Paris: P.U.F., 1994. Vol. 3, p.3102.


Si l'oeuvre de Ramuz se ramenait à la peinture de moeurs locales, si elle tenait sa couleur des folklores régionaux, elle n'échapperait pas au sort des mémoires de touriste et des «voyages en zigzag»; et si elle devait sa poésie à l'émoi bucolique d'un coeur tendre, elle prendrait bientôt place à côté des Idylles de Gessner et des Harmonies lamartiennes. Faut-il dire qu'elle n'a rien de commun avec les romans-reportages ni avec l'élégie ?
L'oeuvre de Ramuz se situe toute entière dans la continuité du temps: elle est construite sur l'immuabilité de la vie des choses, dont elle capte les chatoyantes apparences, fugitives et «toujours recommencées», et sur la constance des grands sentiments humains, dont elle souligne sans grandiloquence la noblesse et la poignante infirmité. Elle arrête le regard sur des objets, des actes, des horizons qui peuvent être familiers à chacun, elle lui rend la fraîcheur de l'enfance et le conduit jusqu'au seuil de l'invisible; elle livre à «l'homme moderne» une image simple et vraie de sa nature, le met en face de ses postulations essentielles, le ramène à la contemplation et l'incite à s'écrier «qu'il est royal d'être en vie».
L'imagination qui offrait à Rousseau «des êtres selon son coeur», dans un «pays (de) chimères», y compris son cadre («Il me fallait... un lac, et je finis par choisir celui autour duquel mon coeur n'a jamais cessé d'errer»), introduit au contraire Ramuz dans «le monde véritable», - ce monde qu'il observe de sa fenêtre, alors que «tout un grand morceau de rivage... se dégage de ses brumes, avec des chemins, des prés, des maisons, quelques arbres, des carrés de vigne»; et voyant ces faucheurs, ces pêcheurs, ces vignerons «qui rentrent chez eux parce que la nuit vient», il «s'assimile totalement» à eux, il vit leur vie, leur travail, leur fatigue, leur retour. Rousseau avait fini par placer le bonheur dans le seul et pur «sentiment de l'existence», - dilution du moi dans la rêverie et dans l'universel; Ramuz le veut dans la participation, - par la rencontre à travers quelques hommes qui ne sont pas d'exception, de l'aventure commune à tous.
Authentique et profonde, cette participation est transmise par la vertu d'un style qui, visant non pas à la reconstituer elle-même, mais son objet, la renouvelle entièrement dans la personne du lecteur, - ce qui est par excellence l'opération poétique. En traitant la langue comme un matériau qui se pose et se juxtapose, qui se taille et se façonne, se plie à des formes et à des rythmes, l'oeuvre de Ramuz épouse le réel et y gagne une objectivité qui doit la mettre, elle aussi, à l'abri du vieillissement.

Gilbert Guisan.
C.F. Ramuz.
Paris: Éditions Seghers, coll. Poètes d'aujourd'hui, 1966, p.89-92.






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