Robert Gourlay

et le Statistical Account of Upper Canada

 

            Le 13 avril 1822 paraît à Londres, sous la signature de Robert Gourlay, un imposant Statistical Account of Upper Canada. L'ouvrage, composé de trois forts livres, ne se compare à aucun autre et mérite qu'on en décrive d'abord la structure générale. L'introduction générale, de plus de 500 pages («probablement la plus longue dans l'histoire de l'édition»[1]), est publiée séparément et s'intitule, au long, General Introduction to Statistical Account of Upper Canada, Compiled with a View to a Grand System of Emigration in Connexion with a Reform of the Poor Laws. S'ouvrant sur une adresse au député Joseph Hume[2], elle a pour objet de présenter les idées politiques de l'auteur et de protester contre le bannissement, à ses yeux injuste et illégal, dont il a été l'objet. Cette introduction réunit une collection passablement diversifiée de documents (brochures et articles de l'auteur déjà publiés, correspondance, débats parlementaires, pétitions, etc.), qui constituent en fait la principale source permettant de reconstituer le séjour de l'auteur au Canada et, plus généralement, sa biographie. Le tome I, présenté comme un «Volume of Statistics» et dédié au Roi «qui ne peut faire de mal», compte plus de 600 pages; il contient essentiellement des Sketches of Upper Canada dus à Barnabas Bidwell et rédigés en 1811 ainsi que desReports couvrant 70 des 158 townships de la province et formant le coeur statistique de l'ouvrage. Le tome II, présenté comme un «Volume of Politics» et dédié par l'auteur à son père, compte pour sa part plus de 800 pages: il rassemble une série de documents ayant trait à l'histoire politique du Haut-Canada (dont quelque 80 pages reprises au Duc de la Rochefoucauld Liancourt) ainsi que deux sections intitulées Review et Parliament and the People dans lesquelles l'auteur revient à nouveau sur les péripéties ayant entouré son passage mouvementé d'un peu de plus de deux ans dans la colonie.[3] Chacun des trois tomes est accompagné d'une carte[4] et, comme bien des ouvrages de l'époque, les volumes I et II portent en frontispice une gravure représentant les chutes du Niagara. Une description plus détaillée mettrait à l'épreuve tout esprit méthodique: le Statistical Account, surtout la General Introduction et les quelque 500 dernières pages du volume II, constitue en vérité un foisonnement passablement désordonné de considérations, de digressions, de pièces à conviction (car il s'agit dans une large mesure d'un procès ou, plus précisément, de sa propre cause portée en appel par Gourlay). À cette démesure qui caractérise l'ouvrage (un volume supplémentaire, annoncé, ne vit pas le jour) répond l'ambition politique élevée qui anime son auteur: rien de moins que la résolution du problème de la pauvreté en Grande-Bretagne par le projet d'une émigration massive vers un Haut-Canada sous-peuplé. Le projet de réaliser un Statistical Account  de ce territoire, c'est-à-dire une description à la fois globale et détaillée des conditions de la colonie, apparaît donc comme une condition essentielle à la réussite d'une entreprise à certains égards proprement utopique.

 

            Certes, le projet de dresser un tableau «statistique» de la province afin de faciliter l'établissement de colons n'est pas entièrement original. Une bonne part des ouvrages publiés sur le Haut-Canada depuis le tournant du XIXe siècle répondent à des préoccupations ayant trait à l'immigration. Les emigrant guides sont un genre florissant et bien des récits de voyageurs et autres sketches, où se mêlent observations géographiques, descriptions topographiques, notations historiques, histoire naturelle et anecdotes. Mais l'absence d'un savoir administratif constitué sur lequel pourrait s'appuyer une analyse sérieuse des progrès de la colonie - le dernier recensement remonte à 1783 - est déplorée par plusieurs de ces auteurs, qui ne peuvent, par exemple, estimer le chiffre de la population que de façon très approximative. George Heriot, en 1807, l'avait évaluée à quatre-vingt mille âmes. Barnabas Bidwell, quatre ans plus tard, devait réviser ce chiffre à la baisse: à partir de rapports fiscaux portant sur l'ensemble de la province et du dénombrement de la population d'un township, il opérait une projection fondée sur le ratio entre personnes taxées et nombre total d'habitants de ce township et arrivait ainsi au chiffre de 76 984. Mais le recours à ce genre de procédure est rarissime (et l'ouvrage de Bidwell n'est d'ailleurs pas publié, en raison du déclenchement de la guerre de 1812; il ne sera connu qu'au moment de la publication du Statistical Account ). Plus typique est l'attitude de David Anderson qui se contente d'approximations grossières et déplore l'absence de données issues de recensements récents.[5]

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Quelques ouvrages consacrés au Haut-Canada (1799-1821)

 

            1799: Travels  through the United States of North America, the Country of the Iroquois, and Upper  Canada, in the years 1795, 1796, and 1797 (La Rochefoucault Liancourt)*

 

            1799: A Short Topographical Description of his Majesty's Province of Upper Canada  (David Smyth)

 

            1805: Sketch of His Majesty's Province of Upper Canada (D'Arcy Boulton)

 

            1807: Travels through the States of North America, and the Provinces of Upper and Lower Canada, during the Years 1795, 1796 and 1797 (Isaac Weld)

 

            1807: Travels through the Canadas (George Heriot)*

 

            1809: A View of the Political Situation of the Province of Upper Canada in North America (John Mills Jackson)*

 

            1810: Letters from an American Loyalist in Upper Canada to his Friend in England (Richard Cartwright)*

 

            1813: A Geographical View of the Province of Upper Canada (Michael Smith)

 

            1814: Travels through Lower Canada, and the United States of  North America in the Years 1806, 1807, and 1808 (John Lambert)

 

            1809: Letters from Canada, Written during a Residence there in the Years 1806, 1807, and 1808 (Hugh Gray)

 

            1814: Canada: or, a View of the Importance of the British American Colonies (David Anderson)

 

            1819: Facts and Observations Respecting Canada and the United States (Charles Grece)*

 

            1820: A Visit to the Province of Upper Canada in 1819 (James Strachan)*

 

            1820: A Few Plain Directions for Persons Intending to Proceed as Settlers to His Majesty's Province of Upper Canada («English Farmer»)*

 

            1820: The Emigrant's Guide to the British Settlements in Upper Canada (Anonyme)*

 

            1820: The Emigrant's Guide to Upper Canada (Charles Stuart)*

 

            1821: Sketches of Upper Canada (John Howison)*

 

(Les ouvrages marqués d'une astérisque sont cités par Gourlay.)

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            L'ouvrage de Gourlay se distingue toutefois radicalement de toute la littérature qui le précède. Sur le plan politique, il s'inscrit dans la foulée des courants et mouvements qui agitent l'Écosse et l'Angleterre depuis le tournant du siècle et auxquels Gourlay s'est personnellement associé à plusieurs reprises. Le Statistical Account, qui fait suite à une production pamphlétaire déjà abondante de la part de Gourlay, est d'emblée un «tract» politique «réformiste» et «radical», et d'autant plus virulent que sa préparation a valu à Gourlay plusieurs agressions physiques, trois emprisonnements, dont un de huit mois, et finalement la déportation du Haut-Canada avec interdiction de retour sous peine de mort. Mais la rupture par rapport aux publications antérieures se situe également sur le plan cognitif. Le Haut-Canada ne disposant pas à cette époque d'une machinerie administrative permettant d'obtenir des renseignements exacts et pertinents (à la différence des États-Unis et de l'Angleterre où sont organisés des recensements depuis, respectivement, 1790 et 1801), Gourlay décide de procéder lui-même à une enquête par questionnaire sans précédent, modelé en partie sur celui du monumentalStatistical Account of Scotland, dont les vingt-et-un volumes furent publiés par Sir John Sinclair entre 1790 et 1799. En octobre 1817, soit à peine quatre mois après son arrivée au Canada, il publie une Address to the Resident Landowners of Upper Canada contenant trente-et-une questions et appelant les habitants à se réunir publiquement pour y répondre; il promet qu'une fois recueillis, les renseignements seront rendus publics, sous la forme d'un «statistical account of Upper Canada». En 1822, malgré les persécutions subies, la maladie, le décès de son épouse et le caractère incomplet des renseignements recueillis, Gourlay tient promesse.

 

 

Les origines intellectuelles

du Statistical Account of Upper Canada

 

            Par son titre même, l'ouvrage de Gourlay revendique son appartenance à un genre: celui du statistical account, dont le Statistical Account of Scotland de Sir John Sinclair constitue le prototype. On trouve en effet, dans la première moitié du XIXe siècle, des statistical accounts consacrés à l'Irlande (1812), aux États-Unis (1819), à l'Australie (New South Wales) (1820), à la Colombie (1822), à la Nouvelle-Écosse (1829), au Nouveau-Brunswick (1844), à l'Île de Man (1845), aux Bermudes (1848) ou encore à l'Île Maurice (1849) (voir tableau 2). Ces statistical accounts constituent un véritable réseau intertextuel dont l'intrication peut être illustrée par le jeu des citations croisées qu'on y trouve: ainsi, Gourlay cite-t-il l'ouvrage de Wentworth sur l'Australie, de même que celui de Wakefield sur l'Irlande, qui lui-même citait le Statistical Account de Sinclair de même que l'enquête menée par Gourlay en 1801 pour le compte du Board of Agriculture, présidé par le même Sinclair; de la même façon, Joseph Bouchette, dans sa Topographical and Statistical Description of the Provinces of Lower and Upper Canada (1832), cite-t-il Gourlay qui avait lui-même repris des extraits de l'ouvrage publié par Bouchette en 1815. Au sein du genre, le Statistical Account of Upper Canada  constitue lui-même une sorte de relais nord-américain: après le Historical and Statistical Account of Nova Scotia de Thomas C. Haliburton, on verra paraître le Historical and Statistical Account of New Brunswick  de Christopher W. Atkinson, un second Statistical Account of Upper Canada, dû à Thomas Rolph, l'ouvrage de William H. Smith (Canada: Past, Present and Future: being a Historical, Geographical, Geological and Statistical Account of Canada West [1851]), qui cite abondamment Gourlay, et, enfin, comme pour conclure géographiquement et historiquement la série, un Statistical Account of British Columbia (1867) dû à Arthur Harvey, fort probablement le premier membre canadien de la London Statistical Society  et l'initiateur de l'annuaire statistique du Canada. Par-delà son adhésion aux conventions du genre (parmi lesquelles l'ambition d'offrir un tableau d'ensemble des conditions - géographiques, démographiques, historiques, politiques - d'un territoire donné, la place relativement importante du chiffre dans cette description - par opposition au récit de voyage, plus narratif et plus anecdotique - et l'idée d'une mesure du progrès), le Statistical Account of Upper Canada peut se lire également comme une sédimentation des courants, thèmes et combats politiques et idéologiques auxquels s'est associé Gourlay au cours des quelque vingt ans qui ont précédé sa venue au Canada.

 

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Un nouveau genre: le statistical account (1799-1867)

 

1791-99: The Statistical Account of Scotland (Sir John Sinclair)

 

1812: An Account of Ireland, Statistical and Political (Edward G. Wakefield)

 

1819: A Statistical, Political, and Historical Account of the United States of America (David B. Warden)

 

1820: A Statistical, Historical and Political Description of the colony of New South wales, and its dependent settlements in Van Diemen's Land (W. C. Wentworth)

 

1822: Colombia: being a geographical, statistical, agricultural, commercial, and political account of that country (Alexander Walker)

 

1825-26: Analysis of the statistical account of Scotland (Sir John Sinclair)

 

1829: An historical and Statistical Account of Nova Scotia (Thomas C. Haliburton)

 

1832: The British Dominions in North America; or a Topographical and Statistical Description of the Provinces of Lower and Upper Canada, New Brunswick, Nova Scotia, the Islands of Newfoundland, Prince Edward, and Cape Breton  (Joseph Bouchette)

 

1833: Tableau statistique des deux canadas (Isidore Lebrun)

 

1839: Political and Statistical Account of the British Settlements in the Straits of Malacca (Thomas J. Newbold)

 

1841: A Descriptive and Statistical Account of Upper Canada: shewing its Great Adaptation for British Emigration (Thomas Rolph)

 

1844: A Historical and Statistical Account of New Brunswick (Christopher W. Atkinson)

 

1845: An Historical and Statistical Account of the Isle of Man (Joseph Train)

 

1845: The New Statistical Account of Scotland (By ministers of the respective parishes, under the superintendence of a committee of the Society for the Benefit of the sons and daughters of clercy)

 

1848: An Historical and Statistical Account of the Bermudas: from their discovery to the present time (William F. Williams)

 

1849: An Historical, Political and Statistical Account of Mauritius and its Dependencies (Charles Pridham)

 

1851: Canada: Past, Present and Future: being a historical, geographical, geological and statistical account of Canada West (William H. Smith)

 

1852: An Historical and Statistical Account of New South Wales (John D. Lang)

 

1867: A Statistical Account of British Columbia (Arthur Harvey)

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L'idéologie de l'improvement

 

            Un des vocables les plus caractéristiques de l'Angleterre et de l'Écosse du tournant du XIXe siècle est celui d'improvement. Certes, le mot, que l'on peut traduire par amélioration, perfectionnement ou progrès a déjà, à cette époque, «une longue et respectable ascendance»,[6] mais il connaît à partir du dernier quart du XVIIIe siècle un succès foudroyant: il renvoie d'abord aux progrès accomplis sur le plan de l'agriculture (on parle couramment des «agricultural improvers»), mais aussi aux perfectionnements intellectuels, moraux et, éventuellement, politiques qui s'accomplissent ou devraient s'accomplir en vue du «general improvement of mankind». Gourlay utilise abondamment le terme, de même que ses corollaires «perfection» et «progress», tout au long du Statistical Account.[7]

 

            L'un des plus éminents improvers de cette période est justement Sir John Sinclair, l'auteur du Statistical Account of Scotland. Fondateur du Board of Agriculture qui voit le jour en 1793, Sinclair est un promoteur des changements que connaît l'agriculture à la fin du XVIIIe siècle: extension des surfaces cultivées (notamment par l'enclosure des champs ouverts et l'ouverture des terres en friche), amélioration des méthodes d'exploitation, introduction de nouvelles cultures et de nouvelle machinerie agricole.[8] Voyageur infatigable, Sinclair est également l'auteur d'une oeuvre épistolaire impressionnante: il correspond avec tous les présidents américains depuis Washington jusqu'à Monroe, l'ensemble des cours d'Europe et la plupart des grandes figures intellectuelles de l'époque, depuis Adam Smith jusqu'à Jean-Baptiste Say, en passant par Malthus et Erasmus Darwin.[9] Expérimentateur et empiriste convaincu, il a fait de «la collecte d'informations utiles l'objet favori de sa vie»: selon lui, la tenue d'enquêtes périodiques dans l'ensemble des royaumes européens est la meilleure manière de mesurer «the progress of national improvement» et d'amener ceux-ci «to the highest pitch of happiness and improvement».[10] Seulement sur la base de telles enquêtes pourra-t-on édifier la plus importante de toutes les sciences, la «philosophie statistique», qui, à la différence de l'économie politique, trop abstraite et susceptible de causer un tort infini en cherchant à réaliser le bien de tous, est attentive aux particularités de chaque nation et dès lors mieux placée pour suggérer les voies de l'improvement.[11] Comme l'écrit en 1772 Arthur Young, premier secrétaire du Board of Agriculture, lui-même auteur de deux ouvrages d'arithmétique politique et promoteur de la tenue de recensements périodiques: «(...) before a thing can be improved, it must be known[12]

 

 

Le Statistical Account of Scotland

 

            Sinclair et Young, tout comme Gourlay et les autres auteurs de statistical accounts sont avant tout des compilateurs: pour eux, la connaissance provient d'abord de l'accumulation de faits précis et vérifiables. L'entreprise la plus ambitieuse à cet égard est bien sûr le Statistical Account of Scotland, dont le rayonnement sera à la mesure de l'ouvrage.

 

            Dès 1755, en fait, le Dr. Alexander Webster, ministre du culte presbytérien, avait entrepris un recensement de l'Écosse qui n'a jamais été publié, mais dont plusieurs exemplaires manuscrits ont circulé. Pour mener à bien son enquête, Webster s'était naturellement appuyé sur les membres du clergé écossais. Fort de ce précédent, Sinclair leur adressera à son tour, en 1790, un imposant questionnaire ayant pour objet «d'élucider l'histoire naturelle et l'état politique» de l'Écosse. Les sujets couverts vont de la description topographique et géologique de la paroisse aux méthodes agricoles utilisées, en passant par les salaires versés, le nombre de pauvres, le chiffre «exact» de la population, la répartition de celle-ci par lieu de naissance, âge, religion et occupation, etc. Sinclair sonde aussi les ministres quant à leur opinion sur les motifs de la croissance ou de la décroissance de la population, ainsi que sur les moyens susceptibles d'améliorer la situation. Au fil de la décennie 1790, toutes les paroisses (plus de 900) enverront un rapport et Sinclair en assurera la publication. Ces rapports, qui constituent de véritables petites monographies, sont évidemment de qualité et de taille variables. Toutefois, l'ensemble révèle un clergé instruit et consciencieux: plusieurs des ministres connaissaient l'enquête de Webster et comparent leurs propres données aux siennes; si les rapports ont une facture plutôt littéraire, plusieurs construisent des tableaux, parfois assez complexes, calculent des moyennes, etc. Dès la parution des premiers volumes, l'ouvrage connaîtra un retentissement à travers l'Europe.[13] Fort de ce succès, Sinclair plaidera en faveur de la réalisation de semblables statistical accounts  pour l'Angleterre et l'Inde.

 

            Le Statistical Account n'était toutefois pour son auteur qu'une description des unités élémentaires de l'Écosse. Le questionnaire envoyé par Sinclair assurait à ces descriptions une forme commune qui rendait possible la comparaison; la diversité des auteurs, et le fait qu'il s'agisse des ministres de chaque paroisse, donc de personnes ayant une connaissance de première main des faits décrits, donnait à l'ensemble un gage d'authenticité. Pour que la masse des renseignements accumulés puisse conduire à des «résultats utiles», il était nécessaire qu'elle fût «digérée»,[14] pour reprendre un terme qu'affectionnaient Sinclair et Young. Aussi Sinclair publiera-t-il en 1825 une Analysis of the Statistical Account of Scotland, dans laquelle la synthèse nationale des renseignements contenus dans les rapports paroissiaux conduira à une série de recommandations.

 

 

Statistique et adjudication: l'enquête agricole de 1800

 

            Par-delà l'adhésion à l'idéologie de l'improvement et le modèle que constituait par le Statistical Account, il existait entre Sinclair et Gourlay des liens beaucoup plus directs. D'abord, Sinclair connaissait bien la région de Fife, où étaient établis les Gourlay, eux-mêmes d'éminents improvers. Mais, surtout, Gourlay rencontra, fin 1799, le secrétaire du Board of Agriculture, Arthur Young, pour s'enquérir de ses vues sur la situation alimentaire difficile que connaissait alors la population anglaise. Young, jusque-là favorable à la politique d'enclosure, commençait à entretenir de sérieux doutes quant au caractère uniformément favorable de ses conséquences.[15] Dans l'introduction au Statistical Account, Gourlay évoque une conversation avec Arthur Young, au cours de laquelle il aurait décrite la coutume, pratiquée par son père et son grand-père, consistant à céder aux travailleurs agricoles de petits lopins de terre leur permettant d'ériger un cottage et de cultiver un jardin. Recourant au langage de l'utilitarisme benthamien, Gourlay écrit: «(...) I had calculated what an addition, as well to individual as to national wealth and happiness, such economical arrangements, generally adopted, might produce.»[16] Young, pour sa part, caressait l'idée d'un amendement à la loi sur les enclosures, qui permettrait à chaque travailleur agricole de posséder, à titre de substitut à l'ancien droit de pâturage, une vache et la portion de terre suffisante à son entretien: ainsi, les pauvres subsisteraient par eux-mêmes et ne constitueraient plus une charge publique. Il chargea dès lors Gourlay de mener, pour le compte du Board of Agriculture, une enquête dans les comtés de Rutland et Lincoln, où cette pratique avait cours.

 

            Le travail réalisé par Gourlay à cette occasion est intéressant d'abord par la diversité des stratégies d'enquête mises en oeuvre par l'auteur: conversations multiples - «with the poor themselves - with the farmers and landowners», précise-t-il - examen des archives paroissiales, observations sur coutumes et habitudes des gens, comparaison avec ce qu'il connaît de la situation écossaise.[17] Mais, surtout, l'enquête de Gourlay est remarquable du point de vue de ce qu'on pourrait une histoire du raisonnement statistique. Les résultats y sont en effet présentés de manière à exhiber une relation inverse entre la proportion de pauvres qui sont, dans chaque paroisse, propriétaires de vaches et le taux de la taxe sur les pauvres dans cette même paroisse:

 

In nine parishes, where the proportion of the poor having cows amounts to rather more than half the whole, poor-rates are 31/2d. in the pound.

In twelve parishes, where the proportion is less than half, but not one-third, poor-rates are 91/4d. in the pound.

In ten parishes, where the proportion is something under a fourth, poor-rates are 1s. 6d. in the pound.

In seven parishes, where the proportion is but nearly one-sixth, poor-rates are 4s. 11/2d. in the pound.

And in thirteen parishes, where few or none have cows, poor-rates are 5s. 11d. in the pound.

 

Projetées sur un plan cartésien avec la proportion des pauvres propriétaires de vaches en abcisse et les poor-rates en ordonnée, les données de Gourlay offriraient l'image d'une courbe joignant les deux axes de façon à former avec eux un quasi-triangle (voir page sivante). L'arrangement des données numériques constitue dès lors un outil pour la prise de décision ou, si l'on veut, l'adjudication entre les options (ici, amender le General Enclosure Bill  dans le sens souhaité par Young ou le laisser tel quel).[18] Notons également que Gourlay fit approuver les conclusions de son enquête par une trentaine de farmers de la région, en leur faisant signer une pétition  à l'occasion d'un dîner public, conférant ainsi à son travail un prolongement politique en même temps qu'une certification.[19] Les résultats furent publiés, à l'initiative de Young, dans les Annals of Agriculture en 1802. L'année suivante, Malthus y fit référence dans la deuxième édition de son Essay on Population.[20] Edward Gibbon Wakefield cita également l'article de Gourlay dans son Account of Ireland, publié en 1812.[21]  Enfin, Young y fit référence en 1816 dans Agricultural State of the Kingdom, ouvrage publié par les soins du Board.

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Taux des poor-rates

et proportion des pauvres propriétaires de vaches

 

D'après Robert Gourlay, «Inquiry into the State of the Cottagers of Lincoln and Rutland», Annals of Agriculture,

vol. 37, 1802, p. 514-550.

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Gourlay et le radicalisme au début du XIXe siècle

 

            Dans son introduction au Statistical Account, Gourlay se targue d'avoir introduit le mot radical dans le vocabulaire politique canadien. Lui-même revendique les appellations de «radical», de «reformer» et de «radical reformer» (plus rarement de «démocrate»), tout en précisant qu'il est «a radical [...] of my own sort [...] and up to this day, [...] not connected with a single individual in Great Britain in any political party».[22] En fait, du point de vue idéologique, le «gourlayisme» est pour l'essentiel une concaténation de conventions caractéristiques des divers courants radicaux de l'Angleterre et de l'Écosse du début du XIXe siècle.

 

            Les thèmes du radicalisme agraire y occupent bien entendu le premier rang. Ainsi, Gourlay est-il particulièrement sévère à l'endroit des enclosures et des poor laws, à propos desquelles il utilise un langage fortement polémique: les premières ont conduit à «l'esclavage»,[23] les secondes, auxquelles il reproche d'avoir dépouillé les pauvres de leur indépendance, constituent une «tyrannie».[24] Introduisant une distinction entre le Farming et le Landed Interest, Gourlay dénonce les «oligarques à l'esprit étroit», toujours prêts à écraser la nation sous les taxes et à réduire les pauvres à la mendicité.[25] Il cite à ce propos Mackintosh, l'auteur de Vindiciae Gallicae (1791), ouvrage écrit en réponse aux Réflexions sur la révolution de France de Burke.[26] Hostile aux grandes villes,[27] il estime que l'accès des pauvres à la propriété est la condition de leur indépendance: «The simple means is to give the English poor a chance of acquiring property, a hope of independence, and see the effects.» Plus loin encore, il écrit: «The poor must be made independent of all caprice: they must have something which they can call their own.»[28] 

 

            Gourlay partage par ailleurs l'optimisme, le rationalisme et la confiance dans la perfectibilité humaine caractéristiques du radicalisme philosophique de Bentham et Godwin. Contre le pessismisme de Malthus, il écrit:

 

Away with the idea that breeding is the cause of vice and misery. Kings and priests caused these, themselves in the first place being caused by the ignorance of mankind. Let us liberally interpret the laws of nature; let us duly appreciate the qualities of the human mind as susceptible of infinite improvement [...].[29]

 

Les rapports étroits entre ignorance et pauvreté, l'importance de l'éducation pour l'affranchisement de l'individu sont le thème central de la lettre ouverte qu'adresse Gourlay aux pauvres de la paroisse de Wily.[30] L'exemple de l'Écosse, dotée d'un réseau d'écoles paroissiales depuis le XVIIe siècle et où la proportion de personnes sachant lire et écrire était supérieure à celle de l'Angleterre, est souvent évoqué sous ce rapport par Gourlay.[31]

 

            Comme les radicaux William Cobbett et Henry Hunt, partisans d'un élargissement du suffrage, il s'en prend aux «bourgs pourris» et à la corruption parlementaire.[32] Dans sa Letter to the Earl of Kellie concerning the farmers' income tax, with a hint on the principle of representation (1808), il dénonçait le scandale de l'achat des votes en Écosse, lequel constituait, selon Milani, «a bagatelle compared with England's rotten and pocket boroughs».[33] La proposition politique la plus remarquable émanant de Gourlay à cette époque est toutefois sans contredit celle exposée dans son pamphlet intitulé A specific Plan for Organizing the People, and for Obtaining Reform Independent of Parliament - to the People of Fife... of Britain! (1809). Devant l'incapacité du Parlement à se réformer, Gourlay s'y faisait l'avocat de l'élection d'un parlement parallèle. Tous les mâles de 19 ans et plus, sachant lire et écrire, seraient autorisés à voter. Les districts électoraux regrouperaient trois cents voteurs. Les élections seraient tenues annuellement afin de permettre aux électeurs de surveiller leurs représentants. Elle comporteraient deux temps: d'abord, on procéderait à l'élection d'un représentant pour chaque district; puis l'ensemble des représentants d'une circonscription se réuniraient afin de désigner lequel d'entre eux irait les représenter à Londres. Afin d'assurer le secret du vote, Gourlay imagina une sorte de boîte de scrutin mécanique (qui ne vit jamais le jour).[34]

 

            L'esprit de géométrie qui apparaît dans ce projet de réforme politique, et qui se manifeste aussi bien dans l'entreprise d'«adunation» menée par les révolutionnaires français,[35] dans le calcul des plaisirs et des peines d'un Bentham que dans les premières utopies communistes, caractérise également les projets imaginés par Gourlay en vue de l'abolition progressive du paupérisme[36] (redécoupage du territoire en portions symétriques, planification du village modèle, instauration d'une taxe unique sur la terre) ou encore ses plans pour aménager les villes de New York et de Boston.[37]

 

            Mais plus significative encore par rapport à la genèse du Statistical Account est la forme d'action collective que privilégie Gourlay, soit l'assemblée publique locale, ayant pour objet l'adoption d'une pétition, dans laquelle les sujets exposent leurs doléances au Roi ou au Parlement.[38] Le caractère public et local de l'assemblée est crucial pour Gourlay: la pétition qui en résulte est le produit d'un débat entre personnes qui se connaissent et le fait que l'on puisse identifier ces personnes fait de leur signature un acte d'indépendance politique en même temps qu'un garant du bien-fondé de leur demande. Aussi reproche-t-il à Cobbett d'avoir recueilli sur une pétition des milliers de noms, mais sans aucune mention de leur domicile, et par conséquent aucun moyen d'identifier formellement les signataires.[39]  À la veille de son départ pour le Canada, Gourlay fut d'ailleurs particulièrement actif sur ce plan. Après avoir rendu publique sa lettre aux pauvres de la paroisse de Wily (dont il enverra 700 exemplaires aux membres du Parlement), Gourlay lance une première pétition, qui sera endossée par une centaine d'habitants de la paroisse, dans laquelle les signataires réclament que les enfants pauvres âgés de sept à douze ans ne puissent plus être contraints au travail.[40] Une seconde pétition des habitants de la paroisse de Wily, présentée en février 1817, propose cette fois un plan pour l'abolition du paupérisme: ceci se ferait par le moyen par une redistribution des terres qui rendrait possible «for the labouring people to acquire property and personal freedom».[41] Il existe un prolongement politique à cette réallocation des terres: tout «parish-holder» qui aura accumulé suffisamment pour faire construire un «cottage» sur son lopin, il obtiendra les droits de vote et d'éligibilité au sein de la paroisse et deviendra donc un «freeman». Les pétitionnaires se prononcent enfin prudemment sur la réforme du Parlement: ils se déclarent hostiles au «suffrage universel», mais reprennent l'idée, contenue dans le plan proposé par Gourlay en 1809, d'élections par paliers.

 

 

Statistique, authenticité des faits et espace public

 

            Les ouvrages et articles consacrés à l'auteur du Statistical Account portent essentiellement sur l'impact politique de son bref séjour dans le Haut-Canada.[42] En deux ans à peine, dont quelque huit mois passés en prison, Gourlay fut à l'origine du premier mouvement de protestation politique dans la courte histoire de la province, donnant voix aux critiques que suscitaient chez plusieurs colons les politiques relatives à l'octroi des terres.[43] Selon une voyageuse anglaise de l'époque, les colons les plus pauvres estimaient que Gourlay avait bien rendu compte des causes de leur mécontentement.[44] Plusieurs auteurs l'ont d'ailleurs présenté comme un précurseur de la rébellion de 1837.[45] De ce point de vue, le Statistical Account passe rapidement à l'arrière-plan. Dans la perspective qui est ici la nôtre, celle de l'émergence de nouvelles formes d'appréhension et description du réel, c'est toutefois l'enquête menée par Gourlay qui doit retenir au premier chef notre attention.[46]

 

 

comment répondre à un questionnaire: L'adresse d'octobre 1817

 

            L'adresse que publie Gourlay dans l'Upper Canada Gazette le 30 octobre 1817 doit être lue à la lumière des expériences anglo-écossaises évoquées plus haut. Pour Gourlay, «drawing out and publishing a well-authenticated statistical account of Upper Canada» est la condition première («the first requisite») pour l'ouverture d'une communication appropriée avec la mère-patrie, c'est-à-dire une immigration continue et bénéfique aux deux parties. Aussi joint-il à cette adresse une liste de trente-et-une questions auxquelles il exhorte les «resident land-owners» à répondre. Mais ce travail, ajoute-t-il, ne peut être l'oeuvre d'un seul. Il ne s'agit pas simplement d'une question pratique, mais de «l'autorité» qu'acquerront les renseignements ainsi recueillis, du fait qu'ils résulteront d'un travail collectif. Ce travail, précise Gourlay, est à la portée de «tout fermier intelligent», s'il est le moindrement animé par «l'esprit public». Or, dans tous les townships, il existe des individus capables de se réunir pour répondre aux questions posées, «en autant qu'ils s'en donnent la peine». Gourlay indique que certains gentlemen, enthousiasmés par le projet, ont offert de recueillir l'information demandée non seulement pour leur township mais aussi pour les townships voisins. Mais «correct information (...) is not the only requisite: authority is also wanted of that species which will not only carry weight with it to a distance, but remain answerable on the spot for what is advanced». Il faut donc que les informations obtenues proviennent de chaque township séparément et qu'elles soient accompagnées de la signature d'autant d'habitants respectables que possible. La réunion publique constitue la façon la plus adéquate d'effectuer rapidement et correctement ce travail. Pour ce qui est d'«arranger» et de publier les résultats, cette tâche, que se réserve Gourlay, ne requiert aucune «compétence supérieure», seulement de l'«industrie».[47]

 

            Une telle lecture de l'adresse de 1817 devrait nous conduire à réviser certaines lectures de l'entreprise de Gourlay. Ainsi, il devient difficile de réduire le Statistical Account of Upper Canada au niveau d'un décalque local de celui réalisé par Sinclair et d'imputer à l'absence d'un clergé comparable à celui d'Écosse le recours par Gourlay à la procédure des assemblées publiques.[48] De la même façon, on peut difficilement faire de Gourlay un «pioneer pollster», si l'on prend en compte le caractère essentiellement collectif et interactif de l'enquête de Gourlay, par opposition avec l'aspect atomistique des sondages modernes.[49] Au contraire, tout autant la procédure de l'assemblée publique locale comme forme de mise en commun et de «vérification croisée» des informations requises que celle de la signature individuelle constituant une garantie de l'authenticité des renseignements fournis et transformant du même coup le document signé en pétition procèdent en droite ligne des conventions à l'intérieur desquelles Gourlay situait leur action dans l'Écosse et l'Angleterre du tournant du siècle. La célèbre question 31 («What, in your opinion, retards the Improvement, of your Township in particular, or the Province in general; and what would most contribute to the Same?»), qui inquiéta tant l'évêque Strachan et déclencha la réaction devant conduire ultimement au bannissement de Gourlay, doit être interprétée à la lumière de ce contexte: même si elle s'inspire du questionnaire préparé par le très conservateur Sinclair pour son Statistical Account of Scotland, cette question n'engendre pas, de toute évidence, une dynamique du même ordre si elle est adressée individuellement à des ministres du culte (à qui l'on demande d'indiquer les moyens par lesquels la situation de leur paroisse pouvait être améliorée [«Means by which their situation could be meliorated»]) et si elle est soumise à un débat dans des assemblées publiques.

 

 

La formation d'un espace public

 

            L'adresse de Gourlay rencontra un assentiment général. À l'exception notable de l'évêque anglican John Strachan, nommé au même moment membre du Conseil exécutif et inquiet de ce qu'une telle enquête et la publication de ses résultats mettent en péril le statut des terres réservées à l'usage du clergé,[50] plusieurs magistrats locaux, dont certains devaient éventuellement se retourner contre Gourlay, endossèrent le projet d'enquête statistique et encouragèrent la tenue des assemblées réclamées par son auteur. Pas moins de cinquante-sept rapports couvrant soixante-dix townships furent envoyés à Gourlay, la plupart rédigés au cours ou à la suite d'assemblées tenues entre la fin de novembre 1817 et la mi-février 1818 et au cours desquelles les participants tentèrent de répondre au questionnaire de Gourlay. Il est difficile d'estimer le nombre total de personnes qui participèrent à ces assemblées: selon les rapports, elles réunirent pour certaines «tous les habitants», pour d'autres «tous les resident land owners», pour d'autres encore «a number of respectable freeholders».[51] La procédure suivie pour la confection des rapports de ces assemblées n'est pas toujours la même: dans quelques cas, tous les membres présents ont signé le rapport, conformément au souhait exprimé par Gourlay dans son adresse; la plupart du temps, le rapport est signé par un président et un secrétaire élus; dans certains cas, l'assemblée a procédé à l'élection d'un comité chargé de préparer lui-même le rapport. En raison de l'opposition animée par l'évêque Strachan, l'enquête de Gourlay ne parvint toutefois à couvrir qu'une partie du territoire: dans les districts de l'Ouest et de London, environ la moitié des townships répondirent; dans les districts de Gore et de Niagara, la quasi-totalité; plus à l'est la participation devient plus clairsemée, sinon inexistante.

 

            Comme en font foi les résultats publiés en 1822, les réponses à la question 31 furent l'occasion d'exprimer publiquement un ressentiment à l'endroit de certaines politiques foncières: les obstacles au développement les plus fréquemment évoqués sont l'absence des propriétaires, les réserves consenties au clergé et à la Couronne, la pénurie d'entrepreneurs et de détenteurs de capitaux. Déjà, en 1817, l'Assemblée s'était opposée aux mesures visant à décourager l'immigration américaine et avait déclaré que les réserves octroyées au clergé et à la Couronne constituaient un «obstacle insurmontable» au développement.[52] La tournée qu'effectua Gourlay à travers l'ouest de la province au cours des mois de novembre et décembre 1817, lui permit tout à la fois de stimuler la participation à son enquête, de procéder lui-même à la collecte d'informations et d'entendre de vive voix les griefs des colons.

 

            L'enquête lancée par Gourlay constituait une première dans la courte histoire du Haut-Canada. Sur le plan cognitif, il s'agissait du premier effort soutenu pour offrir un tableau exact et complet de la situation de la province. En lieu et place de l'impressionnisme qui caractérisait les récits et descriptions de voyageurs jusqu'alors publiés, Gourlay recourait à une procédure systématique, condition indispensable à la réalisation d'une synthèse générale des renseignements obtenus: une liste de trente-et-une questions à laquelle devaient répondre les habitants réunis dans des assemblées dûment convoquées. Sur le plan politique, une telle cascade de réunions publiques, rassemblant probablement quelques milliers de personnes, constituait une expérience démocratique inédite et contrastant fortement avec le caractère étroitement oligarchique du gouvernement de la province. En ce sens, on peut dire que le projet de Gourlay, plus précisément la forme par laquelle il se proposait de recueillir les renseignements désirés, avait pour conséquence de donner à la fois consistance et publicité à un mécontentement qui, autrement, serait demeuré diffus et inexprimé. L'Assemblée législative, en effet, si elle entrait parfois en conflit avec le gouverneur ou avec le Conseil législatif, constituait alors un corps très restreint, régi par des règles très strictes et dépendant du bon vouloir du gouverneur, qui disposait de pouvoirs de prorogation et de dissolution.[53] En choisissant de s'adresser aux habitants du Haut-Canada à titre personnel et à travers la presse écrite,[54] puis par la distribution de pamphlets, en appelant à la réunion d'assemblées pour lesquelles il fixe un ordre du jour commun, en circulant à travers la province pour coordonner l'organisation de ces assemblées, Gourlay met en place les éléments d'un véritable espace public, jusque-là inexistant.

 

            Les quelque deux ans couvrant le séjour de Gourlay seront l'occasion d'une importante activité éditoriale de sa part. À la suite de son adresse du 30 octobre 1817, il en publie successivement deux autres (les 5 et 12 février 1818, puis le 2 avril 1818), qui témoignent d'une politisation très nette de son entreprise: il ne s'agit plus seulement de dresser un tableau statistique de la province mais bien de réformer le gouvernement, par la revendication d'une enquête parlementaire au moyen de nouvelles assemblées et de pétitions. Par-delà l'élément d'équivalence qu'induit entre les deux activités, statistique et parlementaire, le recours au terme «inquiry», leur continuité est clairement affirmée par Gourlay dans sa deuxième adresse:

 

The Reports of Townships which I have received, far exceed my first expectations, both in point of number and respectability. They exhibit, at once, the physical and moral worth of Canada: they form a mass of information well calculated to assist Parliamentary inquiry; and if you press such a measure by petitions, most willingly will I make these reports over to your Assembly.

 

Des rapports qu'il a commencé à recevoir, il écrit qu'il ne les a pas sollicités «for the mere purpose of book-making», mais en vue d'une «great political end». Il recommande que soient publiés ensemble les rapports statistiques et les pétitions en faveur de l'enquête parlementaire, le contenu de ceux-là justifiant en quelque sorte l'existence de celles-ci.[55]

 

            Ce durcissement n'était bien sûr pas étranger au refus que les autorités opposèrent à la demande de concession foncière que leur adressa Gourlay. Bien que l'opposition à Gourlay se durcisse elle aussi à partir de la publication de cette deuxième adresse, son initiative rencontre un écho important: un pamphlet tiré à 1 000 exemplaires, Principles and Proceedings of the Inhabitants of the District of Niagara for addressing his Royal Highness the Prince Regent respecting claims of Sufferers.of Sufferers in War, Lands to Militiamen, and the general benefit of Upper Canada, reproduit le texte de la pétition, des rapports d'assemblées (plus de cinquante furent tenues) et la troisième adresse de Gourlay; le Niagara Spectator publie les noms de près de 1 000 habitants du district ayant contribué financièrement à la campagne de Gourlay. Selon une historienne qui lui est hostile, la population était alors littéralement «ensorcelée par la rhétorique de Gourlay».[56] Toujours en avril 1818, Gourlay fait paraître un volumineux recueil de lettres (167 pages) favorables ou défavorables à ses projets. Le 6 juillet, quatorze délégués élus par les assemblées du printemps se réunirent à York pour la Convention of Friends to Enquiry, qui n'est pas sans rappeler les projets de réforme parlementaire proposés par Gourlay en 1809 et 1817. En août, Gourlay publie un récit de sa tournée de promotion de la pétition à travers la province ainsi son adresse au jury chargé d'instruire le procès pour libelle au terme duquel il est acquitté (un second procès pour libelle conduira à un second acquittement). Entretemps, l'Assemblée, à l'initiative du gouverneur adopte une loi interdisant toute assemblée de délégués, réunie aux fins de discussion de questions d'intérêt public. Gourlay réagit par un article intitulé «Gagged, Gagged, by Jingo», dans lequel il appelle à nouveau à la tenue d'assemblée locales. Le 21 décembre, il est arrêté une troisième fois et accusé en vertu d'une loi de 1804, visant les étrangers séditieux. De sa prison, il continue à polémiquer: le Niagara Spectator publie sa quatrième adresse aux resident landowners (20 mai 1819), deux adresses aux membres de l'Assemblée (10 juin, 17 et 24 juin) ainsi que des lettres, notamment une en réponse aux critiques de Charles Stuart, futur auteur d'un Emigrant's Guide to Upper Canada, qui verra le jour en 1820. En août 1819, son procès est instruit et il reçoit l'ordre de quitter la province dans les vingt-quatre heures, sous peine de mort. Gourlay traverse dans l'État de New York, puis retourne en Grande-Bretagne. L'agitation suscitée par Gourlay cesse, mais jamais, dans l'histoire de la province, un tel nombre d'habitants n'avaient eu l'occasion de s'exprimer sur la chose publique.[57]

 

            Même si le projet de Gourlay était sans conteste lié à son «intérêt privé immédiat»,[58] il peut être décrit comme une entreprise de part en part publique. Son succès éventuel repose essentiellement sur «l'esprit public» dont feront preuve les participants. Le crédit dont jouiront les informations recueillies tient au caractère public que leur imprimeront les assemblées locales et la signature des participants. Les résultats de ce travail feront l'objet, enfin, d'une publication. L'enquête statistique de Gourlay se caractérise donc, dans toutes les phases de son cycle, par la publicité. Cette publicité se retrouve également dans d'autres projets comparables de Gourlay, qui présentent une frappante homologie avec cette étape cruciale dans la constitution d'une sphère publique que fut la divulgation du contenu des débats parlementaires dans l'Angleterre du XVIIIe siècle:[59] par exemple, celui d'une sorte de comptabilité nationale, qui présenterait annuellement, par paroisse, par district et pour l'ensemble du pays, les taxes perçues et les dépenses effectuées,[60] ou encore celui d'un registre de la propriété foncière, «ouvert à l'inspection du public».[61] Tout comme les journaux reproduisant les débats au Parlement, les ouvrages peu coûteux dans lesquels seraient présentés les comptes de la nation et le registre des terres, le statistical account constitue en quelque sorte un support matériel permettant l'exercice d'un contrôle par le public des actes du gouvernement, la critique ouverte et la correction des abus inévitables, en somme l'usage public de la raison. Contre l'accusation de sédition que brandiront les autorités, Gourlay se défendra en arguant justement du caractère public de toutes les activités qu'on lui reproche: si la sédition se définit par la conspiration, le secret et la violence, ce sont plutôt ses accusateurs qu'il faudrait censurer. D'une manière qui contraste singulièrement avec l'ignorance volontaire (tout aussi intéressée que l'est le désir de connaissance de Gourlay) et le caractère oligarchique des autorités haut-canadiennes, l'enquête statistique orchestrée par Gourlay en 1817-1818 apparaît comme une expérience inédite de démocratie et d'enlightenment .

 

 

Comment Convaincre: une nouvelle rhétorique

 

            Gourlay décrit «la guerre politique» qu'il mène comme une résistance à la «corruption», à l'«oppression», à la «superstition», à la «tyrannie» et au «despotisme», toutes ennemies de la «vertu». Contre la «disposition tyrannique» à laquelle sont naturellement enclins «tous les hommes au pouvoir», le peuple doit maintenir une «vigilance alerte».[62] En acceptant d'interdire les réunions publiques de délégués, les membres élus de l'Assemblée législative ont renoncé d'eux-mêmes à la «liberté» et se sont réduits en «esclavage».[63] Tout comme la constitution mixte de la Grande-Bretagne, «heureux compromis» entre le Roi, les Nobles, les Prêtres et le Peuple, la constitution originelle du Haut-Canada, mise en place par le sage Général Simcoe, était adaptée à son dessein et même, à certains égards, meilleure.[64] Mais la situation a par la suite rapidement dégénéré en raison de la «monstrueuse» concentration du pouvoir dans les mains d'un exécutif composé d'hommes «sans talent», nommés à la suite d'«intrigues de cour», cherchant à augmenter leur «fortune» et s'entourant de «sycophantes».[65] Et lorsqu'il polémique contre le capitaine Charles Stuart auquel il reproche de prôner l'obéissance passive, Gourlay ne peut résister au plaisir de lui rappeler le sort réservé à un autre Stuart, en 1688.[66]

 

            Cette rhétorique qui nourrit les écrits publiés par Gourlay au cours de son séjour canadien reprend l'ensemble des conventions caractéristiques de la littérature oppositionnelle et pamphlétaire du XVIIIe siècle anglais, fondée notamment sur l'opposition entre «Court» et «Country».[67] À ce langage politique traditionnel, Gourlay adjoint cependant un idiome nouveau, celui de la statistique. La nouveauté radicale de cette rhétorique statistique dans le paysage littéraire du Haut-Canada apparaît nettement lorsqu'on compare le Statistical Account  de Gourlay aux ouvrages qui l'ont précédé comme à plusieurs de ceux qui le suivront au cours des années 1820 et 1830. La section proprement statistique de l'oeuvre de Gourlay, qui regroupe les townships reports reçus par Gourlay, occupe environ 350 pages. Les rapports sont regroupés par districts, eux-mêmes ordonnés suivant un axe allant de l'ouest à l'est de la province. Chaque section est suivie d'un «Summary of Population, &c.», où l'auteur collige essentiellement les données relatives au nombre d'habitants et aux opinions ayant trait aux facteurs qui retardent le progrès de la province. À la fin, on trouve un résumé général, dans lequel l'auteur se livre à une estimation globale de la population et offre une rapide synthèse des renseignements recueillis. Une compilation des réponses à la question 31, rangées selon la fréquence de leur mention dans les rapports, clôt le volume. Aucun des récits de voyage, recueils épistolaires, guides pour émigrants, descriptions topographiques et autres sketches jusque-là consacrés au Canada, qu'ils se présentent ou non comme des statistical accounts, ne présente une telle quantité de données chiffrées et de tableaux, provenant d'une enquête originale. Par rapport à celle du Statistical Account de Gourlay, la facture de ces ouvrages apparaît essentiellement littéraire, leur contenu, souvent anecdotique, les rares données qu'ils présentent, généralement empruntées et leur source, le plus souvent non identifiée. L'irruption dans le texte des chiffres et des tableaux constitue en quelque sorte la trace graphique, matérielle de la rupture qu'opère la rhétorique du Statistical Account vis-à-vis des formes descriptives et narratives jusqu'alors dominantes.[68]

 

 

La preuve par le nombre

 

            Par contraste avec le caractère lourdement normatif, propice à l'outrance, de l'idéologie «country», la rhétorique statistique se présente comme un langage neutre, dépouillé, voué à la description. La statistique est un discours de caractère impersonnel, objectif: Gourlay se présente comme un simple «compilateur», prêt à céder la place à quiconque veut le remplacer dans cette tâche.[69] Qu'il soit un «démocrate» ne change rien à l'affaire: cela «n'aura probablement pas plus d'effet (...) que n'en peuvent avoir les sentiments politiques d'un homme sur la compilation d'un système d'arithmétique».[70] En effet, la statistique ne cherche qu'à enregistrer les faits et à les présenter d'une manière qui autorise la discussion publique et rationnelle: elle permet en quelque sorte de traduire les questions politiques les plus déterminantes pour le développement du pays dans des termes simples, à la portée de «tout fermier intelligent».

 

            Si elle constitue une lecture fastidieuse, parfois pénible, si elle porte sur les détails, la statistique offre en revanche la possibilité d'une démonstration: il existe une telle chose que la preuve statistique.[71] Le recours au raisonnement statistique à des fins d'adjudication est remarquablement illustré par les adresses dans lesquelles Gourlay cherche à convaincre les membres de l'Assemblée législative du bien-fondé de l'instauration d'une taxe foncière unique. Les terres non exploitées constituant «le principal fléau de ce pays» et toute taxe sur autre chose que la terre (bâtiments, moulins, matériel agricole, ...) constituant un frein au développement, les bienfaits de la taxe foncière unique tiennent, selon Gourlay, à ce qu'elle dissuaderait la spéculation et encouragerait la cession des terres non exploitées à des immigrants prêts à s'y établir. L'existence d'un registre des terres ouvert au public préviendrait la sous-déclaration. Le taux de la taxe serait fonction de la valeur des terres détenues et celle-ci serait fixée au moyen d'un seul indicateur, soit le rapport entre la population d'un township et celle des townships qui lui sont adjacents. (Comme le fait remarquer L. Gates, l'indicateur mis au point par Gourlay est «théorique et impraticable», puisqu'il ne prend en compte ni la nature du terrain, ni la qualité du sol, ni la présence de bois,[72] mais c'est la nature de l'argument qui nous intéresse ici.) Partant de valeurs déjà connues (la valeur moyenne des terres cultivées pour l'ensemble de la province et la densité moyenne d'un township), Gourlay illustre d'abord cette formule au moyen d'une série d'exemples hypothétiques:

 

Let us take it for granted that the average value of land throughout the province is 20s. per acre, and the average rate of population rate of population, 1,000 souls to a township of 60,000 acres. Say that township A has this precise population and extent, is bounded nine miles by the lake or river, of which no account shall be taken, nine miles by Township B, containing 1,500 souls, nine miles by Township C, containing 1,500 souls, and nine miles by Township D, uninhabited, or, by unserveyed land. Township A being within itself at par, and, thus bounded, remains at par, viz. 20s. per acre.

Say again, that Township E, of equal extent as Township A, contains 1,500 souls, is bounded nine miles by F, containing 1,000 souls, nine miles by G, containing 800 souls, nine miles by H, containing 1,800 souls, and nine miles by I, containing 2,000 souls. Thus situated, the land of E shall be reckoned worth 28s.48/10d.

Again, say that Township R, of equal extent as the above, contains no inhabitants, and is bounded by Townships S, T, W and X, containing, respectively, 500, 400, 300, and 200 souls. This will make the land of R worth 5s.71/5d.

Again, say that Township W contains 500 souls; and is bounded by Y for nine miles, containing 1,000 souls, and on the other three sides by uninhabited land. This will make the land of W worth 6 s. per acre.[73]

S'appuyant sur des données relatives à la proportion des terres cultivées ou non appartenant à des fermiers (par opposition aux réserves de la Couronne et du clergé et à celles détenues par des spécultateurs - terres inoccupées par définition), Gourlay procède ensuite à une démonstration fondée sur une certain nombre d'hypothèses simples ayant trait à la population et à la superficie totales de la province. Son objectif est alors de démontrer qu'une taxe fondée sur une évaluation identique des terres vierges et des terres cultivées transférerait le fardeau fiscal des fermiers vers les spéculateurs,[74] entraînerait une hausse de la valeur du sol, générerait des revenus supérieurs et, finalement, stimulerait le développement de la province. Par comparaison avec le système fiscal alors en vigueur, fondé sur un système d'évaluation complexe couvrant une gamme étendue de biens et de produits, la taxe proposée par Gourlay se caractérise par la simplicité arithmétique, puisqu'elle ne fait appel qu'à deux variables, la valeur du sol et le taux d'imposition.[75]

 

            De façon intéressante, Gourlay estime que «the majority of those who legislate in all countries, rank with the wealthier class of society» et il recourt également à une démonstration chiffrée pour rendre compte de l'opposition à laquelle se heurte, en raison de ce fait, la réforme qu'il propose. Supposons, dit-il, que les membres du Conseil législatif disposent, en moyenne, de 20 000 acres chacun. Supposons également que les membres de l'Assemblée, moins fortunés, disposent tout de même, en moyenne, de 5 000 acres chacun. La situation des uns et des autres diffère considérablement de celles des fermiers de la province qui ne disposent en moyenne que de 400 acres chacun (une vérification ultérieure révélera à Gourlay que ce chiffre est probablement trop élevé: l'examen d'un rôle d'évaluation indique une moyenne de 237 acres pour chaque fermier). Or, si ces derniers cultivent en moyenne un cinquième de leurs terres (un sixième pour le cas examiné par Gourlay), les membres de l'Assemblée et du Conseil n'exploitent respectivement, selon Gourlay, qu'un vingt-cinquième ou cinquantième de leurs terres. Ceci ne peut manquer, dans le cas des conseillers, d'agir «powerfully as a selfish bias against the due taxation of wild land» et, pour ce qui est des représentants, de susciter la nonchalance ou l'indifférence à l'égard des intérêts de leurs commettants.[76]

 

 

Grammaire du tableau statistique

 

            Après avoir reproduit presque intégralement les quatre premiers rapports, qui couvrent onze townships du Western District, l'auteur annonce que des rapports suivants, il ne reproduira rien qui ne puisse être «clairement exprimé par des chiffres». Cette information sera plutôt présentée au moyen de tableaux. Selon Gourlay, les avantages de cette forme sur celle de la description littéraire (caractéristique par exemple des Sketches de Bidwell qui occupent la première partie du volume I) sont nombreux. Le tableau permet d'abord la concentration d'un savoir autrement dispersé sur de longues pages et par là difficilement intelligible: grâce à lui, le lecteur pourra saisir d'un coup d'oeil l'information pertinente. Le tableau offre également un outil adapté au travail de la comparaison: ainsi permettra-t-il de mesurer les progrès respectifs d'unités territoriales distinctes ou encore ceux d'une même unité à différents moments de son existence. Le tableau constitue enfin le lieu approprié pour la présentation de ces constructions abstraites et artificielles que sont les moyennes statistiques.[77]

 

            On trouve, dans la section du Statistical Account consacrée aux Townships Reports, deux types de tableaux. Les premiers offrent, pour chaque district, une synthèse en trente-cinq colonnes des réponses fournies par chaque township aux questions posées par Gourlay, susceptibles d'une réponse quantitative.[78] Les trois dernières rangées de chaque tableau donnent, pour chacune de ce qu'on appellerait aujourd'hui des variables, le total, le nombre de townships pour lequel une réponse a été obtenue et, lorsque cela est pertinent, la moyenne par township pour cette variable. La seconde série de tableaux a pour objet plus spécifique de montrer «the progress of improvement» dans certains townships, sur le modèle de l'enquête menée par Gourlay, dès son arrivée au Canada, sur l'établissement récent de Perth. Les réponses à une série de dix-huit questions avaient été disposées dans deux tableaux et publiées dans le Salisbury Journal, en Angleterre, le 24 novembre 1817. Ces mêmes tableaux avaient été reproduits par Gourlay dans son adresse aux membres de l'Assemblée législative, écrite depuis sa prison le 14 juin 1819. Chacune des rangées présente les renseignements ayant trait à un colon en particulier (profession avant de venir au Canada, femme, nombre d'enfants, comté et paroisse d'origine, etc.). Parmi les questions demandées, certaines visent à établir le temps écoulé entre le moment où les colons ont quitté leur domicile britannique et celui où ils ont pu prendre possession de la concession qui leur était allouée: en tout plus d'un an en général, ce qui amène Gourlay à conclure à une mauvaise gestion des fonds publics et à réclamer une réforme du système d'émigration. Le progrès est pour sa part mesuré à partir d'une série d'une série d'indicateurs (surfaces défrichées, surfaces consacrées à diverses cultures, bétail) dont la valeur est enregistrée pour deux moments différents (après 13, puis après 24 mois d'établissement). Ces renseignements sont authentifiés par la signature du colon et accompagnés d'une appréciation de sa situation. Dans le Statistical Account, Gourlay propose une analyse comparable pour quatre établissements récents. Le tableau relatif à Talbot Road, par exemple, compare, pour chacun des colons, le bétail dont il disposait au moment de l'établissement avec celui qu'il possédait au moment de l'enquête, de même le nombre d'acres défriché, ensemencé et ayant fait l'objet de récoltes, pour chacune des années depuis l'établissement.[79] Ces tableaux ayant pour objet «the progress of improvement» ne sont pas standardisés, en raison des différences dans les dates d'établissement (ainsi, la fondation de Westminster ne remontant qu'à juin 1816, les bases possibles pour une comparaison inter-temporelle sont limitées), mais le principe qui les régit est le même.

 

            Aux yeux de Gourlay, ces tableaux démontrent hors de tout doute que le Haut-Canada est une terre riche de promesses pour l'émigrant. Non seulement se compare-t-elle très avantageusement, pour ce qui est des coûts de transport et de la fertilité du sol, à ces autres destinations du pauvre britannique que sont le Cap de Bonne-Espérance et l'Australie;[80] après quelques années de dur labeur, la productivité agricole s'y révèle en fait supérieure à celle de l'Angleterre et de l'Écosse.

 

 

Estimer la population en l'absence de recensement

 

            Un autre trait caractéristique de l'ouvrage de Gourlay, pour ce qui est du recours à la rhétorique du nombre, réside dans sa discussion relative à la population. L'idée que la croissance de celle-ci constituait l'indicateur privilégié du progrès d'une colonie constituait déjà, au moment où Gourlay menait son enquête, une convention des ouvrages consacrés aux Canadas. Des auteurs comme Heriot, Lambert, Gray, Anderson discutent tous cette question, mais, faute de recensements récents, doivent se contenter d'estimations vagues. L'évêque Strachan, dans A Visit to the Province of Upper Canada in 1819, offre un bon exemple de ce genre d'approximation: après 1784, la province, qui comptait quelque 10 000 réfugiés et soldats démobilisés, fut massivement colonisée et on «suppose» qu'en 1790, elle avait doublé; en 1800, la population était «supputée» atteindre 40 000, mais c'était là «pure conjecture»; en 1819, le Haut-Canada «ne peut pas compter moins de 120 000 âmes»; et cette population doublera tous les dix ans, pour atteindre en 1850 un million de personnes![81] Gourlay, on l'a vu, trouve une solution originale au problème de l'absence de recensement: il organise lui-même, en faisant appel au concours volontaire des habitants, toute l'opération. On peut penser que si l'entreprise de Gourlay avait été menée à terme sans opposition de la part des autorités, il aurait pu obtenir des données raisonnablement exactes. Le caractère involontairement partiel de l'enquête de même que la variété dans les pratiques de réponse rendent toutefois la tâche passablement ardue: sur 158 townships, seulement 70 ont envoyé des rapports; parmi ceux-ci, certains n'ont pas répondu à la question sur le nombre d'habitants, d'autres n'ont fourni qu'une réponse approximative.

 

            Gourlay doit donc, comme l'avait fait Bidwell dans ses Sketches rédigés en 1811, mettre au point des procédures d'estimation. La façon dont il procède est la suivante. D'abord, chaque district est considéré séparément. Le point de départ de l'estimation est évidemment constitué par le total qu'il est possible de cumuler à partir des townships pour lesquels on a le nombre d'habitants. À partir du nombre de maisons habitées que contiennent ces townships, Gourlay calcule la moyenne d'habitants par maison: il peut ainsi, par simple multiplication, produire un chiffre pour les townships dont il connaît le nombre de maisons mais pas celui des habitants. Lorsqu'il ne connaît ni le nombre d'habitants ni le nombre de maisons, Gourlay attribue à ce township le nombre moyen d'habitants d'un township du même district.[82] Pour les districts desquels très peu ou pas du tout de rapports n'ont été acheminés, ces façons de faire deviennent évidemment impraticables et Gourlay recourt alors à une variante inspirée du procédé utilisé par Bidwell: il part de la liste des personnes ayant été taxées, multiplie par un coefficient de 6 (qu'il estime être le nombre moyen de personnes par famille) et y ajoute un nombre représentant les pauvres non taxés.[83] Dans certains cas, Gourlay ne put même pas avoir accès à ces listes et ses «estimations» deviennent alors largement spéculatives, fondées sur le recoupement de renseignements divers et d'impressions personnelles. Au terme de l'ouvrage, il en arrive à une population totale de 83 250 personnes, qu'il confronte avec l'estimation faite par Bidwell en 1811, laquelle s'élevait à 76 984.

 

            Le travail d'estimation et la discussion critique auxquels se livre Gourlay présentent, par rapport à ce que l'on trouve chez les auteurs qui l'ont précédé, une série de traits originaux. Ainsi, Gourlay considère qu'en raison du développement inégal qui caractérise la province, toute tentative de fixer le chiffre de la population d'un township à partir d'un autre indicateur (nombre de maisons, nombre de personnes taxées) doit faire appel à des multiplicateurs distincts selon les districts, plutôt que de recourir à un multiplicateur unique pour l'ensemble de la province comme l'avait fait avant lui Bidwell. Selon Gourlay, la méthode de Bidwell l'a conduit à une surestimation de la population, puisque le multiplicateur unique retenu par ce dernier avait été mis au point à partir d'un des townships les plus florissants de la province et, partant, susceptible de présenter une proportion de personnes non taxées plus élevée que d'autres, moins peuplés.[84] Pour rendre compte des écarts inattendus qu'il observe entre estimations différentes, Gourlay invoque soit des différences de méthode de cet ordre, soit l'action de causes dont les effets se sont produits quelque part entre les estimations (la guerre de 1812 constituant la plus importante). Son approche n'est pas non plus dénuée d'esprit autocritique, puisque, s'il pense que Bidwell a péché par surestimation, il conclut à une probable sous-estimation de sa part: certains des rapports n'auraient, craint-il, donné que le nombre de personnes taxées; une population de 90 000 âmes lui semble une estimation plus réaliste.[85] Un calcul de la densité de la population pour les districts les mieux couverts par l'enquête (6 personnes au mille carré) l'amène à conclure, encore une fois, à la capacité d'accueil de la province. L'objet de toute la discussion, finalement, est de convaincre les autorités de l'utilité d'organiser sur une base régulière la collecte de renseignements exacts sur la population.[86]

 

 

L'objectivation de l'opinion

 

            Les doléances exprimées à l'occasion de l'enquête de Gourlay et de ses suites politiques n'étaient pas entièrement nouvelles. En 1809, John Mills Jackson avait publié à Londres un pamphlet dans lequel il dénonçait les obstacles auxquels il s'était heurté lors de son bref séjour dans la province: comme Gourlay, qui reproduira de longs passages du texte de Jackson dans le Statistical Account, celui-ci s'en prend à l'inefficacité, au favoritisme et au despotisme des autorités haut-canadiennes.[87] La façon dont procède Gourlay donne cependant à ces critiques une tout autre portée. Contrairement au pamphlet traditionnel, porté par son seul signataire et susceptible de n'exprimer que des vues idiosyncratiques sinon bassement intéressées, les rapports des assemblées detownship apparaissent indépendants des vues de leur «compilateur». Le caractère démocratique (et inquiétant aux yeux des autorités) de cette procédure est attesté par le commentaire de l'évêque Strachan qui reproche à l'enquête de Gourlay de ne pas s'en tenir à l'opinion des «respectable individuals», mais de poser des questions aux «freeholders of each township».[88]

 

            Encore une fois, la «méthode statistique» offre des avantages évidents. D'abord, à la différence des méthodes plus traditionnelles de l'observation ou de la conversation avec un échantillon de notables, par nécessité sélectives, elle permet un recensement complet des opinions: Gourlay n'en dénombre pas moins de vingt-trois. Mais, surtout, elle autorise une mise en ordre de ces opinions, de la première à la vingt-troisième, selon la fréquence de leur expression. Ainsi, pas moins de 24 rapports sur 57 (42%) mentionnent la possession de terres par des propriétaires ne les occupant pas et 19 (33%) font référence aux terres réservées pour la Couronne et le clergé anglican: on trouve en fait mention de l'une ou l'autre de ces opinions, les plus susceptibles de valider les vues de Gourlay sur le fléau des terres incultes et les bienfaits de la taxe unique, dans 31 rapports (54%).[89] La présentation de ces données est faite sous une forme s'approchant de celle du tableau: la disposition typographique permet de distinguer, en colonnes, le rang de chaque opinion, le nombre de rapports dans lesquels elle figure, et enfin le syntagme correspondant à cette opinion, suivi des numéros des pages où il en est fait mention. D'une manière conforme à la publicité sous le signe de laquelle ont été menées l'enquête et les activités politiques de Gourlay, enfin, les township reports se ferment sur un index permettant au lecteur de procéder en quelque sorte à une vérification du travail du compilateur et réaffirmant du coup l'effacement de la subjectivité qu'autorise le tableau statistique. Ainsi, par une sorte d'alchimie résultant de sa rencontre avec le chiffre et avec le support matériel du tableau, l'opinion n'est plus fonction de l'éminence ou de l'autorité de la personne qui l'exprime: désormais pourvue d'une valeur cardinale, elle acquiert la consistance et la densité propres au fait et, du coup, quitte l'univers restreint et borné de la subjectivité, de la conviction ou de l'appréciation personnelles pour accéder au domaine de la discussion publique.

 

 



[1]Lois Darroch Milani. Robert Gourlay, Gadfly, Ampersand Press, 1971, p. 222.

[2]Joseph Hume (1777-1855), philosophe politique écossais associé aux utilitaristes Jeremy Bentham et James Mill, siégea à la Chambre des Communes en 1812, puis de 1819 à 1855.

[3]Un troisième volume, annoncé par l'auteur, ne vit jamais le jour.

[4]La première (19 X 22cm)présente les voies de communication existantes entre les lacs Erie et Ontario ainsi que le tracé d'un éventuel Grand Canal du Niagara. La deuxième (36 X 51cm) présente l'ensemble du Haut-Canada. La troisième (11 X 19cm), enfin, couvre l'ensemble du nord-est de l'Amérique du nord et utilise des couleurs pour distinguer les régions selon leur potentiel de colonisation (et, également, doit-on ajouter, selon leur statut politico-moral, puisque la Virginie, le Kentucky et le Missouri sont exclus en raison de la présence de l'esclavage dans ces États).

[5]: «Perhaps the descendants of the French colonists constitute three-fourths or four-fifths of the whole population. As no census has been taken since the year 1783, it becomes impossible to state accurately what the population at present is.» Anderson, David. Canada: or, a View of the Importance of the British American Colonies, London, J. M. Richardson, 1814, p. 46.

[6]Asa Briggs. The Age of Improvement 1783-1867, Londres, Longman, 1959, p.1.

[7]L'adresse d'octobre 1817, dans laquelle Gourlay fait connaître son projet d'enquête statistique, contient elle-même quatre occurrences du mot.

[8]Ibid., p. 41. Sur Sinclair, voir la biographie de Rosalind Mitchinson, Agricultural Sir John. The Life of Sir John Sinclair of Ulbster 1754-1835, London, Geoffrey Bles, 1962.

[9]The Correspondence of the Right Honorable Sir John Sinclair, bart. with reminiscences of the most distinguished characters who have appeared in Great Britain, and in foreign countries, during the last fifty years, London, H. Colburn, 1831, 2 vol.

[10]Sir John Sinclair. The Statistical Account of Scotland: drawn up from the communications of the ministers of the different parishes, Edinburgh, W. Creech, vol. III, 1793, p. xi.

[11]Sir John Sinclair. Analysis of the Statistical Analysis of Scotland; with a general view of the history of that country, and discussions on some important branches of political economy, London, John Murray, 1826, vol. II, p. 226. (Le premier volume de l'Analysis fut pour sa part publié à Edimbourg en 1825.)

[12]Arthur Young. Political Essays concerning the Present State of the British Empire, p. v. Il poursuit: «Hence the utility of these publications that abound in facts, either in the offer of new ones, or in the elucidation of old ones.» (ibid.) Sur l'«agriculturiste» Arthur Young (1741-1820), dont les Voyages en France (1792) constituent l'oeuvre la plus connue, voir l'introduction de G. E. Mingay dans Arthur Young and his times, London, Macmillan, 1975.

[13]Des parties du Statistical Account furent traduites en français et en allemand.

[14]Ainsi parle-t-on fréquemment de l'utilité du «statistical digest».

[15]Milani, op. cit., p. 11.

[16]General Introduction to Statistical Account of Upper Canada, Compiled with a View to a Grand System of Emigration in Connexion with a Reform of the Poor Laws, London, Simpkin and Marshall, 1822, p. lxxxiv. Souligné par nous.

[17]Ibid, lxxxvii.

[18]La notion d'adjudication entre options nous a été suggérée par Bruce Curtis.

[19]Voir General Introduction, p. cxii.

[20]Gourlay, qui discute longuement les thèses de Malthus dans la General Introduction, ne partage ni les conclusions pessimistes de l'auteur de l'Essay on Population ni ses prescriptions relatives au problème de la pauvreté. Précisons par ailleurs qu'en dépit des résultats de son enquête, Gourlay considère le projet de Young peu praticable et également peu susceptible d'apporter une solution à ce problème.

[21]Edward Gibbon Wakefield. An Account of Ireland, Political and Statistical, vol. II, p. 812.

[22]General Introduction, p. cxxxvi et ccxxii. Gourlay s'auto-définit à un moment comme «a born democrat» et précise: «(...) I use [the word democrat] to express the sober and innocent truth, that I am most friendly to the democratic branch of our constitution, that I was born one of the people, and shall always think their rights more deserving of my care than the rights of kings and peers.» (Vol. II, p. 479). On trouve une utilisation très positive du mot, en référence au père de Gourlay («he was honoured with the name of democrat») dans A specific Plan for Organizing the People, and for Obtaining Reform Independent of Parliament - to the People of Fife... of Britain! , Ballantine and Law, London, 1809, p. 135. Dans le Haut-Canada d'après la guerre de 1812, le mot démocrate a évidemment une connotation pro-américaine et est souvent utilisé pour discréditer toute forme d'opposition.

[23]«By the enclosure of commons, England has become greatly more productive [...]; but by the regardless manner in which the change has been effected, millions of the poor have been deprived of their most valuable rights - have been enslaved.» (Ibid., p. clxxii)

[24]«Year after year, multitudes of these [commons] have been inclosed, without regard to the claims and complaints of the poor, who have been robbed of their rights, and who, from various causes, have been sinking gradually into a state of abject dependence on parish aid, deprived of property, and finally careless of its enjoyment.» (Ibid., p. lxxxvi) Gourlay publie en 1815 un court pamphlet (qui sera reproduit dans le Statistical Account) intitulé: Tyranny of Poor Laws exemplified.

[25]Ibid., pp. clxxviii, ccvvviii-ix, ccccxii,

[26]«Yes, Sir James Mackintosh was perfectly correct in saying, “the accumulation of that power whicxh is confirmed by wealth, in the hands of the few, is the perpetual source of oppression and neglect to the mass of mankind.“» Ibid., p. clxxix.

[27]«Great towns, in many respects, are bad. The are unfavourable to morals, to health, to national economy.» (Ibid., p. clx)

[28]Ibid., pp. clxvi et clxx.

[29]Ibid., p. clxxxiv.

[30]To the Labouring Poor of Wily Parish (1816), reproduit dans General Introduction, p. cxxii-cxxix.

[31]Voir General Introduction, pp. cxxxiv-v et clxvi.

[32] «Before going out to Canada, no one was more heartily sick of boroughmongers than I [...].»Ibid., p. lxvii. Voir aussi p. clxxviii. Voir aussi p. cccclxxvi.

[33]Milani, Robert Gourlay, Gadfly, p. 36.

[34]Ibid., p. 36-7.

[35]Voir sur ce point Alain Desrosières, La politique des grands nombres. Histoire de la raison statistique, Paris, La Découverte, 1993, p. 43-48. Le terme d'adunation, forgé par Sieyès, désigne le travail d'homogénéisation et de codification dont relèvent par exemple le redécoupage du territoire en départements, l'adoption du système métrique, du Code civil, voire du calendrier révolutionnaire, etc.

[36]Selon le titre de sa brochure de 1817: The village system; being a scheme for the gradual abolition of pauperism, and immediate employment and provisioning of the people.

[37]Voir Plans for beautifying New York and for enlarging and improving the City of Boston, being studies to illustrate the science of city building, Boston, Crocker & Brewster, and Saxton, Peirce and Co., 1844.

[38]«[...] the mode by which the people should proceed to obtain any great national end [is] by systematic petitioning: - by every parish petitioning the king or parliament for a specific and well-defined object; by keeping registers of parishes and names [...].» Ibid., p. cxxxvii.

[39]Ibid., p. ccxlviii.

[40]La pétition, soumise aux Communes le 31 mai 1815 et quelques jours plus tard à la Chambre des Lords, est reproduite dans General Introduction, pp. cxxix-cxxxii. Pour ses signataires, la disposition de la loi sur les pauvres qui autorise les magistrats à contraindre au travail dès l'âge de sept ans les enfants des pauvres recevant l'aide paroissiale est «a complete bar to the mental improvement of the children»; la période visée, de sept à douze ans, est en effet celle où «the mind is most susceptible of improvement, and when it is adequate to receive, with best effect, the impressions of education» (p. cxxxii). Notons qu'à la même époque, Robert Owen avait lui adressé au Parlement une pétition relative au travail des enfants dans les usines.

[41]La pétition est reproduite dans General Introduction, p. cxxxviii-cxlvi. Le plan de Gourlay est le suivant. Dans chaque paroisse de moins de mille habitants, le gouvernement expropriera (avec indemnisation) cent acres, dont la moitié seront convertis en communes pour le pâturage et l'autre moitié divisée en portions d'un demi-acre à être distribuées.

[42]Sur ce sujet, voir: Aileen Dunham, Political Unrest in Upper Canada 1815-1836, London, Longman, Green and Co, 1927; Gerald M. Craig, Upper Canada: The Formative Years, 1784-1841, Toronto, McLelland & Stewart, 1963; S. D. Clark, Movements of Political Protest in Canada, 1640-1840, Toronto, University of Toronto Press, 1959.

[43]Comme l'écrit G. M. Craig, les réponses à l'enquête de Gourlay constituaient a «comprehensive evidence of widespread resentment against the results of provincial land policies» (op. cit., p. 132).

[44] Frances Wright D'Arusmont, Views of Society and Manners in America in a Series of Letters, During the Years 1818, 1819, and 1820, London, 1821, p. 269. Cité par Lillian F. Gates, Land Policies of Upper Canada, Toronto, University of Toronto Press, 1968, p. 116.

[45]Ainsi, la biographie rédigée par Lois Darroch Milani est-elle significativement sous-titrée: Forerunner of the Rebellion in Upper Canada 1837. De même J. C. Dent ouvre-t-il son histoire de la rébellion sur un chapitre consacré au procès Gourlay (The Story of the Upper Canadian Rebellion, Toronto, C. Blackett Robinson, 1885).

[46]Nous renvoyons ici à la brève mais consistante notice de Stephen F. Wise: «Robert Fleming Gourlay», Dictionnaire biographique canadien, vol. IX, p. 363-370.

[47]L'adresse d'octobre 1817 («To the Resident Land-Owners of Upper Canada») est reproduite dans la General Introduction, pp. clxxxvi-cxcvi.

[48]Ce que suggère S. R. Mealing dans son introduction à l'édition abrégée du Statistical Account (McLelland & Stewart, 1974, 10).

[49]S. J. R. Noel, Patrons, Clients, Brokers. Ontario Society and Politics, 1791-1896, Toronto, 1990, p. 103.

[50]Gates (op. cit., p. 196) écrit: «No part of the Imperial government's policies in Upper Canada drew more criticism from contemporaries than the practice of setting aside reserves of land for the support of a Protestant clergy.» Strachan, ardent défenseur des privilèges de l'Église établie, devait rapidement s'imposer comme figure politique dominante et chef de file des tories du Haut-Canada.

[51]Le rapport envoyé par Ancaster, par exemple, parle d'une réunion «of the Inhabitants» et a été signé par un nombre record de quatre-vingt-cinq personnes (Statistical Account, vol. I, p. 388-93). Selon le tableau apparaissant en p. 402, ce township comptait 1037 habitants.

[52]Gates, op. it., p. 198.

[53]Selon l'Acte constitutionnel de 1791, chaque province était dotée d'une législature bicamérale. Le Conseil législatif était composé de sept membres, nommés à vie par le gouverneur (en fait, le Haut-Canada était administré par un lieutenant-gouverneur). L'Assemblée ne comptait pour sa part que seize membres au départ. Ce nombre sera porté à vingt-cinq, puis à quarante en 1820.

[54]La première adresse de Gourlay est publiée par le journal du gouvernement, l'Upper Canada Gazette, et est donc autorisée (elle est également, pour en accroître la circulation, publiée et distribuée séparément par Gourlay). Les adresses suivantes seront toutefois publiées par un journal indépendant, le Niagara Spectator, dont l'éditeur encourra les foudres des autorités coloniales.

[55]Voir Vol. II, p. 555.

[56]Dunham, op. cit. p. 56. L'auteure décrit Gourlay comme «an interesting subject for those interested in abnormal psychology» (p. 51). Pour ce qui est de la faveur que rencontra Gourlay, Dunham écrit toutefois: «There can be no doubt that even after his second address, a large number of respectable settlers supported him in his organization of meetings for enquiry. Many magistrates and several members of the legislature took part in these meetings. The only two newspapers in the province that were widely read, the Niagara Spectator and the Kingston Gazette, were faithful exponents of his policy. E. A. Talbot, who was visiting Upper Canada at this time, recorded that every mouth was filled with Gourlay's praises; that he was idolized by the Canadians as Bonaparte was by the French.» (p. 59)

[57]La répression s'abattit sur ceux qui s'étaient étroitement liés à Gourlay, notamment l'éditeur du Niagara Spectator qui fut mis à l'amende et emprisonné pendant dix-huit mois.

[58]«My first proposal to publish a Statistical Account of Upper Canada, was connected with my immediate private interest. It would have assisted greatly my project of establishing a land agency.» General Introduction, p. cccxv.

[59]Sur ce point, voir Jürgen Habermas, L'espace public, Paris, Payot, 1978, p. 71.

[60]Gourlay décrit ces documents comme des «abstracts» et des «abstracts of abstracts» que pourraient acheter, pour une somme modique, les citoyens vertueux. Voir A specific Plan for Organizing the People, p. 122.

[61]General Introduction, p. ccccxvi.

[62]General Introduction, p. ccccxcix. Gourlay parle ailleurs de «l'intoxication du pouvoir» (Vol. II, p. 294).

[63]Ibid., p. cccclxviii. Ailleurs, après avoir écrit qu'il n'y avait pas d'esclaves dans la province, Gourlay précise: «I mean a human being who can be sold. As to political liberty, there are none else but slaves, and of their own making too!» (Vol. II, p. 359).

[64]Ibid., p. cccclxxvii. Son système électoral est supérieur à celui de la Grande-Bretagne, notamment en raison de l'absence des «bourgs pourris» qui, là-bas, assurent la domination de l'oligarchie. Mais elle comporte aussi des défauts, parmi lesquels, au premier chef, le système d'allocation des terres.

[65]Ibid., p. cccclxxiv.

[66]Ibid., p. di.

[67]Pour une analyse de l'histoire politique canadienne en termes d'opposition entre «Court» et «Country», voir Gordon Stewart, The Origins of Canadian Politics: A Comparative Approach, Vancouve, University of British Columbia Press, 1986. Stewart note le danger qu'il y avait à recourir aux conventions de l'idéologie «country» dans le Canada du début du XIXe siècle: d'une manière qui évoque le destin de Gourlay, il ajoute: «It could lead readily to self-inflicted wounds» (p. 30).

[68]Sur la notion de «trace matérielle», voir Éric Brian, «Mathématiques et sciences sociales en histoire (XVIIe-XXe siècles», htpp://members.aol.com/SiteEricBrian/programme.html.

[69]Dans sa lettre du 10 novembre 1817, publiée par le Niagara Spectator et reproduite dans le Vol. II, Appendix, p. cii-cvi.

[70]Lettre d'appui à Gourlay, signée Honestus, publiée dans le Niagara Spectator du 27 novembre 1817, reproduite dans le Vol. II, Appendix, p. cvii-cviii.

[71]«Here my object is only to record facts, and arrange information as groundwork for future reference and discussion.» Vol. I, p. 539. «(...) the drudgery of statistical detail and proof.» Ibid., p. 549.

[72]L. Gates, op. cit., p. 117.

[73]General Introduction, p. ccclxxxii. Soit, pour le premier cas, 4 000 habitants recensés pour un total théorique de 4 000 (la moyenne provinciale - 1 000 - multipliée par 4 townships), ce qui donne un facteur 1 et laisse la valeur moyenne (20s.) inchangée. Pour les autres cas, on aura donc: (2) 7 100 habitants pour un total théorique de 5000, soit 1,42, qui, multiplié par 20 donne 28,4; (3) 1 400/5 000 = 0,28 X 20 = 5,6; et, finalement, (4) 1 500/5 000 = 0,3 X 20 = 6.

[74]L'Assessment Act de 1819 ayant fixé l'évaluation des terres non cultivées à 4 shillings l'acre et celle des terres cultivées à 20 s. Voir L. Gates, Land Policies in Upper Canada, p. 145-146.

[75]Ibid., p. ccccxv et suivantes. L'idée n'était évidemment pas neuve; elle sera reprise un demi-siècle plus tard par l'économiste américain Henry George (1839-97), auquel on l'identifie généralement.

[76]Ibid., p. ccclxxxiv-ccclxxxv.

[77]Statistical Account, vol. I, p. 300.

[78]Les tableaux se trouvent dans le Vol. I, p. 354-355 (London), p. 402-403 (Gore), p. 456-457 (Niagara) et p. 610-11 pour les districts où les réponses ont été très partielles (Newcastle, Midland, Johnstown et le district de l'Est); un plus petit tableau concernant le district de l'Ouest où les réponses reçues couvrent environ 50% des townships apparaît aux mêmes pages.

[79]M. Burwell, qui a réalisé ce tableau pour le compte de Gourlay, fait remarquer que l'analyse des résultats devrait tenir compte du fait que plusieurs de ces colons ont dû servir lors de la guerre contre les États-Unis et que leur établissement a fait l'objet de pillages à cette époque (Vol. I, p. 352). Pour ce qui est de Norwich, dans le district de London, Gourlay fait remarquer pour sa part que la différence des résultats par rapport à ceux d'autres établissements tient en partie au fait que ses habitants sont des Quakers qui ont été exemptés de service militaire au cours de la guerre canado-américaine et ont donc pu non seulement continuer à développer leur établissement, mais aussi profiter de la hausse qu'ont connue les prix agricoles durant cette période  (ibid., p. 336-337).

[80]Gourlay cite à ce propos W. C. Wentworth, auteur d'une Statistical, Historical and Political Description of the colony of New South Wales, and its dependent settlements in Van Diemen's Land  (1820). Voir Vol. II, p. 391.

[81]James Strachan, A Visit to the Province of Upper Canada in 1819, Aberdeen, 1820, p. 133. (L'ouvrage porte le nom de James, mais le véritable auteur est son frère John.) Le recensement de 1851 devait donner un total de 952 000 personnes pour le Haut-Canada, devenu depuis l'Union le Canada Ouest.

[82]Pour l'application de cette méthode au district de London, par exemple, voir Vol. I, p. 356-357.

[83]Par exemple, dans le district de Newcastle, on trouve 789 payeurs de taxes, ce qui multiplié par 6 donne 4734 personnes, auxquelles on ajoute 266 pauvres, pour un total bien rond de 5 000 personnes (Vol. I, p. 469).

[84]Vol. I, p. 612-614.

[85]Lorqu'il met à jour son estimation en y ajoutant l'accroissement naturel, les colons arrivés depuis le moment de l'enquête, les militaires et les Indiens, Gourlay en arrive à un total de 134 259 pour l'année 1820, un chiffre supérieur à celui des spéculations de Strachan. Ibid., p. 617.

[86]Ibid., p. 616.

[87]John Mills Jackson, A View of the Political Situation of the Province of Upper Canada in North America, London, 1809. Comme Gourlay, Jackson s'était vu refuser une concession en raison de son attitude critique à l'endroit des autorités. Son pamphlet fit l'objet d'une condamnation pour libelle de la part de l'Assemblée législative. Dans le Statistical Account (Vol. II, p. 317-336), Gourlay, en plus de reproduire des passages du livre de Jackson et les documents de l'Assemblée relatifs à cette affaire, réplique de façon injurieuse à la réponse anonyme qu'avait faite Richard Cartwright, important marchand et membre du conseil législatif, au livre de Jackson (Letters from an American Loyalist in Upper Canada to his Friend in England: on a Pamphlet published by John Mills Jackson, Esquire entitled A View of the Province of Upper Canada, 1810).

[88]James Strachan, A Visit to the Province of Upper Canada in 1819, Aberdeen, 1820, p. 187.

[89]Comme le précise Gourlay, les dix-huitième («People, who got land, from the United States, and went off after selling it [à des spéculateurs]), seizième («lands in the hands of individuals unwilling to sell») et huitième («lands of Indians») opinions ont également trait à l'abondance des terres inoccupées (Vol. II, p. 404).