Divagations
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''Que les mûrs de ma prison s'écroulent dans la plus sacrée des tempêtes, et que plus magnifiquement et plus librement mon esprit s'en aille dans la terre inconnue!" Hölderlin
La nouveauté et l’innovation
À une certaine époque, que l’on appelle les Lumières, l’Auklarung, en Allemand, qui est un peu différente de la première, dans ses manifestations et dans sa philosophie, on considérait le progrès, comme la chose à atteindre et à poursuivre. Au 19 ième siècle, l’idée perdure, mais avec un certain sentiment d’urgence, puisque les nouvelles découvertes et leurs applications techniques, concrète, font mirroiter bien du confort et de l’agrément.
Ou en sommes-nous aujourd'hui ? Disons que nous en sommes venus à l’urgence de la nouveauté et de l’innovation. Peut être que tout ceci est fort apprécier pour ceux qui en ont accès, mais nous sommes bien obligé de mentionner le caractère artificiel et puéril de tant d’acharnement et du peu de respect envers ce que nous avons et envers le passé et les formes traditionnelles du bien-vivre.
Le sens de la vie
Il nous faut absolument un sens à la vie pour vivre. J’entends par cela un sens ultime. Parce qu’il y a des sens, plusieurs petits sens, car presque tout fait sens chez l’être humain, ce n’est pas tout à fait suffisant. Globalement, l’ensemble des valeurs, qui, pris une à une, crée un sens particulier, doit converger en définitive vers un sens englobant et définitif, qui vient apporter une réponse à la question du pourquoi il faut lutter et vivre. S’il faut lutter pour la paix, pour que justice soit faite, pour que tous aient le minimum pour subsister et se développer harmonieusement, pour changer nos rapports entre homme et femme, ect, il n’en demeure pas moins que, si tout cela est noble et indispensable, ce n’est pas encore suffisant pour donner un sens à la vie. La raison en est que nous ne parviendrons jamais à instaurer la paix, qui est un idéal utopique. Mais il nous faut persévérer. Et, justement, persévérer au nom de quoi, pour quelle raison? Parce qu’il y a fondamentalement un sens à la vie. Malheureusement, ce sens n’est pas rationnel. C’est-à-dire que lorsqu’on est athée, la vie n’a plus aucun sens. Les religions étaient justement ce qui nous indiquait un sens. Leurs messages, l’amour, la béatitude, la vie après la mort, étaient véritablement efficaces et concluants. Mais il nous faut admettre qu’elles s’adressaient à des gens qui n’étaient pas tout à fait matures, qu’ils ne pensaient pas par eux-mêmes. C’était une forme d’infantilisme. Il nous faut donc penser la vie après la foi et la disparition des religions. Plusieurs penseurs ont trouvé des réponses, et c’est avec eux que nous cheminerons.
La disparition du sens
Fin 19ième, un philosophe allemand méconnu, à l’époque, proclame la mort de Dieu. Ce que l’on appellera le nihilisme commence. Ce qui contaminera aussi la littérature russe. On se demande alors, si la vie n’a plus de sens, qu’est-ce qui étanchera notre soif d’absolu? Plus près de nous, Albert Camus mentionne, dans Le mythe de Sisyphe, que la vie est absurde, étant donné qu’elle n’a pas de sens rationnel. Environ à la même époque, le philosophe analytique Moore, de tradition anglo-saxonne, affirmera, que, concernant la morale, on ne peut pas donner une définition rigoureusement rationnelle de ce qu’est le bien. Influencé par l’utilitarisme, il préféra se rabattre sur les activités fondamentales dans la vie des hommes. Justement, quelles sont-elles? Dans l’ordre, ce serait, premièrement, d’aimer une personne, d’amour et d’amitié. Vient ensuite le respect et l’amour des belles choses, aux sens culturels et artistiques. Et, finalement, la recherche de la vérité. Cette dernière vient rejoindre ce que proposait Aristote avec l’activité théorique, la pensée. On en vient donc au même constat : de la difficulté à trouver un sens qui soit rationnel.
La dictature et l’emprise de l’objet
J’appellerais la domination sur la conscience par les biens, la tyrannie et la dictature des biens. «La conscience habituelle, que nous appelons vigilance, est dominée par l’objet. La vigilance est ek-statique. Il est donc tout à fait normal que notre besoin de contentement se reporte sur les objets, car nous pensons qu’ils sont la condition d’un contentement véritable. De là suit que nous avons tendance à identifier le bonheur au plaisir. Pour la même raison - et dans la foulée - nous identifions le bonheur à la satisfaction des désirs. Une fois ces croyances inconscientes installées, elles produisent et reproduisent toutes sortes de fantasmes.» Ce serait donc le pire des pièges que de poursuivre l’appropriation des biens matériels et le consumérisme, en croyant que cela serait une des clés du bonheur. Il n’y a aucun doute que cela nous amène dans une dérive, dans une impasse. Posséder tout ce que l’on désire nous apporte, certes, un certain contentement, mais tout cela semble passager, une fois l’attrait de la nouveauté dissipé. On conçoit bien qu’il nous faille travailler fortement pour obtenir le bonheur, mais les résultats ne sont pas toujours au rendez-vous, et nous sommes bien des fois frustrés. D’où l’importance des succédanés et des compensations qui nous permette de patienter dans l’espérance d’un bonheur et d’un contentement plus plein, plus probant.
C’est ici qu’entre en ligne de compte le véritable sens de la vie. Soit la joie sans condition. Mais il nous faut tout de même faire une distinction entre la joie et les petites joies. Donnons un exemple. Lorsqu’un ami nous appelle pour nous dire qu’il viendra souper et passer la soirée avec nous, nous passons la journée joyeusement en anticipant les beaux moments que nous allons vivre. Mais notre ami a un imprévu et ne peut plus venir, alors nous ressentons de la déception et une forme de tristesse passagère. Ce qui nous amène à dire que les petites joies dépendent des événements extérieurs. Ce n’est ainsi pas ce que l’on entend par la joie.
Définissons-là par ses opposés, par la négative. Il semble évident que les deux plus grands ennemis de la joi soient la tristesse et l’ennui. Si la tristesse est la plupart du temps passagère, il n’en est rien de l’ennui. Quand plus rien ne nous captive et ne nous intéresse, l’ennui s’installe insidieusement. Sur ce phénomène particulier, il faut lire les pages pénétrantes de Schopenauer dans Le Monde comme volonté et comme représentation. Il dit, en autre, que les prisonniers ne souffrent pas tant de la perte de la liberté, mais que la plupart du temps ils se suicident par ennuis. Il me semble donc que pour s’immuniser de l’ennui il nous faut beaucoup de champ d’intérêt et des activités variées pour combattre l’effet de saturation mentale qu’entraîne sous certaines conditions le cerveau, qui nous amène à devenir blasé.
La joie chez Spinoza
Pour Spinoza, si on veut vivre véritablement, il faut se débarrasser de nos illusions pour être lucide. Et la plus grande de ses illusions, et la plus néfaste, est la croyance en l’immortalité de l’âme. Néfaste, parce qu’elle nous porte à différer notre vie pour un soi-disant avenir meilleur dans un au-delà, où il n’y aurait plus de cruauté et de souffrance : le paradis. Il nous faut donc cesser d’imaginer notre vie.
Mais il existe tout de même deux choses qui sont éternelles. Non pas la matière, évidemment, mais plutôt l’étendue qui contient la matière. Et ensuite la Pensée. Non pas nos pensées, mais la possibilité de la Pensée. Cela implique que lorsque nous pensons correctement, justement et adéquatement nous nous hissons, en quelque sorte dans l’éternité. Et il y a aussi la joie présente qui nous procure un gain ontologique, nous fait exister davantage. Tout ceci fait de Spinoza le philosophe par excellence de l’affirmation.
Pour ce grand penseur, les êtres, et a fortiori, les êtres vivants, par nature, persévèrent dans leur être (conatus), c’est-à-dire augmente leur puissance d’exister. Il en va de soi qu’en évitant la tristesse nous en venons à augmenter notre volonté de puissance. Donc, augmentation de ma puissance d'exister. «L'éthique de Spinoza ne propose rien de moins que de donner accès à une joie éternelle et continuelle de vivre. Comment ? Par la connaissance de soi et de sa relation essentielle avec la nature. En examinant cela, Spinoza fait d'une pierre deux coups, il détruit les préjugés et construit les moyens d'une existence sereine et active. Renoncer à l'illusion n'est pas renoncer à la joie de vivre, si l'on se donne les moyens d'une joie sûre, fondée non sur les vains désirs issus de l'imagination, mais sur le désir essentiel d'exister qui se comprend à la fois rationnellement et intuitivement.»
Le but de la philosophie revient nécessairement à établir une éthique du bonheur, en conciliant le déterminisme et la liberté. Ce que proposait, à une certaine époque, le stoïcisme. «La liberté consiste ainsi dans la connaissance des causes de l'action. Plus on connaît le monde, plus on connaît Dieu, par conséquent plus on est joyeux.» Il nous faut, pour se faire, utiliser notre entendement (éternel) plutôt que notre imagination qui crée nos passions, qui, elles, peuvent être rationalisées et se transformer en action.
L’Ethique de Spinoza nous propose donc, comme couronnement de notre puissance d’agir, la joie. Et celle-ci vient donner un sens à notre vie.
Frankfurt
Harry G. Frankfurt est l’auteur de 2 petits ouvrages assez intéressants. Le premier, On bullshit ou De l’art de dire des conneries, traite du baratin, de la connerie. Le deuxième, qui se veut être une suite, porte le titre de De la vérité. Il se trouve à constituer un complément au premier. L’auteur mentionne que s’il avait fait une distinction entre le baratineur et le menteur, il n’avait toutefois pas assez traité de la vérité. Il avait, par contre, établi que le menteur, qui dissimule la vérité, à quand même conscience qu’elle existe. Alors que pour le baratineur, qui s’en soucis guère, il s’agit «plutôt (de) séduire par l'accumulation de mots (verbiage)». Pour lui, c’est l’effet qu’il produit qui importe. Du côté de la connerie, le but est de dire des choses à la légère, que l’on ne dirait pas dans d’autres situations, autrement.
Par ailleurs, à la toute fin de l’ouvrage il se demande s’il y a plus de conneries aujourd’hui. Si elle est surtout contemporaine. En un sens, il répond que, oui, il y a plus de baratin en ce moment. Une des premières raisons serait qu’il nous faille avoir des opinions sur tout. Artistes, chroniqueurs d’humeur, étoiles de la musique, etc., tous se doivent de parler sur tout et sur rien. Ce qui devient le fameux bavardage futile incessant. «La production de bullshit, affirme Frankfurt, est donc stimulée «quand les occasions de s'exprimer sur une question donnée l'emportent sur la connaissance de cette question»». Le baratin n'est donc pas originellement un discours sur l'intimité, mais il finit par le devenir «C'est un discours qui n'a de fin que lui-même. Cependant, c'est dans l'étalage de la vie privée sous couvert de sincérité qu'il est le plus manifeste aujourd'hui». C’est comme si on avait l’impression que le Moi, si on lui laissait la chance de discourir sur son intériorité, rencontrerait de grandes vérités. L’injonction à la sincérité-authenticité produit, de fait, de la bullshit.
Et cette merde, on la rencontre dans les revues, les magasines, les journaux et dans les nouvelles émissions réalité. «Le baratineur est par conséquent celui qui reprend à son compte l'idéal de communication de la société médiatique (…)» Bref, nous en sommes constamment entourés.
Nous disions donc que le baratineur se fou de la vérité. En fait, il ne lui accorde pas d’importance parce qu’il ne croit pas qu’il y ait des vérités objectives. Il croit plutôt en sa vérité personnelle. Et cette vérité en est une d’intériorité qui est produite par sa sincérité. Mais tout cela repose sur une croyance. C’est-à-dire que l’on croit que le moi repose sur un substrat qui perdure et conserve son unité, malgré nos variations de nos états de conscience. Frankfurt mentionne ceci : «il est absurde d’imaginer que nous soyons nous-mêmes des êtres définis, et donc susceptibles d’inspirer des descriptions correctes ou incorrectes, si nous nous sommes d’abord montrés incapables de donner une définition précise de tout le reste. En tant qu’êtres conscients, nous n’existons que par rapport aux autres choses, et nous ne pouvons pas nous connaître sans les connaître aussi. En outre, aucune théorie ni aucune expérience ne soutient ce jugement extravagant selon lequel la vérité la plus facile à connaître pour un individu serait la sienne. Les faits qui nous concernent personnellement ne frappent ni par leur solidité ni par leur résistance aux assauts du scepticisme. Chacun sait que notre nature insaisissable, pour ne pas dire chimérique, est beaucoup moins stable que celle des autres choses.»
L’estime de soi (suite)
À côté des grandes énigmes de la vie, il y a les petites énigmes qui peuvent être résolues, si on s’y prend bien. C’est parfois le cas en psychologie. Nul besoin d’entrer dans les grandes théories. Un peu de bon sens suffit. L’exemple suivant va nous en donner une idée.
Il nous est tous arrivé de rencontrer des personnes ordinaires, même banales, sans réel talent, sans qualité hors du commun. Disons, même médiocre. Mais d’une insignifiance et d’une médiocrité qui s’ignore. Ce sont un peu des espèces d’idiots heureux. Fières d’eux-mêmes et satisfaits de leur sort. C’est ici que commence l’énigme : comment peut-on se sentir si bon et bien, et être si peu? L’énigme se poursuit et se corse, si on considère la situation opposée. C’est-à-dire, comment se fait-il que des gens très bien, qui possèdent de grandes qualités, et bien du talent, en viennent-ils à ce trouver mauvais, à être insatisfait? Et le terme est juste. C’est vraiment d’insatisfaction qu’il s’agit. Car, «Ernest Hemingway, prix Nobel de littérature au faîte de sa renommée, déclarait ainsi, peu avant son suicide : «L’important n’est pas ce que j’ai écrit, mais ce que j’aurais pu écrire.»»
Pour répondre simplement à cette problématique, il nous faut avoir recours à l’équation de William James (1842-1910). Un des fondateurs de la psychologie moderne scientifique et l’un des tout premiers à avoir abordé la question de l’estime de soi. «Ce médecin et philosophe américain avait été frappé par l’absence de lien direct entre les qualités objectives d’une personne et le degré de satisfaction qu’elle a d’elle-même : «Ainsi, écrit-il, tel homme de moyens extrêmement limités peut être doués d’une suffisance inébranlable, tandis que tel autre, cependant assuré de réussir dans la vie et jouissant de l’estime universelle, sera atteint d’une incurable défiance de ses propres forces.»»
La réponse est donc dans cette équation : estime de soi = succès/prétentions
On comprend ainsi que ce n’est pas l’ampleur de nos réussites, de nos succès qui comptent, mais plutôt le fait qu’ils coïncident avec nos prétentions. Et il en va de soit que des prétentions élevées peuvent constituer un problème pour obtenir et conserver une bonne estime. Résultat : il faut savoir gérer ses aspirations.
L’estime de soi (suite)
Une question qui se pose concernant l’estime de soi est de savoir si une forte estime de soi est une bonne estime. De prime abord, on pourrait penser que oui, il est préférable d’avoir une forte estime de soi. Mais c’est un peu plus compliqué. Car il y a des bienfaits à avoir une basse estime de soi. Bien sûr il faut qu’elle soit modérément basse, parce qu’une très basse estime de soi est la preuve que nous sommes malades. Comme dans le cas de la dépression aiguë. Avant de parler de ces bienfaits, mentionnons un fait important.
Dans bon nombre de religion et de philosophie comme le bouddhisme ou le stoïcisme, l’orgueil est ce qu’il faut combattre. Prenons l’exemple du christianisme et des péchés capitaux qui sont l’orgueil, l’envie, la colère, l’acédie, l’avarice, la gourmandise et la luxure. Dans tous ces cas, ce qui est problématique c’est la présence d’une forte estime de soi. Par ailleurs, un homme célèbre de par ses maximes a réfléchi à l’estime de soi, et il fut un précurseur de cette psychologie : La Rochefoucauld. Il faut dire qu’il avait sous les yeux de brillants exemples de la vanité et de l’orgueil, ce qu’il appelait l’amour propre. Soit les nobles qui gravitait à la cour de Louis XIV. Il écrit ceci : «La vertu n’irait pas si loin, si la vanité ne lui tenait pas compagnie.» «Nous ne ressentons nos biens et nos maux qu’en proportion de notre amour-propre.» «On aurait guère de plaisir, si on ne se flattait jamais.» «Si la vanité ne renverse pas entièrement toutes les vertus, du moins elle les ébranle toutes.» Ce que La Rochefoucauld dénonce ce sont nos désirs inconscients «et notre tendance à nous les» cacher.
Il existe bien des activités et des domaines où l’on constate qu’une forte estime de soi est néfaste. La guerre en est une évidente. Combien de conflits se sont terminés suite à des mauvaises décisions stratégiques qui ont été poursuivies par obstination, et où il aurait été plus judicieux de suivre les conseils plus modestes et plus rationnels venant d’individus plus portés à l’autocritique. Il y a aussi le cas des grandes entreprises qui ont failli disparaître parce qu’elles avaient une trop grande confiance en leurs méthodes de mise en marché. En leur publicité prétentieuse et en la négligence de la nouvelle présence des concurrents plus petits, mais plus adaptés à tenir compte des consommateurs. Pensons aussi, ce qui est très actuel, aux traders, aux banquiers, aux conseillers financiers et même aux politiciens, qui ont laissé faire, à cette crise économique financière qui est avant tout une crise de vanité et de prétention. Il faut dire que les soi-disant grandes écoles qui forment cette élite leur inculquent tout sauf la modestie. On leur dit qu’ils doivent être des gagnants, et les perdants ce sont les «tâcherons » ouvriers.
Donc, «d’une manière générale, une estime de soi élevée peut rendre hermétique à des informations importantes : nous savons que les personnes à haute estime de soi supportent mieux les échecs, en partie parce qu’elles ont tendance à les externaliser, c’est-à-dire à en attribuer les raisons à des causes étrangères à elles-mêmes. Mais en procédant systématiquement ainsi, elles évitent des remises en question parfois salutaires. On sait que les hommes de pouvoir aiment s’entourer de courtisans et de flatteurs, ce qui les conduit parfois à perdre le contact avec la réalité.»
Passons aux bienfaits d’une basse estime de soi. L’objectif premier de ces sujets est de se faire accepter par autrui. Il faut dire que ce sont souvent des accommodateurs. En ce sens, ils font beaucoup de concessions pour ne pas nuire ou rentrer en conflit avec les intérêts des autres. Ils sont aussi plus à l’écoute, et souvent plus apprécié. Comme ils ne se croient pas investis de capacité hors du commun, ils tiennent «compte des conseils et des points de vue différents» des leurs. La modestie (qui observe la mesure, modérée, tempérée) est donc «la cousine laïque de l’humilité».
Disons finalement que tout dépend de l’environnement où l’on opère, pour ce qui en est de déterminer ce qui vaut mieux; une basse ou une haute estime. «En fait, le rôle du milieu paraît déterminant : peut-être est-il surtout important d’avoir une estime de soi en accord avec les valeurs des gens qui nous entourent? Si vous rêvez de devenir un patron médiatique ou un explorateur de l’extrême, mieux vaut posséder une haute estime de soi; mais, si votre idéal est d’être l’un des membres appréciés d’une équipe au service d’une œuvre commune (sociale ou altruiste), une estime de soi modeste pourra mieux vous servir.» (Christophe André, François Lelord)
L’estime de soi (suite)
Que sait-on encore à propos de l’estime de soi? En autre chose qu’elle peut être variable ou constante. Comme mentionné précédemment, il n’y a pas trop de problème à avoir une basse estime de soi, car dans certaines situations, cela permet de mieux s’ajuster et de mieux s’intégrer dans un collectif. Ce qui nous donne une haute estime constante/ variable et une basse estime constante/ variable. Si on veut établir un ordre, c’est la haute estime variable qui est la plus embêtante. Les personnes concernées auront toujours le désir d’arriver premier, et lorsque ce ne sera pas le cas, ils seront mauvais perdant et chercheront constamment à se justifier. Ce qui fait d’eux des individus désagréables et pénibles. Vient ensuite la basse estime variable. Dans ce cas-ci la modestie alternera avec les plaintes qui mentionnent que l’on est bon à rien. Et la dernière combinaison, celle qui est la plus souhaitable est la basse estime stable et la haute estime stable. Tous deux peuvent être mis sur un même pied d’égalité.
L’école et les fondements de l’estime
La socialisation des enfants se fait présentement en très bas âge, et c’est tant mieux. Mais de quelle façon se forme l’estime de soi. C’est évidemment par les résultats scolaires académiques. Par le parascolaire: les sports, la musique ou le théâtre. Par la considération des enseignants. Ce n’est pas nécessaire d’être un des premiers de classe, il suffit de faire des efforts, ce donner des objectifs et de s’améliorer. Et puis finalement la popularité. On peut être dans la moyenne dans les trois premiers facteurs, mais être très populaire. Ce qui est amplement suffisant. Mais pourquoi la popularité serait si importante, et peut-être même la clef de l’estime de soi à l’adolescence. Prenons deux exemples probants. Le premier concerne la tuerie de Columbine. Il est admis que les deux tueurs fous étaient ce qu’on peut appeler des parias. Ils étaient tout ce qui a de moins populaire auprès de filles et des sportifs qui, eux, avaient la cote. Ils n’avaient sûrement pas confiance en eux, et l’image que l’environnement scolaire leur renvoyait était très négative. Le deuxième exemple est celui d’une écrivaine qui s’est suicidée, malgré son succès notable. Dans son cas, à l’adolescence, elle ne se trouvait pas belle, et n’avait donc pas de succès de popularité auprès des garçons. Par la suite l’âge aidant elle est devenue beaucoup plus belle et désirable. Mais comme ce qui nous a manqué à l’adolescence, il arrive souvent que par la suite on tente de le retrouver. Et c’est ce qui est arrivé. Elle était obsédée par l’image qu’elle projetait physiquement sur les hommes. Elle était en quelque sorte devenue prisonnière du désir masculin. Cet obscur objet de désir, elle le vivait très mal, à ce qui semble, d’après ce qu’elle en disait. Le phénomène était si important qu’elle en a même fait un texte.
Si la popularité est si importante pour la formation de l’estime de soi c’est bien dommage, parce que l’on se retrouve dépendant de notre milieu dans une trop lourde proportion.
Léconomie comportementale
Un des dogmes, sans contredit, de l’économie, le plus biaisé et néfaste, est le laissez-faire, qui repose sur le postulat que l’homme est dans son activité courante un homo oeconomicus (rationnel). Ce qui implique que dans la presque totalité des décisions, l’homme ordinaire saura maximiser ses espérances d’utilité. Ses choix étant supposément constamment judicieux. Mais c’est trop simplificateur, car on ne prend pas en compte la complexité psychologique de l’agent économique. «L’approche classique de la théorie économique consiste à postuler la rationalité des acteurs. Mais la psychologie expérimentale des décisions a généré, depuis les années 1960, un courant d’études, l’économie comportementale, qui montre la pluralité des normes qui guident nos choix.» D’autant plus que pour Keynes, même si les décisions prisent sous l’intérêt personnel seraient toujours rationnelles –ce qui n’est pas le cas- «il n'est pas correct de déduire des principes de l'économie que l'intérêt personnel éclairé oeuvre toujours à l'intérêt public.» Ceci nous semblant une véritable évidence, on se demande pourquoi tant de gens, qui se prétendent économiste, nous vantent les vertus du laissez-faire. On pourrait même réduire l’économie à deux courants antagonistes : ceux qui font preuvent d’une malhonnêteté intellectuelle sidérante et ceux qui acceptent de réviser les dogmes à la lumière de l’expérimentation et des découvertes en psychologie, qui ont lieu à partir de mise en situation et de jeux pertinents. «Pour Keynes, l'économie est une science morale, fondée sur les anticipations et les états d'âme d'individus qui n'ont rien à voir avec l'agent rationnel des manuels d'économie. La psychologie y joue un rôle fondamental. L'amour de l'argent, moteur du capitalisme, est ainsi «une passion morbide plutôt répugnante, une de ces inclinations à moitié criminelles, à moitié pathologiques, dont on confie le soin en frissonnant aux spécialistes des maladies mentales» ».
L’utilité et la maximisation
«L’utilité désigne en économie la valeur qu’un sujet accorde à un bien, et l’espérance d’utilité tient compte de la probabilité pour ce sujet (compte tenu de ce qu’il sait) d’obtenir ce bien. Selon la théorie classique, tout sujet rationnel maximise ses espérances d’utilité.» Ce qui est d’une fausseté accablante. On a qu’à penser à tous nos achats qui semblaient, à prime abord, rationnels et justifiés, mais qui s’avèrent être d’une magistrale inutilité, après coup. Les biens de luxe et de divertissement en font évidemment partie. Mais il y a aussi les comportements néfastes, comme faire quelques kilomètres en voiture pour économiser presque rien. Dans tout cela, rien de très rationnel.
«Le grand sujet de préoccupation de l’économie expérimentale est en effet la psychologie de la décision. En 1967, D. Kahneman rencontre A. Tversky, et les deux hommes collaborent étroitement à concevoir et interpréter des expériences qui font état des anomalies de comportement des agents économiques».
Une psychologie des décisions économiques
«Ainsi, les deux chercheurs mettent le doigt sur de nombreux «biais de jugement» courants, qui ne relèvent pas d’un calcul exact, ni de l’application d’un principe de maximisation des profits.
Par exemple, ils montrent, à de nombreuses reprises, que leurs «cobayes» sont de mauvais évaluateurs de probabilités, ou bien encore se laissent influencer par des valeurs saillantes ou des calculs qui ne correspondant pas à des espérances optimales. Ainsi, par exemple, beaucoup de gens vont juger qu’une augmentation de salaire annuel de 1500 dollars associée à une inflation de 5% est préférable à une augmentation de 600 dollars sans inflation (le salaire de départ est de 30000 dollars annuels). Evidemment, c’est le contraire qui est «rationnel». A. Tversky et D. Kahneman font également état des discontinuités qui affectent les jugements humains: si l’on vous propose de tirer à pile ou face la perte de 1000 euros contre un gain de 1050 euros, vous direz non. Mais si l’on met en jeu 10000 euros contre la moitié de la fortune de Bill Gates, alors beaucoup de gens disent oui. Pourtant, le risque existe de perdre beaucoup plus.
Tous ces biais, qui induisent à autant d’anomalies de calcul, D. Kahneman et A. Tversky en ont fait l’expérience, relevant à quel point les décisions ne se passent pas comme le voudrait la bonne économie. Sans les expliquer pour autant, ils ont tenté de les caractériser psychologiquement: ces biais résultent de ce qu’ils appellent des «heuristiques», c’est-à-dire des raisonnements que nous appliquons de manière routinière, aux situations quotidiennes, sans chercher à vérifier leur pertinence. D’autres chercheurs, après eux, s’efforceront de montrer qu’il ne s’agit pas de simples artifices expérimentaux: les biais de jugement (et de comportement) expliquent par exemple que beaucoup de gens se laissent entraîner à contracter des assurances sans véritable intérêt, effectuent des déplacements coûteux sous le prétexte de «faire des économies», et n’arrivent pas à ajuster leurs dépenses à leurs revenus.»
Tout cela nous démontre abondemment que la théorie économique n’aurait jamais pu prévoir de telles nuances, et que c’est au contact de l’expérimentation qu’elle peut prétendre être une science. Dans le cas contraire, ce n’est qu’affabulation et préjugés.
Les deux types d’économie vs les deux types d’hommes
Nous avons mentionné qu’il y avait, en gros, deux types d’économie. La première, classique, qui postule toute une série de prémisses invérifiées, qui par la suite deviennent des dogmes biaisés, car ils ne prennent pas en compte nos biais subjectifs qui orientent notre réflexion. La deuxième type d’économie, iconoclaste, qui tente, prioritairement, de pulvériser le corpus, en testant les principes admis par la doctrine idéologique économique, en introduisant une réflexion morale et des données expérimentales psychologiques, est beaucoup plus vraisemblable et opérationnelle.
Incidemment, le premier type classique est défendu et devient la doctrine officielle du type d’homme orgueilleux et égoïste. Celui-ci ne veut pas faire partager le fruit de son travail. Ou, s’il le veut, c’est avec sa famille et ses proches. La société étant un organe trop abstrait, il refuse de lui céder quoi que ce soit. Ce sont en général des personnes qui réussissent bien, qui se trouve facilement des emplois assez rémunérateurs, qui ont souvent aussi eut la chance de choisir le bon métier, la bonne profession, savent vendre leurs compétences et ont une grande capacité à rebondir, d’autant plus qu’elles ont connu peu d’échec. Donc, ces gens ne veulent payer aucun impôt et aucune taxe. Pour eux, c’est du vol. Ils ont aussi l’immaturité à pousser la prétention que l’État ne possède pas le monopôle de la violence légitime (Weber). Autrement dit, ils seraient restés, dans leur développement de l’enfance, bloqué au stade où il nous faut comprendre que l’on ne peut violenter un autre individu, sous peine que la violence légitime de l’adulte doit punir. Par la suite, ils ne comprendront pas que l’État emprisonne légitimement les êtres asociaux, car pour eux ce devrait être plutôt la vengeance et la mort, d’où l’idée de se protéger avec une arme à feu. Ce n’est évidemment pas une question d’intelligence. Prenons le cas de la secte Le Québecois libre, et d’un certain gourou, Martin Masse, brillant, mais avec de grandes failles, puisqu’il considère que l’État soutire par le vol et la violence l’impôt des contribuables. Pour lui l’État à le monopôle de la violence, mais elle n’est pas légitime. Très grosse erreur qui vient complètement toute fausser son argumentation et ses supposées idées. Car il croit qu’il propage des idées sur son site. Malheureusement, les idées demandent un peu plus de maturité et d’honnêteté. Ce sont davantage de très gros préjugés que des notions scientifiques. Que sont les notions au juste? Bien, des propositions qui utilisent le raisonnement logique et qui passent l’épreuve du test. Dans le cas des économistes de droite, leurs divagations sont vraisemblables, sans plus. Et surtout d’une inculture crasse. Manque de sociologie, manque d’anthropologie, manque de psychologie. Bref, d’une ignorance qui s’ignore, mais qui se croit très brillante. Pour terminer sur ces êtres incontestamment contestables, disons qu’ils ont la prétention de s’être créés eux-mêmes, sans l’aide de la société. Et qu’ils ont une forte estime de soi, un peu déplacée.
Le deuxième type d’homme, qui correspond à celui qui teste les dogmes et qui demande des preuves tangibles de ces assertions, est beaucoup plus serein, parce que plus modeste. Il sait ce qu’il doit à la société. Il connaît bien les mécanismes de l’apprentissage : il admet que ce n’est pas lui qui pense en solitaire, mais que ce sont les livres gratuits qui lui ont permis d’avancer, grâce aux prédécesseurs et aux ouvrages phares. Mais ces livres gratuits, il n’aurait pas pu les payer, c’est en ce sens un véritable cadeau de la société, inestimable, qui a plus de valeur que toutes les richesses monétaires du monde. Lui seul aura compris que l’effort que le gouvernement lui demande en retour (une partie de son salaire) n’est que le principe même de la véritable justice. Mais il y a aussi les gens qui ne lisent pas. Mais eux ont tout compris cela instinctivement, parce qu’ils ont des valeurs hautement humaines.
Après l’empire
Suite à la Deuxième Guerre, l’Amérique commença son règne, qui s’explique par la supériorité de son armée et de ses armes, mais aussi, et surtout, par son ascendance sur les esprits, «par le prestige de ses valeurs, de ses institutions et de sa culture». Mais ce n’est plus autant le cas aujourd’hui. Certes, elle demeure la première armée, mais elle ne réussit pas à s’imposer dans les opérations terrestres. Pour ce qui en est de ses institutions, elles semblent s’être transformées en une parodie de la démocratie. Et sa culture, son cinéma, surtout, trop violent, avec des thèmes souvent morbides, produit trop de films sans réel intérêt.
Mais ce qui nous intéresse ici, avec l’ouvrage d’Emmanuel Todd, c’est l’attitude souvent incompréhensible des États-Unis envers des pays peu menaçants et pacifiques. «La Russie, la Chine et l’Iran, trois nations dont la priorité absolue est le développement économique, n’ont plus qu’une préoccupation stratégique : résister aux provocations de l’Amérique, ne rien faire; mieux en un renversement qui aurait paru inconcevable il y a dix ans, militer pour la stabilité et l’ordre du monde.» Parmi ces trois pays, la priorité semble être l’Iran, étant donné ses assez faibles capacités à se défendre devant des armes technologiques. Pour la Russie, qui va redevenir une grande puissance, et la Chine, qui augmente son arsenal de manière non négligente, le problème est beaucoup plus complexe et délicat. Pour l’instant, l’objectif paraît être d’instrumentaliser les foyers de tension au Proche-Orient. «Tout se passe comme si les Etats-Unis recherchaient, pour une raison obscure, le maintient d’un certain niveau de tension internationale, une situation de guerre limitée mais endémique.» À long terme, par contre, le véritable défit américain sera, selon un géopoliticien, de retarder que le centre du monde passe en Eurasie unifié. Donc l’Europe, la Russie et ses anciennes républiques, ainsi que la Chine. Pour nous aider à comprendre les enjeux du 21ième siècle, il nous faudrait consulter Paul Kennedy et Robert Gilpin pour la dimension économique, Samuel Huntington pour la dimension culturelle et religieuse et Zbigniew Brzezinski ou Henry Kissinger pour ce qui a trait à la diplomatie et au côté militaire.
Il nous faut en quelque sorte tenter de découvrir pourquoi l’Amérique est devenue si malveillante, hypocrite et unilatérale. On pourrait penser que c’est parce qu’elle est une incarnation du mal et qu’elle doit contrôler les ressources qui vont finir par devenir rares. Ressources dont elle a besoin pour assouvir son énorme appétit de consommation. C’est en partie vrai, mais je crois qu’il faut plutôt insister sur la dimention psychologique de l’attitude américaine. «Une trajectoire (américaine) stratégique erratique et agressive, bref la démarche d’ivrogne de la superpuissance solitaire, ne peut être expliquée de façon satisfaisante que par la mise à nu de contradictions non résolues ou insolubles, et des sentiments d’insuffisance et de peur qui en découlent.»
La fin de l’histoire
Francis Fukuyama reprend dans La fin de l’histoire et le dernier homme la thèse de Hegel selon laquelle la Raison se serait incarnée dans les institutions et dans le mode de fonctionnement des individus pour faire en sorte que le développement de l’histoire serait achevé et définitif. «L’histoire aurait un sens et son point d’aboutissement serait l’universalisation de la démocratie libérale.» Et chose assez surprenante, les démocraties ne se font pas la guerre entre elles. «(…) on doit admettre que ce sont l’Autriche-Hongrie et l’Allemagne, où le gouvernement n’était, en pratique, pas responsable devant le Parlement, qui ont entraîné l’Europe dans la Première Guerre mondiale.» Mais de quelle façon les démocraties libérales pluralistes adviennent-elles? En premier lieu, il y a le respect des droits de l’homme et la stabilisation démographique. Vient ensuite la démocratisation de l’enseignement laïc, qui relève le niveau d’instruction et donne la possibilité aux citoyens de lire les journaux diversifiés, les différents points de vu. Ce qui permet de s’affranchir des médiats radiophoniques et télévisuels qui sont très souvent, au début, affaire d’État. Autrement dit, la population va pouvoir surveiller le travail des politiques. Et vient finalement l’égalité entre les hommes et les femmes. Ce qui permet à ces dernières de pouvoir travailler et d’ainsi stimuler la consommation.
«Mais si la démocratie triomphe partout, nous aboutissons à ce paradoxe terminal que les Etats-Unis deviennent, en tant que puissance militaire, inutile au monde et vont devoir se résigner à n’être qu’une démocratie parmi d’autres.» Mentionnons aussi le fait qu’avant, pendant et après la Deuxième Guerre, l’Amérique est devenue progressivement le centre du monde et la locomotive de l’économie mondiale. Ce qui attend les Etats-Unis, c’est qu’inéxorablement ils passeront au second rang, bientôt, et que sensiblement ils ne seront plus essentielles et si utiles. Nous comprenons ainsi que ce qui explique l’attitude américaine, globalement, c’est la peur de devenir inutile.
«Cette inutilité de l’Amérique est l’une des deux angoisses fondamentales de Washington, et l’une des clefs qui permettent de comprendre la politique étrangère des États- unis. La formalisation de cette peur nouvelle par les chefs de la diplomatie a pris le plus souvent, comme il est fréquent, la forme d’une affirmation inverse : » cette Amérique clame, aujourd’hui, à qui veut bien l’entendre, son indispensabilité. «Cette peur de devnir inutile, et de l’isolement qui pourrait en résulter, est pour les Etats-Unis plus qu’un phénomène nouveau : une véritable inversion de leur posture historique, La séparation d’avec l’Ancien Monde corrompu fut l’un des mythes fondateurs de l’Amérique, peut-être le principal. Terre de liberté, d’abondance et de perfectionnement moral, ils choisirent de se développer indépendamment de l’Europe, sans se mêler aux conflits dégradants des nations cyniques du Vieux Continent.» Arrive la fin du 19ième siècle, leur économie étant autosuffisante -la balance commerciale étant positive-, le pays de l’Oncle Sam n’a plus besoin du monde. Elle pourra alors faire des choix dans son unique intérêt. Commence alors le machiavélisme. Comme l’Europe demeure son principal concurrent et que la Russie débute sa sortie d’une économie quasi-féodal, il est providentiel que l’Allemagne se mette à déchirer l’Europe. Mieux, à cette époque, on comprenait bien qu’un conflit assez long et généralisé, détounant de la production civile, entrainerait un retard de cette industrie sur le plan international. Ce qui rendrait l’Amérique plus compétitive. Pire encore, la Deuxième Guerre, au potentiel cataclysmique, détruirait les économies du Vieux Continent pour plusieurs décennies. Je demeure persuader que la diplomatie américaine à donner son consentement à Hitler pour ses projets hégémoniques, du moins l’assurance qu’ils n’interviendraient pas. Mais comme l’Allemagne et le Japon manquaient de sources énergétiques, la première voulue se rendre jusqu’aux puits de pétrole russe (que les Russes on fait explosés avant leur arrivée), et le second, voulant sécuriser ses approvisionnements tenta d’éloigner la flotte américaine, tous deux commirent une grave erreur. On découvre, par ailleurs, aujourd’hui, qu’il y a eu des investissements banquaires qui ont été fait de la part des États-Unis sur le territoire allemand. Comme la vente d’appareils IBM. Ces machines à poinçonner des fiches, qui ont servi à recenser les diverses catégories de personnes indésirables pour le régime sanguinaire allemand. Dans tout ceci, il appert que Hitler et Hussein furent les personnes dirigeantes les plus bernées par la stratégie américaine. Mais ceci est une autre époque.
Ce qui ressort, en définitive, c’est que si les Etats-Unis ont peur d’être devenu inutile, maintenant ils ont des besoins. «L’Amérique s’aperçoit qu’elle ne peut plus se passer du monde.»
Mais est-ce que le monde à maintenent besoin de l’Amérique?
Le libéralisme
Le libéralisme pourrait être appelé le système qui promeut la liberté et la primauté de l’individu. Et cette liberté fonctionne grâce à la tolérance envers les valeurs d’autrui. Pierre Bayle a justement écrit un commentaire philosophique appelé De la tolérance (1686), que malheureusement on ne lit plus, au moment où faisait rage les conflits interreligieux, en Europe. «Il fut un des auteurs les plus lus de son temps : Calviniste convertit au catholicisme, puis revenu à la foi protestante, il a bataillé toute sa vie contre les dogmes traditionnels et les idées reçues. Critiquant le principe d’autorité (c’est justement contre l’absolutisme politique que les libéraux proposeront leurs valeurs et leur système) et prônant le libre examen et la tolérance religieuse, sa pensée eut un retentissement considérable au Siècle des lumières (…)» Pour être plus précis et conclusif, avant terme, disons que «le libéralisme c'est d'abord une morale individuelle, ensuite une philosophie de la vie en société dérivée de cette morale, enfin seulement, une doctrine économique qui se déduit logiquement de cette morale et de cette philosophie.»
Les courants
Les deux courants les plus importants sont le libéralisme politique et le libéralisme économique. Commençons par le libéralisme politique. Il postule «la primauté de la liberté individuelle sur toutes les formes de pouvoir.» Outre Bayle, ses plus grands représentants sont John Locke, David Hume, Adam Smith et Montesquieu. En gros ces auteurs disent que l’État, à l’époque pratiquant le mercantilisme, ne doit aucunement intervenir (sauf pour la justice et les forces de l’ordre), que l’autorité en politique a des limites, et que ces limites sont restreintes par la promotion des droits, des libertés et de la responsabilité.
Au niveau de l’économie, l’idée principale est le fait inaliénable de la propriété privée individuelle. Il y a aussi la question du jeu de la concurrence, soit la libre possibilité de pouvoir entrer sur le marché sans entrave de l’état. Le libéralisme devient donc l’ennemi de l’étatisme. En bon libérale, ce que l’on dit moins souvent, il s’ensuit, avec le développement de l’économie moderne, qu’il est tout aussi répréhensible de constituer des monopôles de production ou de distribution. Concrètement, ce courant de pensée insiste sur la liberté d’entreprendre, de choisir son travail et la possibilité d’avoir un vaste choix de consommation.
Par ailleurs, il y a deux courants importants en économie. Le premier, que l’on nomme classique, prétend qu’il faut appliquer les principes fondateurs à l’économie : propriété, responsabilité et liberté d’action (entreprendre). Que l’on a pas assez d’informations pour parvenir à décider ce qui doit être fabriqué et vendu. Ceci est le lot de la liberté d’entreprendre, car chaque agent, avec essai et erreur, parvient à tester le marché. Le second, néoclassique, avec son plus grand représentant Hayek, parle d’état d’équilibre entre les actions économiques des agents, le fameux équilibre général, qui se produit, un peu de manières naturelles. À leur décharge, on doit dire qu’ils prennent quand même en compte l’idée de la défaillance du marché. Ce qui est une amélioration par rapport à leurs devanciers. Il faut toutefois avoir à l’esprit que dans La route de la servitude, Hayek semble être d’accord avec l’idée d’un minimum de revenu pour pouvoir être minimalement libre, donc, on peut, à juste titre, prétendre qu’il aurait été d’accord avec l’idée d’un revenu minimal garanti, de citoyenneté. Pour plus de détail, je vous renvoie à mon texte précédent : La route de la servitude.
Voyons maintenant ce qu’une vision idéaliste du libéralisme nous propose.
«La philosophie libérale est profondément humaniste et optimiste, elle croit au potentiel de l’individu et aux bienfaits de la conjonction des actions humaines. Plus que jamais, elle est aussi sceptique face à de quelconques principes directeurs qu’il faut imposer – que ceux-ci viennent de préceptes moraux religieux ou de préceptes socialistes. Le libéralisme est ancré dans la tolérance, tolérance envers les valeurs de l’autre. Le libéralisme est l’antithèse de l’impérialisme, c’est l’humilité de se dire qu’on n’est pas parfait et que l'on n’a pas à imposer ses valeurs, même celles qui ont trait à la démocratie, aux autres. Le libéralisme croit à une coercition minimale de l’État tant économiquement que socialement. «(…)le libéral ne croit pas aux solutions collectivistes autant de «droite» que de «gauche». Même si moralement, le libéral peut ne pas être attiré par certaines valeurs, il ne se permet pas d’interdire ce qu’il croit moralement mauvais. Il n’impose tout simplement pas ses valeurs aux autres. (Jonathan Hamel)
Tout cela est peut-être un peu utopique, car il y a des limites au laisser-faire, à ne pas interdire ce qui est immoral, pervers ou nuisible. Par exemple, il est ni morale ou immorale que chacun ait sa propre voiture, c’est une question d’utilité. Par contre, la somme totale des véhicules sur la route représente un fardeau pour la qualité de l’air, pour l’empreinte écologique. Les libéraux vous diront que l’on ne doit pas interdire que quelqu’un possède une voiture. Soit. Mais aujourd’hui nous prenons conscience qu’il y à des limites. Et c’est justement dans ce déni des limites à la liberté que le libéralisme s’enfonce. Donc, le libéralisme est une forme de «philosophie» qui est datée et doit être dépassée. Prétendre le contraire est ridicule et inconscient.
Pour finir, un dernier bijou d’idéalisme, un peu romantique.
«On reproche au libéralisme d'être matérialiste, de prôner la poursuite exclusive de la richesse aux dépens de toute autre valeur, alors qu'il n'a d'autre aspiration que de permettre l'épanouissement des êtres humains et la réalisation de leurs objectifs, spirituels, affectifs ou esthétiques autant que matériels. On lui reproche d'être sauvage alors que, fondé sur le respect intégral des autres, il exprime l'essence même de la civilisation (?).»
Les harmonies
C’est durant notre jeunesse que nous sommes remplis d’idéaux. Nous voulons changer le monde parce qu’il nous paraît injuste dans l’état où il se trouve. C’est aussi à cette époque de notre vie que nous sommes attirés par la littérature socialiste. Ou devrait-on plutôt dire vers les auteurs qui s’indignent fortement devant les rapports entre êtres humains, qui leur semble souillé exclusivement par l’intérêt personnel.
Pour cette raison Frédéric Bastiat a entrepris d’écrire un ouvrage qui s’adresse aux jeunes gens, pour qu’ils ne soient pas dévoyés par les considérations utopiques, qui ont toutes pour prémisse que le monde est dysfonctionnel et antagonique. Le principe de base auquel Bastiat nous demande d’adhérer est le fait que l’échange entre les différents agents amène de l’harmonie. Qu’au fil des échanges, nous en venons à comprendre que pour réussir à combler notre désir d’agir selon nos intérêts propres, il faut admettre qu’il y a des règles du jeu que l’on se doit de respecter, si l’on veut parvenir à réaliser nos objectifs. Ce qui entraine de la cohésion.
Avant de continuer, retournons en arrière dans son texte.
Le titre de l’ouvrage étant les Harmonies économiques, qu’entend-il par cette proposition ? Il dit ceci : " je voudrais vous mettre sur la voie de cette vérité: tous les intérêts légitimes sont harmoniques". Évidemment, la clef du problème réside dans le mot légitime, car il n’est pas vrai que tous les intérêts sont harmoniques. On a qu’à penser aux prédateurs qui s’emploient à s’approprier un patrimoine non suveillé. C’est-à-dire, à la fois le bandit voleur, à la fois le tradeur ou le président d’une compagnie qui est prêt à tout pour présenter un bilan impressionnant afin d’obtenir davantage de stock options pour augmenter ses rémunérations. Donc, il faut absolument dire les intérêts légitimes sinon nous serions obligés de refuser sa vérité en raison de l’assez grande proportion de prédateurs qui font énormément de mal à la société. Les intérêts déboucheront sur l’harmonie ou sur l’antagonisme selon qu’ils sont légitimes ou non.
Évidemment, on s’attendait à voir encore et toujours le même raisonnement qu’emploiera le prestigieux Hayek pour disqualifier l’interventionnisme-socialiste. Qui dit ceci : il y a hamonie quand il y a liberté (ce qui veut aussi dire laissez-faire), il y a antagonisme lorsqu’il y a contrainte. Il faut, en ce sens, "s'abstenir de contrarier et de déplacer les intérêts". Aux yeux de Bastiat les socialistes de toute tendance voudront réduire les libertés pour instaurer une forme de contrainte qui modifiera les intérêts. "La Contrainte peut se manifester, au contraire, par des formes et selon des vues en nombre infini. Les écoles qui partent de cette donnée: Les intérêts sont antagoniques, n'ont donc encore rien fait pour la solution du problème, si ce n'est qu'elles ont exclu la Liberté. Il leur reste encore à chercher, parmi les formes infinies de la Contrainte, quelle est la bonne, si tant est qu'une le soit. Et puis, pour dernière difficulté, il leur restera à faire accepter universellement par des hommes, par des agents libres, cette forme préférée de la Contrainte."
Ce qui aura pour conséquence d’instaurer un ordre social artificiel. Et "il est clair que les socialistes n'ont pu se mettre en quête d'une organisation artificielle que parce qu'ils ont jugé l'organisation naturelle mauvaise ou insuffisante".
Ce qui nous amène à l’état de nature que Rousseau affectionnait. Il est clair et il n’y a nul doute pour Bastiat que l’état de nature est une vu de l’esprit puisqu’aucun homme n’a jamais vécu véritablement en solitaire. Les êtres humains étant grégaires ils ont eu depuis toujours à se plier à des règles de conduite strictes qu’impose le groupe. Il n’y a donc pas d’état qui précède la vie collective et qui serait idyllique. Ce qui veut aussi dire, par le fait même, que la société n’a pas nécessairement corrompu l’homme, le rendant égoïste et vaniteux, par exemple. C’est un point de vu qui se défend. Mais soyons tout de même sceptiques. Il n’y a peut-être jamais eu d’état de nature, sauf qu’avec la complexivité de la société sont apparus des comportements de prédation qui peuvent ne pas être punis si l’on ne se fait pas prendre. Alors qu’auparavant, dans un état antérieur du développement de la société, au sein du groupe il était interdit et puni d’avoir ce genre de comportement.
Revenons au propos de l’auteur. Il suppose que la vie en société est naturellement harmonique du fait des échanges qui demandent de respecter les règles de réciprocité et d’équité. Pour lui les tenants du socialisme errent lorsque ceux-ci disent que l’état naturel de la société est plein d’antagonisme. Comme pour les libéraux, il considère que l’intérêt personnel ne nuit pas à l’intérêt général. Encore ici il faut douter. Cette façon de voir le problème ne correspond pas toujours aux faits observés. Si une forte majorité agit en ne nuisant pas à l’intérêt général, il existe tout de même une minorité qui nuit excessivement au but de la société qui est d’éviter les conflits et la nuisance. Sa thèse étant la suivante : comme les relations sont harmonieuses au sein des échanges il n’est pas nécessaire d’intervenir sur l’intérêt des particuliers. Il ne sert donc à rien comme le veulent les réformateurs de changer la société. D’autant plus que l’on ne sait pas par quoi l’a remplacé. Et que si l’on essaie, cela risque d’être encore plus grave que la situation présente. On ne peut pas être plus conservateur. Il faut dire aussi que les socialistes contemporains ne sont plus ceux des grands écrits de la tradition. Ils ne recherchent pas à changer la société, mais à la réformer. J’ai déjà dit ailleurs que le travail est une des occupations fondamentales depuis quelques siècles, parce qu’il permet d’accéder à la société de consommation. Pour être plus précis, avant il existait le travail, aujourd’hui c’est devenu l’emploi. On peut travailler comme bénévole, mais ne pas avoir d’emploi. Ce qui fait que l’on n'est pas rémunéré pour le travail que nous fournissons à la société. Et c’est justement une des priorités des socialistes. De pouvoir reconnaître ce travail et le rémunérer. Mais c’est une autre histoire.
Selon Bastiat les utopistes voient partout des antagonismes. "Aussi ils ont vu l'antagonisme partout: entre le propriétaire et le prolétaire, entre le capital et le travail, entre le peuple et la bourgeoisie, entre l'agriculture et la fabrique, entre le campagnard et le citadin, entre le producteur et le consommateur." "Et ceci explique comment il se fait qu'encore une sorte de philanthropie sentimentaliste habite leur cœur. Chacun d'eux réserve tout son amour pour la société qu'il a rêvé ; mais quant à celle où il nous a été donné de vivre, elle ne saurait s'écrouler trop tôt à leur gré, afin que sur ses débris s'élève la Jérusalem nouvelle." Voulant distinguer le socialisme de l’économie politique il dit : "Ce qui sépare profondément les deux écoles, c'est la différence des méthodes. L'une, comme l'astrologie et l'alchimie, procède par l'Imagination; l'autre, comme l'astronomie et la chimie, procède par l'Observation." C’est une critique que reprendront les successeurs de Bastiat. "Deux astronomes, observant le même fait, peuvent ne pas arriver au même résultat. Malgré cette dissidence passagère, ils se sentent liés par le procédé commun qui tôt ou tard la fera cesser. Ils se reconnaissent de la même communion. Mais entre l'astronome qui observe et l'astrologue qui imagine, l'abîme est infranchissable, encore que, par hasard, ils se puissent quelquefois rencontrer. Il en est ainsi de l'économie politique et du Socialisme." Ou encore : "les Économistes observent l'homme, les lois de son organisation et les rapports sociaux qui résultent de ces lois. Les Socialistes imaginent une société de fantaisie et ensuite un cœur humain assorti à cette société".
C’est peut-être une prémonition, mais les auteurs socialistes prédisent que la société se dirige droit vers un mur si elle ne se réforme pas et ne s’améliore pas. "Enfin, ils vont bien plus loin encore. Ils s'en prennent à la société elle-même, ils menacent de la détruire pour la refaire, — et pourquoi? Parce que, disent-ils, il est prouvé par la science que la société actuelle est poussée vers un abîme." Chose certaine à encourager l’égoïsme, ce n’est sûrement pas la meilleure avenue pour le futur, si on se préoccupe de ce que l’on va laisser à nos successeurs.
Évidemment, la conclusion des économistes est la liberté. Ou l’assujettissement de ceux qui n’ont que leur force de travail pour subsister. On sent bien qu’il y a une forme de malhonnêteté à prétendre qu’on défend la liberté. Et bien de la naïveté à prétendre que "les intérêts, abandonnés à eux-mêmes, tendent à des combinaisons harmoniques, à la prépondérance progressive du bien général".
Enfin, il me semble qu’il se trahit : "l'idée dominante de cet écrit, l'harmonie des intérêts, est simple. La simplicité n'est-elle pas la pierre de touche de la vérité?" Justement non. Ce n’est pas d’un théorème qu’il s’agit, mais de la complexité de la société.
Par ailleurs, il peut nous sembler que les économistes sont toujours trop optimistes. "— Voilà bien, direz-vous, l'optimisme des économistes! Ils sont tellement esclaves de leurs propres systèmes, qu'ils ferment les yeux (…). En face de toutes les misères, de toutes les injustices, de toutes les oppressions qui désolent l'humanité, ils nient imperturbablement le mal. L'odeur de la poudre des insurrections n'atteint pas leurs sens blasés; les pavés des barricades n'ont pas pour eux de langage; et la société s'écroulera qu'ils répéteront encore: " Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes." "
Les Harmonies économiques (Suite)
Dans cet ouvrage de Frédéric Bastiat on retrouve des propos fort pertinants, mais d’autres facétieux. Jetons-y un dernier coup d’œil.
Pour notre auteur l’homme est une force libre. Il peut donc choisir. Mais parce qu’il peut choisir, il peut se tromper, commettre des erreurs, et ainsi souffrir. Or cette souffrance nous fait prendre conscience de nos égarements et amène la responsabilité. Elle nous ramène dans la voie du bien et de la vérité. «Ainsi, non-seulement nous ne nions pas le Mal, mais nous lui reconnaissons une mission, dans l'ordre social(…) » Tout cela est bien, mais c’est par la suite que cela se gâte. «Mais pour qu'il (le mal) la remplisse cette mission, il ne faut pas étendre artificiellement la Solidarité de manière à détruire la Responsabilité (…) » Justement, qu’est-ce qui nous prouve que la solidarité détruit ou nuit à la responsabilité? Vraiment étrange comme point de vue. Sans compter que tous ceux qui veulent limiter l’action des gouvernements en viennent tous à ressasser cette même propositon fausse : que la solidarité n’est pas compatible avec la responsabilité. Ainsi dans cette optique les institutions gouvernementales crénte une solidarité factice en enlevant aux uns pour donner aux autres. On devine assez bien les véritables raisons qui tentent de ce cacher sous ce type d’argumentaire : ceux qui emploient ses raisonnements ne veulent tout simplement pas participer à l’effort de solidarité en ne payant pas d’impôts ou de taxes. Comme ce n’est pas très noble ou avouable il se réfugie sous des raisons factices. Il invente une théorie sur les libertés. «Or, c'est précisément là la tendance non-seulement de la plupart de nos institutions gouvernementales, mais encore et surtout de celles qu'on cherche à faire prévaloir comme remèdes aux maux qui nous affligent. Sous le philanthropique prétexte de développer entre les hommes une Solidarité factice, on rend la Responsabilité de plus en plus inerte et inefficace. On altère, par une intervention abusive de la force publique, le rapport du travail à sa récompense, on trouble les lois de l'industrie et de l'échange(…) »
En faveur d’un État exclusivement régalien Bastiat dit ceci : «La science politique consiste à discerner ce qui doit être ou ce qui ne doit pas être dans les attributions de l'État; et, pour faire ce grand départ, il ne faut pas perdre de vue que l'État agit toujours par l'intermédiaire de la Force. Il impose tout à la fois et les services qu'il rend et les services qu'il se fait payer en retour sous le nom de contributions. La question revient donc à ceci: Quelles sont les choses que les hommes ont le droit de s'imposer les uns aux autres par la force? Or, je n'en sais qu'une dans ce cas, c'est la justice. Je n'ai pas le droit de forcer qui que ce soit à être religieux, charitable, instruit, laborieux; mais j'ai le droit de le forcer à être Juste; c'est le cas de légitime défense.» L’État a donc comme prérogative et principale fonction de faire respecter la loi, l’ordre et la sécurité uniquement. Les seuls fonctionnaires, outre les politiciens, seront les juges et les forces de l’ordre. Un État minimal comme programme politique qu’adopteront plus tard les libertariens. Rien de très enthousiasmant, mais continuons tout de même.
Pour ce qui en est de la question des associations, l’auteur propose qu’elles soient volontaires, mais d’un autre côté il est contre la réglementation du travail. On se demande alors à quoi servirait une association syndicale si elle ne parvenait pas à instituer des règles qui régissent le travail. Il faut dire que derrière le travail se pose une autre problématique très importante : la question des retraites et des pensions. Nous travaillons pour subsister, pour profiter du confort, mais surtout pour pouvoir cesser de travailler lorsque nos facultés déclineront et que nous manquerons de l’énergie et de la force nécessaire pour être autonome. De prétendre pouvoir s’organiser de manière volontaire pour gérer nos économies et pouvoir les faire fructifier est bien naif. C’est à la fin du 19ième siècle que furent découverts les calculs qui permirent, grace à l’épargne capitalisé, de prévoir les montants nécessaires à soustraire sur chaque paye pour qu’au moment de la retraite nous puissions avoir le nécessaire et un certain confort ou pour palier aux imprévus. Aucun travailleur n’est compétent pour faire ce type de calcul. Il faut qu’un organisme, de préférence gouvernemental, s’occupe de cette tâche. Certains diront bêtement que les entreprises peuvent jouer ce rôle. Et non. On voit bien ce qui arrive lorsqu’une compagnie fait faillite. Elle emporte avec elle, dans la débâcle, le fond de pension des travailleurs.
Les pouvoirs publiques n’ont pas uniquement à s’occuper de la loi et l’ordre, il faut aussi qu’ils assument certaines autres tâches qui ne sont pas du ressort des entreprises qui, elles, sont là pour maximiser les profits. Les auteurs comme Bastiat sont brillants et convaincants, mais évitent d’observer les faits sereinement, sans idéologie.
Ces auteurs, qui se disent économistes, ont tout de même des propos valables : «il faut pourtant bien reconnaître que la société est une organisation qui a pour élément un agent intelligent, moral, doué de libre arbitre et perfectible. Si vous en ôtez la liberté, ce n'est plus qu'un triste et grossier mécanisme». Mais ce sont des évidences que personne ne penserait réfuter.
Revenons encore aux lois sociales naturelles. Sa thèse qui peut paraître simplificatrice à l’extrême est en fait très cohérente. Il ne dit pas que les lois sociales sont par essence harmoniques, mais elles le deviennent par tâtonnement. «Quand donc nous parlons d'harmonie, nous n'entendons pas dire que l'arrangement naturel du monde social soit tel que l'erreur et le vice en aient été exclus; soutenir cette thèse en face des faits, ce serait pousser jusqu'à la folie la manie du système. Pour que l'harmonie fût sans dissonance, il faudrait ou que l'homme n'eût pas de libre arbitre, ou qu'il fût infaillible. Nous disons seulement ceci: les grandes tendances sociales sont harmoniques, en ce que, toute erreur menant à une déception et tout vice à un châtiment, les dissonances tendent incessamment à disparaître.» Ce qui peut aussi créer une forme d’harmonie provient du fait que la sympathie est présente dans dans les sentiments de l’homme. « (…)Les phénomènes du principe sympathique (sont) aussi naturel au cœur de l'homme que le principe de l'intérêt personnel.» Voilà ce qui nous rassure tout de même un peu. Mais évidemment, cette sympathie doit demeurer privée et individuelle. Pas question selon notre auteur d’utiliser cette forme de générosité collectivement. De prélever certaines sommes pour que le travailleur sans emploi momentanément puisse se réorganiser pour retrouver un travail. Aucune chance pour les perdants puisque selon ces raisonnements, un peu mesquins, le sort d’une personne ne repose qu’uniquement sur sa responsabilité. À lui d’avoir choisi le bon métier qui sera pour toute sa vie en demande. Les choses sont plus complexes qu’à l’époque où Bastiat écrivait (1849). Étant donné le déplacement incessant des capitaux qu’a engendré la mondialisation, on doit admettre que les choses vont beaucoup plus rapidement que par le passé. On peut choisir un jour de prendre une formation d’ingénieur en électronique et découvrir quelques années plus tard que les firmes qui promettaient un avenir dans ce domaine ont maintenant choisie que ces opérations se feront dans d’autres pays où les individus ont aussi reçu cette formation. L’étudiant en électronique avait pourtant pris son avenir en main et a été responsable, mais l’état du marché ne lui sourit plus.
Nous pouvons donc nous rendre compte que les découvertes et la pensée des premiers économistes demandent des nuances et des ajustements. Nul doute qu’il en va de même avec les économistes contemporains, étant donné que la «science» économique est souvent trop dogmatique. Nous l’avons vu avec la prémisse qui prétend que la solidarité nuit à la responsabilité.
Continuons tout de même. Le texte apporte une drôle d’idée qui ne sera probablement pas reprise par les successeurs de Bastiat. C’est la suivante : au cœur de l’activité humaine il y a successivement le besoin-l’effort-la satisfaction. Ces trois termes ne reposent pas essentiellement dans l’individu. Certes oui pour le besoin et la satisfaction, qui sont dans l’individu, mais pas nécessairement pour ce qui en est de l’effort. La société étant basée sur l’échange prioritairement, nous devons énormément de satisfaction à l’effort des autres. «Ceci nous avertit que ce n'est ni dans les besoins ni dans les satisfactions, phénomènes essentiellement personnels et intransmissibles, mais dans la nature du terme moyen, des Efforts humains, qu'il faut chercher le principe social, l'origine de l'économie politique.» C’est effectivement une idée très intéressante. Dommage qu’elle n’a pas eu de postérité. «C'est, en effet, cette faculté donnée aux hommes, et aux hommes seuls, entre toutes les créatures, de travailler les uns pour les autres; c'est cette transmission d'efforts, cet échange de services, avec toutes les combinaisons compliquées et infinies auxquelles il donne lieu à travers le temps et l'espace, c'est là précisément ce qui constitue la science économique, en montre l'origine et en détermine les limites.»
Un exemple nous le fera mieux comprendre.
«Forment le domaine de l'économie politique tout effort susceptible de satisfaire, à charge de retour, les besoins d'une personne autre que celle qui l'a accompli, — et, par suite, les besoins et satisfactions relatifs à cette nature d'efforts.
Ainsi, l'action de respirer, quoiqu'elle contienne les trois termes qui constituent le phénomène économique, n'appartient pourtant pas à cette science et l'on en voit la raison: c'est qu'il s'agit ici d'un ensemble de faits dans lequel non-seulement les deux extrêmes: besoin et satisfaction, sont intransmissibles (ils le sont toujours), mais où le terme moyen, l'Effort, est intransmissible aussi. Nous n'invoquons l'assistance de personne pour respirer; il n'y a là ni service à recevoir ni service à rendre; il y un fait individuel par nature et non social, qui ne peut, par conséquent, entrer dans une science toute de relation, comme l'indique son nom même.
Mais que, dans des circonstances particulières, des hommes aient à s'entr'aider pour respirer, comme lorsqu'un ouvrier descend dans une cloche à plongeur, ou quand un médecin agit sur l'appareil pulmonaire, ou quand la police prend des mesures pour purifier l'air; alors il y a un besoin satisfait par l'effort d'une autre personne que celle qui l'éprouve, il y a service rendu, et la respiration même entre, sous ce rapport du moins, quant à l'assistance et à la rémunération, dans le cercle de l'économie politique.»
C’est ainsi que l’économie peut être défini comme étant la théorie de l’échange et de la valeur.
Déviance et délinquance
De manière indue on considérait habituellement par le passé que la délinquance juvénile était le lot de «sous-culture des milieux désavantagés» ou pauvres. On réservait ainsi l’appellation de déviance pour les enfants de famille riche, puisque lorsqu’il y avait méfait et acte délictieux, la famille fortunée réglait le problème en envoyant le délinquant en institution privée, chez un parent qui pouvait offrir du travail ou même dans les colonies en s’enrôlant dans l’armée. Autrement dit, «la délinquance était connue de la société, tandis que la déviance était traitée à l'intérieur de la cellule familiale».
Ainsi, «la délinquance des enfants des familles à l'aise a été systématiquement camouflée. On enfermait le « mouton noir » dans un internat privé, spécialisé dans l'éducation des « têtes fortes » ; on lui faisait subir ensuite un entraînement dans l'armée et quand tout cela s'avérait insuffisant, on l'expédiait finalement dans les colonies». Autrement dit, les délinquants des familles privilégiées ne se rencontraient jamais face à face avec la société.
Aujourd’hui on considère les choses autrement. On réserve le terme de déviance ou d’enfance malheureuse pour les problèmes que rencontrent les moins de 14 ans. De délinquance pour ceux de 15 ans à 21 ans et de criminalité pour les récidivistes de plus de 21 ans. Ce qui fait que la déviance est devenue un problème social nous pousse à concevoir qu’une éducation familiale négligente peut être du ressort et de la responsabilité de la société du fait que certains parents ne sont pas outillés pour prendre adéquatement soin des enfants : ne devient pas parent qui le veut.
Par ailleurs, il faut distinguer la délinquance de la criminalité. « Au niveau de l'homme de 25 ans ayant un passé criminel, il faut d'abord détruire un passé pour construire un avenir ; au niveau de l'adolescent de 15, 16 ou 18 ans, il ne s'agit que de traitement.» Lorsque l’on parle de traitement cela nous amène à la pensée de la défense sociale. Pensée qui a mûri et germé après la Deuxième Guerre mondiale, mais surtout dans les années soixante-dix. Celle-ci dit à peu près ceci : «Il est impossible, en effet, de continuer à considérer que la cellule familiale, déficiente en raison de plusieurs facteurs sociaux reliés à la transformation très rapide des modes d'existence urbaine et rurale, puisse assumer, comme par le passé, toutes ses responsabilités à l'égard de l'enfance. D'ailleurs, plusieurs de ces responsabilités lui sont déjà enlevées par le système de l'éducation publique et gratuite, comme par les divers services médicaux et sociaux et les contrôles administratifs.»
Il faut donc considérer que la déviance peut être un trouble de la personnalité aggravée par le milieu parental ou scolaire, une crise de croissance ou encore la recherche éperdue de valeurs. «La jeunesse actuelle utilise les comportements considérés comme délinquants, comme une arme contre l'autorité d'une société qui ne trouve plus d'idéal à lui proposer, en dehors de celui de la soumission aux objectifs du matérialisme et d'un univers peuplé de machines et prêt à créer les robots de demain.» «La délinquance juvénile est, en effet, un phénomène totalement distinct de la criminalité adulte et il ne peut s'agir à ce niveau d'un délinquant en puissance, mais surtout et avant tout, d'un jeune dont le traitement constitue un investissement social de première importance. Par opposition au concept de réhabilitation des adultes, apparaît celui de la formation du mineur qui est un pari que toute société doit relever, même s'il exige des sacrifices et la remise en cause de toute la conception légale de la délinquance et de la criminalité, par opposition à la conception sociale de la déviance, soit de troubles de personnalité d'un être jeune, liés à sa croissance et à son besoin désespéré d'une aide et d'une assistance pleinement valables que sa propre famille ne parvient pas à lui assurer.»
La misère du monde
Certains livres nous font du bien et nous aide à mettre en perspective notre propre situation. C’est le cas de l’ouvrage collective sous la direction de Pierre Bourdieu, La misère du monde. À prime abord, on peut penser qu’il sera question de la misère du tiers monde, mais ce n’est pas le cas. Il s’agit plutôt de la misère au sein des sociétés opulentes. Parce qu’effectivement cela existe. Il faut parler, dans ce cas, de petites misères récurentes et quotidiennes, mais qui n’en sont pas moins réelles. Comment la caractériser? Bourdieu emploie le terme de position, la misère de position. Mais il n’en dit rien ou, sinon, si peu. C’est au fil de la lecture des témoignages-interviews que l’on parvient à se faire une idée de cette forme de misère qui est somme toute assez fréquente.
Citons quelques exemples. Prenons le cas d’une institutrice qui enseigne au secondaire, disons de 12 à 17 ans. Au début de sa carrière, ses tâches de travail correspondait assez avec l’idée qu’elle se faisait de sa profession, avant d’y entrer. Dix ans plus tard les choses ont très mal tourné. Les enfants ne sont plus aussi disposés à recevoir l’enseignement. Ils sont turbulents, indisciplinés et ils ne comprennent plus que l’école est le tremplin vers le futur. Un futur où ils auront un bon travail qu’ils auront choisi et une vie sociale adaptée et épanouie. Pour ce qui est des parents de ces élèves, inutiles de les convoquer, ils ont abdiqué et ne s’occupent pas vraiment de l’éducation de leurs enfants. Ce qui place l’enseignante dans une position très inconfortable. On connaît la suite : perte de valorisation du métier d’enseignant, fatigue, dépression et malaise morale et psychologique. Ce qui nous donne une idée de la misère de position. Ce que cela signifie. La position que l’on occupe est devenue problématique puisque nos attentes sont frustrées et que nous vivons sur le registre de la déception. Certains diront que ce n’est pas une très grande et grave misère, mais n’empêche qu’elle est quotidienne donc obsédante. Donnons d’autres exemples.
Évidemment, impossible d’éviter de parler des logements sociaux, les HLM. Commencons par les gardiens suveillants de ces immeubles. Comme on s’en doute ils sont mal perçus par la jeunesse qui se compose assez souvent d’enfants d’immigrés, qui refusent de s’intégrer à la société dans son ensemble. Bien sûr ils voient la société de consommation et toute l’opulence, mais comme il s’imagine, quelquefois avec raison, que ceux qui profitent le plus de la richesse ne sont pas les plus honnêtes ils comprennent que d’aller en classe pour obtenir un travail ordinaire ne leur permettra pas de vivre dans le luxe. Il faut comprendre que les modèles de la télévision (vidéoclips) et de l’industrie de la musique rap font miroiter à la jeunesse que l’on peut sècher les cours et réussir amplement dans la vie. En cela ils sont des modèles négatifs. Ils démontrent que l’effort quotidien à l’école peut très bien être éviter. Mais laissons cette question. Revenons aux gardiens de HLM. Son travail consiste à assurer la sécurité des lieux pour l’ensemble des résidents qui ont droit à la tranquilité. Pour les jeunes qui restent tard dans les entrées et qui font du grabuge, les gardiens représentent une forme de police. Ceux-ci se font insulter et les adolescents et les jeunes adultes ne les respectent pas, quand ce n’est pas qu’ils se font menacer ou agresser. On comprend bien que ce travail de surveillance n’est pas idéal. Et il est fort à parier que ces travailleurs ne s’étaient pas imaginés gagner leur vie dans ces conditions. Il y a là encore une misère de position.
Inutile de continuer à énumérer les cas que l’on retrouve dans La misère du monde. Terminons plutôt sur un texte que l’on retrouve dans La distinction. Celui-ci nous indique qu’est-ce qui se produit pour les gens qui vivent cette forme de misère. Ils s’adaptent en revoyant à la baisse leurs exigences de jeunesse pour retrouver un certain bien-être et une paix de l’esprit.
«Le vieillissement social n’est pas autre chose que ce lent travail de deuil ou, si l’on préfère, de désinvestissement (socialement assisté et encouragé) qui porte les agents à ajuster leurs aspirations à leurs chances objectives, les conduisant ainsi à épouser leur condition, à devenir ce qu’ils sont, à se contenter de ce qu’ils ont, fût-ce en travaillant à se tromper eux-mêmes sur ce qu’ils sont et sur ce qu’ils ont, avec la complicité collective, à faire leur deuil de tous possibles latéraux, peu à peu abandonnés sur le chemin, et de toutes les espérances reconnues comme irréalisables à force d’être restées irréalisées.»
Les mensonges de l’économie
John Kenneth Galbraith, célèbre économiste américain, est l’auteur de Le capitalisme américain (1958), L’ère de l’opulence (1961) et Le nouvel État industriel (1967). Une de ses principales tâches fut de décrire l’avenir des sociétés industrielles. Il est bien loin d’attribuer au seul régime soviétique le rôle de planificateur dans l’organisation économique. Pour lui il y a autant de planification en régime capitalisme moderne. En cela il rejoint la position de Raymond Aron. Qui dit planification dit aussi, par le fait même, contrôle des prix. C’est que comme les grandes firmes investissent d’énormes capitaux pour standardiser et produire à grande échelle des biens de consommation, il ne serait pas logique de permettre la fixation des prix par le mécanisme de l’offre et de la demande. Ce serait trop risqué du point de vue de la rentabilité de l’entreprise. Il se peut qu’après quelques années les prix en viennent à se fixer librement, mais il ne serait en être question au début de la première période de production. Il faut avant tout qu’il y ait eu un fort retour sur investissement pour que l’entreprise redémarre une série de nouveaux investissements pour lancer un nouveau produit. À partir de ce moment, les anciens produits peuvent diminuer au niveau de leurs prix. Il est donc évident que l’État, le gouvernement, joue un rôle actif dans l’achat de matériaux à la fine pointe de la technologie : électronique stratégique et armement, etc.
Quittons cette question importante pour entrer dans le dernier essai de Galbraith, Les mensonges de l’économie. Voyons comment il décrit le mensonge. «Cet essai se propose de montrer comment, en fonction des pressions financières et politiques ou des modes du moment, les systèmes économiques et politiques cultivent leur propre version de la vérité. Une version qui n’entretient aucune relation nécessaire avec le réel.» Si le titre de l’ouvrage est prometteur, s’il suscite chez le lecteur de grandes attentes, il faut dire toutefois que le résultat déçoit un peu. Ce n’est pas dans la tradition américaine des chercheurs et des penseurs d’être porté par la spéculation. Au contraire, les auteurs américains sont presque toujours terre-à-terre, pratique. Il y a peu de grandes envolées dans leur description du fonctionnement de la société. Mais procédons tout de même.
Les mensonges
Galbraith débute son analyse en se questionnant sur les raisons du mensonge. Qu’est-ce qui explique que des agents particuliers (journalistes, vulgarisateurs, professeurs et économistes) colportent à ce point une version, une vision de la chose économique qui est si biaisée, déformée ? Est-ce innocemment et naïvement qu’ils perpétuent des postulats erronés qui ne correspondent pas avec la réalité des faits concrets et de l’expérience ? Il n’apporte pas vraiment de réponses à ces questions, sinon pour mentionner ce qu’il dit plus haut. Soit que les pressions financières et politiques amènent une certaine version de la compréhension des phénomènes économiques qui servent à maintenir la domination d’une classe d’individus qui possèdent les moyens de production et le grand capital.
Le mensonge par excellence est le tout premier mensonge. Il concerne le capitalisme lui-même. Le terme capitalisme a eu au vingtième siècle une mauvaise réputation du fait des monopoles qui fixent les prix, de l’alternance de surproduction et de chômage de masse, de spéculation immobilière et boursière et de surinflation. On trouva donc un nouveau terme : économie de marché. Mais le terme est un leurre, car qu’est-ce qu’un marché ? Ce serait un lieu de médiation entre l’offre et la demande dans lequel le principal bénéficiaire serait le consommateur. On dit ainsi que la fixation du prix du travail provient de la demande solvable du consommateur. Une belle entourloupette qui propose que la rémunération ne provient pas du patron, mais de l’acheteur de biens de consommation. On escamote ainsi la découverte de Marx, de la plus-value que confisque le détenteur de capitaux en ne rémunérant pas l’ouvrier selon la valeur de sa production. Que ce soit l’économie de marché ou le régime de la libre entreprise, on se doit de cacher et de soustraire à la réflexion le véritable fonctionnement de l’économie, pour maintenir en place l’assentiment des travailleurs envers le système. Pour Galbraith il serait plus judicieux de dire que «la vie économique moderne est dominée par la société anonyme, et par le transfert du pouvoir, au sein de cette entité, de ses propriétaires les actionnaires, aujourd’hui plus élégamment nommés investisseurs, à ses cadres de direction. Telle est la dynamique de la vie d’entreprise. Les directeurs doivent l’emporter.» Dans le nouvel État industriel il parlera de la technostructure comme étant le véritable centre de pouvoir de gestion, de planification et de décision.
On ne peut donc pas dire qu’en économie de marché c’est le client qui prime, qui est roi et absolument libre, car «aucun industriel important n’introduit un nouveau produit sans en stimuler la demande. Aucun ne se prive d’influencer et de soutenir la demande d’un produit existant. Intervient ici le monde de la publicité et des techniques commerciales, de la télévision, de la manipulation du consommateur. Et la souveraineté du client en pâtit.»
«On croit aujourd’hui qu’une entreprise, un capitaliste n’a, à titre individuel, aucun pouvoir; en réalité, le marché est habilement géré dans tous ses aspects. Mais on ne le dit pas, même dans la plupart des cours d’économie. Voilà le mensonge.»
Le deuxième mensonge concerne le travail. Il faudrait utiliser 3 termes différents pour bien décrire la situation. Le premier terme pourrait être le labeur, pour caractériser les conditions difficiles que vivent certains ouvriers. Bien loin de se réaliser intellectuellement certaines tâches sont complètement abrutissantes, voire inhumaines. Pour d'autres, le terme travail s’applique bien puisqu’il est neutre. C’est-à-dire que l’exécution n’est pas trop pénible et le salaire quand même satisfaisant. Le troisième terme pourrait être la réalisation. Au sens où le travail apporte de la satisfaction, un certain développement intellectuel. Ce sont souvent ces tâches qui sont le mieux rémunérées. Je pense, par exemple, au cas d’un avocat célèbre qui possède la notoriété et qui fonde le revenu de son année sur 2 ou 3 grandes causes très rémunératrices et qui représente un défi intéressant, même si dans certain cas les causes qu’il défend ne sont pas tous respectables. Comme il y a plusieurs types de travailleur, il y a deux droits distincts : celui des pauvres et celui des riches. «Le travail est jugé essentiel pour les pauvres. S’en affranchir est louable pour les riches.» «Le loisir est une option acceptable pour les riches, mais reste un risque moral pour les pauvres.» «Donc, si l’oisiveté est bonne pour une certaine classe aux Etats-Unis et dans les pays avancés, elle est en général condamnée pour les plus défavorisés.»
Un autre mensonge à trait au mythe des deux secteurs. Naïvement nous croyons qu’il y a le secteur public étatique et le secteur privé. Que chacun est distinct, avec des modes de fonctionnement différent. Mais pour Galbraith ce n’est pas ainsi que les choses se passent réellement. Il existe de la bureaucratie dans les grandes firmes. C’est-à-dire que certaines personnes exécutent des tâches fastidieuses de gestion qui se rapprochent des métiers de la fonction publique. Mais ce n’est pas sur ce point qu’il y a un problème. Disons que ses deux secteurs ne sont pas imperméables. Au contraire, beaucoup de décisions qui affectent le gouvernement sont prises par des acteurs du secteur privé. La meilleur exemple aux Etats-Unis se produit dans le secteur de l’armement. Ce sont des responsables des compagnies d’arme qui suggèrent ce qui sera acheté en fonction du développement technologique. D’autant plus qu’il y a des transfuges. Plusieurs personnes, provenant de diverses industries occupent des postes clé au pouvoir, et bien entendu ils prennent des décisions importantes et coûteuses souvent orientées par leur ancienne fonction qu’il occupait au privé. L’inverse est vrai. Suite à leur passage au gouvernement, certains finiront leur carrière au conseil d’administration de grandes corporations pour service rendu ou contrats alloués.
Passons au dernier mensonge. C’est un mensonge théorique qui pèche par simplisme. Comme si souvent de fois la réalité est plus nuancée que la construction idéale théorique. L’hypothèse est la suivante : les banques centrales, et la Fed américaine, abaissent les taux d’intérêt durant les périodes de ralentissement économique pour inciter les consommateurs à emprunter tout comme les entreprises. À l’inverse, elle augmente le loyer sur l’argent (les taux) en période de surchauffe et d’inflation. En principe cela est sensé fonctionner à merveille, mais ce n’est pas le cas. Les entreprises ne vont pas contracter des prêts, investir, si les consommateurs ralentissent leurs achats ou les reportent à plus tard parce qu’ils craignent pour leurs emplois. Il n’y a donc aucune étude sérieuse qui tendrait à démontrer que les actions des grandes banques ont un influence notoire sur l’économie réelle.
Alfred Adler (La connaissance de l'homme)
"Se connaître et se comprendre soi-même,
telle est la condition primordiale du bonheur."Tout comme le dit, non sans une certaine ironie, Descartes, le jugement est la chose la mieux partagé, chez l’homme. On peut bien dire à quelqu’un qu’il manque de mémoire, mais il est impossible de lui dire qu’il manque de jugement; ce serait une grave offense. Aussi bien le traiter de sot.
Pour Adler, à la manière du conseil que donna Socrate, la connaissance de soi est absolument fondamentale pour parvenir au bonheur. On pourrait, en quelque sorte, dire qu’il faut connaître l’Homme en nous. Mais il y a un problème: c’est la double ignorance : penser que nous savons, alors qu’en fait nous ne savons pas que nous ne savons. "(D’aucuns), bien que n'ayant pas fait d'études, se tiennent pour des connaisseurs d'hommes; il s'en trouve (beaucoup) qui éprouveraient au premier abord un sentiment de contrariété, si on voulait les inciter à faire des progrès dans leur connaissance de l'homme."
Il nous faut, pour pouvoir se connaître, avoir reconnu la valeur des hommes. Ce qui veut dire, que l’on y parvient "soit par l'expérience de (notre) propre détresse d'âme, soit en sympathisant avec celle d'autrui". Cette forme de savoir, "cette science exige de la modestie, (car il nous faut exclure et combattre nos) connaissances prématurées ou superflues".
Mais il y a bien un obstacle suplémentaire qui se présente : on a beau se connaître, mais il faut aussi savoir ou avoir le courage de se transformer lorsque nous sommes fautif ou dans l’erreur.
Le connaisseur
Dans certaines circonstance nous éprouvons une forme de responsabilité: celle de vouloir changer autrui. "Changer un individu, l'entreprise n'est donc pas des plus aisées ; il y faut apporter de la circonspection et de la patience, il faut avant tout écarter toute vanité personnelle, car autrui n'a nullement l'obligation de servir à nous faire valoir."
"Il n'est pas douteux que les gens se comporteraient bien mieux les uns envers les autres, qu'ils se rapprocheraient beaucoup plus, s'ils se comprenaient davantage." Pour Adler ce serait tout de même un des meilleur moyens de ne pas se tromper mutuellement.
Mais que nous faut-il connaître au juste? "Il (nous) faut avoir la capacité de reconnaître tout ce qu'il y a d'inconscient dans l'existence, tous les déguisements, dissimulations, masques, ruses, malices, afin d'y rendre attentifs ceux qui y sont exposés, et de venir à leur aide", et aussi de nous en prémunir nous-mêmes. Il en va de soi que nous ne pourrons y parvenir en instaurant que des principes théoriques. Il nous faut constamment revenir à l’observation des faits. "Nous ne pouvons vivifier vraiment cette science qu'en pénétrant dans la vie et en y examinant et appliquant les principes acquis." Il faut dire que notre éducation nous a communiqué fort peu de connaissances à ce sujet. "Il n'existe, d'ailleurs, pour la culture de la connaissance de l'homme, aucune tradition. Pas de doctrine, dans ce domaine; on en est encore au même point où se trouvait la chimie quand elle se réduisait à l'alchimie."
Pour l’auteur, le type d’individu le plus à même de parvenir à découvrir et à connaître l’homme est le pêcheur repentant. "Celui qui, ou bien était présent dans tous les égarements de la vie psychique et s'en est libéré, ou bien en est passé à proximité." Ainsi pour que Socrate devienne un grand connaisseur d’hommes, il fallut qu’il se trompa souvent pour prendre conscience qu’il ne savait pas ou qu’il ne savait que trop peu de choses. Le meilleur connaisseur de l’homme sera celui qui aura traverser toutes les passions. "Si nous nous demandons d'où cela vient, il faut reconnaître qu'un homme qui s'est élevé au-dessus des difficultés de la vie, en s'arrachant aux bourbiers, qui a trouvé la force de rejeter tout cela derrière soi et de s'élever en y échappant, sera nécessairement celui qui connaîtra le mieux aussi bien les bons que les mauvais côtés de l'existence."
Il semble donc que soit imparti un devoir, une mission à ceux qui auront cherché et trouvé la connaissance de l’homme; soit celle qui "consiste à briser les cadres où (les) hommes sont enfermés, pour autant que ces cadres s'avèrent non appropriés à la vie; il faut leur ôter la fausse perspective qui les fait errer dans l'existence, et leur en présenter une autre, plus adéquate à la vie collective et aux possibilités de bonheur que peut comporter leurs existences".
L’âme et la vie psychique
L’âme, qui ne peut être attribuée qu’aux animaux supérieurs, se caractérise par le mouvement. Seuls les êtres se mouvant possèdent les caractéristiques de la volonté. C’est-à-dire la capacité d’interréagir sur les événements et les situations qui leur sont offerts pour assumer leur perpétuation et leur survie. Ce qui nous porte à dire que l’âme agit selon des buts. Chez l’homme, la richesse de la vie psychique et de l’esprit introduit un objectif tout à fait particulier. Selon les différents points de vue la finalité de la vie se résume en contentement, en joie ou en béatitude.
Mais d’une certaine manière l’homme est "un être inférieur. Mais cette infériorité qui lui est inhérente, dont il prend conscience en un sentiment de limitation et d'insécurité, agit comme un charme stimulant, pour découvrir une voie où réaliser l'adaptation à cette vie, où prendre soin de se créer des situations dans lesquelles apparaîtront égalisés (désactivés) les désavantages de la position humaine dans la nature". Cette infériorité, il la surmonte par l’association, la vie commune de groupe et l’esprit de solidarité. "Seule la vie collective permet à l'homme, par une sorte de division du travail, d'affronter des tâches où l'individu isolé aurait fatalement succombé. Seule la division du travail (est) en état de procurer à l'homme des armes offensives et défensives et d'une manière générale tous les biens dont il (a) besoin pour se maintenir et que nous comprenons aujourd'hui dans la notion de la culture." "Il n'y a dans l'histoire de la culture humaine aucune forme de vie qui ne serait menée socialement. Nulle part des hommes n'ont paru autrement qu'en société."
"Le genre humain, lui aussi, sert à ce but de l'association; de là vient que l'organe psychique de l'homme soit tout pénétré des conditions d'une (vie collective)." L’homme "n'est pas assez fort pour pouvoir vivre seul. Il ne saurait offrir à la nature qu'une résistance minime; il a besoin d'une plus grande masse de secours pour assurer sa subsistance, pour s'entretenir".
C’est ici qu’apparaît la fonction du psychisme. "Seul l'organe psychique pouvait apporter un secours vraiment rapide, remplaçant ce qui manquait à l'homme comme valeur organique." "(…) La société jouait aussi un rôle essentiel, il fallait que, dès le début, l'organe psychique comptât avec les conditions de la collectivité. Toutes ses capacités se sont développées sur une base portant en soi le trait d'une vie sociale."
La vie en société permis que se développa le langage et la logique, comme processus de compréhension générale. "La pensée logique n'est possible que si elle dispose du langage, qui seul, en permettant la formation de notions, nous met en mesure d'admettre des distinctions et d'établir des conceptions qui ne soient pas propriété privée mais bien commun." "Nous arrivons ainsi à reconnaître que les notions de raison, de logique, d'éthique et d'esthétique n'ont pu prendre naissance que dans une vie collective des hommes, mais qu'en même temps elles sont les moyens de liaison destinés à protéger la culture contre toute décadence."
Les problèmes et obstacles à la condition de l’homme
On peut dire qu’un des premiers sentiments de l’enfant est le sentiment d’infériorité par rapport au monde ambiant des adultes. Adler traite brièvement de cette question dans le chapître Compensation du sentiment d’infériorité, tendance à se faire valoir et à la supériorité. Parce que l’enfant veut être apprécier, il tentera de trouver des moyens d’être reconnu et valorisé. "Dès les premières années de l'enfance, (se manifeste) le désir de se pousser au premier rang, d'obliger l'attention des parents à se porter sur vous. Tels sont les premiers indices de cette impulsion ouverte à être apprécié, estime, qui se développe sous l'influence du sentiment d'infériorité et qui amène l'enfant à se fixer un but où il apparaîtra supérieur à son milieu ambiant." En quequelque sorte, ce sentiment d’infériorité aura comme corélat de nous familiariser avec la notion de but et d’objectif. "La faculté psychique de tendre à un but n'est donc pas la simple forme de nos considérations ; elle est ainsi un fait fondamental." Il y a toutefois un problème qui se pose. Celui de la puissance. "Quant à savoir comment l'impulsion à la puissance, ce mal le plus lancinant pour la culture humaine, peut être affronté et activement retourné de la manière la plus profitable, la difficulté provient de ce qu'à l'époque où cette tendance apparaît, il est malaisé de s'entendre avec l'enfant. Bien plus tard seulement on pourra commencer à produire de la clarté et à intervenir dans un développement défectueux, pour l'améliorer. Cependant la coexistence avec l'enfant offre déjà la possibilité d'agir en ce sens, si l'on s'applique à développer le sentiment de communion humaine, présent en chaque enfant, de telle sorte que l'impulsion à la puissance ne risque plus de prédominer." Cette impulsion à la puissance, les enfants la vivent avec une certaine culpabilité ou du moins tente-t-il de la disimuler. " Ils la dissimulent et c'est secrètement qu'ils cherchent à la mettre en oeuvre, sous le couvert de leur bonne volonté et de leurs sentiments affectueux. Ils évitent avec pudeur d'être surpris sur le fait. L'impérieuse soif de puissance non contrariée, qui s'efforce d'aller redoublant, produit des désordres dans le développement de la vie psychique enfantine, en sorte qu'exacerbée, la volonté de conquérir sécurité et pouvoir peut faire dégénérer le courage en effronterie, l'obéissance en sournoiserie et la tendresse en une ruse destinée à faire céder les autres, à obtenir d'eux obéissance et soumission; tous les traits du caractère sont ainsi susceptibles d'adjoindre à leur nature ouvertement manifestée un appoint d'astucieuse poursuite de la supériorité."
Il est certain que l’enfant doit se sortir de son sentiment d’infériorité, sinon il mésusera du penchant à surutiliser la puissance. L’éducation devient ainsi une façon de l’aider à sortir de son insécurité, en lui permettant d’acquérir des savoirs faire utiles et pratiques et de lui permettre d’avoir un optique de considération pour autrui. "Ainsi se réalisera l'issue, la compensation, que l'enfant cherche pour son sentiment d'infériorité."
Si le sujet ne trouve pas à résoudre son sentiment d’infériorité il se produira une surcompensation maladive. "Tels sont avant tout la vanité, l'orgueil et, une impulsion à surpasser les autres à tout prix, ce qui peut aussi se présenter de telle sorte que les intéressés, sans tendre eux-mêmes toujours plus haut, se contentent de l'abaissement d'un autre. La distance, la grande différence entre eux et autrui, leur importe alors par-dessus tout. Au demeurant, la position ainsi prise envers la vie ne trouble pas seulement l'entourage; elle laisse au sujet lui-même une impression désagréable, puisqu'elle le pénètre tellement des ombres de la vie qu'il ne saurait voir éclore aucune joie authentique." Il en résultat que l’enfant commencera très tôt à manifester "une conception pessimiste du monde".
Finalement, vaincre le désir de puissance et le sentiment d’infériorité apparaîtra comme une mesure qui fera paraître la vie comme valant d'être vécue.
Nous comprendrons aussi que "la faculté psychique de tendre à un but n'est donc pas la simple forme de nos considérations ; elle est ainsi un fait fondamental".
La difficulté d’être femme
Avant de parler du problème féminin, il faut tirer les conclusions de ce qui a été dit précédemment. Premièrement, et ce n’est pas explicitement dit dans l’ouvrage d’Adler, le sentiment de puissance, inhérent à tout enfant, doit se transformer et se tempérer. Ce sentiment doit se modifier pour devenir l’obligation d’avoir l’impression d’être en contrôle, bref, d’avoir le contrôle sur notre propre vie. Évidemment, il ne serait être question d’élargir indûment ce contrôle pour qu’il s’exerce sur autrui. L’autre devant lui aussi manifester son propre contrôle sur lui-même. Ceci se comprend aisément, car il n’y a rien de plus déstabilisant que de perdre le contrôle.
Deuxièmement il faut mentionner que le sentiment d’infériorité que l’enfant éprouve face aux adultes qui peuvent plus que l’enfant doit disparaître avec le temps lorsque les moyens de celui-ci s’affinent et s’augmentent. C’est dire toute l’impossibilité que vivent chacun de nous devant des situations où l’on se retrouve en position d’infériorité. On connaît la suite, la résultante : la surcompensation. Tout être humain aura dans ce cas précis l’obligation de se révolter.
Et c’est ici qu’apparaît la problématique féminine. Durant l’enfance, les parents auront tendance à permettre davantage aux garçons. Dans d’autres cas ils mentionneront que ce n’est pas pareil pour ton frère. Pire encore, les parents, dans certains cas, feront davantage d’effort pour que les garçons en viennent à occuper une place avantageuse dans la vie. Il y a aussi le discours qui invite les fillettes à être moins combatives et plus passives, plus disciplinées. On prépare ainsi les jeunes filles à occuper un rôle secondaire lorsqu’elles fonderont un foyer, l’emphase étant mise sur l’homme, le père. Heureusement, aujourd’hui, ces mauvaises tangentes dans l’éducation des enfants ne se manifestent plus autant que par le passé. Il n’en demeure pas moins que les fillettes auront tendance à se révolter lorsqu’elles seront confronté au sentiment d’infériorité. Certaines utiliseront, de manière exagérée, la séduction pour reprendre le contrôle sur les hommes, mais c’est évidemment une impasse, car elle continue et perpétue le sentiment de puissance originelle, non civilisée.
"L'on doit donc garder présente à l'esprit les difficultés inhérentes au développement psychique des jeunes filles, pour se convaincre qu'il serait illusoire d'attendre une pleine réconciliation de la femme avec la vie, avec les réalités de notre civilisation et les formes de notre vie commune, aussi longtemps que ne lui sera pas garantie l'égalité avec l'autre sexe." "Ce qu'il faut que la culture nous procure au plus tôt, ce sont des modes d'éducation féminine, qui produisent une meilleure réconciliation avec la vie."
Pour permettre que les tensions soient minimes entre hommes et femmes au sein du couple et dans la famille, il faut donc que les deux individus aient le contrôle sur leur vie et qu’aucune des deux personnes ne manifeste un sentiment de supériorité au dépend de l’infériorité de l’autre, de sa perte de contrôle. Car "la marque caractéristique d'une réconciliation, d'une égalisation des deux sexes n'est autre que l'esprit de camaraderie".
Le besoin de supériorité
Parmi les affections constantes, le besoin, le désir et l’objectif de se sentir supérieur est constant et universel chez l’homme normalement constitué. Mais c’est une question de degré, car ce sentiment ne doit pas dégénérer et finir en despote désir de supériorité face et contre autrui. Ainsi nous éprouvons un sentiment de supériorité quand nous nous avons un plein contrôle de soi alors que d’autres êtres, des proches perdent le contrôle. Le sentiment de communion aidant, dans les situations avec nos proches et nos intimes lorsque l’on constate que l’autre est en détresse parce qu’il perd le contrôle, il nous vient tout naturellement le réflexe d’aider cet être aimé à reprendre le contrôle de sa vie.
Il ne serait pas indu et exagéré de considérer que le principal ingrédient contribuant au bonheur est le sentiment de supériorité, qui est une forme de fierté d’être arrivé où nous sommes.
Cette conclusion à laquelle j’arrive est toute personnelle, car il semble que pour Adler le sentiment de supériorité est néfaste et entrave le sentiment de communion. "Finalement nous sommes arrivés - et ce fut notre seconde norme pour juger un caractère - à constater que les forces dont le sentiment de communion humaine est le plus fortement exposé à subir l'action hostile, sont des mouvements exprimant l'impulsion à la puissance et à la supériorité."
Je crois, pour ma part que la volonté de puissance est saine si elle ne devient pas prédominante. Autrement dit, l’empathie et le sentiment de communion peuvent cohexister avec le sentiment de supériorité.
Mais sa position n’est pas si claire. Il dit ainsi que "les différences entre les individus sont conditionnées par l'intensité du sentiment de communion humaine et de la tendance à la puissance, facteurs qui s'influencent mutuellement". Il semblerait que pour lui le sentiment de communion doit corriger le sentiment de supériorité. Pour ma part, je crois que le sentiment de puissance est inévitable et pas nécessairement néfaste. Redisons-le c’est une question de degrés.
Ses propos sur la vanité nous ouvrent une certaine piste. "Aussitôt que prédomine la tendance à se faire valoir, elle provoque dans la vie psychique une tension accrue, en sorte que l'individu conçoit plus nettement son but qui lui vaudra puissance et supériorité, et qu'il s'applique à l'atteindre par des mouvements renforcés. Sa vie devient comme l'attente d'un grand triomphe. Un tel homme ne peut que perdre le sens de l'objectivité, du réel, puisqu'il perd le contact avec la vie et se préoccupe continuellement de savoir quelle impression il produit sur les autres, ce que les autres pensent de lui."
Dans ce cas précis, une nuance s’impose. Il n’est sans doute pas néfaste d’aspirer à la reconnaissance des pairs, à savoir ce que vaut notre travail selon le jugement de nos pairs compétent dans le domaine. Par contre, le désir de célébrité devient maladif et négatif puisqu’il vise la célébrité narcissique et la tendance immature à vouloir savoir quelle impression nous suscitons chez les autres.
"Lorsqu'elle dépasse un certain niveau, la vanité devient extrêmement dangereuse. Indépendamment du fait qu'elle contraint l'individu à se dispenser en une variété d'entreprises inutiles visant plus au paraître qu'à l'être, qu'elle le porte à penser avant tout à soi, à ne tenir compte tout au plus que du jugement des autres sur sa personne, sa vanité lui fait aisément perdre le contact avec la réalité. Il se meut sans comprendre les relations humaines, sans cohésion avec la vie; il oublie ce que la vie réclame de lui, et ce qu'il aurait à faire, à donner, en sa qualité d'homme. Plus qu'aucun autre vice, la vanité est susceptible de détourner l'individu de son libre développement, car il se demande toujours si finalement apparaît pour lui un avantage."
Pour masquer et embellir la vanité on peut faire appel à l’ambition et mentionner que rien de grand n’aurait pu s’accomplir sans elle. Mais c’est un sophisme. "Une objection courante se réfère aux grandes réalisations que l'humanité n'aurait pu mettre sur pied si elle avait ignoré l'ambition. Fausse apparence, fausse perspective. Aucun individu n'étant dépourvu de toute vanité, chacun possède aussi quelque pointe d'ambition. Mais ce n'est certainement pas cela qui peut donner la direction et conférer au sujet la force d'accomplir d'utiles productions. Celles-ci ne sauraient procéder que du sentiment de communion humaine. Une œuvre de génie n'est pas possible si, d'une manière ou d'une autre, la communion humaine n'a été prise en considération." Encore ici l’on constate que pour Adler prime la noblesse et l’efficace du sentiment de communion.
Il était donc important de terminer avec la vanité, puisqu’elle est si fréquente et si nuissible que "le développement hypertrophié de l'ambition et de la vanité fait obstacle au progrès régulier de l'individu, contrarie ou même rend impossible le développement du sentiment de communion humaine".
Le sens de la vie
La question du sens de la vie est sinon une des plus importante, du moins comme elle nous intéresse tout autant que nous sommes, on est en droit d’affirmer qu’elle est la réflexion par excellence. Parti de l’ouvrage de Adler, La connaissance de l’homme, on doit compléter et terminer ses observations par son testament, Le sens de la vie. Bien qu’un peu décevant, ce texte nous offre des pistes pour méditer et comprendre ce sur quoi doit s’appuyer l’homme pour espérer être heureux. Comme d’habitude, mon interprétation de cet ouvrage sera très libre. Aussi j’y mettrai quelques observations personnelles.
Pour commencer, posons-nous la question suivante : y a-t-il un sens à la vie? Pour pouvoir y répondre, il faut nuancer quelque peu. Comme certains l’ont mentionné, il se pourrait que la vie soit absurde. Car si on cherche des raisons ou une seule raison qui explique le phénomène de la vie humaine, nous sommes obligés d’avouer, qu’hormis le discours de la religion et certaines philosophies, la vie n’a pas de véritable finalité rationnelle. Il existe certes des règles comme l’instinct de reproduction et la sélection des caractères les mieux adaptés à la vie terrestre, mais cela ne nous fournit aucun appui pour déterminer la finalité entendue comme sens. Il nous faut donc introduire une distinction précieuse. Si il y a un sens, il se pourrait qu’il se divise en sens personnel et en sens collectif, social.
Commençons par le sens personnel ou plutôt expérienciel. Qu’est-ce qui dans la vie d’un homme procure une sensation, une expérience vécue, assez forte pour devenir signifiante de plénitude? Contrairement à ce que pourraient prétendre certains philosophes, ce n’est pas une manifestation de raison, mais c’est plutôt des épisodes de sensations qui permettent une forme de réconciliation avec le monde, notre vie et nos attentes ou nos espérances. Cette sensation, cette expérience fondamentale est évidemment la joie. On se trompe souvent lorsque l’on dit que l’on n’est pas heureux. Il faudrait peut-être, sans doute, s’avouer que nous sommes en faite que trop peu souvent joyeux. Lorsque nous employons l’expression la recherche du bonheur, c’est pour caractériser un ensemble d’états dans lesquels nous ne sommes pas inquiets, préoccupés et contrariés. Et il y a deux moments ou phénomènes où cela se produit : la douce tranquillité de l’esprit et la joie. S’il existe un sens à la vie, c’est donc dans le fait qu’il faut espérer être le plus souvent et le plus longtemps possible sous l’emprise de la joie. Voilà en quelque sorte pour le sens personnel de la vie. Il faut maintenant trouver un point de liaison qui nous attache à la collectivité.
Ici ce sera Adler qui va nous aider à comprendre. De manière assez expéditive, il nous propose trois dimensions pour répondre à la question. C’est la société, la profession et l’amour. Recommençons dès le début. Tout enfant est confronté à son sentiment de faiblesse et d’infériorité. Petit nous ne pouvons pas tout ce que peut l’adulte. Il y aura donc frustration dans un premier temps. Mais au fil de l’apprentissage et de l’âge, l’enfant prendra normalement de l’assurance et de la satisfaction de pouvoir réaliser des choses qui lui étaient impossibles hier. Il devra donc quitter son sentiment d’infériorité à condition qu’il se débarrasse du phantasme de toute puissance. On connaît l’attrait qu’exerce les super héros sur la vie infantile. D’une part il comprendra qu’il ne peut pas tout ce qu’il désire, et d'autre part qu’il existe une vie commune, à laquelle il doit se conformer : le respect, le partage, les devoirs et les obligations. Bref le fameux principe de réalité chez Freud. Une fois tout ceci intégré il pourra concevoir qu’il est une personne unique et qui à de la valeur. Si ce n’est pas le cas, il continuera à nourrir son sentiment d’infériorité qui se surcompensera probablement par un complexe de supériorité : il voudra écraser les autres. Dans le cas où tout a bien fonctionné, qu’elles seront les paramètres qui renforceront son sentiment de valeur, la bonne estime de soi? Ce sera la réalisation des trois dimensions déjà formulées. -La société: il nous faut manifester de l’empathie, de la sympathie, de l’entraide, de l’écoute, de la solidarité, autrement dit de l’assistance. Adler va jusqu’à parler de sentiment de communion avec l’espèce humaine. -La profession : étant donné la division du travail, notre rôle est d’accomplir des tâches qui profiteront à la société, qui l’enrichiront. Il faut donc tenter de s’épanouir tout en travaillant pour donner un sens à notre vie active. -L’amour : le véritable amour entre deux êtres se manifeste avec de la camaraderie pour dédramatiser et dépassionner la relation.
Ainsi, comme il a été mentionné, dès l’introduction, il y a deux façons de traiter la question du sens de la vie. La première, personnelle, est une série d’expérience vécue sous la forme de la joie. La seconde, collective, est le sentiment d’avoir de la valeur personellement et au sein de la société, en manifestant notre union sous forme de communion, en trouvant notre vocation dans le travail et en vivant l’amour serein.
Castoriadis
Pour Cornélius Castoriadis, à presque toutes les époques et dans presque la totalité des premières civilisations, les sociétés se sont instituées à partir de la clôture du sens hérité, et non pas grâce à l’interrogation, qui, elle, se manifestera plus tard dans l’histoire. L’homme étant un être qui a besoin de sens pour agir et pour fonder sa collectivité sur des règles et des coutumes, en premier lieu, et par la suite sur des lois et une constitution, il en résulte que c’est prioritairement sur le passé des héros fondateurs et sur les règles qu’ont laissé les sages que se fonderont les institutions. Dans ce cas précis, l’homme n’est pas autonome, puisqu’une grande part de sa conduite et de ses activités lui viennent du passé et de l’héritage des grands textes : la Bible, le Coran, etc.
La plus grande partie de l’histoire et de la préhistoire se déroule ainsi sous le registre de l’hétéronomie. Castoriadis emploie l’expression de la clôture du sens, puisque le sens nous vient de codes qui indique aux hommes la presque totalité de leurs activités et aussi ce à quoi ils doivent penser à propos des dieux et du sacré. En quelque sorte, le terme indique que le sens n’est pas recherché par la réflexion libre et délibérative. La coutume est la coutume et la loi est la loi ; il n’y a rien à y redire.
Par contre, arrivera un moment dans l’histoire ( la Grèce au 7ième siècle avant J.-C.) où naîtra simultanément la politique et la philosophie. Il se produit alors la rupture de la clôture et l’auto-instauration du sens par la réflexion et la confrontation des positions des individus. La faculté qui permet cette activité révolutionnaire est l’imaginaire radical. Loin de donner uniquement de la fiction et du récit mythique, l’imagination permet de concevoir une organisation sociale qui permettra aux individus de vivre avec une relative autonomie. L’organisation politique tendra, à ce moment, à inclure la capacité qu’a le citoyen à examiner certaines activités, certains événements et à y apporter une solution qui manifeste le pouvoir rationnel de détermination. Cette forme de gouvernance, on le sait, donnera lieu à la démocratie athénienne. Forme unique et institution particulière qui encouragent l’autonomie des citoyens.
Pour ce qui en est de la naissance de la philosophie, qui s’est affranchi de la pensée mythique, elle commence avec la question : que dois-je penser ? «Mais dire : que dois-je penser ?, c’est ipso facto mettre en cause et en question les représentations instituées et héritées de la collectivité, de la tribu, et ouvrir la voie à une interrogation interminable.» Cette activité de la pensée mènera à l’autonomie. Qu’est- ce que cette autonomie ? : se donner à soi-même ses règles et ses lois. Et évidemment, faire de même avec les lois sociales et les institutions; chaque homme ayant le pouvoir et la possibilité d’observer les lois et de les remettre en question tout en en proposant d’autres plus légitimes.
Démocratie et autonomie
La démocratie que nous connaissons n’est plus la démocratie athénienne. En quoi est-elle si différente ? Il faut faire, pour y répondre, une distinction sémantique. Il y a l’épistémê (la science, la connaissance), la technê (la technique, le savoir-faire des différents métiers) et la doxa (l’opinion). Tout dépend, dès lors, des différents métiers et activités. Si l’on veut construire un bateau ou des bâtiments on choisira (élira) celui ou ceux qui possèdent le savoir-faire et la technique pour mener à bien ces entreprises. S’il est question de guerre, les citoyens éliront celui qui semble le plus doué en stratégie militaire : Périclès, par exemple. Par contre, pour certaines fonctions (magistrats) qui ne demandent pas d’expertise, mais plutôt du jugement, les athéniens tiraient au sort pour savoir qui occuperait ce poste pour un certain temps prédéfini. Dans ces fonctions particulières les individus auront alors à convaincre leurs concitoyens qui, eux, auront à juger selon leurs opinions. Et c’est justement ce qui encourage l’autonomie de la raison et l’auto-institution des lois. (Il faut ajouter que ce qui légitimise le principe de la majorité, lors de votations, est l’exacte équivalence de toutes les opinions; chacune se valant.) En d’autres mots, la politique, pour une large part était, pour les Athéniens, affaire d’opinions, et non d’expertise. Il pouvait en être ainsi dans une société ou les membres avaient la possibilité de prendre le temps de délibérer, puisque la grande partie des activités productives étaient le lot des esclaves. Pour nous, ce n’est plus le cas. Les citoyens n’ayant plus le temps pour se livrer à la politique, nous sommes donc dans une démocratie représentative, et non plus dans une démocratie directe.
Par contre, «il faut remarquer que le premier qui ose se présenter avec des prétentions à une épistémê politique est évidemment Platon. C’est Platon qui proclame qu’il faut en finir avec cette aberration que constitue le gouvernement par des hommes qui ne sont que dans la doxa, et confier la politeis et la conduite des affaires à des possesseurs du vrai savoir, les philosophes.» Malheureusement pour la démocratie, à l’époque de Platon, celle-ci avait déjà dégénérée en une suite de régimes tous déficiants et ne répondant plus à l’autolimitation.
Justement, pour pouvoir fonctionner, la démocratie à besoin de limitations, et les citoyens, se donnant leurs propres règles, doivent s’autolimiter. «Le problème fondamental de la démocratie est celui de l’autolimitation, problème directement issu de la perte de toute signification substantielle : les significations héritées, en étant mises en question, s’ouvrent aux doxai, mais, en retour, ne peuvent plus indiquer comment et jusqu’où agir.» Et «la liberté, c’est l’activité. Elle est une activité qui en même temps s’autolimite, c’est-à-dire sait qu’elle peut tout faire, mais qu’elle ne doit pas tout faire.»
Il en va de soi que pour Castoriadis la société dans laquelle nous vivons ne parvient plus à s’autolimiter.
Les pensées d’un mégalo-maniaque
Adolf Hitler était ce qu’on l’on appelle un esprit tordu. Ses discours et son livre, écrit en prison, Mein Kampf, relève du délire maniaque. Mais sur un sujet en particulier il avait bien compris les ressorts. Au vingtième siècle apparaît les médias de masse et l’information qui rejoignent de plus en plus de larges franges de la population. Évidemment, avec l’information apparaît la manipulation. Bref, la propagande.
«La part de beaucoup la plus forte prise à la "formation" politique, que l’on désigne en ce cas d’une façon très heureuse par le mot de propagande, incombe à la presse. Elle assume en tout premier lieu le travail d’"information" et devient alors une sorte d’école pour adultes. Seulement, cet enseignement n’est pas aux mains de l’État, mais entre les griffes de puissances qui, pour la plus grande part, sont tout à fait néfastes [..] En quelques jours, la presse sait, d’un ridicule petit détail, faire une affaire d’État de grosse importance, et inversement, en aussi peu de temps, elle fait tomber dans l’oubli des problèmes vitaux jusqu’à les rayer complètement de la pensée et du souvenir du peuple.
C’est ainsi que l’on parvenait en quelques semaines à sortir de façon magique certains noms du néant, à y attacher par une large publicité des espérances inouïes, à leur créer enfin une popularité telle qu’un homme de véritable valeur ne peut de sa vie en espérer autant ; des noms qu’un mois auparavant personne n’avait entendu prononcer, étaient lancés partout, alors qu’au même moment des faits anciens et bien connus, relatifs à la vie de l’État ou à la vie publique, étaient enterrés en pleine santé.
La grande masse d’un peuple se soumet toujours à la puissance de la parole. Et tous les grands mouvements sont des mouvements populaires, des éruptions volcaniques de passions humaines et d’états d’âme, soulevées ou bien par la cruelle déesse de la misère ou bien par les torches de la parole jetée au sein des masses.
Pour les intellectuels, ou tout au moins pour ceux que trop souvent on appelle ainsi, est destinée non la propagande, mais l’explication scientifique. Quant à la propagande, son contenu est aussi peu de la science qu’une affiche n’est de l’art, dans la forme où elle est présentée.
Toute propagande doit être populaire et placer son niveau spirituel dans la limite des facultés d’assimilation du plus borné parmi ceux auxquels elle doit s’adresser. Dans ces conditions, son niveau spirituel doit être situé d’autant plus bas que la masse des hommes à atteindre est plus nombreuse.
Donc toute propagande efficace doit se limiter à des points fort peu nombreux et les faire valoir à coups de formules stéréotypées aussi longtemps qu’il le faudra, pour que le dernier des auditeurs soit à même de saisir l’idée.»
Tocqueville
De retour de sa mission aux Etats-Unis, Tocqueville est convaincu que la démocratie, l’égalité des conditions, y existe à l’état pur. C’est principalement une égalité de droit : on n’y retrouve plus de distinctions héréditaires, «c’est-à-dire que chacun peut prétendre à n’importe quel statut social sans en être empêché par le rang que lui confère sa naissance». Mais la démocratie amène «l’égalisation des conditions et l’uniformisation des modes de vie». Pour l’individu démocratique la vérité se situe au niveau du jugement public. Il «n’a donc que peu d’indépendance intellectuelle, il est relativement apathique, prompt à se soumettre à la volonté du plus grand nombre».
C’est à une passion à l’égalité qu’il se livre et aussi à une aspiration au bien-être individuel. «Disposant d’assez de ressources pour se suffire à lui-même, il a tendance à s’isoler et à se replier sur la petite société qu’il forme avec ses semblables.» Ce qui fait que l’individualisme est une tendance aux sociétés démocratiques. «L’individualisme est un sentiment réfléchi et paisible, qui dispose chaque citoyen à s’isoler de la masse de ses semblables, et à se situer à l’écart avec sa famille et ses amis; de telle sorte que, après s’être ainsi créé une petite société à son usage, il abandonne volontiers la grande société à elle-même.» Et plus négativement encore : l’individualisme est un «amour doux, paisible et tenace de ses intérêts particuliers, qui absorbe peu à peu tous les autres sentiments du cœur et y tarit presque toutes les sources de l’enthousiasme».
Mais il est vrai que l’égalité à aussi ses limites et ses dangers. Deux conséquenses indésirables peuvent en résulter : «L’une mène directement les hommes à l’indépendance et peut les pousser jusqu’à l’anarchie, l’autre les conduit par un chemin plus long, plus secret mais plus sûr, vers la servitude». La servitude devient «une conséquence objective du processus d’égalisation». Et c’est par le despotisme que la servitude se réalise sous la forme d’une concentration des richesses (monopoles) ou par la concentration des pouvoirs étatiques centralisateurs. Comme les individus ne se mobilisent pas pour occuper les prérogatives du pouvoir, la voie est libre vers l’État despotique. «L’atomisation des sociétés démocratiques renforce l’apathie des citoyens, et, par une sorte d’effet boule de neige, à mesure que le pouvoir central se renforce, le sentiment d’impuissance des citoyens s’étend, ce qui permet un nouvel accroissement de la centralisation.»
Pour Tocqueville il y a un moyen de prévenir ce phénomène. C’est la constitution des associations volontaires civiles ou politiques et des institutions communales.
------------------------------------------------Alexis de Tocqueville (Juriste et penseur politique français, 1805-1859)
Sa vie en bref
Aristocrate français né à Paris, en 1805, Alexis de Tocqueville est issu d'une famille ultra-royaliste partiellement décimée par la Terreur qui suivit la Révolution française de 1789. Pour cette raison sans doute, il se méfiera toute sa vie des intentions révolutionnaires sans pour autant verser dans un conservatisme à tout crin. De fait, cette méfiance ne l'empêchera pas d'être un libéral engagé, lui qui vivait justement à une époque où la France tentait maladroitement de réfréner la montée des revendications sociales mises de l'avant à la faveur de la Révolution française. Auparavant, le jeune Tocqueville aura toutefois pris soin de poursuivre ses études en droit avant d'être nommé juge auditeur en 1827, à Versailles.
L'état de sa société suscite par ailleurs de profonds déchirement chez Tocqueville, le laissant écartelé entre les traditions familiales et ses sympathies naturelles à l'égard d'un système politique plus démocratique, à l'image de celui développé par les Américains depuis 1776. Et cette sympathie était d'autant plus importante que ses lectures de Châteaubriand l'avaient convaincu que la liberté américaine avait plus à voir avec la liberté des Lumières que celle des primitifs dépeinte par Rousseau. Un voyage d'étude de neuf mois aux États Unis, voyage qui devait permettre au juriste qu'il était d'étudier le système carcéral américain considéré par les philanthropes d'alors comme étant le plus évolué de l'époque, allait d'ailleurs lui permettre de vérifier de près les thèses de Châteaubriand. En fait, bien davantage un prétexte pour fuir momentanément son pays où son engagement politique lui vaut quelques inimitiés qu'un véritable voyage d'étude, il profite de son séjour pour cumuler une importante quantité de notes sur la vie politique américaine.
De retour de voyage en 1835, il abandonne la magistrature pour rédiger le premier tome de son célèbre ouvrage De la démocratie en Amérique. Suite au succès de ce livre, Tocqueville est reçu à l'Académie des sciences morales et politiques en 1838, puis à l'Académie française en 1841. Il publiera le second tome De la démocratie en Amérique en 1840, de même que l'Ancien Régime et la Révolution en 1856, ainsi que de nombreux autres textes avant de mourir en 1859, à Cannes.
Sa pensée
Riche et complexe à plusieurs égards, on peut saisir l'essentiel de la pensée de Tocqueville en la reconstruisant autour d'une grande idée maîtresse et de deux idées secondaires qui lui permettent de tracer un constat fort juste de la vie politique au sein des démocraties occidentales. Toute l'œuvre de Tocqueville a pour fonction principale de réfléchir à la manière dont on doit s'y prendre pour préserver la démocratie en conciliant les forces exogènes et endogènes de la société civile. De fait, marqué par les ruptures créées par la Révolution française au sein de sa société, il cherche à en comprendre les origines par l'étude d'une société ayant vécu une telle révolution tout en évitant ses ruptures. À ce titre, son analyse emprunte tout autant à l'observation qu'à la réflexion pure.
Une idée maîtresse
Toute l'œuvre de Tocqueville repose sur la foi qu'il a pour le progrès de l'égalité des conditions entre les êtres humains. Pour cette raison, il est fort critique à l'endroit des tenants de la Révolution représentant à ses yeux une classe moyenne (petite bourgeoisie mercantile de l'époque et capitalistes) qui ne songe guère à autres choses qu’à gérer les affaires publiques afin de les faire tourner au seul profit de ses affaires privées comme il le mentionne dans ses Souvenirs. Une telle volonté aurait en effet beaucoup plus à voir avec une lutte corporatiste qu'avec une véritable volonté d'affranchir les masses et de construire une société plus égalitaire. Pour cette raison, il se fait l'analyste du "rapetissement universel" entraîné par l'accession au pouvoir de cette nouvelle classe sociale.
Deux idées importantes
Cette idée de progrès, fort riche et fort intéressante, n'en reste pas moins assez discutée à l'époque, tandis qu'elle ne constitue qu'une intuition que Tocqueville doit encore étoffer. Il le fera en l'appuyant sur deux constats de moindre importance qui complètent la démonstration en lui donnant les assises empiriques qui lui faisaient jusque là défaut.
La Providence dans l’histoire
Tocqueville retiendra premièrement comme preuve de ce progrès l'existence d'une Providence qui commande le sens de l'histoire. Cette dernière jouerait un peu le même rôle que l'historicisme chez Marx, à savoir une sorte de "loi de la nature" légitimant l'évolution orientée de la communauté. Ainsi, à défaut d'avoir les mêmes vertus scientifiques que Marx prêtait à l'historicisme, la Providence n'en constitue pas moins un concept qui aurait pour principale fonction d'orienter le développement de nos communautés vers un progrès toujours plus grand. Il s'agit en d'autres termes d'utiliser cette dernière pour donner une assise à la notion de progrès qui s'appuie dès lors sur une trame providentielle: il est orienté, et cette orientation a pour base les droits des individus.
Le rôle historique de l’idée d’égalitéCette volonté de Tocqueville d'ancrer la notion de progrès de l'égalité entre les personnes dans la réalité sociale n'est toutefois pas encore pleinement assurée par la seule Providence. Il lui manque une preuve empirique qui lui permette de témoigner de la véracité du concept, ce que d'autres appelleraient un témoignage de l'histoire. Il prétend trouver cette preuve dans l'évolution des sociétés occidentales, encore là un peu à la manière de Marx. Ainsi, il soutient qu'il n'est pas de grand événement depuis 700 ans – la réflexion de Tocqueville se déployant au milieu du XIXe siècle, cela nous ramène à 1250 environ – qui n'aie tourné au profit de l'égalité. Il ne s'agit toutefois pas d'une égalité des biens au sens où l'entendent les marxistes, mais plutôt d'une égalité des conditions de vie et des droits des êtres humains qui tendent à se rapprocher du fait de l'effacement des inégalités face à la loi. Selon Tocqueville, une représentation égalitaire de la société accélère la mobilité sociale et la circulation des richesses; cette représentation se serait imposée au cours des siècles. Semblable à tous les autres, chacun aurait par conséquent les mêmes chances de s'élever. En ce sens, l'analyse de la société américaine développée par Tocqueville dans son ouvrage De la démocratie en Amérique, vient essentiellement conforter l'idée du modèle démocratique posé a priori.
Constat de Tocqueville sur la démocratie
De cette analyse, Tocqueville tire le constat suivant: fondamentalement caractérisé par l'avidité des êtres humains pour les jouissances matérielles, l'âge démocratique n'aurait plus pour principe la vertu au sens où l'entendait Montesquieu. Ce principe se serait plutôt transformé en un intérêt bien entendu qui rectifie les égoïsmes de chacun en les mettant au service de la prospérité générale. Il en ressort que si l'amour du bien-être suscite une inquiétude constante qui est entretenue par une égalité virtuelle exacerbant les désirs; les passions envieuses et les rivalités individuelles favorisent pourtant dans l'ensemble un ordre social parfaitement stable. Ainsi, travaillées par une agitation superficielle, les sociétés démocratiques sont donc bien moins menacées par les révolutions que par un conformisme où leur mouvement risque de s'épuiser.
Objet de la réflexion de Tocqueville
Dès lors, le véritable objet d'analyse de Tocqueville se montre au grand jour. Il s'agit de comprendre comment on peut concilier les exigences des passions égalitaires avec l'impératif d'une liberté difficile, dangereuse et exigeante, afin de préserver la démocratie de la tyrannie. Parce que voilà bien le danger qui nous guette selon Tocqueville: une démission de la sphère politique, dans un renfermement sur soi qui n'est rien d'autre que le triomphe de l'individualisme. Ainsi, contrairement à Marx, il croit que le danger qui nous guette ne se trouve pas dans l'exploitation d'une classe sociale par une autre, celle du prolétariat par la bourgeoisie par exemple, mais bien plus dans le désengagement tout azimut de la sphère politique, toute classe sociale confondue.
Actualité de Tocqueville
Sans voir là une préfiguration de notre société et sans vouloir faire de Tocqueville un prophète éclairé, on doit tout de même noter les similitudes existant entre ce constat et l'état actuel de nos sociétés. De plus, Tocqueville croit que c'est dans l'individualisme que la démocratie brise la chaîne communautaire et met chaque anneau à part, tandis que le retrait de la sphère publique au profit de la sphère privée laisserait tout le terrain à l'État, qui deviendra rapidement envahissant, pour s'assurer le maintien de cette égalité. En d'autres termes, trop d'égalité ne serait guère mieux que pas assez aux dires de Tocqueville puisque ce trop ouvre toute grande la porte au despotisme et à l'absolutisme de l'État. Ce constat amène par ailleurs Tocqueville à soutenir que l'opinion publique risque fort de passer d'une instance protectrice face à l'arbitraire de l'État à un instrument coercitif contraignant au conformisme du nombre en raison de la pression immense exercée par l'esprit de tous sur l'intelligence de chacun. D'où l'idée que, plus efficacement que tous les absolutismes du passé, la tyrannie de la majorité étouffera dans son cercle toute diversité des sentiments et toute disposition à l'action.
Critique du despotisme démocratique
Précisant ensuite la forme que peut revêtir cet absolutisme auquel on s'en remet, par amour de l'ordre et du souci des affaires publiques, Tocqueville décrira un type inédit de gouvernement "immense et tutélaire" dont le pouvoir tout à la fois absolu, prévoyant et doux inaugure un nouveau type d'oppression qui dégrade les êtres humains sans pour autant les tourmenter. Ce qui a fait dire à plusieurs qu'un tel tableau d'un despotisme démocratique respectueux de la liberté individuelle dans ses formes extérieures préfigurait nombre d'analyses des sociétés industrielles modernes massifiées et atomisées tout en étant dominées par un État-Providence aussi prévenant que dangereux.
La route de la servitude
Cet ouvrage de Friedrich Hayek, avec son titre racoleur, est assez décevant. Mais c’est quand même une œuvre importante de par son nombre de rééditions et de traductions. En fait, elle compte beaucoup dans la seconde moitié du vingtième siècle parce qu’elle a énormément influencé des décideurs, des gouvernements et, bien entendu, les économistes néo-libéraux et leurs acolytes sociaux politiques, les néo-conservateurs. Prix Nobel de sciences économiques en 1974, «ultra-libéral, Hayek montre que seul le marché peut réguler l'économie et justifie ses idées sur la liberté individuelle par la croyance en l'existence d'un ordre spontané ». «En avril 1947, il cofonde la Société du Mont Pèlerin, association internationale d'intellectuels désireux de promouvoir le libéralisme. Il en est président de 1947 à 1961 et y reste très influent jusqu'à sa mort.» Il est aussi l’auteur de la Constition de la liberté (1960).
On retrouve dans La route de la servitude quelques idées intéressantes. La première, en ordre d’importance est que «l’individualisme est une attitude d’humilité à l’égard du processus social…» Autrement dit, il faut savoir se modérer lorsque vient le temps d’adopter des mesures qui visent à transformer ou modifier la société, car les structures sociales sont complexes et lourdes, et elles peuvent bouleverser bien des aspects de la constitution sociale. La deuxième est que toute la tradition philosophique, à partir de l’Antiquité latine, nous a laissé comme principe de la liberté, l’individualisme, et que celui-ci n’est pas nécessairement égoïste. La troisième est que «l’indépendance, la confiance en soi, le goût du risque, l’aptitude à défendre ses opinions contre la majorité, la disposition à aider son prochain (assez critiquable) –sont celles sur lesquelles repose essentiellement la société individualiste.» La quatrième et dernière est que l’argent est la plus grande invention qui permet à l’homme, sorti des anciennes sociétés traditionnelles, de s’émanciper et de se libérer du joug et des contraintes que lui imposaient les anciennes formes d’organisation. Il faut dire, avec les derniers événements et les ratés du système financier, que l’argent virtuel se retourne contre la société, en générale. Même si pour d’auncuns c’est une opportunité de s’enrichir au dépend des travailleurs. À la rigueur l’on pourrait lui allouer cette dernière proposition, un peu exagérée : «le pouvoir coercitif de l'État transforme toute question économique ou sociale en question politique».
Paranoïa
Une secte, les libertariens se réclament de ce type d’ouvrage paranoïde. Pour eux, l’État détruit peu à peu les libertés sacrées, en entrant sur le marché et en modifiant les irritants du libéralisme. Laissons ce genre de délire de côté et revenons au livre en question. Premièrement, il semblerait que Hayek est vécu un véritable traumatisme le jour ou le national-socialisme a pris le pouvoir en Allemagne. Il prétend que le socialisme était déjà pratiqué avant 1933. Que les sociaux démocrates s’étaient introduits partout dans toutes les officines. Il serait plus juste de dire que c’est avec Bismarck que la société allemande a connu ce que dénonce Hayek, le planisme ou la planification, pour employer un autre terme. La bureaucratisation et les mesures sociales sont plutôt le fait du gouvernement prussien. Il suffit de lire Kafka pour avoir une idée de ce qui en résultait. Deuxièmement, l’auteur pratique des amalgames douteux. Comme celui-ci : «il considère qu'il n'existe pas de différence de nature, mais seulement de degré entre le communisme et son imitateur le nazisme». Comme si l’hitlerianisme était une forme de socialisme. C’est davantage d’un capitalisme d’État qu’il s’agit. Mais laissons-lui quand même l’idée que cela était une forme de société hautement planifiée .
Erreurs d’interprétation
Les courants politiques et économiques qui se réclament de Hayek se trompent énormément sur certaines idées de l’auteur. Ou bien, c’est de la mauvaise foi, car ils ne veulent pas parler des mesures sociales qui sont proposées dans La route de la servitude. En voici quelques-unes : «il n’y a, en effet, aucune raison pour qu’une société ayant atteint un niveau de prospérité comme celui de la nôtre, ne puisse garantir à tous le premier degré de sécurité, sans mettre par cela notre liberté en danger». (Ailleurs il parlera, au contraire d’une forme de besoin de sécurité qui mine la liberté. Il n’apparaît pas toujours clair dans ses démonstrations ou, plutôt, il semble se contredire.) Il poursuit : «il n’y a pas de raisons non plus pour que l’État ne protège les individus contre les hasards courant de la vie, contre lesquels peu de gens peuvent se garantir eux-mêmes. En organisant un système complet d’assurance sociale, l’État a une excellente occasion d’intervenir, quand il s’agit vraiment de risques susceptibles d’être couverts par l’assurance». (Nous l’avons dit précédemment, c’était une mesure adoptée par Bismarck pour faire échec aux socio-démocrates.) «Dans les cas de catastrophes naturelles, l’État peut également apporter son aide, sans aucun inconvénient. Chaque fois que la communauté peut agir pour atténuer les conséquences des catastrophes contre lesquelles l’individu est impuissant, elle doit le faire.» «Il y a enfin un problème de la plus haute importance, celui de la lutte contre les fluctifications de l’activité économique et les vagues périodiques de chômage massif qui les accompagnent. C’est bien là un des plus graves et plus délicats problèmes de notre temps. Sa solution exigerait un effort de planisme, pris au sens positif, mais elle n’implique pas, ne devrait pas impliquer, le genre de planisme qui supprimerait le marché.» (Il aurait peut-être été en faveur d’une allocation de citoyenneté universelle, un minimum garanti qui proviendrait des impôts et des taxes. Mais on se doute qu’il refuserait l’idée d’un salaire minimum, car cela fausserait les lois de l’offre et de la demande.) Et finalement, «la protection nécessaire contre les fluctuations économiques ne mène pas au genre de planisme qui constitue une menace pour notre liberté».
On voit bien toute l’obsession de l’auteur envers la planification qui viendrait interférer avec le marché qui est pour lui une «croyance en l'existence d'un ordre spontané»… On constate avec ses exemples que les thuriféraires du libéralisme ont bien mal lu Hayek.
Pour ne pas être trop partial dans notre lecture mentionnons les propositions de l’auteur qui semble être des critiques assez justifiées. Il y a le fait que des monopoles, comme nous le disions dans un précédent texte, qui se sont constitués au début du vingtième siècle. «La croissance des cartels et des syndicats a depuis été encouragée par une politique systématique.» Et une des raisons qui explique cette formation de monopole est évidemment aux yeux de notre auteur la tendance des États à intervenir dans la vie économique. «Ce fut en Allemagne qu’avec l’aide de l’État la première grande expérience de planismescientifique et d’organisation consciente de l’industrie mena à la création de monopoles géants, qu’on fit passer pour des résultats d’une croissance organique inévitable(…).» Encore qu’ici Hayek ne semble pas admettre qu’il est dans la nature des choses économiques que divers secteurs qui demande des investissements importants soient poussés à vouloir protéger leurs marchés en contrôlant les prix afin que leurs opérations soient rentables. Un peu plus loin ilévoque ce que Garlbraith nomma la technostructure. «Et l’on se convainc de plus en plus que pour faire un planisme efficace, il faut en retirer la direction aux politiciens, et la confier à des experts, à des fonctionnaires permanents, ou à des organismes autonomes.» Ici Hayek anticipa sur la mise au point du New Deal aux Etats-Unis. Rappelons qu’un bureau de planification, avec plus d’un millier de spécialistes se constitua pour mettre au point les différentes politiques d’interventions économiques de l’État américain. Ce que l’auteur ne pouvait savoir c’est que cela fut une grande réussite même s’il y eut quelques erreurs qui furent commises. Mais dans l’ensemble l’interventionnisme eut des résultats grandement satisfaisants.
Passons au besoin de sécurité qui pousse une multitude de gens à préférer un emploi fixe à l’aventure de l’investissement et de la création d’entreprises. «Désormais, ce n’est plus l’indépendance qui situe un homme, mais la sécurité. (…) ce processus a été hâté par un autre effet de l’enseignement socialiste, à savoir par le dénigrement systématique de toute activité économique comportant des risques, par l’opprobre moral jeté sur le bénéfice qui paye le risque (de choisir de faire des affaires) (…). L’école et la presse ont inculqué à notre jeune génération l’habitude de considérer toute entreprise commerciale comme suspecte, tout profit comme immoral.» Ici on ne peut que lui donner raison. Mais c’est quand même une chance que seulement une minorité choisit l’entreprenariat, car sinon il y aurait saturation de vendeur qui ferait faillite. D’autant plus que pour une bonne quantité de personnes se vouer à l’activité économique prend trop d’énergie et que la vie ce n’est pas uniquement avoir des employés et faire des profits.
Ailleurs il saisit bien la nature et les objectifs du socialisme. «Le socialisme, dans l’acception courante du terme, promet non pas une répartition absolument égalitaire, mais une répartition plus juste et plus équitable que la répartition actuelle. Le but est donc non pas l’égalité dans le sens absolu, mais une plus grande équité.» À partir de là tout semble devenir confus. Hayek est pour une meilleure répartition de la richesse, mais pas de la manière communiste qui engendre une forme de totalitarisme. Mais de quelle façon alors ? C’est un mystère puisqu’il préfère que l’État ne prenne pas une grandeur démesurée.
Que les salaires soient déterminés par l’offre de travail et sa demande, sous forme d’équilibre. On se doute que pour lui l’État ne doit pas faire du business. C’est bien ici que nos positions s’opposent puisque c’est la meilleure manière de fournir aux gouvernements des subsides qui permettront d’offrir des services gratuitement aux citoyens. Chose que l’entreprise privée ne peut pas faire. À notre sens, lorsque cela est possible, il est avantageux que ce soit l’État qui exploite des secteurs rentables par l’effet de monopole public plutôt que se soit le fait d’entrepreneurs et d’actionnaires qui formeront eux aussi des oligopoles avec clientèles captives.
Parmi les bienfaits du commerce notons celui-ci : «La transformation progressive d’un système rigidement hiérarchique en un régime où l’homme peut au moins essayer de modeler son destin, où il a l’occasion de connaître plusieurs genres de vie et de choisir entre eux, cette transformation est étroitement liée au développement». On ne peut pas dire que son analyse n’est pas originale. Terminons sur les défauts des spécialistes. «L’influence de ces scientifiques-politiciens ne s’est pas souvent exercée en faveur de la liberté: «l’intolérance de la raison» fréquente chez les spécialistes, l’impatience caractéristique de l’expert envers les comportements et les actes du non-initié, le mépris souverain pour tout ce qui n’est pas organisé d’après des schémas scientifiques par des esprits supérieurs (…).»
Les faussetés
Si on passe maintenant aux propositions critiquables, c’est à un florilège que l’on a droit. «Dans une société où l’on a le goût de la liberté, on ne trouvera pas beaucoup de monde pour la troquer volontairement contre la sécurité économique». Comme si on pouvait opposer la sécurité et les politiques qui la favorisent à la liberté qui serait supérieure. Il faut rappeler que l’on ne peut être que très difficilement libre lorsque l’on a pas le stricte nécessaire pour assurer notre subsistance. Il faut ajouter qu’une société qui préconise la sécurité pour une grande partie de ses membres ne s’en porte pas plus mal. «L’interdépendance de tous les phénomènes économiques, nous l’avons vu, ne permet guère d’arrêter le planisme à un point voulu. Une fois le libre jeu du marché entravé, le dirigeant du plan sera amené à étendre son contrôle jusqu’à ce qui embrasse tout.» C’est évidemment une vue de l’esprit, car la planification en régime capitalisme de libre marché atteint un point où on ne voit plus l’utilité de poursuivre l’interventionnisme.
Dans la série des propositions qui servent à faire peur par la dramatisation : «la démocratie veut l’égalité dans la liberté et le socialisme veut l’égalité dans la gêne et dans la servitude». Notons, par contre, que cette phrase est de Tocqueville. À propos de la concurrence: «dans la concurrence, la chance joue autant que l’intelligence et la prévoyance». Il faut dire que la concurrence concerne surtout les petits secteurs à faible capitale. Et lorsqu’il est question de la grande production de masse et les secteurs lourds, la concurrence est souvent absente. Voici une autre de ces exagérations : «Comme dans la vie moderne nous sommes dépendants à chaque instant, à chaque pas, de la production des autres hommes, le planisme économique implique la réglementation presque totale de toute notre vie.» Encore là, Hayek vivait à une période charnière où l’Allemagne nazie était un très mauvais exemple de planification.
Pour terminer : «La concurrence peut supporter une certaine dose de réglementation, mais elle ne saurait être alliée au planisme* (…)». L’avenir nous prouvera sûrement le contraire.
Quelques précisions
Il faut maintenant parler des objectifs du socialisme ou d’une économie plus humaine et plus respectueuse des besoins.
«Le socialisme se définit au contraire comme la maîtrise exercée par l’ensemble de la société sur ses propres priorités, auxquelles le calcul économique est désormais subordonné». Qu’entend-t-on par priorité ? Il faut prioriser certains besoins comme la santé et l’éducation, car ceux-ci sont la pierre angulaire qui permet que toutes les autres activités soient assumées avec une certaine efficacité. Avant de pouvoir travailler dans une société moderne il faut un certain niveau d’éducation morale, civique et professionnelle. Le secteur privé ayant tendance à négliger ces domaines ou a en faire une entreprise générant des profits, il faut absolument un secteur public qui s’occupe de ses tâches essentielles et primordiales. Ce qui nous amène au fait que «l’éventuelle supériorité d’un socialisme ne peut résider finalement que dans le rôle dominant accordé à la logique des besoins».
A contrario il faut mentionner que le capitalisme a une tout autre façon de fonctionner «Sous le capitalisme, c’est l’exigence de maximisation du profit qui détermine vers quels secteurs l’économie va porter l’effort d’investissement (…).» Illustrons-le simplement avec un exemple concret. Le marché des télécommunications a, assez récemment, trouvé un besoin à combler dans la vente des téléphones cellulaires. On doit dire que ce produit rend certains services aux consommateurs. Mais celui-ci reste dans la majorité des cas un besoin presque inutile ou devient un luxe. La maximisation du profit porte les opérateurs à stimuler la demande de ce bien qui génère, au final, une bonne marge de profit. Mais l’on doit s’avouer que ce sont des ressources qui pourraient être allouées à autre chose de plus productif ou générateur d’une autre forme de bien-être. De ce point de vu, on peut dire que le marché est aveugle. Il n’est pas capable de prioriser les besoins fondamentaux. C’est la raison pour quoi il y a une place dans l’activité humaine pour le socialisme, qui, lui, tente de définir un mieux être qui ne répond pas à la logique de la maximisation des profits.
Il faut aussi souligner quelque chose d’important en ce qui a trait au travail. Bien que ce soit pour nous-mêmes que nous travaillons, il n’en demeure pas moins que nos tâches sont beaucoup plus valorisantes lorsque nous avons l’impression de participer au bien-être de la société, lorsque nous avons d’autres buts que personnels. En ce sens, beaucoup de personnes n’accepteraient pas de travailler à la construction d’automobiles parce qu’ils considèrent que, dans certains cas, il existe assez de véhicules et que ceux-ci pourraient très bien être limités par le développement du transport en commun.
Finalement, on peut dire que «le socialisme c’est la transformation du travail», vers un travail plus humain, plus noble et utile socialement.
--------------------------------------------------* Le bon planisme serait celui qui n’entrave pas la concurrence.
Le capitalisme financier
Les deux grands exégètes de l’oeuvre de Marx, en particulier du Capital, que furent Rosa Luxembourg et Lénine peuvent grandement nous aider dans la compréhension des aboutissants qui résultèrent dans le marxisme et la littérature secondaire. La tentation est parfois grande de vouloir invalider Lénine en raison de sa vie d’homme politique despotique. Mais ce qu’il faut admettre et comprendre c’est que ce personnage avait de grandes convictions doublées d’une bonne érudition. Lorsque, comme c’est son cas, on croit bien saisir la portée des phénomènes contemporains et de pouvoir agir sur les événements historiques il est tentant de croire que l’on a raison et qu’il faut être rigide dans l’application des politiques qui vise à la transformation de la société. Aussi je voudrais revenir sur les analyses judicieuses du capitalisme financier que l’on retrouve dans la brochure de Lénine, L ‘impérialisme stade suprême du capitalisme.
La grande qualité de ce court ouvrage réside dans l’effort de documentation qui est louable, puisqu’il puise à une trentaine de sources pour étayer sa thèse. D’entrée de jeu Lénine tient à se distinguer de la position que prirent ses contemporains dans l’analyse et l’appréciation du développement du capitalisme à la fin du dix-neuvième siècle et du début du vingtième. Selon sa perspective nous pouvons affirmer avec lui que d’une certaine économie de marché nous sommes passés au capitalisme dans les années dix-neuf cent.
D’une certaine façon si l’économie respectait la loi de l’offre et de la demande ainsi que le principe de la diversité des acteurs dans l’offre et la mise en marché des produits ce n’est plus le cas au moment où se manifesta la financiarisation de l’économie. La période qui est charnière se produit en 1900, suite au ralentissement de l’activité économique et à une crise, en quelque sorte. À partir de cet événement toutes les grandes compagnies, dans les divers secteurs stratégiques mettent la main sur les petits producteurs et fusionnent en de grands groupes ou cartel. Colérativement à ces vastes mouvements de recapitalisation le secteur bancaire fusionne en 4 ou 5 institutions dans chaque pays pour monopoliser des sommes colossales de capitaux prêts à être investi dans l’entreprise impérialiste et coloniale de l’ouverture et de la domination des marchés étrangers. Bien sûr ce mouvement ne date pas hier, mais son affermissement se produit en corrélation avec la financiarisation du capitalisme arrivé à un stade supérieur. L’impérialisme peut s’expliquer par plusieurs facteurs. Premièrement L’épuisement des matières premières. Secondement par la relatifvepetitesse des marchés intérieurs véritablement solvables. C’est-à-dire que encore au début du vingtième siècle il n’y a pas encore de véritable classe moyenne capable consommée assez pour maintenir les marges de profit constantes. Il en résulte troisièmement la baisse tendancielle du taux de profit à mesure que se développe la concurrence. D’où le mouvement de fusion. Quatrièmement, la présence d’une couche de parasite rentier qui exige de bénéficier de forts dividendes. Cinquièmement, en vue du positionnement géopolitique des grandes puissances : Allemagne Angleterre, Etats-Unis et France, et en moindre mesure le Japon.
Il en ressort des conséquences de l’impérialisme moderne, pour Lénine, que «la guerre de 1914-1918 a été de part et d'autre une guerre impérialiste (c'est-à-dire une guerre de conquête, de pillage, de brigandage), une guerre pour le partage du monde, pour la distribution et la redistribution des colonies, des "zones d'influence" du capital financier ». Et que donc, il en va de soi que le capitalisme s'est transformé en un système universel d'oppression coloniale et d'asphyxie financière de l'immense majorité de la population du globe par une poignée de pays "avancés". Ce qui nous oblige à affirmer que «le capitalisme a assuré une situation privilégiée à une poignée d'Etats particulièrement riches et puissants, qui pille le monde entier».
Le système financier
Cette partie de l’analyse est tout à fait actuelle. Parlant des banques et des institutions prêteuses, tout comme des grands trusts et cartels, voir des oligopoles et monopoles, Lénine avec une grande justesse fait ressortir l’interconnection et l’interdépendance des conseils d’administration. C’est ainsi qu’une banque place ses hommes au sein du conseil des grandes entreprises qu’elles ont comme client. On y voit aussi d’anciens politiciens qui viennent faire la liaison avec les gouvernements pour s’entendre sur les politiques d’état qui accordent les parts de marché intérieures aux cartels. Ce qu’on appelle aujourd’hui le lobbying. Un exemple probant nous est fourni par une compagnie de chemin de fer. Suite à l’échec du développement immobilier d’envergure par un gros contracteur, la banque saisit la propriété des lots de terrains. Par la suite elle plaça un homme sur le conseil de la compagnie ferroviaire et un homme la représenta au gouvernement. Un nouveau réseau se mis en branle pour desservir le nouveau quartier que formait l’ancien développement immobilier sus nommé. La banque fit alors de gros bénéfices en revendant les terrains avec une forte plus-valus.
La concentration
«Le processus de concentration extrêmement rapide de la production dans des entreprises toujours plus importantes constitue une des caractéristiques les plus marquées du capitalisme.» «On voit par là que la concentration, arrivée à un certain degré de son développement, conduite d'elle-même, pour ainsi dire, droit au monopole. Car quelques dizaines d'entreprises géantes peuvent aisément s'entendre, et, d'autre part, la difficulté de la concurrence et la tendance au monopole naissent précisément de la grandeur des entreprises. Cette transformation de la concurrence en monopole est un des phénomènes les plus importants - sinon le plus important - de l'économie du capitalisme moderne.»
L’écrit de Lénine fourmille d’informations et de détails du premier ordre. Elle constitue ainsi une bonne introduction à la compréhension de l’économie moderne. Et pas besoin de dire que beaucoup d’économistes, s’ils n’étaient pas mus par des préjugés en défaveur du corpus marxiste, gagneraient à s’ouvrir les yeux sur une réalité très sombre au sein de leur discipline.
Propaganda. Comment manipuler l’opinion en démocratie
Si avec la publicité et le marketing on cherche à vendre un produit, avec la propagande les instances politiques ou les pouvoirs en place tendent à implanter des valeurs et des idées. En fait, le but visé est de transformer la perception qu’ont les citoyens face à des événements ou à des personnalités publiques que l’on met en scène pour servir des objectifs précis. Ce sera donc par la manipulation des informations qui font appel aux émotions et aux sentiments que l’on essaiera, grâce aux connaissances en psychologie sociale, de faire en sorte que la masse des individus accepte certains projets par assentiment. Pour Edward Bernays, neveu de Freud, et habile interprète des découvertes de Gustave Le Bon, sur la psychologie des foules, la manipulation est souhaitable en démocratie puisque les masses manifestent une certaine cécité qui doit être corrigée par la propagande de toute sorte.
« La manipulation consciente, intelligente, des opinions et des habitudes organisées des masses joue un rôle important dans une société démocratique. Ceux qui manipulent ce mécanisme social imperceptible forment un gouvernement invisible qui dirige véritablement le pays ». Le pouvoir de ce gouvernement «s’exerce davantage sous la forme d’interactions coordonnées a posteriori par la convergence d’intérêts que celle d’un complot savamment organisé». «Le plus souvent, nos chefs invisibles ne connaissent pas l’identité des autres membres du cabinet très fermé auquel ils appartiennent »
Sur la télévision
La télévision occupe une place importante, au point d’être devenue le loisir par excellence. Comme certaines écoutent jusqu’à huit heuresde télévision par jour, -et on se demande où prennent-t-ils le temps pour s’immobiliser aussi longtemps devant le petit écran-, il faut avouer que ce sédentarisme passif est plutôt inquiétant. Ce qui inquiète encore plus c’est le type d’émission qu’écoute la moyenne des téléspectateurs: émissions de variétés, journaux télévisés à sensation et spectaculaires, film plébéscisé par le «box office», canaux à téléroman, sport, et bien d’autres divertissements qui sont loin de fournir les outils essentiels aux citoyens, afin qu’ils comprennent le monde dans sa complexité et qu’ils puissent bénéficier d’une culture autre que la culture de masse.
Si dans un premier temps la télévision, étant en grande majorité financée par les gouvernements, avait un but assez noble, soit de montrer aux gens ce qui est digne d’intérêt, de leur faire assister aux différents domaines de la création, tout en étant ludique, ce n’est malheureusement plus le cas, aujourd’hui. La recherche des cotes d’écoute, pour pouvoir financer les dépenses qu’occasionnent l’exploitation du média télévisuel, grâce aux contrats de publicité, pousse les diffuseurs à fournir du temps d’antenne qui sera à même de captiver, d’intriguer, de divertir une masse de gens qui demande que leurs champs d’intérêt soient représenter à l’écran. Il est évident que ce champ d’intérêt est assez pauvre finalement. Que veulent les gens au juste ? De l’inédit, du nouveau, du spectaculaire, de «l’human interest» (pour pouvoir entretenir la fibre morale et la sympathie occasionnelle et virtuelle). Et les médias, en général, ont bien compris ce qui passionnent la majorité des auditoires légèrement incultes. Ils fournissent donc ce que les gens attendent. Il n’est plus question de former les populations ou de leur faire voir ce qui devrait et pourrait les intéresser. Il suffit de les divertir et d’occuper leur temps de loisir qui devrait normalement être constitué de la lecture de journaux ou de livre important, riche en information ou en formation.
Nous sommes en présence d’un cercle autogénérateur qui ne fonctionne pas. Car il faut éduquer et former les individus pour qu’ils soient à même de découvrir ce qu’ils aiment et ce qui est digne d’intérêt. Sinon chaque personne sera reléguée dans le degré zéro de l’humanité : le sommeil, la nourriture, le travail, les loisirs de divertissement futile ou de consommation.
Il faut faire découvrir aux populations légèrement ignares l’obligation de travailler à autre chose que leur travail, leur revenu, leur niveau de vie ou leur consommation.
Il vaut la peine de travailler et de s’investir dans la formation, dans la découverte, dans la création ou dans quoi que ce soit qui permet que le cerveau fonctionne, un peu. Juste un peu, c’est déjà beaucoup.
L’infospectacle
«Si le téléspectateur est de plus en plus attentif au traitement d’informations particulières par les journaux télévisés, il s’interroge rarement sur la structure même de cette émission. Or, pour Pierre Mellet, la forme est ici le fond : conçu comme un rite, le déroulement du journal télévisé est une pédagogie en soi, une propagande à part entière qui nous enseigne la soumission au monde que l’on nous montre et que l’on nous apprend, mais que l’on souhaite nous empêcher de comprendre et de penser.»
Cette assertion semble grandement exagérée, mais elle mérite d’être analysée.
Qui au juste souhaite nous empêcher de comprendre et de penser ? C’est une question embarrassante. Parce que, en fait ce ne sont pas des personnes qui manipuleraient la forme de l’information, mais ce serait plutôt la logique structurelle et organisationnelle du médium télévisuel qui tenderait à occulter certaines choses. Une des caractéristiques propres aux téléjournaux c’est la fragmentation des nouvelles et son caractère évident qui en découle, le manque d’analyse. Ce que l’on nous montre n’est qu’un fragment, qu’une parcelle d’un phénomène plus global qui ne sera jamais explicité et démontré. Pour cette raison précise, il est donc bien vrai que l’on nous cache ce qui se passe réellement et qu’on se voit empêcher de penser le monde dans sa complexité.
«Il n’y a rien à comprendre, le «journalisme» ne s’applique désormais plus à nous apprendre le monde. Le présentateur ne donne pas de clé, il ne déchiffre rien, il dit ce qui est. Ce n’est pas une «vision » de l’actualité qui nous est présentée, mais bien l’Actualité.» Dans cet ordre d’idées, on mentionne que le journalisme, à la télévision, montre des «news» et pratiquement jamais de «views». Les «views» étant des points de vue ou des analyses. Étant donné le manque de hiérarchisation entre les différentes nouvelles et la disparition de l’ordre des priorités, on voit maintenant apparaître, en ouverture des téléjournaux, des faits divers ou des résultats sportifs, bref ce qui est de l’anecdote alors que celle-ci devrait toujours être reléguée en fin d’émission, afin de conserver la priorité pour les questions sensibles et importantes pour les citoyens. «Les sujets ne semblent choisis que pour leur insignifiance quasi générale, ou leur semblant d’insignifiance. Tout y est mélangé, l’amour et la haine, les rires et les pleurs, l’empathie se mêle au pathos, les images spectaculaires ou risibles aux drames pathétiques, et l’omniprésence de la fatalité nous rappelle toujours la prédominance de la mort sur la vie.» Il va de soi que c’est davantage aux spectateurs à sensation que l’on s’adresse de plus en plus.
Analyse du champ télévisuel
Si on en croit le philosophe Berkeley, être c’est être perçu ou vu. Et c’est ce que l’on doit avoir à l’esprit si on veut se faire une idée du rôle et de l’importance que joue, aujourd’hui, la télévision. Nous pourrions, sans trop exagérer, prétendre que le médium télévisuel est devenu «l’arbitre de l’accès à l’existence sociale et politique». C’est si vrai que la consécration pour un journaliste de la presse radiophonique ou écrite est devenue le fait de pouvoir être cité ou invité à la télévision.
Pour pouvoir saisir l’ampleur du phénomène, il faut introduire la théorie des champs.
La télévision est un vaste champ qui se divise en plusieurs branches : l’information, les variétés, les téléséries, les émissions de services publiques, etc. Au sein de ces secteurs, on rencontre des artisans qui occupent une place précise en raison de leur travail, de leur talent ou de leur popularité. Évidemment, rien n’est à tout jamais fixe. Il y a les valeurs montantes, les valeurs stables ou en déclin.
Ce qu’il faut comprendre avec la télévision c’est que c’est au final un champ englobant qui recouvre une multitude de sous-champs. Par exemple, lors d’une émission culturelle, on peut voir se côtoyer des romanciers, des réalisateurs, des essayistes, des intellectuels ou des musiciens. Il va de soi que ce type d’émission va nous donner un aperçu des créateurs qui dominent leur champ respectif. On nous montrera donc la plupart du temps ceux qui ont déjà relativement bien réussi par la vente de leurs produits culturels. Pour les autres, c’est dommage, mais l’obligation des cotes d’écoute ne permet aucunement qu’ils soient présentés à la télévision, du moins pas au sein des émissions qui sont le plus écoutées. Ainsi, la pression de l’audimat va grandement décider de qui est un romancier, et pour quelle raison.
Pour bien comprendre de quoi il s’agit, il faut introduire la distinction entre l’hétéronomie et l’autonomie. Un acteur est dit autonome lorsqu’il a bien réussi dans son champ et qu’il est apprécié par ses pairs. Plus la réussite de notoriété est grande plus l’auteur pourra continuer à créer sans avoir l’obligation de la consécration extérieure qui se concrétise par le fait de faire partie de la liste des meilleurs vendeurs. Autrement dit, l’hétéronomie, le fait de devoir obtenir la reconnaissance prioritairement à l’extérieur du champ des collègues, le fait d’être en quelque sorte une forme de raté ou un supposé créateur, auteur de seconde importance, poussera l’individu à écrire selon les goûts et le niveau culturel du grand public. Bien entendu l’hétéronomie s’applique à tous les champs. Ainsi, un essayiste ou un sociologue patenté peut très bien faire un succès de librairie, mais être peu considéré par ses pairs, en raison de son manque de professionnalisme, par le fait qu’il ne possède pas la méthodologie adéquatement ou qu’il manque de précision dans l’élaboration de ses concepts.
La télévision vient donc jouer un grand rôle dans l’octroi de la renommée instantanée et fabriquée, dans le fait d’indiquer ce qui vaut la peine d’être lu, vu ou entendu. Dans ce sens les représentants de l’autonomie, ceux qui ont su bâtir une œuvre lente et complexe ne pourront pas vraiment se voir inviter à parler de leur création, de leur travail en cinq minutes, tout en divertissant le spectateur. La télévision permet ainsi d’abaisser le droit d’entrée dans une profession. Et n’importe qui ou presque peut prétendre être un écrivain ou un artiste, avec un minimum de talent, qui est souvent infime. Il suffit trop souvent que de posséder et profiter d’une bonne campagne de marketing et de visibilité.
Parmi les influences qu’exerce la télévision sur les autres champs, il y a celui du téléjournal. La forme qu’a prise, avec les années, le traitement des nouvelles, c’est-à-dire l’ordre d’apparition des sujets, qui sont souvent constitués de faits divers spectaculaires, influe sur la presse écrite et radiophonique dite sérieuse. Même les meilleurs journaux doivent maintenant appliquer les formules télévisuelles à leurs enquêtes ou au traitement de l’ordre des sujets.
«Le champ journalistique agit, en tant que champ, sur les autres champs. Autrement dit, un champ lui-même de plus en plus dominé par la logique commerciale impose de plus en plus ses contraintes aux autres univers. À travers la pression de l’audimat, le poids de l’économie s’exerce sur la télévision, et, à travers le poids de la télévision sur le journalisme, il s’exerce sur les autres journaux, même sur les plus «purs», et sur les journalistes, qui, peu à peu, se laisse imposer des problèmes de télévision».
Le téléjournal
On retrouve divers procédés de rhétorique au sein des journaux télévisés du soir. Comme c’est le moment de faire le point sur la journée, évidemment pleine de fatalité, riche en événements extraordinaires et marquants, on y retrouve une forte charge de dramatisation.
Celle-ci s’exprime par :
«-L’accusation. Elle est constante, et généralement dite par les témoins. Ce qui permet de faire croire au journaliste qu’il a donné à voir un avis, et qu’il a donc rendu un regard objectif de la situation. Un incendie ravage une maison, et ce sont les pompiers qui auraient dû arriver plus tôt. Un violeur est sorti de prison parce qu’il avait droit à une remise de peine, et c’est la justice qui dysfonctionne. Un gouvernement refuse de se plier aux injonctions occidentales, et c’est une dictature, un pays sous-développé où la stupidité se mêle à la barbarie, où la censure bâillonne tous les opposants, qui sont eux nécessairement d’accord avec le point de vue des occidentaux mais ne peuvent pas le dire. Il s’agit toujours de trouver quelqu’un à vouer aux gémonies pour rappeler ce qui est « bien » et ce qui est «mal», et où l’on retrouve toute la sémantique chrétienne du «pardon», de la «déchéance», etc.
- L’hagiographie. Commme à la messe, le journal télévisé a ses saints à mettre en avant. C’est le portrait de quelqu’un qui a «réussi», soit qu’il vienne de mourir, soit qu’il ait «tout gagné», soit qu’il se soit «fait tout seul», etc. C’est le prisme de l’exception qui édicte le modèle à suivre en suscitant admiration et respect. «Voilà ce que vous n’êtes pas, que vous devriez être, mais ne pourrez jamais devenir, et que vous devez donc adorer», nous répète le journal télévisé en permanence.
-L’anecdote. Elle se trouve au début de chaque sujet. Tout part du fait particulier, du fait divers du jour, et s’étend vers le problème plus vaste qu’il semble contenir en lui-même, ou que les journalistes font mine de croire qu’il contient. Tout part du fait particulier pour se prolonger, comme si ce dernier détenait en lui toutes les causes et toutes les conséquences qui ont fondé la situation plus générale qu’il est censé démontrer.
- La fatalité, elle, berce l’ensemble du journal télévisé. Les événements arrivent par un malheurs contingent, un hasard distrait qui touche malencontreusement toujours les mêmes (personnes, pays…). C’est une lamentation constante : « si les pompiers étaient arrivés plus tôt », « si le violeurs n’était pas sorti de prison », « si l’Afrique n’était pas un continent pauvre et corrompu », etc. Elle est la base de toute religion puisqu’elle permet de ne rien avoir jamais à justifier, et rappel le devoir de soumission face à la transcendance, puisque nous sommes toujours «dépassés». La fatalité revient sonner en permanence comme une condamnation, et ajoute avec dépit (mais pas toujours) : «c’est comme ça». Le système se régule tout seul et est «le meilleur des systèmes possibles», l’homme est un être «mauvais» et passe son temps à «chuter» et à «rechuter» malgré toutes les tentatives de lui «pardonner». Le pauvre est responsable de sa situation parce qu’il est trop fainéant pour chercher des solutions et les mettre en application alors même qu’on les lui donne, etc. C’est un soupir constant, un appel permanent à l’impuissance et à la soumission face à la souffrance. Le monde va et nous n’y pouvons rien…»
Les idées reçues
Le credo libéral de la concurrence qui encourage la diversité, s’il se vérifie parfois dans certains domaines, est bien loin de s’appliquer dans l’univers médiatique. Le fait d’être soumis au mêmes contraintes de rentabilité, aux mêmes annonceurs tend à uniformiser et à homogéiniser le contenu de diffusion. Tout comme «nous disons beaucoup moins de choses originales que nous le croyons» les entreprises et les organes de presse tendent à utiliser abondamment les clichés et les idées reçues. Mais ce n’est rien en comparaison avec les procédés qui sont utilisés à la télévision. Pour retenir et ne pas perdre l’attention de téléspectateur, qui est volatile et peu concentré, la rigueur dans les démonstrations et l’argumentation n’est pas possible pour un média qui s’adresse à un sujet qui recherche la détente et le divertissement. En ce qui concerne l’information, comme elle se produit dans l’immédiat et dans l’urgence, la conception platonicienne se vérifie. Sur l’agora, sur la place publique il est presque impossible de penser, de réfléchir, car la réflexion exige du temps pour s’élaborer. Les idées reçues seront donc d’un grand secours pour débattre. Elle encourage la crispation des diverses positions, de manière statique et contre-productive.
«Quand vous émettez une idée reçue, c’est comme si c’était fait ; le problème est résolu. La communication est instantanée, parce que, en un sens, elle n’est pas. Ou elle n’est qu’apparente. L’échange de lieux communs est une communication sans autre contenu que le fait même de la communication. Les lieux communs, qui jouent un rôle énorme dans la conversation quotidienne, ont cette vertu que tout le monde peut les recevoir et les recevoir instantanément : par leur banalité, ils sont communs à l’émetteur et au récepteur. À l’opposé, la pensée est, par définition subversive ; elle doit commencer par démonter les idées reçues et elle doit ensuite démontrer.»
-------------------------------------------------Pierre Bourdieu – Sur la télévision (extraits)
«Les faits divers ont pour effet de faire le vide politique, de dépolitiser et de réduire la vie du monde à l’anecdote et au ragot (…) en retenant l’attention sur des événements sans conséquences politiques, que l’on dramatise pour en tirer les leçons ou pour les transformer en problèmes de siciété.»
«(…)c’est une certaine vision de l’information, jusque là reléguée dans les journaux dits à sensation, voués aux sports et aux faits divers, qui tend à s’imposer à l’ensemble du champ journalistique.»
« (…)le journal télévisé, qui convient à tout le monde, qui confirme des choses déjà connues, et surtout qui laisse intactes les structures mentales.»
« (…)l’illusion du «jamais vu» (il y a des sociologues qui adorent ça, ça fait très chic, surtout à la télévision, d’annoncer des phénomènes inouïs, des révolutions) et celle du «toujours ainsi» (qui est plutôt le fait des sociologues conservateurs : «rien de nouveau sous le soleil, il y aura toujours des dominants et des dominés, des riches et des pauvres… »).»
«C’est une des raisons qui font que les journalistes sont parfois dangereux : n’étant pas toujours très cultivés, ils s’étonnent de choses pas très étonnantes et ne s’étonnent pas de choses renversantes…L’histoire est indispensable pour nous, sociologue.»
«(…)la télévision fait courir un danger très grand aux différentes sphères de la production culturelle, art, littérature science, philosophie, droit (…) ; elle fait courir un danger non moins grand à la vie politique et à la démocratie.»
«Dans les années 50, la télévision était à peine présente dans le champ journalistique ; lorsqu’on parlait de journalisme, on pensait à peine à la télévision. Les gens de télévision étaient doublement dominés : du fait notament qu’on les suspectait d’être dépendants à l’égard des pouvoirs politiques, ils étaient dominés du point de vue culturel, symbolique, du point de vue du prestige, et ils étaient aussi dominés économiquement dans la mesure où ils étaient dépendants des subventions de l’État et donc beaucoup moins efficients, puissants.»
« (…) la temporalité même de la pratique journalistique qui, en obligeant à vivre et à penser au jour le jour et à valoriser une information en fonction de son actualité, favorise une sorte d’amnésie permanente.»
«La télévision régie par l’audimat contribue à faire peser sur le consommateur supposé libre et éclairé les contraintes du marché, qui n’ont rien de l’expression d’une opinion collective éclairée. rationnelle, d’une raison publique.»
Pierre Bourdieu
Il y a, il y a eu et il y aura peu d’hommes comme Pierre Bourdieu. Rarement l’on rencontre un homme talentueux de cette ampleur, aussi élaborée et aussi efficace. À le suivre tout au long de sa carrière, on a l’impression qu’il a réussi à aborder pratiquement tous les sujets pertinents. À en saisir l’essentiel. Ou du moins ce qui méritait d’être mis à jour et d’être porté à l’attention.
Aucune sociologie n’est aussi stimulante que celle que pratiquait Pierre Bourdieu. Parce qu’elle est actuelle et qu’elle prétend être libératrice, sa façon de concevoir les structures et les faits sociaux permet de comprendre la psychologie humaine. Et ce, pour une raison particulière.
Les structures sociales et leurs organisations sont autant extérieures qu’intérieures à l’être humain. Si nous ne respections plus les schémas comportementaux appris, instantanément la société s’effondrerait et n’aurait plus de raison d’être. Il nous faut donc prendre conscience de l’importance des mécanismes de socialisation pour pouvoir découvrir à quel point nous sommes des personnes qui sommes agis. C’est justement ce à quoi nous invite la sociologie bourdienne.
La sociologie illisible
Il a deux explications qui permettent d’établir le constat, que la sociologie est une discipline, une science incompréhensible. La première c’est que ceux qui devraient la comprendre, et qui en bénéficierai,t n’ont pas l’outillage conceptuel pour pouvoir saisir qu’ils sont dans une situation de domination, et que donc il ne pourront pas lutter efficacement pour sortir de cette situation aliénante. La deuxième, elle, est le fait de personne ayant la capacité de saisir les concepts, mais qui n’ont aucun intérêt à se voir tel qu’ils sont : des dominants. Leur domination n’est pas celle de grand prédateur, mais seulement celle de ceux qui se prélassent sous l’abondance de leur privilège de classe, de caste, de relation et d’éducation. Ils n’ont aucun intérêt à se voir démasquer, et ainsi découvrir que ce qui fait leur bonheur est une usurpation de privilèges consentis socialement à des individus qui ont su et pu faire leur place au soleil, en ayant profité d’une bonne éducation, de la fréquentation de bonnes écoles, de l’argent, de l’appui familial et de toute autre forme d’appui important socialement. Bourdieu remet en question ainsi, par cette forme d’analyse, tout le système éducatif en prouvant, preuve à l’appui, que statistiquement parlant la réussir naît de certaines conditions optimales. Que la réussite sociale est tributaire de facteurs environnementaux qui font en sorte que le mérite personnel, l’excellence et la réussite dépendent rarement et véritablement de la seule personne. Et que par conséquent ceux qui ne bénéficieront pas de tous ses appuis à la formation et à la maturation ne pourront pas, même s’il faisait davantage d’efforts, se voir allouer les premières places. Les premières places seront toujours et ont toujours été consenties en majorité au fils d’individu qui ont su prendre de bonnes positions dans la hiérarchie sociale.
Quelques précisions
Bourdieu s’est abondamment interrogé sur les conditions de pratique de la sociologie, et de manière plus globale sur les pratiques en général de la recherche dans les sciences sociales. Il mentionne dans sa conférence «Le sociologue en question» que «la recherche c’est peut-être l’art de se créer des difficultés fécondes –et d’en créer aux autres. Là où il y avait des choses simples, on fait apparaître des problèmes.» En ce qui concerne l’objet de la sociologie, sa manière de choisir et de se créer des problématiques, Bourdieu considère que «les sciences sociales doivent conquérir tout ce qu’elles disent contre les idées reçues que véhicule le langage ordinaire.» Et il faut utiliser pour cela des mots forgés qui pourront protéger le chercheur «contre les projections naïves du sens commun.»
Pour ce qui en est de déterminer si la sociologie est neutre, à savoir si elle sert les pouvoirs en place, il nous faut considérer qu’ «une bonne partie de ceux qui se désignent comme sociologues ou économistes sont des ingénieurs sociaux qui ont pour fonction de fournir des recettes aux dirigeants des entreprises privées et des administrateurs.» Qu’en fait, «les gouvernants ont aujourd’hui besoin d’une science capable de rationaliser la domination, capable à la fois de renforcer les mécanismes qui l’assurent et de la légitimer.»
Dans cette perspective le pouvoir doit «une part de son efficacité à la méconnaissance des mécanismes qui le fondent». «Demander à la sociologie de servir à quelque chose, c’est toujours une manière de lui demander de servir le pouvoir. Alors que sa fonction scientifique est de comprendre le monde social, à commencer par le pouvoir».
A contrario la sociologie comme la pratiquait Pierre Bourdieu est un champ de lutte et un dévoilement de force entre différents groupes sociaux. Finalement, «peut-être que la seule fonction de la sociologie est-elle de faire voir les limites de la connaissance du monde social et de rendre ainsi difficile toute forme de prophétisme. Prophétisme dont faisait preuve les philosophies de l’histoire».
L’habitus
On peut considérer l’habitus comme étant le résultat de l’intériorisation des structures sociales extérieures. Elle provient de nos premières expériences, en premier lieu, et est complétée, par la suite, par l’apprentissage des mécanismes de la société, durant notre vie d’adulte. «Bourdieu définit alors la notion, plus précisément que ne l'avait fait Norbert Elias, comme un "système de dispositions durables et transposables". Dispositions, c'est-à-dire des inclinaisons à percevoir, sentir, faire et penser d'une certaine manière, intériorisées et incorporées, le plus souvent de manière non consciente, par chaque individu, du fait de ses conditions objectives d'existence et de sa trajectoire sociale.» Elles sont dites durables parce qu’elles tendent à résister au changement et à la moindre modification. Dans La Distinction nous avons un exemple d’habitus de classe. Dans son rapport à la nourriture, le bourgeois privilégie la forme sur le contenu. C'est-à-dire qu’il va plus ou moins attacher de l’importance à la manière dont on présente un repas, la disposition des mets et leur agencement esthétique. Pour ce qui est du repas pris par les classes populaires, c’est le primat de la fonction de nourriture substantielle qui prime et non la disposition.
«L'habitus est constitué de "principes générateurs", ce qui fait qu’il est amené à apporter de multiples réponses aux diverses situations rencontrées, à partir d'un ensemble limité de schémas d'action et de pensée. Ainsi, il reproduit plutôt quand il est confronté à des situations habituelles et il peut être conduit à innover quand il se trouve face à des situations inédites.»
Les champs
Les champs sont à l’opposé des habitus. Ils constituent l’extériorisation de l’intériorité. Les institutions y sont ainsi considérées «comme des configurations de relations entre des acteurs individuels et collectifs.» Les individus deviennent des agents qui apportent leur capital et qui sont aussi agis par les structures relationnelles auxquelles les confrontent les divers champs. On doit dire qu’il n’y a pas uniquement que le capital économique, ou que celui-ci prime, comme dans la conception marxienne de la société. Car, au contraire il faut considérer le capital culturel (les intellectuels et les artistes), le capital social, le capital politique, etc. Au sein de chaque champ, il existe une «distribution inégale des ressources». Ce qui explique qu’il y aura une forme de lutte pour la reconnaissance et pour l’augmentation du capital alloué. «Chaque champ est marqué par des relations de concurrence entre ses agents». Dans ce cas précis, on peut même parler de marché, dans lequel il y a des mécanismes d’offre et de demande. Il n’existerait donc pas uniquement qu’une domination économique, puisque «l'espace social est composé d'une pluralité de champs autonomes, définissant chacun des modes spécifiques de domination».
La faiblesse des dominés
Dans ce qu’on l’on appelle le néo-libéralisme, une doctrine qui englobe tous les faits sociaux, ce qui constitue sa force de frappe, sa capacité de se légitimiser, d’offrir une vision du monde, c’est sa production théorique, sa schématisation des relations entre individus. C’est un corpus unitaire communicable qui permet l’accord des spécialistes. Et que donc que chaque intervenant, avocat intéressé à servir les possédants et leur mécanisme de domination peuvent ânonné sous forme de vulgates ou d’évangiles au sein d’un corpus de donnés* qui corrobore leurs hypothèses. Il y en résulte un consentement, un accord sur le fonctionnement de la théorie légitimant la domination de ceux qui possèdent le capital. Devant ce rouleau compresseur médiatique et universitaire de spécialiste qui répète constamment la même compréhension des rapports sociaux économiques que reste-t-il aux dominés ? Rien. Sinon l’œuvre de personne comme Marx ou Bourdieu, qui n’ont eu de cesse de dévoiler les rapports de dominations et leurs mécanismes de perpétuation.
----------------------------------------------------Le self made man
Avec le triomphe du capitalisme est revenu l’idéologie de l’homme étant capable de se créer seul. Le désenchantement et l’invalidation des anciennes théories qui insistaient sur les structures sociales et sur le primat du collectif sur l’individuel, permettent aujourd’hui de promouvoir la réussite personnelle, et surtout de n’avoir aucune culpabilité à être un assoiffé de pouvoir, de réussite et d’argent. Il n’y a pas de mal à faire de l’argent, et ce peu importe si elle est illégitime, abusive ou escroquée. C’est le bonheur qui compte. Et le bonheur, il faut se le procurer, de n’importe qu’elle façon. Ce message et toute la parade des stars millionnaires servent de modèle et d’envie aux gens ordinaires qui veulent eux aussi rivaliser dans l’étalage de leur réussite et de leurs succès par une consommation ostentatoire. Dans la Distinction Bourdieu considérait que le mode de vie et de consommation des classes privilégiées et supérieures influait grandement sur celui des classes inférieures, qui voyait dans cette forme de parade la preuve de la réussite, et pour cette raison les imitait.
Donc, le capitalisme et l’économie de marché n’ont pas encore connu leur heure de gloire. Le meilleur reste à venir. Une population planétaire à la recherche du bonheur made in USA. Standardisé et fabriqué de toute part par des publicistes et des vedettes qui règnent et régneront à l’avenir sur l’imaginaire des consommateurs.
----------------------------------------------------*La puissance d’analyse de Bourdieu se manifeste constamment. Et surtout dans ce cas ci. Il mentionne que ce qui a désarmé et laissé pantois les ouvriers et et les travailleurs en général, c’est la mathématisation de l’économie. Lire des rapports financiers, des statistiques, des pronostiques et des bilans donne un complexe d’infériorité aux travailleurs qui n’y comprennent rien. Ils n’ont dès lors aucune possibilité d’argumenter ou de faire valoir leur position. Ou même de se défendre.
Ce fut donc un des objectifs de Bourdieu que de donner un appareillage conceptuel aux dominés. De se penser tels qu’ils sont, et de comprendre réellement leur situation. De pouvoir réagir et d’affronter leur dominant sur le terrain de la théorie et des conceptions.
------------------------------------------------------Citations
«Si le sociologue a un rôle, ce serait plutôt de donner des armes que de donner des leçons.»
Pour Bourdieu les règles, les normes et les structures sont héritées et historiques, donc modifiables et améliorables. Ce qui fait que «le sociologisme, c’est-à-dire la tentation de transformer des lois ou des régularités historiques en lois éternelles» est une faute majeure lorsque vient le temps de rendre raison des processus sociaux.
Il faut que les possédants-dominants justifient leur position dans la hiérarchie de la distribution des biens. «Le racisme de l’intelligence est ce par quoi les dominants visent à produire une théodicée de leur propre privilège, comme disait Weber, c’est-à-dire une justification de l’ordre sociale qu’ils dominent. Il est ce qui fait que les dominants se sentent justifiés d’exister comme dominants ; qu’ils se sentent d’une essence supérieure.»
«La difficulté particulière de la sociologie vient de ce qu’elle enseigne des choses que tout le monde sait d’une certaine façon, mais qu’on ne veut pas savoir ou qu’on ne peut pas savoir parce que la loi du système est de les cacher.»
Étant donné que la sociologie est une science qui étudie les rapports sociaux, et que ces mêmes rapports peuvent être hautement connotés par l’émotion et par les comportements dits moraux, il est tout à fait normal qu’il y ait certaines confusions. «Mais la principale source de malentendu réside dans le fait que, d’ordinaire, on ne parle presque jamais du monde social pour dire ce qu’il est, mais presque toujours pour dire ce qu’il devrait être. Le discours sur le monde social est presque toujours performatif : il enferme des souhaits, des exhortations, des reproches, des ordres, etc. Il s’ensuit que le discours du sociologue, bien qu’il s’efforce d’être constatif, a toutes les chances d’être reçu comme performatif.»
La sociologie libératrice comme la conçoit Bourdieu permet de prendre conscience, pour tous ceux qui sont des dominés, que leur statut n’est pas nécessairement naturelle ou encore le fruit de leur incompétence. Loin de là. Leur comportement leur a été inculqué et renforcé par leur statut dans la hiérarchie sociale. Leur statut de dominé et d’inférieur qui leur a été imparti dans leur cheminement vers leur qualification et leur rôle n’est pas figé. Au contraire, il peut être remis en question et modifier. «En fait, il ne s’agit pas d’enfermer les agents sociaux dans un être social originel traité comme un destin, une nature, mais de leur offrir la possibilité d’assumer leur habitus sans culpabilité ni souffrance.» Et de pouvoir en sortir.
«Les dominés sont abandonnés à leurs seules armes; ils sont absolument dépourvus d’armes de défenses collectives pour affronter les dominants et leurs psychanalystes du pauvre.»
C’est en connaissant les règles de la société, ces fameuses lois, que l’on peut enfin regagner notre liberté. En en prenant conscience. Et en agissant en sorte que cesse la domination. «Contrairement au apparences, c’est en élevant le degré de nécessité perçue et en donnant une meilleure connaissance des lois du monde social, que la science sociale donne plus de liberté. Tout progrès dans la connaissance de la nécessité est un progrès dans la liberté possible.»
«La loi sociale est une loi historique, qui se perpétue aussi longtemps qu’on la laisse jouer, c’est-à-dire aussi longtemps que ceux qu’elle sert (parfois à leur insu) sont en mesure de perpétuer les conditions de son efficacité.»
«Au contraire, les dominés ont partie liée avec la découverte de la loi en tant que telle, c’est-à-dire en tant que loi historique, qui peut être abolie si viennent à être abolies les conditions de son fonctionnement. La connaissance de la loi leur donne une chance, une possibilité qui n’existe pas aussi longtemps que la loi est inconnue et qu’elle s’exerce à l’insu de ceux qui la subissent. Bref, de même qu’elle dénaturalise, la sociologie défatalise.»
«La sociologie révèle que l’idée d’opinion personnelle (comme l’idée de goût personnel) est une illusion. S’il est vrai que l’idée d’opinion personnelle elle-même est socialement déterminée, qu’elle est un produit de l’histoire reproduit par l’éducation, que nos opinions sont déterminées, il vaut mieux le savoir; et si nous avons une chance d’avoir des opinions personnelles, c’est peut-être à condition de savoir que nos opinions ne sont pas telles spontanément.»
Les lois de l’imitation
« Penser spontanément est toujours
plus fatigant que penser par autrui. »Le sociologue Gabriel Tarde considérait que pour expliquer et comprendre les faits sociaux, les règles et les lois qui gouvernent la société, il était inutile de vouloir décrire le connu à partir de l’inconnu. Pour lui, il n’était pas nécessaire de faire appel à des causes générales pour expliquer les actes ou les institutions. D’une certaine manière anthropologique, il convenait d’établir certaines règles du comportement humain et de bien délimiter les tendances primordiales qui constituent l’agir en collectivité. Il n’est pas interdit, non plus, de faire quelques recoupements avec les animaux évolués. Il suffit d’avoir à l’esprit qu’une grande part de l’apprentissage des primates se fait par l’exemple et l’imitation, pour en tirer les conclusions en généralisant chez l’être humain, pour qui l’imitation occupe une large place dans les mécanismes d’apprentissage. C’est par des faits que l’on peut expliquer les modifications sociales. Et ces faits sont simples, évidents et perceptibles. Ce qui nous dispense de rechercher des explications complexes et des motifs obscurs.
Tarde propose ainsi deux paramètres fondamentaux : l’invention et l’imitation. Ce qui peut paraître banal au premier abord. Mais en y regardant de plus près, cela devient fort efficace par la suite pour comprendre plusieurs phénomènes.
«Les transformations sociales s'expliquent par l'apparition, accidentelle dans une certaine mesure, quant à son lieu et à son moment, de quelques grandes idées, ou plutôt d'un nombre considérable d'idées petites ou grandes, faciles ou difficiles, le plus souvent inaperçues à leur naissance, rarement glorieuses, en général anonymes, mais d'idées neuves toujours, et qu'à raison de cette nouveauté je me permettrai de baptiser collectivement inventions ou découvertes.»
La moindre innovation ou modification dans le sens du perfectionnement devient la source des transformations lentes dans tous les domaines : le langage, les techniques, la religion, le droit, etc. Les vraies causes des métamorphoses historiques «pourtant se résolvent en une chaîne d'idées très nombreuses à la vérité, mais distinctes et discontinues, bien que réunies entre elles par les actes d'imitation, beaucoup plus nombreuses encore, qui les ont pour modèles.» Ces initiatives innovatrices satisfont de nouveaux besoins, qui semblent infinis. (Ce qui explique que l’innovation soit perpétuelle.)
L’imitation, elle, se décline sous plusieurs formes: «imitation-coutume ou imitation-mode, imitation-sympathie ou imitation-obéissance, imitation-instruction ou imitation-éducation, imitation naïve ou imitation réfléchie.» «Si l'imitation est chose sociale, ce qui n'est pas social, ce qui est naturel au suprême degré, c'est la paresse instinctive d'où naît le penchant à imiter pour s'éviter la peine d'inventer». Et il en va de soi, que le langage est le principal vecteur de la transmission imitative.
À terme on pourrait conclure que dans un avenir plus ou moins rapproché le nombre de civilisations différentes iront en diminuant pour ne former qu’une seule grande communauté, et qu’un «même type social, stable et définitif, couvrira l'entière surface du globe». Ce qui serait déplorable.
L’impossible solitude
Les actes et les pensées des autres se reflètent constamment en nous. Ce qui nous permet de nous reconnaître en autrui et autrui en nous. Car il n’est rien de pire que de ressentir l’étrangeté et la différence d’avec nos semblables. Comme dans un immense miroir, nous sommes tous les foyers de la réflexion des autres. Dans cette optique, il est presque impossible de découvrir en nous une idée complètement originale, même si cela semble se produire de temps à autre. Nous nous entre-influençons et suivons des modèles par imitation pour avoir l’impression sécurisante de faire partie d’un groupe, de faire partie de la société. C’est ainsi que l’imitation devient «le fondement du lien social.»
Cela n’empêche aucunement le fait que de temps à autre, et chez quelques personnes, il y ait innovation, découverte et originalité. Nous pouvons aussi imiter en modifiant légèrement le modèle. Ce qui devient de la similitude. Ce qui constituerait notre part d’innovation, même si elle n’est que légère.Il n’en demeure pas moins que la plupart du temps nous sommes contraints par l’imitation à revêtir les formes collectives de l’être-avec-autrui. «Se mettre à l'aise, dans une société, c'est se mettre au ton et à la mode de ce milieu, parler son jargon, copier ses gestes, c'est enfin s'abandonner sans résistance à ces multiples et subtils courants d'influences ambiantes contre lesquelles naguère on nageait en vain, et s'y abandonner si bien qu'on a perdu toute conscience de cet abandon.»
L’estime de soi
L’estime de soi est une des composantes fondamentales de la personnalité. Malheureusement, comme elle commence à se structurer très tôt durant l’enfance, un échec partiel dans son développement vient souvent empêcher que se forme une image de soi stable et solide. Les événements et les aléas de l’existence seront plus lourds de conséquence pour une personne qui ne possèdent pas de bons appuis et une bonne estime de soi.
Nous vivons une période unique au sein de laquelle les pressions sociales sont devenues extrêmement contraignantes. Nous nous devons d’être efficaces, performants, rentabilisables et soumis aux dictats de l’économie. Nos réalisations et nos tâches sont jugées en fonction d’un seul critère : la réussite. Tout ce qui ne fonctionne pas ou n’est pas jugé convenable risque d’apparaître comme des échecs. La confiance en soi et notre autoévaluation se voit contraint par des pressions externes devenues trop exigeantes. C’est ce qui expliquerait tout cette littérature qui nous enjoint de prendre soin de notre estime de soi.
L’estime de soi est une des composantes fondamentales de l’identité. La manière dont on se perçoit affecte grandement l’image que l’on à de soi-même et nos rapports avec autrui. À la base de la perception de soi-même, il y a l’estime de soi qui détermine de manière certaine, suite aux échecs ou aux réussites ce que nous valons vraiment. Une piètre estime de soi, suite à une réussite entraîne une incrédulité et une surprise devant une situation peu commune. Il se produit l’impression de ne pas mériter ce qui nous arrive. Ou de mal gérer cette situation en amplifiant l’événement et en surcompensant notre mérite pour se convaincre que nous sommes une personne valable. Chose certaine il y a déformation dans l’appréciation. Dans le cas contraire, les personnes qui auraient une haute estime d’eux-mêmes, ne sachant ce qu’ils valent vraiment, sont en fait des gens qui n’ont jamais relativisé leur réussite, et jamais confronté réellement leurs œuvres à celle des autres, qui peuvent être comparables, sinon supérieurs. Il faut noter que la déformation narcissique empêche ces individus de parvenir à ne pas toujours ramener tout à eux-mêmes.
Les distinctions
On peut englober l’estime de soi, l’image de soi et la confiance en soi sous l’appellation du concept de soi. Les deux premières instances apparaissent assez tôt durant l’enfance, et sont plus statiques que la confiance en soi, qui, elle, est évolutive et en constante modulation. On peut perdre la confiance en soi suite à une série d’échecs ou après une rupture marquée par une relation de domination, dans laquelle l’autre utilisait le dénigrement constamment, mais cela n’empêche pas que ce ne soit que momentané, grâce au fait que nous avons construit une forte estime de soi durant notre enfance.
Il faut souvent revenir à l’affectivité pour comprendre certains mécanismes, leur formation et leur fonctionnement, étant donné que la raison n’est pas dominante durant l’enfance, il appert que, suite à l’affection, à la considération, au respect et, finalement, à l’amour d’une personne nous étant proche, nous sommes à même de saisir très tôt que nous sommes aimable, que nous comptons pour autrui, et que nous avons de la valeur. Pour ceux qui n’auraient pas eu la chance d’être aimé le risque est grand d’avoir peu d’estime de soi ou au contraire un estime qui vacille, qui passe par les extrêmes.
Chez les jeunes filles
L’estime de soi, pour les jeunes filles, ne procède pas tout à fait des mêmes paramètres que celles des garçons. Dans la formation de la personnalité féminine, l’image de soi est plus importante et plus décisive, et le regard d’autrui, ainsi que l’apparence physique compte pour beaucoup. Cela devient problématique avec les nouveaux stéréotypes féminins qui valorisent l’hypersexualisation. On assiste à une forme de perte de soi de l’identité au profit de l’image d’une jeune femme entreprenantes et dont la sensualité et la sexualité c’est exacerbé. Cette image devient néfaste parce qu’elle est un prototype, un standard et qu’elle nie en quelque sorte l’originalité, la différence et les particularité des sujets féminins. Le modèle de la jeune fille, un peu trop bien dans sa peau, propose des attitudes et des modes de vie proche de l’industrie du fantasme, donc s’apparentant au regard posé sur un objet de convoitise.
Ainsi les adolescentes seront plus exposées au phénomène de l’atteinte de l’estime de soi, puisque leur image, leur perception provient du regard extérieur. N’étant plus autonome dans leur autoévaluation, et n’étant plus elle-même, elles peuvent être plus vulnérables dans une relation amoureuse.
---------------------------------------------------Comme mentionnée précédemment, l’image de soi est plus importante chez les jeunes filles que pour les garçons. Et une image de soi expressément gouvernée par les standards et les modèles sociaux de l’industrie du rock, du cinéma ou de la publicité, interfère dans la personnalité féminine pour entamer la liberté, l’autonomie et l’originalité.
Le mimétisme sexuel par l’adoption de tenus légères et suggestives risque de nuire à une image de soi saine. «Sans parler des risques de provoquer un intérêt sexuel non voulu.
L’accent presque exclusif sur l’apparence physique et sur la séduction, encouragé par la représentation souvent (érotique) des femmes dans la publicité et dans la culture populaire, est associé à certains comportements malsains.
La pression de se conformer à une certaine forme du corps entraîne une faible estime de soi et des troubles alimentaires destructeurs comme l’anorexie et la boulimie.
Les pressions qui poussent les pré-adolescentes et les adolescentes à être « performantes » amènent aussi certaines à s’imaginer que, pour devenir populaires, elles sont obligées d’avoir des relations sexuelles orales – au cours desquelles elles donnent plus souvent qu’elles reçoivent.
La plupart des filles font peut-être semblant de ne pas être futées, mais nous savons qu’elles réussissent à l’école aussi bien sinon mieux que les garçons, même en mathématiques et en sciences. Par contre, la promotion des stéréotypes est alarmante, de même que les messages sur la domination masculine dans les relations hommes-femmes.
Comme l’a déclaré la féministe canadienne Judy Rebick, si les jeunes femmes s’imaginent devoir être des esclaves sexuelles pour être populaires, c’est de l’oppression.
Les filles ont besoin d’être soutenues pour résister aux messages négatifs omniprésents sur les rôles féminins et sur leur propre importance. Des études montrent qu’un grand nombre de filles perdent confiance en elles à l’adolescence, un phénomène beaucoup plus marqué chez les filles que chez les garçons.
Carol Gilligan, professeure à l’Université Harvard et parmi les premiers chercheurs à étudier le développement des filles, décrit ce changement comme la perte de leurs moyens d’expression.
Un grand nombre de filles commencent à agir suivant les stéréotypes féminins de leur culture environnante parce qu’elles croient devoir le faire pour être acceptées par la société. Ainsi, les adolescentes ont moins tendance à dire ce qu’elles pensent et à prendre des risques parce que ces caractéristiques ne sont pas valorisées chez les filles dans leur milieu social.
Selon une étude récente de Statistique Canada, les filles qui ne sont pas fières d’elles-mêmes ou qui ne se considèrent pas compétentes à 12 ou 13 ans risquent beaucoup plus d’avoir des relations sexuelles à 14 ou 15 ans que celles qui ont une solide estime de soi. Au Canada atlantique, une fille sur cinq et un garçon sur dix déclarent avoir eu des relations sexuelles à l’âge de 14 ou 15 ans. L’activité sexuelle commence environ deux ans plus tôt que pour la génération précédente, bien qu’il soit également vrai que la puberté commence aussi plus tôt.
L’« hypersexualisation » des jeunes est devenue un sujet de discussion publique intense au Québec. Au cours de la dernière année, le débat s’est déchaîné dans les médias de masse et dans les publications savantes. Certains observateurs montrent du doigt le féminisme, affirmant que les femmes ont exigé la liberté sexuelle et provoqué indirectement l’extrême sexualisation des filles. Le mouvement féministe a bel et bien aidé les femmes à prendre en charge leur sexualité, mais il n’a jamais encouragé la sexualisation des jeunes.
L’un des slogans du mouvement, Notre corps nous appartient, prônait de toute évidence que le corps des femmes ne doit pas être considéré comme un objet. Le mouvement féministe s’est battu pour éviter la banalisation de la pornographie et il a perdu. Il serait ironique de le blâmer maintenant pour cela. Cependant, ce que le mouvement féministe doit faire aujourd'hui, c’est donner la parole aux filles et s’opposer à la commercialisation du corps des filles… et de leur âme. C’est une forme d’apprentissage : nous amener à réfléchir au message que nous transmettons par le choix de nos vêtements et à décoder les raisons pour lesquelles nous sentons le besoin de transmettre de tels messages.
De toute évidence, le combat des femmes pour éviter que leur corps devienne un objet sexuel se poursuit. Tout comme pour la violence à l’égard des femmes, il faut que les hommes, les pères, les conjoints fassent partie de la solution.
Nous devons également éduquer les jeunes, garçons et filles, sur les stéréotypes sexistes, sur l’égalité et sur le respect.
La « déclaration des droits des filles » comprend le droit d’être elles-mêmes et de résister à la pression d’avoir des comportements fondés sur des stéréotypes sexuels. Les filles ont aussi le droit d’accepter et d’apprécier le corps dans lequel elles sont nées sans se sentir obligées de risquer leur santé pour respecter les impératifs d’une image physique « idéale ».»
Être et Temps (Sein und Zeit)
« Chacun est les autres et
personne n’est soi-même. »La grande œuvre de Martin Heidegger, Être et Temps, peut paraître à prime abord extrêmement absconde et très spéculative. Mais elle n’en est pas moins digne d’intérêt, ne serait-ce que pour la question de l’authenticité. On y trouve une multitude de détails et de distinctions précises qui nous aide à bien comprendre la condition humaine; ce qui nous permet par la suite de reconsidérer notre perspective sur le monde et de modifier nos attitudes et nos comportements
Le but de cette introduction est de présenter quelques problématiques et quelques mises au point judicieuses que nous offre Heidegger dans son ouvrage.
L’être-avec-autrui
L’être humain est un être qui partage son imaginaire et sa condition concrète avec les autres individus. Même lorsqu’il est seul, il se décline à partir d’une situation dans laquelle l’absence d’autrui le définit, d’une certaine manière. Ce qui fait que nous ne sommes jamais complètement seuls. Autrui demeure dans ce cas une préoccupation du solitaire et de l’esseulé. «Nous rencontrons les autres tels qu’ils sont dans le monde ambiant de notre préoccupation; et dans ce monde, ils sont ce qu’ils font.» Autrui et nous mêmes sommes constamment en activité. Même lorsque nous ne faisons rien, le fait d’avoir décidé de prendre un répit ou de se reposer dénote une certaine activité qui s’illustre par la décision de ne rien faire, de ne pas s’agiter inutilement, de prendre le temps de vivre différemment. Il y a donc un but derrière cette décision, un acte que l’on répète lorsque que le besoin se fait sentir. Il faut noter aussi que nous avons presque tout appris des autres depuis notre enfance jusqu’à notre mort, et ce même si nos sources sont livresques et indirectement dû au contact avec les autres. Nous nous rencontrons constamment, même si nous sommes réticents ou même si nous n’échangeons pas de manière adéquate en faisant la sourde oreille au propos de nos interlocuteurs.
Parmi les manières de se rencontrer, il y a la connaissance compréhensive. «(…)La connaissance mutuelle se dissout (parfois) si ordinairement en réticence, en dissimulation, en hypocrisie sociale » qu’il nous faut utiliser des moyens particuliers afin d’entrer en réelle communication avec autrui et réussir à pénétrer dans son monde, pour parvenir à une véritable compréhension. Dans la rencontre avec autrui il existe trois modalités : la révélation, la neutralité et la dissimulation. «(…)Cette connaissance mutuelle dépend de la profondeur à laquelle chaque être a dissimulé ou rendu transparent son être-avec-autrui originel.
Nous avons plusieurs modalités dans notre façon d’être, qui aboutissent trop souvent à déformer notre relation aux autres, en empêchant la compréhension authentique par des « substitutions plus ou moins fallacieuses». Ainsi, nous ne disons pas la vérité, évitons certaines questions, nous nous mentons à nous-mêmes, nous exagérons, nous faisons preuve de mauvaise foi, nous embellissons ou noircissons la réalité, nous sommes sous l’emprise de la colère, etc.
L’être-soi quotidien ou l’anonymat du «on»
Nous entreprenons des relations avec, pour ou contre les autres. Et ce, dans le souci de se distinguer ou de se mettre en valeur. Ce qui nous donne trois situations déterminantes : «soit que l’on s’efforce seulement d’effacer toute différence avec autrui; soit que se sentant inférieur, nous cherchons, dans nos rapports avec eux, à les égaler; soit que se plaçant au-dessus des autres, nous cherchons à maintenir ceux-ci au-dessous de nous». Ces trois modalités peuvent passer inaperçues, ce qui aura pour résultat qu’elles agiront plus profondément et plus tenacement sur nous.
Ces trois tendances –effacer, égaler ou maintenir l’autre en dessous de nous- illustrent le besoin d’agir dans le but de lutter pour notre reconnaissance par autrui. Mais ceci démontre, hors de tout doute, que dans notre être-en-commun quotidien, nous sommes sous l’emprise d’autrui. Nos possibilités d’être sont ainsi laissées à la discrétion d’autrui. Notre identité s’y décline selon l’évaluation que font de nous les autres. « Seule importe cette domination subreptice d’autrui, à laquelle notre être est soumis. » Dans ces situations de volonté de domination, « on appartient (finalement) à autrui et l’on renforce son empire » sur nous.
Au sein de cet être-en-commun, de nos rapports avec les autres, surgit ce que Heidegger appelle le « on ». Cette instance, le plus petit dénominateur commun, tentera d’imposer tout ce qui est conforme à la moyenne. Il en résultera que nous serons donc jugés selon notre conformité et notre conformisme. «Ce souci de la moyenne, en prescrivant ce que l’on peut risquer, surveille tout ce qui aurait tendance à faire exception.» Une nouvelle tendance se met en place sous la tyrannie de l’opinion : «le nivellement de toutes les possibilités d’être». Seront, dès lors, ostracisés tous ceux qui tenteront d’être authentiques et originaux.
Nous touchons ici à une dimension peu connue, et sans cesse esquivée, des rapports sociaux. Cette façon de conformer et de tout niveler entraîne la pire espèce de désespoir chez les individus qui ont à cœur d’être eux-mêmes, et n’ont pas les autres. Un étrange sentiment de solitude s’immisce en ceux qui manifestent le désir d’être et de rester authentique. Les personnes d’exception subiront, dans cet engrenage infernal, la réprobation, le jugement et la haine ignominieuse des pusillanimes. C’est ici que prend tout son sens cette célèbre formule : «l’enfer c’est les autres». Ceux qui préfèrent les relations intenses, franches et authentiques deviendront, à force de se heurter à la vénalité et aux mesquineries des gens du commun, misanthropes. Pour avoir choisi la grandeur et la pureté, les hommes hors du commun en viennent à mépriser la déliquescence et la bassesse auxquelles font preuve ceux qui se caractérisent par la petitesse d’esprit. Ce qui n’empêche pas les personnes qui ont choisi la route difficile et exigeante, de manifester de l’empathie et de la bonne volonté envers les individus qui sont empêtrés dans les affres du conformisme ambiant. Mais toutes tentatives pour amener la communication vers la transparence et la clarté se soldent par un échec cuisant et irréversible, si les individus ne prennent pas conscience de la situation qui est la leur. «Sous les modes que l’on vient de nommer (l’irrépressible nivellement vers la moyenne et la banalité) les êtres ne se sont pas encore trouvés ou se sont perdus». Ces propriétés, le bavardage insipide et le nivellement réducteur, si elles ne sont pas constantes ou irréversibles, sont des existentiales et des phénomènes originels, qui sont inclus dans la constitution positive de l’essence des êtres humains. Dans le cas où les individus réussissent à se resaisir, et « qu’ils manifestent à eux-mêmes leurs êtres authentiques, cette découverte du «monde» et cette manifestation ne pourront s’accomplir que grâce à l’élimination et à la destruction des camouflages, occultations et dissimulations, par lesquelles les individus se ferment à eux-mêmes». Car «c’est l’être-au-monde lui-même qui, par son mode d’être quotidien, se dérobe et se dissimule à soi de prime abord». L’authenticité n’est pas une situation exceptionnelle qui surviendrait après la libération de l’emprise du nivellement, de la tyrannie de l’opinion ou des tendances lourdes vers le conformisme. Elle est une donnée, une tendance originelle qu’il faut cultiver et maintenir en vie constamment, sous peine de sombrer et de déchoir irrémédiablement dans le règne de l’inauthenticité.
L’éthique
Certaines sciences ou certaines doctrines méritent une attention toute spéciale, parce qu’elles s’adressent en priorité à notre humanité. Elles nous aident à connaître ce qui importe dans la conduite humaine et ce qui concerne notre destinée. Pour cette raison précise, l’éthique peut être considérée, à juste titre, comme étant la reine des disciplines. Bien qu’elles doivent puiser aux données de la psychologie, elle surpasse celle-ci du fait que ses règles doivent être constamment actualisables et mises en pratique concrètement. S’il est utile de bien comprendre les besoins psychiques que nous manifestons, il est, par contre, fondamental de saisir de quelle manière il nous faut agir en telles circonstances précises.
Il existe, par ailleurs, une problématique propre à l’éthique. C’est l’extraordinaire complexité de ses aboutissements contemporains, si l’on considère le fait que l’agir collectif, ce que l’on nomme la politique, vient toujours s’immiscer en travers des fondements de l’agir personnelle. «Le but de l’éthique étant de faire une théorie systématique de ce que nous tenons ordinairement pour une conduite raisonnable, que cette conduite soit considérée comme juste en elle-même ou comme un moyen adéquat en vue d’une fin elle-même raisonnable», il nous faut garder à l’esprit que de sujet du roi nous sommes devenus citoyens au moment de la Déclaration des droits de l’homme, et qu’à partir de ce moment l’individu devint responsable de ses agissements face à la collectivité selon qu’ils furent raisonnables ou non. Le règne de l’individu débuta et engendra un monde de complexité effarant. Une rupture s’instaura d’avec le passé. L’héritage et les coutumes ancestrales perdirent de leur force et de leur influence, pour ne pas dire toute leur signification.
La coupure anthropologique de la modernité face à l’antiquité réside dans l’émergence d’un sujet apte à choisir raisonnablement ce que sera sa propre vie selon une échelle de valeurs qui peut être constamment réévaluée. Ce fut une révolution puisqu’à partir de ce moment l’individu, devenu une personne sous l’impulsion du christianisme, pouvait enfin bénéficier de sa conscience personnelle pour évaluer les conditions qui établissaient les critères du bien et du mal, du juste et de l’injuste, du permis et du défendu, de l’acceptable et du répréhensible.
Il en résulta un phénomène étrange et maladif. Si le Moyen Âge fit apparaître l’angoisse face au créateur, la modernité engendra l’anxiété du sujet qui se questionne incessamment sur ses agissements et sur sa situation face à la collectivité.
Pour cette raison l’éthique devint, au vingtième siècle, une discipline analytique importante, qui permit de comprendre les fondements anthropologiques actuels.
Le suicide
« Les dépressifs sont comme tombés au
champ d'honneur pour ce rêve insensé
de donner sens à ce que nous sommes
et d'avoir voulu se dépasser, sans doute ». Jean ZinUn des tout premiers travaux d’envergure sur le suicide provient des recherches du sociologue Émile Durkheim. S’il est essentiel de passer par cet ouvrage important, vu sa qualité manifeste, il faut toutefois actualiser certains points précis qui doivent être nuancés.
Dès les débuts des enquêtes sociologiques, le déterminant global observé fut celui qui existe entre la richesse et l’augmentation du nombre des suicides au 19ième siècle. Ceci peut paraître assez étrange et contre-intuitif. Mais il faut spécifier que l’expansion et le développement économique ont déstructurés et restructurés la société dans son ensemble. Causant ainsi des modifications lourdes de conséquence.
Dans un premier temps, l’augmentation de la richesse se conjugua avec une transformation de la cellule familiale. Les relations sociales s’y amoindrir pour faire place à un début d’individualisme. Chaque individu gagnant une certaine autonomie, le besoin d’assistance mutuelle et d’entraide diminuant, les supports affectifs se détériorèrent pour laisser place aux stratégie de résolution individuel et à l’imaginaire personnel. Ce qui impliqua que l’on y partagea moins ses bonheurs et ses malheurs, ainsi que les difficultés concrètes.
Ceci entraîna un phénomène particulier. En perdant, ce qu’on appelle la famille élargie, soient les relations de second degré, dites de cousinage, on perdit un espace favorable aux récits familiaux et à l’entretien des événements passés signifiants. Désormais le présent compterait davantage, et le futur serait sur le point d’occuper presque entièrement l’espace de la représentation et des motivations, sous la forme de projets individuels.
Il va sans dire que lorsque les espérances étaient déçues il devenait plus difficile de surmonter ces épreuves et de faire le deuil des espoirs. La solitude s’installait plus facilement, et l’amertume aussi.
Durant cette première vague d’enrichissement macro-économique, les facteurs déstabilisants furent «l’urbanisation, l’individualisme, le vieillissement de la population, le libre examen et le libre choix».
Au début du 20ième siècle, la deuxième vague de développement économique se mit en place, et c’est à partir de ce moment précis que les recherches de Durkheim perdirent relativement de leur validité.
L’état interventionniste et de nouveaux rapports sociaux entrèrent en ligne de compte pour modifier la situation antérieure et offrirent de nouveaux remparts face à la solitude et à l’anomie*. Les jeunes générations d’ouvriers urbains recommencèrent à tisser des liens d’appartenance et d’accompagnement à travers les organisations syndicales et les loisirs. Au même moment, le vieillissement, et son héritage de savoir pratique et de mémoire collective se dévalorisèrent, ainsi que les anciens métiers reliés à l’agriculture.
Un peu plus tard dans les années cinquante, cette tendance s’accrut vers une valorisation de la jeunesse et des perspectives favorables aux jeunes adultes. Tant que le chômage n’existait presque pas, les facteurs collectifs incitatifs au suicide s’estompèrent, et ce ne sont pratiquement que des facteurs psychologiques qui expliquent les tendances suicidaires.
Mais ici entre en compte une nouvelle donnée qui vint perturber les rapports sociaux complexes. Un phénomène de masse de la jeunesse s’instaura, qui prolongeait tardivement et intensément ses rites de passage vers le monde adulte : la révolte juvénile à travers la musique collective. Une prise de position idéologique contre l’univers des adultes, que représentait la société conservatrice, vint se surajouter pour rétablir, en opposition, des supposées valeurs d’authenticité. Un nouveau modèle dans l’univers collectif surgit. Celui d’un individu se issant au sommet par ses propres moyens, son talent et son message, tel un prophète. Le phénomène de l’idole engagea alors les individus à devenir des personnes, faute d’être des personnalités. Désormais, les nouveaux paramètres servant à établir le degré de réussite dans la vie d’une personne tenaient compte de l’obligation d’être considéré-admiré. D’être une personne importante.
Toute forme d’échec personnel devint, dès lors, encore plus difficile à accepter et à surmonter, du fait de l’image que valorisait, et valorise, aujourd’hui, collectivement, au sein des masses médias, la représentation de la réussite, au travers d’un individu qui, par lui-même, et uniquement par lui-même, parvient à réussir.
Les individus se voient maintenant conditionner à un mirage, qui, lorsqu’il s’évanouit, devient insupportable. Car la vie quotidienne et réelle est maintenant dévaluée face à l’existence extraordinaire des personnalités médiatisées. Ce qui fait sens, aujourd’hui, c’est d’être vu, connu et adulé. La simple vie ordinaire n’a presque plus de sens. La rédemption étant dans la célébrité, le travail n’apporte pratiquement plus de valorisation.
L’être humain vie au sein d’un espace de sens, et lorsque l’horizon disparaît, et que les rêves de grandeur ne se réalise pas, il ne reste plus que le vide. Le suicide y devenant une échappatoire.
Dans la société contemporaine, les attentes et les ambitions sont très élevées, et lorsqu’elles sont déçues elles peuvent engendrer des états dépressifs et mener au suicide.
----------------------------------------------* Ce terme que Durkheim a forgé résume pratiquement toute sa recherche. L’anomie est l’état dans laquelle se retrouve un individu qui aurait perdu la majeure partie de ses points de repère servant à se positionner adéquatement et efficacement dans la complexité de ses rapports sociaux et dans son système de représentation. Les valeurs ancestrales n’étant plus valides, l’éducation basée sur les savoir-faire et l’héritage étant devenu caduque, l’individu entre dans une sphère d’indécision et de confusion qui engendre une absence de normes régulatrices. Comme il est laissé à lui-même, le libre-choix des solutions et des possibilités renforce la solitude, qui, elle, est génératrice de comportements destructeurs asociaux.
----------------------------------------------«Dans un premier temps, C. Baudelot et R. Establet partent de la relation entre le suicide et la richesse établie par Durkheim. Le taux de suicide est de plus en plus élevé à mesure que les pays s’enrichissent et qu’ils affrontent des perturbations de l’ordre collectif (France au XIXe, Inde et Chine actuellement). La misère protège puisqu’elle maintient les protections sociales (famille, paroisse, village...) face à l’urbanisation, l’individualisme, le vieillissement de la population, le libre examen, le libre choix, l’économie diversifiée...
Cependant, entre 1910 et 1920, les taux de suicide entament une décrue dans la plupart des pays européens qui continuent de s’enrichir. La révolution industrielle anglaise a fourni à terme des ressources matérielles et morales aux jeunes, aux urbains et aux ouvriers, au détriment des plus âgés, dévalorisés et déqualifiés, des ruraux et des paysans. Par un travail socialement signifiant, l’individu, fraîchement autonome, se réalise, devient créateur de lien social et est protégé contre le suicide, même s’il prend de la distance vis-à-vis des traditions protectrices (religion, famille, politique). De nouveaux facteurs contrecarrent les effets néfastes des bouleversements sociaux.»
À l’intérieur des pays riches, contrairement à ce qu’avançait Durkheim, ce sont les moins riches qui se suicident le plus. Certes, au XIXe siècle, on se suicidait en bas et en haut de la pyramide sociale en France, en Angleterre et aux Etats-Unis. Cependant, après la seconde guerre mondiale, le taux de suicide croît à mesure que l’on descend dans la hiérarchie sociale. Tout d’abord, ce retournement provient de la plus forte intégration sociale des classes aisées. Plus le réseau social est étendu plus il est aisé de s’en servir puisque le recours à celui-ci ne met pas en danger la santé psychologique de l’individu en cas d’échec. Ensuite, les conditions matérielles de travail et d’existence des employés et des ouvriers produisent une surmortalité. Avec un travail qui requiert une forte implication mais qui ne fournit qu’une faible latitude décisionnelle et peu de récompenses monétaires ou symboliques, les classes populaires sont soumises à un stress, à un état d’épuisement professionnel (le fameux « burn out ») comparable à ce que vivent les femmes exerçant une profession libérale ou intermédiaire de santé ou du secteur social. Enfin, avec des revenus moins élevés, les classes populaires négligent le recours préventif aux médecins, psychologues ou psychiatres, notamment lorsque la pauvreté est disqualifiante, c’est-à-dire qu’elle exclut l’individu des relations socio-économiques. Néanmoins, même avec des revenus plus importants, les classes populaires ne seraient pas forcément protégées du suicide par manque de capitaux culturels et sociaux nécessaires, de « capabilités » (liberté d’expression, dignité, respect de soi, participation à la vie sociale...).
Dans un second temps, C. Baudelot et R. Establet analysent la modification de la structure par âges du suicide. Au XIXe, la vieillesse était un naufrage socio-économique et corporel accentué par une absence de perspectives. Mais à partir des années 70, en France, le suicide des personnes âgées diminue au détriment des jeunes, à cause d’un effet de période : avoir 20 ans en 1975 en période de chômage de masse n’a pas le même sens que prendre sa retraite en percevant 80% de son dernier salaire. La remise en cause des systèmes de retraite, l’allongement de la durée de la vie active, la difficulté d’arriver à obtenir une retraite à taux plein ou un emploi rendent plus vulnérables les jeunes.
Dans un troisième temps, les auteurs s’attaquent à l’effet du genre. Globalement, le taux de suicide masculin est 3 à 4 fois supérieur au taux de suicide féminin, quel que soit le milieu social. L’investissement extraprofessionnel, vis-à-vis des enfants, et l’absence d’esprit de compétition et de pouvoir dans le travail permettent aux femmes de créer un noyau fort de relations sociales, notamment intergénérationnelles, protecteur vis-à-vis du suicide, notamment dans les cas de divorce ».
La richesse des nation
Adam Smith avait, sur la question des impôts, une conception assez noble et impartiale. Il considérait que « les sujets de chaque État devraient contribuer à soutenir financièrement le gouvernement, aussi étroitement que possible, en fonction de leurs capacités respectives; c’est-à-dire en proportion des revenus dont ils jouissent respectivement sous la protection de l’état. »
Les promoteurs de l’impôt unique ne veulent jamais entendre un raisonnement semblable. Eux, qui citent n’importe comment l’œuvre de Smith, dans la proportion de leurs propres intérêts, ils confirment cette assertion :
« La Richesse des nations (…) est aussi l’un des trois livres, avec la Bible et le Capital, que les gens dont la culture est discutable se permettent de citer sans les avoir lus. »
Hormis leur ignorance, les réticences que les rentiers manifestent face aux impôts s’expliquent par la nécessité de bénéficier d’une grande quantité de capitaux à faire fructifier, quand leur principale et unique occupation est de faire travailler l’argent.
La Bourse et la vie
Concernant la corruption, l’ appât du gain et l’absence de remparts éthiques aux malversations boursières, ce passage de La richesse des nations est très éclairant pour la compréhension des mécanismes internes aux grandes sociétés anonymes :
« Dans la mesure où le capital n’appartient pas aux gestionnaires, mais à d’autres gens, on ne peut guère s’attendre à ce qu’ils le surveillent avec la même vigilance et la même anxiété que des associés dans une société en nom collectif surveillent d’habitude leur propre capital(…) Par conséquent, il est inévitable que la négligence et la prodigalité dominent toujours plus ou moins dans la gestion des affaires d’une telle compagnie. »
Frederich List et le libre-échange
La question du libre-échange et des tarifs douaniers fournit un exemple typique de double discours et d’hypocrisie. C’est selon le degré de développement économique et industriel que la nécessité d’imposer des tarifs protecteurs varie. La Grande-Bretagne fut la première à promouvoir le libre-échange parce que ses industries étaient devenues très compétitives. « La liberté de commerce était utile au premier arrivé (Angleterre) pour qui il s’agissait en fait d’un moyen commode de maintenir les autres concurrents plus jeunes aux stades antérieurs de développement.»
Les promoteurs du libre-échange sont ceux qui proposent des règles à partir desquelles ils sont relativement assurés de gagner. Ils instaurent ainsi une dynamique défavorable au pays en développement industriel. Pour les pays dont l’industrie est vieillissante, les barrières douanières redeviennent pertinentes.
« Selon List, les tarifs protecteurs représentaient un outil essentiel pour faciliter l’adaptation au changement. Leur rôle variait considérablement à chaque stade spécifique du développement. Ils n’étaient pas utiles pour un pays se trouvant au stade initial ou primitif et n’étaient pas nécessaires au stade final. Ils étaient essentiels à tout pays qui possédait les ressources naturelles et humaines requises et allait atteindre l’étape finale (…) »
L’émergence de l’économie
Certains facteurs expliquent que le discours sur l’économie ne pouvait pas exister avant une époque récente.
Pour l’antiquité, l’esclavage et les considérations négatives sur l’intérêt n’ont pas permis que puissent s’élaborer une théorie concernant la notion de prix, car sans une économie basée sur le travail rémunéré du salariat, et sans l’intérêt sur l’emprunt de capitaux productifs il est impossible de calculer et de définir les diverses composantes des prix.
Beaucoup plus tard, lorsque le développement technique permettra de créer une plus-value, une augmentation de la valeur des matières premières grâce au travail combiné des outils et des machines avec le travail manuel, « l’intérêt devint honorable (parce que) redéfinit comme le remboursement d’un capital productif ». Il s’ensuivit, par conséquent, qu’il devenait « absolument évident que celui qui empruntait de l’argent en gagnait en le faisant, et devait, en toute justice, partager une partie des bénéfices avec le prêteur originel. » Le cycle de régénération du capital productif était enfin, efficace, concluant, légitimé et admiré.
Mais pour que le discours sur l’économie soit possible, il manquait une dernière composante : le marché.
Au Moyen Age, « le marché jouait un rôle mineur dans l’activité économique, même si son importance s’était progressivement accrue au cours des siècles. Les hommes et les femmes qui vivaient massivement dans les campagnes cultivaient, fabriquaient ou abattaient ce qu’ils mangeaient ou portaient et en versaient une partie à une hiérarchie de seigneurs ou de maîtres qui, en échange, les autorisaient à vivre et travailler sur leurs terres et assuraient leur protection. (…) Et (une forte proportion) des produits et des services étaient dus, et non vendus. » D’où le fait que « le marché des prix, régit par la concurrence ou déterminé de façon impersonnelle, constituait l’exception plutôt que la norme(…). »
Les étrangetés économiques
L’histoire fait quelquefois bien les choses. Car il arrive que certains personnages infatués et prompts à se croire possédé la vérité soit déboutés par les événements. C’est le cas de deux économistes orthodoxes classiques autrichien, Ludwig von Mises et Friedrich von Hayek, qui prônaient l’absence total et complète de l’intervention étatique dans l’économie.
Comme ils étaient probablement parfaitement cohérents, ils quittèrent leur pays d’origine, qu’ils jugèrent trop socialiste et trop interventionniste. L’interventionnisme étant assez souvent des mesures favorables aux ouvriers.
L’argumentaire qui est incessamment employé pour condamner la bête socialiste revient toujours au même, mais ne fournit jamais vraiment de preuve. Cette pseudo démonstration travail sur la peur, et sa tonalité s’apparente au délire extatique. Pour rendre réaliste la supposée menace, que font peser les gouvernements sur l’économie, il suffit de procéder par description théâtrale, en employant des termes forts et très évocateurs.
Ce qui donne à peu près toujours ceci :
« L’allocation de ressources aux chômeurs, aux retraités et aux pauvres mène finalement à un régime socialiste dictatorial et à la dégradation subséquente de l’esprit humain. Le système capitaliste ne peut être sauvé par de telles réformes, qui n’aboutissent qu’à sa destruction. »
On se doute bien que ce type de scénario halluciné ne s’est jamais produit dans le pays d’origine de nos deux exaltés. Et que l’interventionnisme étatique à permis d’amoindrir la souffrance et la pauvreté d’une multitude de citoyens, sans amener de cataclysme et de dégradation subséquente de l’esprit humain.
« L’Autriche, au cours des décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, a incarné un modèle de réussite économique : les prix sont restés relativement stables, la monnaie forte, le chômage inexistant, le climat social calme. Ce succès a été attribué à un bon système social, à un équilibre entre les banques privées et nationalisées et les autres entreprises, et à la politique autrichienne du marché social, qui a préféré mettre en place, pour prévenir l’inflation, un système où les limitations des salaires et des prix sont négociées avec soin plutôt qu’une politique monétaire et fiscale draconienne qui laisse le chômage se développer. Aucune de ces mesures, hélas, n’aurait été prise si les grandes figures de la science économique autrichienne des années 1920 et 1930 avaient continué à exercer une influence prépondérante dans leur patrie ! »
Si la théorie économique était au départ le fruit de la curiosité, il n’en demeure pas moins que même à l’époque des physiocrates, soit au tout début, on perçoit une tentative et une entreprise de légitimation des privilèges acquis par une classe sociale particulière (les aristocrates et la rente de la terre). Le discours sert la science et propose une mise en forme de la compréhension de manière esthétique. Mais cette tentative d’explication sert et dessert les uns et les autres, selon que l’on soit bénéficiaire du placement de capitaux ou que l’on n’ait qu’à offrir son travail pour vivre.
«La survivance tenace de la théorie classique ne peut s’expliquer que parce que les conceptions classiques protègent l’autonomie des entreprises et leurs revenus et servent à dissimuler le pouvoir économique exercé tout naturellement par l’entreprise moderne en déclarant que c’est le marché qui a tout le pouvoir.»
John K. Galbraith «L’économie en perspective»
Le courage
« Avant de blâmer, il faudrait toujours chercher à
voir si l'on ne peut d'abord excuser. »« …le plus grand don que je connaisse, celui de dire
clairement les choses claires. » (Lichtenberg)« un coeur humble est aussi la résidence du courage.»
(Jankélévitch)Il existe des vices que l’on espère toujours tenir loin de soi, afin de bénéficier d’un peu d’air pur non souillé par les grands vents de la corruption, de la petite mesquinerie calculatrice et de la petitesse d’âme.
Il en est ainsi de l’appât du gain qui transforme les êtres humains dans les diverses facettes de leur personnalité, et les rend méconnaissables aux yeux de ceux qui les auraient connus, auparavant, sous d’autres aspects plus heureux. Cette métamorphose vers le vice, cette aspiration s’opère lentement, dans un subtil alliage de faiblesse de caractère et de désirs mesquins, égoïstes et exacerbés.
Une des variations de l’appât du gain est l’esprit calculateur, qui pousse les individus à agir en fonction du bénéfice que leur rapporte leurs attitudes.
La force de caractère
Pour pouvoir lutter et résister à la plupart des vices, et en particulier à la mesquinerie, il faut de la force de caractère et de la constance dans la poursuite de nos idéaux. Ce n’est pas tout d’émettre des principes régulateurs du comportement, il faut aussi avoir la détermination de les respecter et de les mettre constamment en application.
La meilleure façon d’éprouver notre force de caractère, d’en faire preuve, c’est avant tout de manifester du courage.
« Or c’est la peur reniée, c’est la peur réprimée et supprimée, c’est la peur surmontée, et non point l’absence de peur qui fait le courage : car si la peur inexistante, son absence, est négative (...), la peur refoulée fonde seule un courage positif, viril, triomphal.
C’est donc la peur d’être corrompu et vicieux qui emmène la possibilité de lutter et de dépasser l’égoïsme et la pente du vice.
Mais la pensée n’est pas toujours la meilleure des conseillères face aux décisions qui demanderaient du courage. Car elle invite souvent à prendre les chemins les plus courts. Avec elle il vaut mieux choisir le moindre des conflits, puisqu’il est impératif de cesser de se compliquer l’existence.
« La pensée contredit le courage, mais c’est pour cela justement qu’il faut penser : parce que le courage est pensée folle, vertige de la raison et périlleuse aventure. »
La mort et le courage
Le dernier acte de l’existence, la mort, étant le seul au sein duquel on se retrouve vraiment seul, cela demande un courage hors du commun.
« Au-delà de la douleur l’acte le plus solitaire de la vie, c’est-à-dire la mort, sera donc aussi celui qui exige le plus grand courage. On meurt seul disait Pascal. Ici point de suppléants. »
La pensée ne supporte pas la perspective de la mort. Sur ce point, elle tend à escamoter le problème.
« Affolés par la phobie de la grande solitude, les mortels s’assemblent en troupeaux stupides dans l’espoir d’escamoter leur mort : le danger affronté à plusieurs, exigera peut-être moins de courage ? Personne n’est responsable, tout le monde se dérobe, chacun désigne le voisin, renvoie à l’autre la balle. »
Ce qui fait que nous n’avons toujours pas affronté la perspective de la mort avec sérénité et courage. Mieux vaudrait apprendre progressivement à apprivoiser la difficile solitude.
Le luxe
Il peut sembler banal et sans incidence de traiter un thème comme «la fonction du luxe dans la société contemporaine».
Sauf qu’il se trouve parfois du sens là où on s’en attendait le moins. Certains faits sociaux, qui deviennent des habitudes, sont souvent les plus difficiles à interpréter parce qu’ils sont recouverts d’un voile d’incompréhensibilité.
Ce qui nous fait réaliser qu’il faut être attentif aux comportements qui semblent habituellement anodins, car leur déchiffrage peut apporter un éclairage imprévu.
Le luxe appartient à ces phénomènes qui peuvent être considéré comme étant de puissant révélateur anthropologique.
Le luxe, à l’origine
Si on se fie aux recherches ethnologiques, le don et le contre-don faisaient partie, à l’origine, des mécanismes qui préconisaient la création et l’entretien des logiques d’alliance et de réciprocité. Ils permettaient surtout d’affirmer la primauté du sociale sur l’individuel et de tisser des liens qui empêchaient que l’appropriation personnelle vienne isoler les individus et fasse naître une sphère privée égoïste où la dissension régnait.
Une des raisons qui expliquerait cette ruse des structurants sociaux serait l’obligation d’une entière collaboration et d’une entraide déterminante pour assurer la survie et la pérennité des collectivités. La maladie, le désordre, la guerre, la famine étant toujours possibles, la seule logique effective était la collaboration et l’absence de comportement égoïste.
Mais les alliances se tissaient aussi avec les Dieux. Le don y acquérait une fonction religieuse, magique, spirituelle et cosmologique. Les rituels servaient à maintenir et reconduire l’ordre du monde. Se montrer généreux avec les puissances supérieures c’était espérer la réciprocité de leur part.
Il faut donc considérer le luxe comme n’étant pas l’apanage uniquement des sociétés néolithiques qui réussissaient à amasser des réserves et créer des objets signifiants de valeur. Dès que l’homme prit conscience de son existence, on retrouve des objets sépulturaires auxquels il attachait une importance spirituelle et éternelle. L’attachement au luxe résulte et résultera toujours de besoins profonds et essentiels, et il entraîne une démarcation entre l’humain et l’animal, entre l’immanence et la transcendance médiatrice.
« C’est le don dans l’échange cérémoniel, l’esprit de munificence et non l’accumulation de biens de grande valeur qui caractérise la forme primitive du luxe. »
Il faut concevoir les sociétés « primitives » comme ayant une structure d’organisation globale et unitaire, au sein desquelles une multitude de phénomène sont profondément imbriqués et interdépendants. La sexualité, les alliances, le don, les échanges, la représentation du monde, etc., se comprennent grâce à un réseau symbolique d’affinité. Pour parvenir à saisir la complexité des petites sociétés anciennes il faut étudier l’ensemble des manifestations pour découvrir la cohérence de la logique de leur organisation.
Le luxe au sein des grands ensembles
Le faste et la munificence dans l’antiquité demeurent une manifestation qui s’adresse à la collectivité. Les individus qui tiennent à se distinguer à outrance sont perçus comme étant des personnes qui font preuve d’orgueil et de distinction, et qui remettent en question l’harmonie entre les classes sociales.
« Élever un temple est noble; se faire construire un palais somptueux pour soi éveille l’hostilité en tant qu’attitude mue par l’orgueil, le dédain, la volonté de se montrer supérieur aux autres citoyens. Mais il est aussi un luxe privé qui suscite la réprobation, c’est celui des femmes qui se préoccupent de leur toilette, qui se parent de bijoux et se fardent. Le luxe féminin des artifices pour se faire belle est partout objet de dénigrement, condamné en tant qu’art de tromperie et de dissimulation.»
Ensuite
Le luxe comme manifestation personnelle du gaspillage ostentatoire d’une certaine richesse n’a jamais été bien vu jusqu’à ce que la création de richesse permette que sa dilapidation ne soit plus si problématique. Une nouvelle ère est alors apparue. Celle de l’accumulation du capital et de sa capacité à se reproduire avec un profit quasi-infini. On vit donc apparaître le bourgeois et la bourgeoise, qui pouvaient bénéficier du même mode de vie que leurs prédécesseurs : l’homme et la femme aristocrates. Mais avec de nouvelles valeurs. Le luxe et la mode féminine purent s’épanouir.
« Vitrine de l’homme, la femme, par le truchement du vêtir, se voit chargée d’afficher la puissance pécuniaire et le statut social de l’homme. La femme (devint) la devanture de la fortune du père, du mari ou de l’amant.
Si la femme parvint à devenir le principal objet de la mode, elle n’en demeura pas moins assujetti au règle masculine.
« Dans la féminisation du luxe, il y a plus qu’une stratégie distinctive des classes fortunées : il s’agit aussi d’un instrument de reproduction de la femme mineure, de la dépendance féminine vis-à-vis de l’homme, d’un moyen destiné à magnifier dans l’éclat des signes la femme comme décoration et agrément de la vie, être pour-le-regard de l’homme. »
Veblen
Pour Thorstein Veblen l’instinct prédateur pousse certains individus à s’approprier le fruit du travail de ceux qui manifeste plutôt l’instinct artisan. Les premiers, la classe du loisir, profitent de la richesse créée par les travailleurs en consommant fastueusement afin de se démarquer socialement.
L’oisiveté de ceux qui se démarquent par le fait qu’ils ne travaillent pas n’est pas péjorative, car cela n’affecte aucunement leur niveau de consommation qui est particulièrement élevé.
« On le voit, le travail est devenu un puissant facteur d'intégration sociale pour la grande majorité d'entre nous, parce qu'il ouvre la porte de la consommation et que c'est elle qui est le principal révélateur de notre position sociale dans une économie dominée par les échanges marchands. »
On retrouve chez les anciennes peuplades des types semblables de prédateurs qui jouissaient du fruit du labeur des autres, comme le font les bourgeois : les guerriers, les chefs, les sorciers.
Dans cette perspective le luxe devient la manifestation la plus visible qu’emploie une catégorie sociale afin de se distinguer et de se percevoir comme étant supérieur à ceux qui doivent travailler pour assumer leur subsistance.
Mais il faut noter que même les classes inférieures de revenu attachent, eux aussi, de l’importance au luxe.
Le luxe redevenu une fonction anthropologique
La désacralisation des sociétés n’a pas automatiquement fait disparaître le besoin d’une dimension sacrale. La destruction des traditions, qui fit place à l’incessante nouveauté, au besoin de changement et à l’obsolescence, n’élimine pas complètement toute forme de rituel et de mécanisme créateur de signification.
Le luxe et les rituels qui l’accompagnent redonne à la vie une dimension sacrée et nous replongent dans une temporalité qui permet que se redéploie et se manifeste le besoin de durée, de continuité, et que redeviennent important des gestes qui font sens.
« Le luxe éternel » Gilles Lipovetsky
Les choses de la vie
« Les hommes qui cherchent le bonheur sont
comme des ivrognes qui ne peuvent trouver
leur maison, mais qui savent qu’ils en ont une. » Voltaire« La vie est faite d’illusions.
Parmi ces illusions, certaines réussissent.
Ce sont elles qui constituent la réalité. » Jacques Audiberti
L’existence humaine n’étant pas la chose la plus aisée à comprendre, il faut parfois s’en faire une représentation juste, afin d’avoir l’impression de s’y retrouver et de circonscrire adéquatement ce qui est le plus digne d’intérêt. Lorsqu’il s’agit de la vie, il n’est plus question d’ergoter et de faire dans l’extrême subtilité. Il faut choisir une fois pour toute ce qui nous animera et ce qui influera sur notre mode de vie et sur nos états d’âme. Ceci est d’autant plus important que notre morale agira lui aussi, par la suite, sur notre manière de concevoir : seront-nous optimistes ou pessimistes?
Il existe donc deux manières de se représenter les faits humains : la première incite naturellement à retenir les intentions et les mobiles intéressés et égoïstes, alors que la seconde éclaire et explique les comportements en prenant soin d’insister sur la bienveillance et la force de détermination.
Ainsi certaines affirmations et certaines vérités permettent de mieux vivre, parce qu’elles offrent une vision qui entretient l’espoir, tout en faisant en sorte que cesse les récriminations et l’amertume.
Comme il est impossible de vivre sans jamais s’interroger, la réflexion nourrit et permet de se recentrer sur ce qui vaut la peine et sur ce qui est signifiant. Elle permet aussi de changer notre vision, et de ce fait nos attitudes face à la vie.
S’il est vrai que l’on vit qu’une seule fois, le plus grand regret serait d’admettre que notre vie a été ratée et qu’elle fut un désert de sens, dans lequel nous nous sommes plongés volontairement en commettant des erreurs d’interprétation et en prenant la vie par ses mauvais côtés.
Pour cette raison, réfléchir sur l’existence et sur notre propre vie demande un certain degré d’objectivité pour parvenir à bien concevoir, avec détachement, ce qui est manifestement la chose la plus importante: l’amour
L’amour
L’amour se vit assez bien, mais il se réfléchit plutôt mal. Si on peut le chanter dans une multitude de tonalités, c’est qu’il est manifestement riche et indescriptible. En parler c’est déchirer son aura sacrée et détruire sa force «subjuguante». C’est briser l’enchantement magique des premiers émois. Le décrire revient à prendre une position envers ou contre l’amour, selon que nous ayons vécu des déceptions ou des amours heureux. Personne n’est neutre devant un tel sentiment.
Il faut pourtant comprendre l’amour pour mieux le vivre.
Le discours sur l’amour
Pour Alberoni, la personne qui tombe en amour est un individu dont la personnalité et l’identité sont mûres pour une transformation. On ne tomberait ainsi amoureux, selon lui, qu’à certaines périodes de notre vie, et en raison de certaines conditions. Cette explication est schématique, mais vraie, jusqu’à un certain point.
«Personne ne tombe amoureux s'il est, même partiellement, satisfait de ce qu'il a et de ce qu'il est. L'amour naît d'une surcharge dépressive qui se caractérise par l'impossibilité de trouver dans l'existence quotidienne quelque chose qui vaille la peine. Le "symptôme" de la prédisposition à l'amour n'est pas le désir conscient de tomber amoureux, ni le désir intense d'enrichir l'existence ; mais le sentiment profond de ne pas exister, de n'avoir aucune valeur et la honte de ne pas en avoir. Le sentiment du néant et la honte de sa propre nullité : tels sont les signes avant-coureurs de l'état amoureux.»
«Il est possible de rendre quelqu'un amoureux si, au bon moment, une personne se présente et lui témoigne une profonde compréhension, si elle le conforte dans sa volonté de renouveau, si elle le pousse dans cette direction, si elle l'encourage, si elle se déclare prête à partager le risque du futur en le soutenant, en restant à ses côtés, quoiqu'il arrive et pour toujours.»
«La personne dont nous tombons amoureux constitue pour nous l'élément grâce auquel nous allons modifier radicalement l'expérience quotidienne. Elle-même, en s'éprenant de nous, devient plus vive, pleine de fantaisie, plus capable de projets ; elle nous fait entrevoir une vie plus riche, plus amusante, plus fascinante, faite d'émotions intenses, de choses merveilleuses, de découvertes continuelles, de risques également. Le quotidien apparaît peu à peu comme un renoncement à tous ces biens.»
Ce qui fait défaut dans cette explication, c’est le fait que ne soit pas pris en compte l’idée inverse. Celle qui confirme que l’on tombe aussi en amour lorsque nous sommes parfaitement heureux, lorsque nous n’éprouvons aucun besoin de changement et lorsque que nous ne faisons pas particulièrement preuve de vulnérabilité ou de faiblesse.
Comme s’il était possible d’expliquer les grands élans de la vie à partir de situations négatives.
Il y a dans ces façons de voir les choses une manière de concevoir qui est douteuse et boiteuse. Tomber amoureux en réponse à un manque, c’est combler un moins être. Alors qu’il existe des situations où l’amour apparaît pour corroborer et finaliser une surabondance d’être.
Dans l’optique d’Alberoni l’erreur serait ainsi de partir de ce postulat : «tomber amoureux est un acte de libération», et continuer sur ce thème: libération de l’emprise du quotidien, libération des institutions conformistes, libération de la morale ambiante, empoisonnante et restrictive, etc.
Le fait de devenir amoureux est autre chose qu’une réponse à des faiblesses. Il faudrait, pour avoir une juste perception de l’amour, revenir aux théologiens qui avaient beaucoup de chose à en dire.
Ces hommes qui dissertaient sur l’amour
Alphonse de Liguori mentionne que «Dieu est si bon et nous aime tellement qu’il désire ardemment que nous l’aimions à notre tour.» Pour lui c’est l’enfer qui nous attend si l’on n’aime pas Dieu. Et nous pourrions rajouter, que ce sera l’enfer sur cette terre pour nous si nous ne vivons pas de l’amour.
À l’opposé, pour Grégoire de Nysse, Dieu a créé le monde, pour que l’homme puisse exister et vivre lui aussi l’expérience de l’Amour. Comme si Dieu nous enjoignait d’aimer la vie, d’aimer nos semblables et d’aimer profondément une autre personne afin de vivre la béatitude divine, du moins la partager avec lui.
Dans cette optique, l’expérience de l’amour est quasi divine. Elle ne vient pas nécessairement nourrir un processus de transformation à partir d’une situation négative. Elle se présente plutôt comme l’accomplissement, avec la joie, de la béatitude terrestre. Impossible d’être pleinement joyeux si nous ne sommes pas amoureux, et impossible d’être amoureux si nous ne sommes pas submergés de temps à autre par la joie, qui, elle, est surabondance.
Erreurs de dénomination
Pour certain, pour que nous puissions pleinement exister, il nous faut l’assurance venant d’autrui que nous sommes aimés. La connaissance se soi, s’il elle nous éclaire sur nos particularités et certaines de nos qualités, ne serait pas suffisante pour nous donner de la consistance. Elle pourrait même être source de méprise et d’erreurs sur soi, si l’action ne vient pas judicieusement corroborer nos évaluations sur nous-même. Ainsi on s’abuse facilement lorsque l’auto-évaluation et l’auto-considération ne sont pas appuyés par l’intervention d’autrui.
Il ne s’agit pas donc uniquement d’avoir une appréciation extérieure. Il faut que se surajoute le désir. Il nous faut être aimé pour pleinement exister.
Cette façon de voir est légèrement erronée, car on confond facilement certaine dénomination. Et il est naturel d’amalgamer une série de manifestation sous l’appellation d’un concept aussi englobant que l’amour.
Il est essentiel d’appliquer certaines distinctions.
Il est admis que nous ressentons certains besoins fondamentaux, et qu’ils peuvent être hiérarchisés. Ainsi il nous importe d’être respecté, d’être considéré et d’être admiré, et non pas toujours uniquement d’être aimé. Il s’agit d’être assuré que nous sommes important. Être aimé devient selon cette perspective moins essentiel qu’il le paraît.
Ce serait en aimant que nous parvenons à mieux exister et non l’inverse.
Le pragmatisme
Qu'est-ce qui fait qu’une théorie est si attrayante ? Hormis le fait qu’elle permet d’expliquer la réalité ou de prédire les événements, qu'est-ce qui fait son attrait et pousse une multitude d’individus à adhérer à ses conclusions ? Pour répondre à cette question il faut considérer l’activité théorique dans son acception large, et inclure, non seulement les théories scientifiques, mais celles qui regardent aussi la philosophie et le sens commun.
Le besoin de comprendre et d’expliquer étant fondamental pour l’être humain, il faut considérer les théories comme étant des perspectives et des vues de l’esprit qui permettent de prendre possession du monde et d’y vivre le plus simplement et agréablement possible.
L’idéologie n’est pas à l’origine un phénomène intellectuel négatif. Il permet au contraire de structurer l’information et de la transposer sous forme de signifiants indispensables, fondateurs et actifs.
Ce qui fait qu’une théorie globale est si attrayante et qu’elle rencontre autant d’assentiment vient du fait qu’elle réussit à combler le besoin irrépressible de compréhension.
L’attrait qu’offre un système explicatif dépend donc de ce que promet la théorie et de ce qu’elle offre comme résolution aux divers questionnements que pose la complexité du monde.
Plus les enjeux sont importants et plus les dilemmes moraux et sociaux qu’elle permet de résoudre sont nombreux plus la théorie risque de générer une réponse positive à son schéma explicatif.
Les adhérents brandiront la théorie pour encercler et schématiser des phénomènes qui peuvent alors devenir explicables et justifiables selon le plan global d’analyse qu’introduit la théorie.
C’est l’espoir que suscite une théorie qui permet dans bien des cas d’assurer sa popularité. Mais c’est aussi son degré de falsibialité, voire la possibilité de la remettre en question qui assure sa longévité.
Il existe des théories dont la beauté esthétique empêche toute autre contre-hypothèse d’être prise au sérieux, parce qu’elles sont beaucoup moins élégantes et qu’elles brisent l’image que l’on se fait d’un monde simple, cohérent et compréhensible.
Le pragmatisme fait partie des théories qui sont inélégantes, peu attrayantes, qui brise les rêves et les idéaux, mais qui n’en sont pas moins attachantes pour autant, et pleine de bon sens.
L’épistémé
L’épistémologie ou le discours sur les conditions de possibilité de la vérité traverse toutes les formes de discours qui structure le monde, et il est à la base des prémisses que formule tout système ou courant de pensée.
Pour parvenir à élaborer un système explicatif, il faut admettre et établir que la vérité est possible dans telle situation, de telle manière, et, surtout, il faut déterminer jusqu’à quel point elle peut l’être.
Le pragmatisme étant le courant de pensée par excellence pour répondre à ce type d’interrogation fondamentale, il peut être considéré comme étant la meilleure tentative d’élaboration d’un discours sur le discours. Ce qui fait toute sa force, c’est qu’il est modeste au niveau de la théorie, mais livre énormément de solutions pour expliquer la diversité des degrés de vérité.
Certaines philosophies, comme l’idéaliste et le rationaliste, formulent une telle définition de la vérité, que l’on perçoit un caractère juvénile devant la compréhension du monde. C’est un peu comme si le caractère magique de la dénomination des objets, des choses et des réalités devait perdurer dans l’âge adulte.
Mais c’est aussi une preuve de la grandeur et des faiblesses de la raison. Pour structurer un discours logique à partir de propositions et de termes, il faut allouer une définition précise et durable aux objets. Il n’est pas question de remettre en cause la définition de la matière (ce qu’on appelle parfois la substance). Ce qui risquerait d’emporter du même coup la définition de l’esprit vers les mêmes gouffres de l’indétermination.
Le langage et la raison étant des mécanismes de dénomination et de détermination d’une absolue cohérence, il est normal que tout ce qui structure le discours ramène constamment chaque perspective chaque saisi de la réalité vers des dénominations fixes et des significations presque éternelles.
Ce que propose le pragmatisme c’est de nuancer et de décliner les divers degrés d’adéquation d’une proposition dite vraie d’avec sa correspondance dans la réalité.
Ainsi, certaines propositions sont impossibles à contredire : 1+1=2 Il n’est pas possible de diviser 1 objet en deux sans obtenir deux objets. Peu importe qu’ils soient d’égale masse ou d’égale grandeur -ce qui est évidemment impossible, sauf abstraitement-, il n’en demeure pas moins qu’ils sont devenus au nombre de deux après la division de l’unité. «Cette table est rectangulaire.» – «Le menuisier fait, trois tables par jour.» – «Le fer soumis à la chaleur se dilate.» Voilà des jugements de réalité.
D’autres propositions demeurent vraies même si elles ne le sont pas complètement ou toujours absolument vrai. Ce sont les propositions de probabilités. Celles qui prédisent que sous un ciel couvert, le risque de pluie est supérieur à celui que l’on retrouve lors d’un ciel clair et bleu. Elles font référence aux conditions matérielles, naturelles ou physiques, alors que les premières venaient d’un fondement logique.
Les troisièmes propositions, -les plus troublantes-, concernent l’être humain dans son caractère distinct et unique, différent de la logique et de la matière. Elles sont d’un tout autre ordre.
Une des expériences humaines qui résument bien l’enjeu que renferme ce type de propositions, c’est le mensonge.
Vaut mieux dire la vérité, dans la plupart des situations, bien que quelquefois la vérité blesse. Ne rien dire, étant un demi-mensonge, il n’en demeure pas moins que le mensonge est mauvais et à éviter, et que ne pas dire la vérité ou mentir est préjudiciable et à proscrire.
«Ces jugements en question sont appréciatifs. Ils perdraient tout sens s'ils n'escomptaient le désir ou l'aversion, les sympathies ou les répugnances.» Il n’est pas mal de mentir ou de mal agir, mais la réaction que suscite ce type de comportement permet d’établir que l’acte de mentir génère plus de mal que de bien, et que ce type de comportement nuit énormément.
Nous avons donc trois niveaux ou trois degrés de vérité qui n’entachent aucunement l’idée de ce que l’on se fait de la vérité : l’adéquation d’une proposition au réel.
Le pragmatisme propose une conception de la vérité qui est performative.
Dans ces trois types de propositions, même si leurs degrés de véracité diffèrent, il vaut mieux les tenir comme étant vrai. Parce que le contraire risque d’être coûteux ou dommageable, et d’occasionner bien des malheurs. Ce n’est certes pas une façon très glorieuse de définir la vérité, mais elle a l’avantage d’établir des critères fiables.
------------------------------------------------------------Extraits du «Pragmatisme» de William James
«La vérité n’est pas la copie d’une réalité toute faite, elle est une invention qui trouve dans le vécu son origine et sa fin. Elle a valeur pragmatique, c’est-à-dire existentielle. Ce qui ne veut pas dire qu’elle soit arbitraire. Il faut qu’elle ait prise sur les choses pour nous permettre de les manier. Mais d’une même réalité plusieurs images sont possibles. Celle-là seule est vraie qui donne à «l’exister humain» sa valeur la plus forte.»
«Du point de vue où le pragmatisme ce situe, la réalité n’apparaît plus comme finie ni comme infinie, mais simplement comme indéfinie.»
«Celles des vérités qu’il nous importe le plus de connaître sont des vérités qui ont été senties et vécues avant d’être pensées.»«(...) Nous appelons vraie toute affirmation qui, en nous dirigeant à travers la réalité mouvante, nous donne prise sur elle et nous place dans de meilleures conditions pour agir.»
«Le vrai ne copie pas quelque chose qui a été ou qui est : il annonce ce qui sera, ou plutôt il prépare notre action sur ce qui va être. La philosophie a une tendance naturelle à vouloir que la vérité regarde en arrière : pour James elle regarde en avant. »
«(...) tandis que pour les autres doctrines une vérité nouvelle est une découverte, pour le pragmatisme c’est une invention.»
«De même une affirmation, pour être vraie doit accroître notre empire sur les choses.» Préface de Henri Bergson
«Il faut remarquer, en même temps, que le pragmatisme ne prend position pour aucune solution particulière. Il n’est qu’une méthode.»
«Avec le pragmatisme, donc, une théorie devient un instrument de recherche, au lieu d’être la réponse à une énigme et la cessation de toute recherche.»
«Nulle part on ne rencontre une vérité purement objective, une vérité qui se serait établie sans qu’intervînt aucun travail pour effectuer le mariage de l’expérience nouvelle avec certains éléments de l’expérience antérieure.»
«En résumé, le pragmatisme n’est pas seulement une méthode, bien qu’il soit d’abord cela, mais une théorie génétique de la vérité prise dans sa signification réelle.»
L’utilitarisme
Certains courants de pensée offrent à l’esprit peu d’espace pour le déploiement. Leurs principes, réducteurs à l’extrême, suggèrent une vision peu reluisante des manifestations humaines. Ils ont même un effet déprimant de par leur vision du monde. Mais cela ne les empêche toutefois pas d’être très opérationnelles, vérifiables et efficaces.
L’utilitarisme* suscite cette forme de préjugés** et d’incompréhension alors qu’en fait le réalisme et la franchise, qui portent à considérer qu’une société est constituée d’individus qui ont comme raison dernière la poursuite de leur propre bonheur, permet de ne pas trop s’illusionner sur les lois et les principes de l’action qui animent les comportements.
Avec une règle aussi certaine que la tendance à la poursuite du bonheur*** quotidien, les idéaux sont relayés à l’arrière plan, mais au moins ils n’interfèrent pas dans le processus d’analyse. Si l’utilitarisme n’est pas une grande et vaste conception du monde, elle a le mérite de décrire et de proposer une explication au comportement qui s’avère exempt de naïveté et de rêverie infantile.
Les ordres
Il existe un ordre des représentations et du discours justificatif et un ordre des faits. Ils ne correspondent quasiment jamais, et leur décalage produit une mécompréhension de la société, quand ce n’est pas une hypocrisie qui s’ignore.
Parmi les défauts propres au système de représentation, le plus grave est cette tendance, au tout début de l’analyse explicative- justificatrice, à confondre le simple fait, de la norme, de la règle et du principe.
Observer les comportements pour constater que l’entraide-altruisme génère une adaptation sociale favorable et souhaitable, supérieur à l’égoisme, et qu’elle manifeste plus de maturité dans l’organisation collective, tout en générant moins de conflit, demeure une analyse factuelle, mais perd en objectivité, du fait que ce type de comportement, s’il demeure un fait, en est un dans l’ordre des valeurs, ordre au sein duquel il vaut mieux considérer la primauté de la récurrence des comportements égoïstes.
Aucune société où primerait l’égoisme pur ne pourrait exister. C’est l’altruisme qui oriente en définitive, jusqu’à un certain point, mais c’est un altruisme-égoïsme, bien compris. Car penser à soi c’est aussi faire en sorte que les autres membres ne nous veuillent pas du mal et nous aident à réaliser nos objectifs.
Donc si l’altruisme se manifeste autour de l’égoïsme, l’altruisme domine l’égoïsme dans l’ordre explicatif global, mais elle se manifeste à partir de l’égoisme.
----------------------------------------------------*Quelque petites choses utiles à savoir
L’utilitarisme étant une morale de l’intérêt, Mill la décrit ainsi:
« La doctrine qui prend pour fondement de la morale l’Utilité ou le Principe du plus grand bonheur, (et qui) soutient que les actions sont bonnes dans la mesure ou elles tendent à augmenter le bonheur, mauvaises en tant qu’elles tendent à produire le contraire. Par bonheur, on entend le plaisir et l’absence de douleur; par son contraire, la douleur et l’absence de plaisir. »
Ce qui peut être choquant en soi avec une théorie conséquentialiste, et avec la définition précédente, c’est que le principe de la poursuite délibérée du plus grand bonheur, supposé être suffisant pour déterminer quelles actions sont bonnes ou mauvaises, semble oublier que l’acte morale ne peut être déterminé par ses conséquences. Ce qui revient à dire que d’ avoir une attitude utilitarisme face aux choses ou aux individus corespond à les considérer comme un moyen dans le but d’une fin : les personnes me sont utiles pour mon plaisir, me tenir compagnie, me mettre en valeur, me permettre de gravir des échelons vers le pouvoir ou la notoriété, etc.
D’une certaine manière si cette vision est juste et explicative, puisqu’elle rend compte du comportement hédoniste d’une multitude d’individus, elle ne peut certainement pas être valable pour constituer une éthique personnelle. Elle serait d’autant plus invalide si on considère que la finalité de nos actions serait surtout notre perfection (Kant).
Il nous faut introduire une distinction à propos de la morale. L’éthique comme nous l’employons, aujourd’hui semble être un « principe » propre à la post-modernité, qui s’expliquerait en raison de la lente disparition des systèmes moraux contraignants. « Alors que la morale est exogène –de l’ordre du devoir-, l’éthique est endogène –de l’ordre du vouloir personnel. »
Pour augmenter le degré de précision, il faut considérer l’utilitarisme comme une double exigence, car elle est éthique et morale, mais peut contraignante, puisqu’elle s’adresse au bon sens et à la raison pratique, dans son caractère (immanent) non-transcendant. Elle serait donc une morale minimale et une éthique orientées vers l’adaptation sociale.
Pour comprendre la démarche de l’utilitarisme il faut la considérer, avant tout, comme un système de représentation qui tente de définir le comportement dans sa composante sociale, publique et politique, et non uniquement comme une éthique personnelle.
C’est ainsi que s’explique les deux thèses suivantes : 1-« l’identité naturelle entre l’intérêt public et l’intérêt de chacun, et 2- l’identification souhaitable (et partiellement réalisée déjà) de ces deux intérêts différents, par le moyen de la législation. »
Ces deux thèses semblent adéquates, à condition de considérer que « la recherche du bonheur individuel n'est pas contradictoire avec le souci du bonheur collectif, car les deux sont inséparables; en effet, il n'existe pas de critère objectif du Bien et du Mal, du bon et du mauvais, mais l'expérience nous enseigne ce qui est utile, donc bon; ainsi la fraternité est utile aux humains. »
Donc la force et la pertinence de l’utilitarisme résident, si on la considère comme une morale publique, dans sa capacité à «fonder des principes politiques, c'est-à-dire des principes généraux d’organisation de la société».
** La formule qui prétend qu’il faut viser le plus grand bonheur pour le plus grand nombre semble irréaliste et maladroite. Et elle participe des préjugés entretenus à propos de l’utilitarisme. Il faut considérer cette problématique à partir des cercles restreints. C’est dans notre entourage proche que l’on doit instaurer et participer au bonheur des gens qui nous sont attachés. Par la suite, chacun des membres pourra apporter la joie, le soutien et la bienveillance au sein de cercles moins liés et plus élargis.
*** Si certains auteurs évitent de parler d’une éthique hédoniste, pour d’autres « le terme utilitarisme désigne une idéologie systématique composée d’une psychologie sensualiste, d’un hédonisme éthique, de l’économie classique, et de la démocratie en politique ».
À propos de l’économie classique comme jumellité de l’utilitarisme, Adam Smith mentionne que «l'homme a presque continuellement besoin du secours de ses semblables, et c'est en vain qu'il l'attendrait de leur seule bienveil-lance. Il sera bien plus sûr de réussir, s'il s'adresse à leur intérêt personnel (…). C'est ce que fait celui qui propose à un autre un marché quelconque; le sens de sa proposition est ceci : Donnez-moi ce dont j'ai besoin, et vous aurez de moi ce dont vous avez besoin vous-mêmes(…). Ce n'est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière ou du boulanger, que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu'ils apportent à leurs intérêts. Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme; et ce n'est jamais de nos besoins que nous leur parlons, c'est toujours de leur avantage.»
Et, le moins que l’on puisse dire, c’est que l’utilitarisme triomphe actuellement s’il faut admettre que nous sommes entrés dans une ère de «recherche du bonheur individuel grâce à l’obtention de biens» de toute sorte. «Par conséquent la maximisation du plaisir ou du bonheur (peut) provenir (…) de la maximisation de la production de biens –réalisation incontestable (…) du nouvelle industrialisme.» Galbraith
Insoumis et compagnie, libertaire et un peu bête à souhait
Chez les libertaires*, la culture, la connaissance et les sciences sont tellement présentes, surtout à leur propre point de vue, dans leurs démarches et dans leurs pensées, qu’on n’est ébloui par tant de luminosité, d’ingéniosité à dire et à réciter, abondamment, des banalités, sous couvert de grands auteurs, depuis longtemps
Parmi les plus beaux bouquets de bêtise, un certain commentateur prétend qu’
« Il faut se rappeler qu'un blogue est un espace destiné à afficher des réactions -(des grosses pétitions de principes)- face à l'actualité (,) et (qu’il) n'est pas nécessairement une exposition profonde de la pensée de ses auteurs. »
Mais il faut aussi se rappeler que s’il n’est pas une exposition profonde de la pensée de ses auteurs, c’est probablement parce que ceux-ci n’ont pas de profondeur. Tout simplement.
Plus loin, beaucoup plus loin, et ailleurs, surtout nul part, cet auteur récidive dans la profondeur de son ignorance. Il nous ascène, et nous fait subir la grandeur et la justesse de sa réflexion.
« Le problème avec les sciences humaines, c'est justement qu'elles ne sont pas réellement scientifiques au sens pur ou expérimental, malgré ce que certains chercheurs tentent de se faire croire. »
Malheureusement pour ce monsieur, personne n’a jamais demandé dans l’étude des comportements humains de pouvoir compter sur une certitude absolue, comme une loi physique, excepté les simples d'esprit qui réfutent la fiabilité des sciences humaines, sous prétexte qu’elles ne sont pas aussi certaines et scientifiques que les sciences qui permettent de prendre des mesures précises et vérifiables.* *
Par contre, si en science humaine les tendances peuvent permettre d’établir un certain degré de prévisibilité et de probabilité, il semble que ce soit assez déterminant pour revenir sur l’hypothèse, la revalider ou l’infirmer.
Mais, bon !, l’épistémologie (les conditions de scientificité), chez ces auteurs n’est pas vraiment une discipline que les lois du marché leur ont enseignés. Ni Jean Baptiste Say, ni Bastiat, leur gourous, n’avait la possibilité de leur faire comprendre qu’après eux, plus tard, il y aurait de nouveau développement dans la pensée. L’Évangile selon Murray, ne restera toujours qu’une doctrine en mal de disciple crédule et prêt à annonner, servilement, les véritables lois du marché, de la société, de la vraie vie et de la vérité.
Un peu mince, quand même!
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* Comme ces individus méprisent copieusement tous les gens qui n’auraient pas eut l’immense sagesse de lire leurs auteurs fétiches, donc de vénérer Saint-Mises et compagnie, il nous est permis de les envoyer paître quelquefois.
Le PDG en chef du sérail, nous prouve, lui aussi, que dire des conneries, tout en étant fière de le faire, est possible. Il nous propose cette réflexion, qui est, sans doute, l’œuvre d’une vie entière de travail intellectuel acharné.
« Il n'y a qu'une poignée de politicologues (et d'économistes, de sociologues, etc.) au Québec, aujourd'hui, qui connaissent Mises, Hayek, Rothbard et l'école autrichienne: une preuve parmi bien d'autres que la majorité est constituée d'ignorants et d'incompétents, qui ne font pas grand-chose de pertinent à part transmettre leurs préjugés nationalo-étatistes à leurs étudiants. »
Il y a aussi les ignorants de Pierre Kropotkine, Simone Weil, Rosa Luxembourg, Gaston Bachelard, Alfred Adler, Frenkl, Guy Debord, Pierre Duhem, John Rawls, Bertrand Russel, Émile Durkheim, Charles Fourrier, Tocqueville, John Stuart Mill, Fichte, Pierre Bayle, Bossuet ou Galbraith (tous ces auteurs, on s’en doute, ne sont pas trop apprécié par les chantres de la compétitivité).
Il récidive avec mépris :
« La science politique, comme discipline organisée, vise surtout à former d'autres politicologues qui consacreront leur carrière à écrire des articles et des livres inutiles. »
À répéter incessamment les mêmes rengaines n’est pas plus utile qu’un professeur supposément ignare qui écrit pour ses confrères.
Et la grande scène d’autonarcissisme :
« Tout ce qui me sert aujourd'hui, dans mon travail et mon écriture, qu'il s'agisse de politique, d'économie, d'anthropologie, de philosophie ou d'histoire, je l'ai appris en dehors de l'université, par mes propres lectures. » Effectivement, des lectures très partiels.
Et Félicitation! Les études post-secondaire s’adresse à des adultes qui doivent parvenir à apprendre par eux-mêmes. Il n’a jamais été question de formé l’intellect, car c’est plutôt des outils que l’enseignement fournis. À chacun de découvrir ce qui va lui permettre d’apprendre un métier, de maitriser un profession ou d’améliorer et de parfaire sa culture et ses connaissances.
Avant de formuler une critique, même si elle est du premier degré, il faut vérifier si les objectifs ont été compris. Et les objectifs universitaires consistent à aider les étudiants à se former par eux-mêmes, mais non pas un gavage d’auteurs qui propose une vision partiels de la réalité. Accuser l’enseignement de ne pas vous avoir vanté les mérites de l’École de Vienne, de Chicago ou de Frankfort, que vous jugez maintenant essentielle de connaître, est de bien mauvaise foi.
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** Un voltmètre nous indique que, si l’on touche un fil qui présente 240 volt, qu’on soit capitaliste ou communiste, rothbartien ou stupide, le risque d’avoir mal est scientifiquement établie parce que à tout coup on ressent une légère douleur endolorissante. Par contre, une probalibilité, une convergence, une tendance lourde, des schèmes comportementaux sont fort heureusement moins déterminant qu’une loi causale. Et cela ne remet nullement en question le degré de scientificité des sciences humaines.
Et pour cause :dans Éloge de la fuite et dans le scénario de Mon oncle d’Amérique, Henry Laborit commet une grave erreur, impardonnable pour un homme de science. En utilisant la grille d’analyse freudienne, à outrance, il transpose la loi causale sur le comportement des êtres rationnels.
« Au fur et à mesure que les trois histoires se développent, les interventions d'Henri Laborit (dans son propre rôle) nous renseignent sur certaines lois du comportement humain fondées sur l'étude du cerveau et de la physiologie animale. Ces théories, clairement exposées, soutiennent que les actes qu'accomplissent l'individu sont déterminés par le conditionnement de la petite enfance. Chacun réagit selon des pulsions de type primaire : la lutte avec le rival ou la fuite devant l'ennemi. Lorsque le sujet est incapable de choisir entre l'affrontement et la dérobade, il se produit un phénomène d'inhibition qui peut conduire à des réactions " limites " comme le suicide. »
Laborit explique les phénomènes humains à partir d’une grille d’analyse causale. Kant, qui fut beaucoup plus important comme penseur, avait spécifié, deux siècles avant «L’éloge de la fuite », qu’en ce qui a trait au comportement humain, il faut tenir compte, en priorité, du fait que l’on se détermine plus souvent par des raisons. (Causes premières: conceptions du monde et causes subjectives : intentionalités)
Le Freudisme et les théories qui préconisent une détermination causale illustrent davantage les conceptions sur l’existence que manifeste les chercheurs, qu’une véritable capacité à ne pas faire interférer nos propres préjugés. Cette vision, selon Deleuze, conçoit indûment l’homme comme un être réactif, profondément malade et incapable de résilience ou de réflexions pro-actives.
Les psychopathes sociopathes
Certaines raisons expliquent l’engouement pour le film d’horreur, qui fut, pour la première fois, dans les années quatre-vingt, un style à part entier. Ce n’est certainement pas un hasard, car il fallut des conditions sociales spécifiques pour que ce genre soit aussi prisé. Certaines époques voient les goûts cinématographiques se majorer en fonction des phantasmes, des phobies, des idéaux et des obsessions. Une analyse historique profonde permettrait de faire ressortir les modulations morbides de l’imaginaire collectif. Ce serait un travail de longue haleine, qui demanderait trop de temps, même si le sujet se révélait fécond. Mais faisons un essai.
La dissolution de la sphère collective
Au début des soixante-dix de nouveaux paramètres sociaux se forment, suite à la démocratisation de l’enrichissement des foyers. On vit apparaître une jeunesse affranchit des obligations antérieures de solidarité envers la famille. Le monde des adultes, travaillant vaillamment et sans trop se poser de questions existentielles, devint alors un puissant repoussoir pour la nouvelle génération contestataire, qui put se payer le luxe de s’opposer et de refuser les valeurs bourgeoises, tout en bénéficiant des fruits de l’enrichissement. La contestation eut lieu, et les individus en profitèrent pour se donner les apparences de révolte, au sein d’une période économique exempte de précarité et de soucis, dont les lendemains ne semblaient pas trop problématiques, ni assombrit par les conjonctures. La croissance étant au rendez-vous, les adolescents et les jeunes adultes verront la vie de leurs parents comme une routine conformiste et peu glorieuse. C’est aux valeurs conservatrices qu’ils en voudront, sans se rendre compte qu’ils y viendront eux aussi, très tôt, à partager les vertus du confort, et d’une façon tout aussi plate, mais, cette fois-ci, hypocritement et subrepticement, quand le système aura besoin d’eux et qu’ils auront à leur tour leur propre projet familial et leurs avenirs sonnant monétairement.
Au moment de vivre le rejet des attaches familiales restreintes, cette génération cru et se persuada qu’ils étaient les premiers à inventer une famille collective élargie (les groupes, les communes, les rassemblements dont la musique devint un vecteur de religiosité et une ouverture sur le monde des perceptions et des sensations). Encore aujourd’hui ils prétendent avoir gouté à l’essence de la vrai vie.
Au sein de cette période d’épanouissement quasi idyllique va naître une nouvelle typologie de psychopathes sociopathes qui ne bénéficieront aucunement de cet esprit de communion et d’échange fraternel. Ces individus profondément dysfonctionnels verront justement la joie et le bonheur naïf de leurs contemporains comme une négation fondamentale de leur propre existence et de leur expérience infantile. Et c’est ce qui deviendra le principal catalyseur inconscient de tout ce qu’ils abhorreront. Si la jeunesse heureuse de leurs contemporains ne leur avait pas paru aussi douloureuse, parce qu’elle leur rappelait leur échec et leur mal de vivre, ils auraient probablement eu moins de ressentiment envers cette société.On dénote dans la vie des psychopathes, à des degrés divers, une enfance souvent infernale au sein d’une cellule familiale maladive et non propice à l’épanouissement. Rejetée dès l’enfance, humiliée à de multiples reprises, la sphère collective leur apparaissait étrangère et hypocritement fausse. Ce que la société véhiculait, eux, ne serait jamais à même d’en profiter, puisqu’ils ont subi des schémas angoissants et mortifères. Comme ils ont vécu dans l’anxiété et la peur chronique, ils transporteront, par le fait même, leur morbidité et leur violence avec eux, durant leurs tentatives de s’adapter à la collectivité. Leur rapport à la société, dans cette période d’adaptation, demandait justement un minimum de confiance pour qu’il s’y intègre.
Leurs premières années d’intégration scolaire ayant été un retentissant échec, dans de nombreux cas, le mal étant fait, il seront foncièrement mésadaptés. Ils en deviendront des êtres errants en eux-mêmes et doublement perdus en société. Le travail de socialisation avorté ne pouvait faire autrement que de leur faire ressentir le rejet qu’ils vivaient. Bafoués et rejetés, dès leur tendre enfance, ils ne seront que des âmes douloureuses en perdition. Incapables de vivre les premières manifestations de filiation, ils ne connaîtront jamais d’expérience d’amitié et d’empathie. Leur seule alternative étant la destruction.
Il ne s’agit pas de justifier leurs actes abominables, mais il faut tenter de saisir la profondeur de la détresse et des dommages qu’inflige une enfance catastrophique et malsaine. Plusieurs psychopathes manifestent le soulagement de voir que tout s’arrête : leurs impulsions, leurs phobies, leurs agressivités, leurs enfers et celle qu’ils font aux autres. Ils n’ont, dans les pires cas, pas de regret ou de contrition, mais un soulagement d’être enfin arrêté et mis à l’abri.
Le type du tueur en série apparaît à une époque profondément fallacieuse qui célèbre le bonheur collectif et l’entente conviviale d’une société qui prônent la paix, mais qui installe les prémices de la violence économique future. Pratiquement tous mésadapté, les sociopathes provenaient de familles non conforme et dysfonctionnelle, qui ne bénéficiaient aucunement des fruits de la prospérité. Bien au contraire, ils originaient presque tous de cellules familiales qui manifestaient des difficultés à s’établir et à fonctionner avec une certaine sécurité. Comment auraient-ils pu comprendre, vivre et participer aux idéaux que prônait une société riche qui avait connu un certain épanouissement serein et une relative réussite matérielle ?
Les phobies et l’anxiété individualiste
Les années quatre-vingt sont considérées comme étant le début de la manifestation d’un repli sur la sphère privée individuelle. Le communautarisme disparaît et les valeurs collectives sont réinterprétées vers l’obligation envers la réussite personnelle. Ce qui comptait antérieurement s’amenuise au rythme où s’accélère le combat de chacune contre chacun. Chaque vie se construisit en confrontation face au prochain, puisque les ressources commencèrent à se tarir : plus question de prendre son propre avenir à la légère. Le souci de soi et de sa propre situation devint, dès lors, la maxime principale. Il fallait construire sa vie, sans se laisser détourner des buts personnels.
Il en résulta la peur de l’autre et le désir de s’aménager une vie confortable, à l’abri de l’inconnu. Le cinéma se nourrira de ce repli et de la crainte de voir surgir un individu qui pourra tout nous enlever, et en particulier la vie, dans une manifestation horriblement violente : le tueur fou, sans respect pour ce que l’on a bâti. Cet être solitaire et replié, comme nous le sommes devenus, violent sans raison, représente le destin tragique de l’époque actuelle. Cette altérité agressive vient éliminer tout ce que l’on voulait, et ressemble à une personnalisation de la société actuelle lorsque tout s’effondre dans nos conditions sociales et que se dissipe tout ce qui était établi.
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Ce texte origine d’une réflexion sur les motivations que peut avoir un être déséquilibré pour tuer violemment. Il est le fruit de l’analyse d’une trentaine de cas pathologiques. L’hypothèse socio-philosophique est purement gratuite et baclée. Mais elle est particulièrement forte.
Voici certain cas et quelques explications.
Ralph Andrews prenait ses victimes par surprise. Il les violait, les frappait, puis les assassinait (avec une arme blanche ou une arme à feu). Puis, il commettait des mutilations sexuelles sur les corps. Souvent, il a éventré les cadavres du cou à l'abdomen. Le plus souvent, il jetait les corps dans un endroit isolé, généralement un jardin ou un champ.
L'archétype du tueur en série.Lorsque Jeffrey Dahmer eut environ 8 ans, « une peur étrange commença à se faufiler dans sa personnalité, une peur des autres combinée avec un manque général de confiance en soi. Il développa une réticence à changer, un besoin de sentir l'assurance des endroits familiers. La perspective de devoir aller à l'école l'effrayait. Le petit garçon qui, auparavant, semblait si heureux et sûr de lui avait été remplacé par une personne différente, qui était maintenant très timide, distante, presque non-communicative ».
« Il devint de plus en plus timide, et lorsque d'autres personnes l'approchaient, il devenait très raide. Il restait chez lui, seul dans sa chambre ou à regarder la télévision. Son visage était souvent vide, sans expression, et il donnait plus ou moins l'impression permanente de quelqu'un qui ne pouvait rien faire d'autre que d'avoir le cafard, sans aucun but dans la vie.
Alors que les autres garçons aspiraient à un bon emploi, des études ou la création d'une famille, Jeffrey Dahmer, lui, était dépourvu d'ambitions et de projets. "Il a dû se voir comme complètement en dehors de la communauté humaine, en dehors de tout ce qui était normal et acceptable, en dehors de tout ce qui était admis d'un autre être humain."
C'était le genre d'environnement dans lequel l'obscurité de la psyché humaine peut être aseptisée et réprimée. Il ne pouvait se permettre l'infamie de l'aliénation mentale, alors son obscurité a grandi, encore et encore, sans pouvoir sortir. »
---------------------------------------------« Les psychopathes se caractérisent par des émotions peu profondes, de l’impulsivité, font preuve d’irresponsabilité, d’égocentrisme et d’absence d’empathie ou de sentiment de culpabilité. Ils n’éprouvent tout simplement pas les émotions comme nous. Ils n’aiment pas comme nous le faisons.
Ils sont dépourvus de conscience et de sentiment à l’égard des autres. Ils prennent froidement ce qu’ils veulent et font comme bon leur semble, violant les normes et les attentes sociales sans éprouver le moindre sentiment de culpabilité ou de regret.
Nombre des caractéristiques qui permettent d’inhiber les comportements antisociaux et violents —empathie, liens affectifs étroits, crainte du châtiment, sentiment de culpabilité—sont absents ou sérieusement déficients chez les psychopathes.
On estime que 20 à 25 % de la population carcérale est psychopathe, mais ce groupe est responsable de plus de la moitié des crimes violents perpétrés dans notre société.
Environ 90 % des tueurs en série sont des psychopathes. »
« Selon le Docteur Lunde, les malades mentaux, contrairement à ce que l’on pourrait penser, tuent moins que les gens "normaux". Les tueurs en série sont souvent des sociopathes (la sociopathie n’est pas une maladie mentale) et sont capables d’avoir une vie "normale". »
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« L'une des choses... qui me déconcerte c'est... pourquoi je ne semble pas pouvoir produire plus de sentiments. Je veux dire, si j'avais été capable de ressentir plus d'émotions, tout ça ne se serait peut-être jamais produit. Mais il me semble que mon émotion, mon côté émotif a été... atténué. »
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Kemper pensait que c’était lui qui, à travers ses meurtres, avait accompli une déclaration sociale, effectuant une "démonstration aux autorités de Santa Cruz" en assassinant les jeunes femmes que la société chérissait le plus.
La Sexualité et l’absence de…
L’hypersexualisation inquiète de plus en plus et risque de devenir une question d’orde public, puisque certains établissements scolaires manifestent le besoin de réglementer la tenu vestimentaire des écoliers.
Même s’il est juste de douter de la réelle importance de cette problématique, et de
« se demander si, à travers ce discours, ce n'est pas le regard de la société qui fait encore et toujours de la sexualité des filles un sujet d'angoisse, pour ne pas dire un problème», il vaut la peine de se questionner sur ce qu’implique et représente le rapport à la sexualité, et par le fait même le rapport à soi-même.
La sexualité comme représentation et fondement de la personnalité
La sexualité, si elle n’est plus un sujet tabou, n’est pas devenue pour autant, grâce à la libération sexuelle, une forme d’épanouissement sereine, comme on l’a prétendu à une certaine époque naïve où l’on croyait tout réinventer.
Bien au contraire, à vouloir se libérer* à si peu de frais, et si négligemment, d’un phénomène et d’une dimension aussi complexe que la sexualité, le risque de perdre ou d’embrouiller les fondements de la personnalité est tel que la confusion risque d’être coûteuse.
À considérer la sexualité comme un problème qui ne fait plus problème, et se glorifier du fait que la jeunesse** vie mieux sa sexualité, parce qu’elle ne subit plus, comme à une certaine époque, le contrôle social et parental qui entravait et brimait la liberté sexuelle, à considérer donc que l’absence d’entrave n’est que bénéfique, on fait preuve d’un manque de sérieux et cela manifeste de la négligence dans notre compréhension humaine.
De fait, à vouloir se libérer trop facilement il y a le risque de se retrouver enchaîné dans une problématique qui se soucis peu de notre manque de considération, car la sexualité n’étant absolument pas anodine, à vouloir l’évacuer ou la relativiser, il en résultera une perte irrémédiable du caractère noble (sacré) de notre humanité.
Heureusement, ce n’est pas tant la sexualité qui compte vraiment, ou qui serait noble, mais c’est le rapport face à cette dimension fondamentale qui implique un caractère sacré et difficilement violable et bafouable.
La preuve en est que dans toutes les périodes dites de décadence, les interdits face à la sexualité se relâchent, parce que le respect envers soi-même diminu et tout devient indifférencié, sans importance, sans distinction, sans grandeur et sans respect.
Ce qui se cache sous la sexualité
Rien ne se cache sous la sexualité, sinon tout. En particulier la pudeur et le respect pour soi-même. Il est impossible d’être respecté si le respect envers soi fait défaut. Et manquer de respect envers soi, c’est manquer de respect face à ce qui nous dépasse et nous transcende : la vie.
Et celle-ci saura nous le faire payer chèrement.
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*Ce phénomène de dévoilement du corps se conjugue avec une autre forme de désir de s’exprimer et de se manifester dans la sphère publique et médiatique. Car dévoiler des détails de sa vie privée sur toutes les tribunes, comme le font la plupart des personnalités publiques n’est pas étrangé à l’hyperdévoilement du corps.**La jeunesse masculine semble, comme d’habitude, bénéficier, injustement, d’indulgence, car,
« Pourquoi parle-t-on des risques d'hypersexualisation chez les filles et pas chez les garçons ? On pourrait espérer que ce ne soit pas simplement parce qu'on présuppose que l'hypersexualité des jeunes garçons est normale et naturelle et qu'elle se réglera en grandissant, contrairement à celle des adolescentes, qui est nécessairement pathologique et qui aura des conséquences irréparables sur leur santé mentale. »
Bien que cette réflexion soit fort pertinente, on semble négliger, ici, toute l’importance des concepts socialement déterminants d’honneur, de respectabilité et de réputation. Il ne faut pas oublier que l’honneur et la réputation se perdent irrémédiablement qu’une seule fois.
Les degrés de l’oraison chez Thérèse d’Avilla
L’oraison, le discours intérieur, la prière et la méditation avaient pour but de maintenir vivant en soi une activité spirituelle sacrée favorisant les vertus théologales : comme l’humilité, l’honnêteté et la chasteté.
Si les premiers degrés de l’oraison, pour Thérèse d’Avila, sont inférieurs en raison du fait que l’humilité y est souhaitée pour éviter les maux, les malheurs et les péchés, -donc, qui a pour motif la peur infantile du châtiment-, les degrés subséquents, eux, se caractérisent par une humilité toute différente.
« Quand l’esprit de Dieu agit en nous, il n’est pas nécessaire de rechercher péniblement des considérations pour nous exciter à l’humilité et à la confusion de nous-mêmes. Le Seigneur met en nous une humilité bien différente de celle que nous pouvons nous procurer par nos faibles pensées. La nôtre, en effet, n’est rien en comparaison de cette humilité vraie et éclairée que Notre-Seigneur enseigne alors, et qui produit en nous une confusion capable de nous anéantir. C’est une chose très connue que par les connaissances qu’il nous donne Dieu veut nous faire comprendre que par nature, nous ne possédons aucun bien; plus ses faveurs sont élevées, plus cette connaissance est profonde. Il confère à l’âme un désir très vif d’avancer dans l’oraison et de ne jamais abandonner cet exercice malgré tous les travaux qui pourraient se présenter; et elle s’offre à tout courageusement.(…) Il éloigne bientôt d’elle la crainte servile et lui inspire une crainte filiale dans un degré bien plus éminent. L’âme voit alors s’allumer en elle un amour de Dieu très dégagé de tout intérêt personnel.(…) Certaines âmes cependant retirent plus de profit de l’assurance que ces faveurs viennent de Dieu, que de toutes les craintes possibles. Quand elles sont naturellement portées à l’amour et à la gratitude, elles se tournent plus facilement vers Dieu par le souvenir de tous les bienfaits reçus que par la vue de tous les châtiments de l’enfer. » (Vie écrite par elle-même Ch15)
L’âme qui se retrouve dans un tel état, vers l’humilité, parvient à s’affranchir de l’illusion qui nous attache fondamentalement aux biens de ce monde. La crainte de souffrir devant la mort et la peur du néant de la conscience s’amoindrit, pour laisser un peu de place à la sérénité.
« La douceur, la suavité et la délectation surpassent incomparablement celles de l’oraison précédente. (…) (L’âme) veut seulement jouir de cette gloire immense. Elle est semblable à une personne qui va mourir de la mort qu’elle désir et tient déjà le cierge bénit en main; elle goûte dans cette agonie des délices plus profonds. Ce n’est autre chose, à mom avis, que mourir d’une manière presque complète à tous les biens d’ici-bas, et jouir intimement de Dieu. » (Chapitre 16)
Thérèse tient, par la suite, à décrire l’état de quasi-béatitude que préfigure le degré de la troisième oraison. L’état en laquelle se trouve l’âme y est si particulier que le langage et la verve de l’auteur devront parvenir à des prouesses dans l’expression, afin de bien faire comprendre de quoi il s’agit.
« Je ne trouve point d’autres termes pour dire ou exposer une telle faveur. L’âme ne sait alors que faire. Elle ne sait, en effet, si elle doit parler ou se taire, rire ou pleurer. C’est un glorieux délire, une céleste folie où elle apprend la véritable Sagesse; c’est aussi une sorte de jouissance très délicieuse pour elle. »
Au chapitre suivant, Thérèse mentionne la difficulté, dans un pareil état, pour l’âme de demeurer en relation et en liaison avec cette vie humaine terrestre. Elle nous fait comprendre qu’à partir de ce niveau de communion il est pénible de concevoir qu’à l’avenir l’esprit va qu’en même devoir retomber dans sa situation antérieure, dans son incarnation humaine, trop humaine, qui ne se tolère que fort péniblement.
«La volonté n’a qu’à accepter les faveurs dont elle jouit dans cet état, et à s’abandonner généreusement à tout ce que la véritable Sagesse voudra opérer en elle. (…) La joie, en effet, est si excessive que l’âme semble parfois n’avoir plus qu’un lien à briser pour sortir du corps. Oh! que cette mort serait heureuse!»
L’étrange dialectique qui permet à cette femme d’écrire un chapitre de manière confuse, dans sa description d’un phénomène existentiel sacré, et de poursuivre, peu après, l’explication de manière extraordinairement précise, surprend. C’est une preuve de la véracité et de la sincérité de ses propos. Après avoir été submergée dans tout son être, par l’expérience extatique, elle revient, après coup, lorsqu’elle est à même d’analyser ce qu’elle a vécu, sur la grandeur, la subtilité et la plénitude du contact transcendant qui l’a fécondé.
Lorsqu’elle parle de sa propre démarche spirituelle et intellectuelle, elle parvient à un niveau de compréhension et de lucidité que l’on souhaiterait maîtriser.
« Car recevoir de Dieu une faveur, c’est une première grâce; comprendre ce qu’est cette faveur ou ce don, en est une autre; c’en est enfin une troisième de pouvoir l’expliquer et d’en exposer les particularités. »
Malgré sa modestie, Thérèse peut être considérée comme une auteure incontournable dans l’histoire de la pensée littéraire
Les Moralistes
« Comme c’est le caractère des grands
esprits de faire entendre en peu de paroles
beaucoup de choses, les petits esprits
au contraire ont le don de beaucoup parler,
et de ne rien dire »
Durant la deuxième moitié du seizième siècle, Montaigne mentionnait déjà qu’il ne restait plus qu’à commenter les commentaires, étant donné que les descriptions des précurseurs de l’antiquité avaient livré l’essentiel de ce qui pouvait être dit d’important concernant l’être humain.Hormis le fait qu’à partir de la révolution anthropologique galliléenne un nouveau champ d’investigation apparaît, le propos de Montaigne se révéla être assez juste.
Ceux qui n’en tiendront pas compte s’avéreront, avec le temps, n’avoir fait qu’œuvre de circonstance, datée et circonscrite aux préoccupations de l’époque.
L’exemple de la psychologie moderne et de la psychanalyse est patent. Il fallut une certaine dose d’ignorance aux disciples pour s’être entiché si immodérément de ces nouvelles disciplines. Et tout autant de méconnaissance des découvertes des moralistes pour ne pas avoir tenu compte, dans leur appréciation, de la valeur et de l’originalité très relative de l’œuvre des chercheurs en psychologie des profondeurs.*
Dans l’ouverture des Maximes de La Rochefoucauld on peut lire cette réflexion centrale et programatique : « Ce que nous prenons pour des vertus n’est souvent qu’un assemblage de diverses actions et de divers intérêts que la fortune ou notre industrie savent arranger, et ce n’est pas toujours par valeur et par chasteté que les hommes sont vaillants et que les femmes sont chaste. » Il me semble, toutefois, que la première version s’avère plus explicite : « (…) ce que nous prenons souvent pour des vertus n’est en effet qu’un nombre de vices qui leur ressemblent, et que l’orgueil et l’amour-propre nous ont déguisés. »
Remarquons bien que l’auteur insiste sur les termes souvent, généralement et la plupart du temps, puisque pour les moralistes le doute concernant leurs propres assertions s’applique à eux-mêmes, comme il s’applique à l’instruction scholastique de l’époque et à l’ensemble de tous les propos concernant ce que nous appelons, aujourd’hui, les sciences humaines.
L’ébauche de l’introduction des Maximes nous permet de comprendre à quel niveau se situe la réflexion. Mais pour entrer dans cette compréhension il est fondamental de glisser une évocation concernant deux autres auteurs importants.
La première concerne la distinction précise que Jean-Jacques Rousseau fournit à propos de l’amour-propre et de l’amour de soi. La première étant négative, il faut donc se pencher sur la seconde pour bien saisir de quoi il est question chez les Moralistes.
L’amour de soi, contrairement à l’amour-propre n’est pas un penchant naturel, car elle exige un degré de perfectibilité autrement plus ardu à atteindre, d’autant plus qu’elle est facilement corruptible. Et cela est normale dans le cas où c’est l’ego qu’il faut combattre.
Comme définition de l’amour de soi, on peut noter surtout ce qui suit: une quasi-absence de ressentiment, d’égoisme, de méchanceté, un début d’humilité, un sens de la répartie, une certaine générosité, une capacité d’écoute et une disposition à se connaître soi-même autant dans ses défauts que dans ses qualités.
Mais ceci nécessite la pleine ouverture à l’autre : « Je ne me découvre aimable qu'autant qu'autrui me dit et m'assure que je fais fonction d'amant [...] Je cesse de me haïr par la médiation d'autrui. » Jean Zin.
Le deuxième auteur, Gilles Deleuze, nous permet de comprendre ce que représente le talent propre aux philosophes.
Il s’agit, pour lui, de créateurs de concept, qui clarifient les particularités du réel, et surtout qui réussissent à entrer directement dans ce qui concerne le fait humain dans toute sa plénitude et sa diversité.
Nous avons donc avec ces deux auteurs la clé de compréhension pour saisir la force et la pertinence des propos des maximes et réflexions.
Si on revient à la psychologie moderne, on découvre avec l’amour-propre l’origine de l’inconscient. Le fait d’être inapte à se percevoir tel que nous sommes introduit ce décalage entre ce que nous prétendons et ce que signifie réellement nos actes.
A contrario, il vient un temps où nos actes parlent d’avantage que nos discours de justification.
Les distinctions
Montaigne, Pascal, La Rochefoucauld, La Bruyère, Vauvenargues et Chanfort ne partagent pas les mêmes préoccupations. Leur sujet étant évidemment l’Homme en société, et bien qu’étant tous particulièrement sceptique et prompt au doute, ils ont chacun un regard distinct et un pessimisme différent.
Les Caractères de La Bruyère fournissent une intéressante exploration des rapports sociaux complexes. Un peu moins introspectif que les autres Moralistes, il traite aussi, à l’occasion des sentiments (dans les chapitres Du Cœur et De L’homme).
« L’homme de La Bruyère ne se désagrège pas de l’intérieur, comme chez La Rochefoucauld, par la dissolution de sa volonté et les métamorphoses de l’amour-propre ; mais bien plutôt de l’extérieur, sous l’effet des contraintes sociales. » (Bérangère Parmentier)
L’essentielle des Caractères serait surtout dans cette paraphrase de Bourdieu qui évoque une de ses œuvres magistrales « La Distinction. Critique sociale du Jugement ».
« Ce qui intéresse avant tout La Bruyère, c’est, dirait un sociologue moderne, le fonctionnement du marché des biens symboliques, et le travail incessant de représentation (mentale) que le groupe se fait de lui-même. » (B.Parmentier)
Dans le cas de Chamfort, le plus méconnu des auteurs de maximes, on dénote un certain élitiste et un peu d’amertume. Ce qui s’explique aisément si on prend connaissance des détails de sa relative malheureuse existence.
« Les maximes, les axiomes sont, ainsi que les abrégés, l’ouvrage des gens d’esprit, qui ont travaillé, ce semble, à l’usage des esprits médiocres ou paresseux. »
Ayant eu des épisodes de pauvreté et de précarité, son expérience au travers de gens nobles et de courtisans lui permet de prendre une distance critique.
« Il me semble qu’à égalité d’esprit et de lumière, l’homme né riche ne doit jamais connaître, aussi bien que le pauvre, la nature, le cœur humain et la société. C’est que dans le moment où l’autre plaçait une jouissance, le second se consolait par une réflexion. »
En dépit du caractère historique des mises en scène, et de la structure hiérarchique fermé, propre au 17 ième siècle, les propos des Moralistes demeurent pratiquement toujours universels, et je m’explique assez mal la prétention à l’innovation et à la nouveauté, alors que ce qui s’écrit, sans connaissance des auteurs les plus importants ne donne souvent à peine que le dixième de ce qui se retrouve dans une centaine de pages d’un des six Moralistes.
En ce qui concerne Vauvenargues, le lecteur pourra se faire sa propre idée puisque je vous propose l’«Introduction à la connaissance de l'esprit humain»-1- Une quarantaine d’années avant Emmanuel Kant, cet ouvrage, irréprochable, propose des distinctions subtiles entre les facultés de l’esprit humain.
« (Les gens) confondent les qualités du caractère avec celles de l’esprit, et ils rapportent au raisonnement des effets qui appartiennent aux passions. Ils ne remarquent pas qu’un esprit juste, qui fait une faute, ne la fait quelquefois que pour satisfaire une passion, et non par défaut de lumière. »
Et, de toute façon, ce qui est regretable, on s’en doutait bien, c’est que «la pensée authentique de Vauvenargues est très peu connue. Elle ne joue aucun rôle dans l’histoire de la philosophie et un rôle très mineur dans l’histoire de la littérature. » (Laurent Bove)
Les Pensées
Pour Blaise Pascal, au départ, les Pensées devaient être une « Apologie de la religion catholique », destinée à convaincre les libertins, mais elle se transforma rapidement en une ébauche d’entreprise théologique.
Il y a aussi le fait que : « Pascal a choisi dès son enfance d’étudier les mathématiques, la nouvelle science reine, où l’autorité de la tradition est sans valeur. Les objets sur lesquels se porte son attention sont tous d’une portée philosophique inestimable; en géométrie, l’infini ; en physique, le vide ; en arithmétique, le hasard.» (B.Parmentier)
Le thème du divertissement revient mainte fois dans les Pensées, et pour cause, puisque son auteur à donné abondamment dans les dissipations mondaines.
La vie de Pascal ressemble à un parcours en accéléré, dans lequel les étapes sont trop précoces et trop intenses. Et il semble être au prise avec une des passions qui mine le plus un être humain : l’orgueil qui se transformera très tôt en insatisfaction chronique.
« Il y a une certaine énergie ardente, mère ou compagne nécessaire de telle espèce de talents, laquelle pour l’ordinaire condamne ceux qui les possèdent au malheur, (…) »; et un peu plus loin, «c’est une âpreté dévorante dont ils ne sont pas maîtres (…) ». (Chamfort Ch7)
Rare sont les individus aussi talentueux que l’auteur des Provinciales, mais le tribu à payer en retour, pour être hors du commun, semble souvent lourd.
L’homme, chez Pascal est bien désoeuvré, pour ne pas dire lamentable.
« Que le coeur de l’homme est creux et plein d’ordure. »
« Que pourrait-on faire de mieux pour les rendre malheureux ? (…) Il ne faudrait que leur ôter tous ces soins (occupations, travail, tâches, etc.), car alors ils (nous tous) se verraient, ils penseraient à ce qu'ils sont, d'où ils viennent, où ils vont». (Les Pensées -171)
Pour Sainte-Beuve « toute la première partie (…) des Pensées porte donc sur l'homme considéré dans sa grandeur et sa bassesse, dans son orgueil et sa vanité, dans sa corruption par l'amour-propre, dans ses illusions par l'imagination, par la coutume; dans ses ressauts et ses essors soudains qui, si bas tombé qu'il soit, le relèvent; dans son entière et continuelle contradiction enfin, jusqu'à ce qu'il comprenne qu'il est un monstre incompréhensible(…) »
S’il est légitime que le doute s’exerce sur les anciennes croyances d’un monde spirituelle qui vacille, son application au champ des comportement, des attitudes et des motivations s’avèrent dévastateur.
«La vie humaine n'est qu'une illusion perpétuelle; on ne fait que s'entre-tromper et s'entre-flatter. Personne, ne parle de nous en notre présence comme il en parle en notre absence. L'union qui est entre les hommes n'est fondée que sur cette mutuelle tromperie; et peu d'amitiés subsisteraient, si chacun savait ce que son ami dit de lui lorsqu'il n'y est pas, quoiqu'il en parle alors sincèrement et sans passion.» (Pascal)
«Tous les hommes se haïssent naturellement les uns les autres. On s'est servi comme on a pu de la concupiscence pour la faire servir au bien public; mais ce n'est que feinte, et une fausse image de la charité; car au fond ce n'est que haine...» (Pascal)
Le contexte historique**
Le nouvel intérêt pour les mœurs, aux 17 ième siècle, s’explique par divers facteurs : la perte des anciens repères, qui se définissaient par les certitudes qui concernait Dieu, le cosmos, le corps politique, la religion et les institutions en générale, rend effectif une nouvelle forme d’intérogation et de curiosité personnelle.
Le piétisme, –1- une forme d’avatare du protestantisme, encouraga le recueillement et l’auto-observation. Ce phénomène correspond, en France, à un certain blocage dans la manière de se représenter l’action politique, car l’élite sous Richelieu n’a plus l’espace de manœuvre et la considération pour espérer jouer un rôle déterminant sur le cour de la politique. La politique devient, dès lors, affaire de spécialistes et de stratèges. Ce sera le lot d’individus qui ne lutteront plus uniquement pour leurs intérêts, mais qui auront à cœur les affaires d’État. Rejeté dans la sphère privée, les nouvelles élites opéreront un soucis de soi et une redéfinition de leurs valeurs.
L’activité dans les salons d’aristocrates se tourna, conséquement vers les jeux de société (collectif), et les mots d’esprit, les maximes, les sentances, les réflexion et les litotes deviennent la voix royale vers la compréhension du monde sociale, du pouvoir et de la saisi de l’âme humaine.
Pour Norbert Elias, la politesse fait partie d’un long processus de civilisation des mœurs, en Europe. Ils y a alors une forme de raffinement généralisé, et comme le prétendait Foucault, on éprouve la nécessité d’assurer un contrôle plus strict des comportements. Ce qui amenera la naissance de la clinique psychiatrique pour les déviances.
Il y aura, à partir de ce moment, un repli vers l’activité de production des mots, et les œuvres littéraires s’adresseront à un nouveau public d’honnêtes gens qui prend conscience de leur réalité sociale et de leur ascension.
La caducité des structures de la tradition devint irréversible, et le discours des Moralistes s’enfonca dans cette brèche ouverte.
-------------------------------------------------*Les dérapages méthodologiques concernant la signification des rêves et des lapsus. Voir l'hallucinante fixation sur la trop grande importance accordée à l'inconscient.
** Largement inspiré par Bérangère Parmentier, «Le siècle des Moralistes»
1- « Le piétisme, né en Allemagne au XVIIème siècle, est un grand mouvement dans la foi religieux, qui prône un retour à l'affectif. Philipp Jakob Spener en était un des principaux instigateurs. (Dès cette époque des tendances piétistes se sont aussi manifestées dans les Eglises non-conformistes outre-Manche ; le méthodisme de Wesley se rapproche beaucoup du piétisme.)
Le terme "piétisme" vient de la racine latine "pietas" qui a donné le mot "piété". La piétié est un sentiment de dévotion, d'amour et de respect à l'égard de Dieu.
Le courant du piétisme reprochait à l'orthodoxie protestante de l'époque de faire de la religion un ensemble de confessions de foi dans lesquelles la piété et la sensibilité personnelle du croyant n'avait pas de place. Le piétisme donna un élan nouveau à l'Eglise en proposant une approche de l'Ecriture simple et personnelle. Il eut la volonté de mettre en valeur les oeuvres issues de la foi.
A la fin du XVIIIème siècle, le protestantisme était influencé par le courant rationaliste. Le rationnalisme remettait en question la révélation, et ainsi les fondements de la tradition chrétienne. Une religion philosophique se développait appelée déisme.
Face à ce courant, il y eut un renouveau spirituel dans l'Eglise, en particulier grâce à l'influence du piétisme. Cette période de renouveau spirituel - appelée "Réveil" - favorisa le développement de nouveaux mouvements comme le méthodisme.
Le Réveil commença en France à partir de 1815 par l'intermédiaire de missionnaires venus d'Allemagne (Erwekungsbewegung) et des pays anglo-saxons (Revivals). En voici quelques caractéristiques :
- Une grande importance accordée à la conversion intérieure (aussi appelée la rencontre personnelle avec le Christ)
- Une recherche particulière de l'action de l'Esprit Saint dans sa vie, généralement accompagnée de manifestations spirituelles de l'ordre des charismes décrits dans les actes des apôtres (pentecôte) et l'épître aux Corinthiens.
- Une grande importance accordée à l'évangélisation par la base et à la place des pauvres
- Des assemblées de prières où la communauté se remet entre les mains de Dieu
- Un retour à une sensibilité affective propice à laisser Dieu se manifester
- Les prédicateurs insistaient particulièrement sur la conversion personnelle, la repentance et l'irruption de la grâce. Ils invitaient les fidèles à partir en mission dans le monde pour annoncer la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ.
- Pour prouver l'authenticité de leur message, les croyants du Réveil mettaient en valeur les confessions de foi des réformateurs. En cela, le mouvement du Réveil se rapprochait de l'orthodoxie protestante.
- La recherche théologique était synonyme de spéculation. Ce rejet de la recherche augmentait la probabilité de faire une lecture fondamentaliste du texte biblique.
Aujourd'hui, nous retrouvons en filigrane les caractéristiques du piétisme et du Réveil au sein des mouvements évangéliques. »
Quelques Maximes et Réflexions«Le parler que j’aime, c’est un parler simple et naï, tel sur le papier qu’à la bouche; un parler succulent et nerveux, court et serré, non tant délicat et peigné comme véhément et brusque.»
« Nous fesons que nous entregloser.»
Montaigne
-------------------------------« Plus grande est la sensibilité, plus grand est le martyre. »
Léonard de Vinci
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« Si nous résistons à nos passions, c’est plus par leur faiblesse que par notre force. »« Un des choses qui fait que l’on trouve si peu de gens qui paraissent raisonnables et agréables dans la conversation, c’est qu’il n’y apresque personne qui ne pense plutôt à ce qu’il veut dire qu’à répondre précisément à ce qu’on lui dit. »
La Rochefoucauld
-------------------------------------« Nous avons si peu de lumière pour pénétrer le fond de notre cœur, que nous ne distinguons point avec certitude par quel principe nous agissons, et si c’est par cupidité ou par charité… On peut désirer par amour-propre d’être délivré de l’amour-propre, comme l’on peut souhaiter l’humilité par orgueil.»
Pierre Nicole
--------------------------------« La vérité est si obscurcie en ce temps, et le mensonge si établi, qu’à moins que d’aimer la vérité, on ne saurait la connaître. »
« Or on ne se fâche pas de ne pas tout voir, mais on ne veut pas être trompé…»
« Nous haïssons la vérité et ceux qui nous la disent. »
« Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir demeurer en repos dans une chambre. »
« L’homme ne sait à quel rang se mettre. Il nest visiblement égaré et tombé de son vrai lieu sans le pouvoir retrouver. Il le cherche partout avec inquiétude et sans succès dans des ténèbres impénétrables. »
Pascal
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« Impossible d’être heureux avec de l’imagination. »
« Elle est si difficile à pratiquer qu’on va bientôt la ranger avec les vertus : la paresse. »
« La peine de ma vie est d’en avoir fait. »
« Parler de ses malheur, c’est les nourrir. »
« L’expression « J’ai mille choses à faire » a été inventée par celui qui n’en avait qu’un : la sienne. »
« On excelle tous à régler les affaires d’autrui. »
« Le difficile est d’écrire à jeun. Tout le monde entend des musiques quand il a bu. »
« C’est ceux qu’on aime qu’on ne voit pas et qui arrivent toujours pour cinq minutes et repartent pour des éternités. »
« Elle n’est pas manquée ta vie, si tu aides les autres à réussir la leur. »
Félix Leclerc
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« Avoir de l'expérience, ce n'est pas avoir vieilli, c'est avoir vu, et l'on voit mieux jeune que vieux. »
« En général, on exige trop de talents pour les petits emplois, et on en exige trop peu pour les grands. »
« Il y a peut-être plus d'hommes qui ont manqué aux occasions, qu'il n'y en a à qui les occasions ont manqué. »
« Les louanges d'un sot ne devraient pas me flatter, et cependant me flattent presque autant que celles d'un homme d'esprit: un sot, dans le moment qu'il me loue, devient homme d'esprit; l'homme d'esprit qui me loue n'est qu'un juge équitable. »
« Les politiques, les moralistes, les théologiens ont ceci de commun, qu'ils se proposent de conduire l'homme à la perfection, et qu'ils seraient bien fâchés qu'il y arrivât. »
Laurent Angliviel de La Beaumelle 1752
La vie rêvée des anges*
Le très bel essai « Chemin faisant » me servira à introduire quelques digressions. Si l’allusion à cet ouvrage permet que quelques’uns veuillent bien jeter un coup d’œil aux propos lumineux du grand connaisseur de la littérature, raffiné, qu’est Jacques Brault, ce ne serait être en vain, étant donné que les auteurs rigoureux ne sont pas nécessairement les plus connus. Afin qu’une partie de la mémoire ne soit pas complètement abolie dans le fracas de la vénalité, il faut parfois prendre le temps, même si cela s'avèrent terriblement exigeant, mais jamais laborieux, de se retirer à l’ombre du silence pour lire des auteurs méconnus.
Comme certains essayistes, Jacques Brault fait preuve de sagesse** et de discernement en choisissant de se concentrer sur des textes essentiels, qui auront de moins en moins de lecteurs, étant donné que les conditions propices à la compréhension et à l’appréciation d’une époque, et de sa production littéraire, feront incessamment défaut, si la tendance se poursuit.
Si les goûts ne se discutent jamais…Ils peuvent et doivent se raffiner.
Dans les années soixante, certains critiques ont souligné le fait que «le petit royaume du loisir était devenu le grand royaume du marchand, habile à exploiter le monde des rêves, (des phantasmes et la crédulité de l’acheteur, à qui on fait croire à une expérience importante, voire fondamentale) ».
Jacques Brault faisait justement remarquer que « la poésie (la littérature et la chanson populaires), trop désireuses d’accueil immédiat, se sont vendues aux plus offrants, aux modes (…), au succès massif comme aux complaisances de la (fausse) marginalité. »
L’intérêt de ce propos n’est pas de dénoncer le fait que les conditions de production artistique sont devenues mercantiles, mais qu’il faut garder à l’esprit que la rapidité à propulser et à populariser une œuvre se retourne contre son auteur, puisqu’en général rien ne reste après l’engouement éphémère.
À trop vouloir vulgariser et plaire il y a risque de banalisation. Un certain abbé de Beaufort écrivit malencontreusement, en 1698 : « Il ne faut point discuter des gouts, sur qui la raison a si peu d’empire : il vaut mieux leur céder, & en faisant parler Platon à nôtre mode, tâcher de le rendre utile. »
Et c’est incidemment à cette époque que commença le phénomène de la mode et des créneaux orientés vers les préférences des publics escomptés.
Le métier d’écrivain
La réflexion sur le travail d’écriture est un thème récurrent chez Jacques Brault. Ceci est d’autant plus compréhensible qu’une existence d’écrivain, de poète et d’intellectuel pose un sérieux problème lorsque la patrie d’origine et les gens du commun*** méprisent ce type d’activité, de métier ou d’existence.
L’admiration, l’envie et le respect se portant aujourd’hui sur la popularité, la célébrité et la réussite, la modération dans ce domaine ne saurait être néfaste. Il faudrait suivre le bon jugement qui faisait la force des hommes de d’autres époques, car pour eux l’attention se dirigeait davantage vers le courage, la bravoure et la grandeur d’âme.
Actuellement, la situation me semble telle qu’il ne reste pratiquement plus aucun champ de valorisation pour les activités de l’esprit. Un auteur français contemporain, Jean Zin, admet cultiver l’excellence, et ce n’est pas de la prétention. Il ne serait certainement pas malsain de porter plus d’attention à ce type d’activité, et laisser un peu tomber la curiosité dirigée, à outrance, vers des productions qui ne méritent aucunement qu’on s’y attarde.
Quand des gens insipides et fats sont proclamés personnalité de l’année pour avoir fait du spectacle mesquin, bas et narcissique et qu’ils ont fait de leur propre personne un outil de marketing, que reste-t-il du vrai travail de création, qui, lui, demeurera toujours modeste et silencieux ?
Pour Brault,
«les poètes ne rêvent pas le monde; ils ne traitent pas non plus le langage comme un objet de luxe. Ils contestent un monde et un langage aliénés en valeurs-marchandises, ils s’opposent à la plate linéarité du temps historique, ils n’acceptent pas que la vie sorte d’un trou d’absence pour ne retourner que dans un trou d’absence.»
S’il y a un temps pour rire, il y a un temps pour la tristesse ; s’il y a un temps pour s’amuser, il y a aussi un temps pour s’efforcer de progresser, de réfléchir et d’essayer de contempler. Étant entendu que la contemplation suppose de s’extirper du quotidien et des réflexes journaliers, pour tenter de vivre une expérience nouvelle, non relié aux corps, mais habitant l’esprit.
Il ne faudrait jamais oublier que
« la seule révolution totale et permanente (provient de l’activité imaginaire). »
Et que le meilleur outil pour endormir l’esprit de révolte, consiste à prendre la place de l’imaginaire individuel et collectif, pour l’orienter dans des directions douces et inoffensives : comme l’activité d’opinage journalier sur toutes les ondes et les médiats populaires qui représentent un exutoire efficace.
De fait, pour Isidore Ducasse « nous travaillons à conserver cet être imaginaire qui n’est autre chose que le véritable ».
Il faudrait donc redonner de l’importance à l’autonomie de l’imagination.
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* Pour le film d’Érick Zoncas, avec Élodie Bouchez.
**Cette dénomination n’a rien de présomptueux ou d’exagéré, car la première racine Indo-européenne, sag, avoir du flair, aurait donné en latin, sagax (sagace), avoir l’odorat, l’ouïe et donc l’esprit pénétrant. Cet exemple, en soi, constitue la preuve indéniable que la modernité, ayant tendance à balayer ses références au passé, aux significations des mots, se condamne à la pauvreté du langage, et à la fantaisie de l’innovation vide, inutile et inféconde-1-.
Car il y a plus de connaissance psychologique dans l’étymologie que dans n'importe quelle tentative contemporaine d’analyse de l’âme. Ce qui explique que les plus grands fondateurs de cette discipline n’ont souvent fait que maîtriser le latin et le grec. Du moins, avant que de vouloir innover. (Pascal, Rousseau, Nietzsche (…) et Jankélévitch, le plus minoré des auteurs de la patience.)
Ce qui explique que, quand on ne sait pas dénommer et prendre du recul, l’on emploit des «hypersuperlatifs». -2-
Comme dit l’adage: « soigne tes mots ».
Personne n’est à l’abri de ce genre d’excès. Mais entre le faire quelques fois, et gagner sa vie en qualité de démagogue populacié, et d’en faire un spectacle pour gens en mal de sensations, et frustré, il existe une marge. Entre perdre et vouloir conserver un peu de la capacité à se positionner fondamentalement, dans le soin d’une parole, et tout ramener aux préjugés, aux verbiages et à la dissipation, il faut choisir.
Par opposition, Henri Michaux, parlait justement, dans Un barbare en Asie, du style chinois comme étant « ce style où l’on épargne les mots.
*** Certaines personnes peuvent éprouver des difficultés avec les gens du gros bon sens et du «tout concret». Ce n’est pas en restant collé sur ce que l’on observe dans notre propre vie, dans notre métier (« avec les gars de l’ouvrage »), qu’il est possible d’avoir quelques conversations stimulantes. Il arrive que l’on croise des gens qui après cinq minutes de conversation, commençent déjà à se répéter dans les mêmes clichés, à réutiliser la même perspective et à ânonner des propos de type radiophonique.
La difficulté est dans les deux sens. J’imagine que ce ne doit pas emballer ces gens lorsque l’on détourne la conversation vers des propos moins quotidiens et moins conformistes.
Le particulier, on le vit chacun à sa manière, et c’est ce qui n’a aucunement lieu de monopoliser constamment notre attention, alors que le général devient ce qui nous est possible de partager. S’il faut s’introduire par le particulier, il faut enchaîner promptement avec le général.
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1- On abuse aujourd’hui des mots, d’une façon obscène et ridicule.
2- On pourrait nommer cette facheuse tendance à violenter les mots et à préconiser la forme stylistique et l’effet rhétorique, le syndrome ryano-henry-lévien (pour Claude Ryan de la première période et BHL).
Pour exemple ceci :« Ce que j’ai lu de plus pertinent, de plus percutant, sur le sujet… Les idées les plus novatrices, les plus justes et ajustées à la réalité… Jean-Marie Colombani nous donne des pistes, ouvre des perspectives… livre tonique et courageux (lâche)… appréciable, par sa passion démocratique (élitiste), si fidèle… aux exigences de l’universalisme citoyen. »
On devine par cette outrance dans l’éloge, que nous nous trouvons en présence d’un livre qui finira rapidement à la poubelle, et que c’est du placement de produit. Dans ses propos dithyrambiques on perçoit beaucoup d’hypocrisie, et il conviendrait de tout renverser les locutions par leur antonyme.
Et aussi ceci : « le livre époustouflant, ébouriffé, échevelé, torrentueux et mimétique » de Jean-François Kahn.
Ou encore, le défunts Jean-Luc Lagardère, qui possède une partie importante de l’édition française (dont Grasset), qui contrôle 49 % des NMPP ainsi que le JDD, Télé 7 jours, Paris Match, Europe 1, Elle, etc., parlant de Bernard-Henri Lévy : «Premièrement, c’est un ami (têteux). J’ai peu d’amis. Il est gai (infatué et prétentieux). C’est un homme réfléchi. C’est un homme courageux (vil). Cette fidélité à ses amis (son réseau de piston), c’est pour moi déterminant. […] Ceux qui l’ont critiqué passeront. Lui-même comme tous les hommes passera. Mais son œuvre restera.» (absolument sans aucune importance).
Il faut noter que « Le groupe Lagardère compte des activités dans les médias, la communication, l’aéronautique et la défense. Il est notamment l’un des actionnaires principales d’EADS, le géant européen de l’aéronautique et de la défense. Dans les médias, le groupe avait récemment acquis le pôle d’édition de Vivendi Universal.»
Même si « Les colporteurs de canons Dassault et Lagardère possèdent les deux tiers de la presse nationale française », il ne faut surtout pas remettre en question la liberté d’expression et la conscience supraprofessionnelle des journalistes des dits journaux, car il ne s’exerce aucun autocensure dans les salles de rédaction.
Si tenir ce genre de discours critique envers les médiats appartenant à des intérêts hautement capitalisme (de prédations) peut mener aux discrédits unanimes de Pierre Bourdieu, puisqu’il a souligné ce fait troublant, on imagine facilement que n'importe quelle remise en question, qui se fait en dehors de la corporation et du conseil de sagesse des journalistes, ne sera jamais bien reçue.
Les nouvelles armes américaines
de la diplomatie
Une société qui atteint sa quintessence politique, économique et technologique engendre un type de pouvoir qui met en place les mécanismes appropriés aux développements de la volonté de puissance*.
Comme le pouvoir se manifeste par le contrôle, la puissance, elle, absolue, génère le dernier stade débilitant de la mégalomanie (voir la différence entre Faucons**: Kisinger/Follamour, et celle entre Vulcains: Rumsfield et Wolfovitch/Vélociraptor.
Cette volonté, dans sa négation de l’altérité, ne tolère plus aucun autre libre arbitre que le sien propre. Le multilatéralisme n’est certes pas son principal penchant. La modération non plus, puisqu’elle ne serait exister dans l'Ubris.
Cette logique, par sa co(hérence), n’a plus que la froideur du raisonnement, comme ressource, et l’enfermement de son propre vertige autodestructeur, comme châtiment prochain.
Mais son règne douleureux, même s’il est compté, sera toujours trop long, à l’instar de l’éternité, qui dure trop, surtout vers sa fin***.
Ainsi chaque moment de ce régime mortifère devient pénible à tous ceux qui le subissent, de même qu’aux autres populations qui assistent aux carnages, sans aucune possibilité d’intervention ****.
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Un cas de figure récent pourrait rendre un peu plus lumineuses ces divagations abscondes.
Reconstitution fictive
Les stratèges américains ayant projetés d’utiliser la technique de l’arme à double tranchant pour diviser l’Union Européenne, une forme de chantage obligea le gouvernement allemand à ne pas démentir l’information officielle voulant que Mohamed Atta ait reçu une bourse d’étude, pour un visa d’entrée américain octroyé malencon- treusement par le programme allemand d’échange inter-universitaire.
En échange de ce service rendu, l’entente spécifiait la confirmation d’un retrait progressif, et seulement partiel, des troupes américaines stationnées en Allemagne, afin de limiter l’incidence économique d’un désinvestissement trop brusque.
Sitôt le marché conclu, les actes ne confirmant plus l’entente sur le positionnement des troupes américaines, la ministre de la Justice allemande découvre que les formalités d’autorisation du pirate de l’air furent, en fait, une démarche pilotée par la C.I.A. (un livre récent rapporte cette démarche).
Devant le dégoût exprimé publiquement par la ministre le piège se referme, le gouvernement étant perdant sur les deux aspects : la fausse information diffusée et le retrait complet des troupes.
------------------------------------* La Wille zur Macht nietzschéenne, que l’on propose de traduire en «Volonté vers la puissance», se distingue de la volonté de puissance par son objectif. Nietzsche-1- étant un solitaire, surtout après sa deuxième période, celle de «Aurore», n’a jamais entendu la volonté comme étant applicable à la sphère sociale ou politique -2-. Il faut toujours partir de la maxime «Ce qui ne me tue pas me fortifie» face à la cruauté de la vie et face aux aléas de l’existence individuelle. Et il va de soit que toute référence au nazisme devient donc une méconnaissance profonde du plus grand penseur des 19ième et 20ième siècles. Heidegger se révélant, aujourd’hui, être un tantinet comme la grenouille de la fable.
-1- Le sujet de Maîtrise du scribouilleur.
-2- Interprétation péladienne.** Robert Strausz-Hupé, fondateur de l'école états-unienne de géopolitique, a formé Henry Kissinger, James Schlessinger et Alexander Haig. Convaincu de la décadence de l'Europe et de la supériorité des États-Unis, il n'a cessé de plaider pendant un demi-siècle pour la création d'un Empire américain dont l'Europe occidentale serait une province soumise. Adulé par le Pentagone et les industriels de l'armement, écouté par Nixon et Reagan, il a façonné l'OTAN et pesé sur la politique au Moyen-Orient. Il s'est éteint à l'âge de 98 ans ( les vieux fous mort toujours trop tard, on pense ici à la ruse de la Raison hégelienne).
*** Allen Stewart Konigsberg et son recueil de boutades cinématographiques.
**** Par les réseaux d’Internet il faudrait discrètement, à travers une dizaine de pays, descendre dans nos réseaux nationaux de nos cités et distribuer des tracts invitant à un boycotte simultané de quelques produits: les boissons gazeuses, les pétrolières, les oranges de Bush, les industries alimentaires et de confiseries. Mais n’en demandons pas trop au consommateur repu et égoïste que nous sommes.
Civilisation technicienne
La technique et la technologie inspirent les plus vives critiques quand vient le moment de tracer un bilan de la modernité et de l’actualité. Si, dans un premier temps, à l’époque des encyclopédistes, on célébrait les futures vertus des découvertes et de leurs applications inoffensives, le désenchantement est venu rappeler que la nouveauté à ses attraits, mais qu’elle finit par s’estomper. D’autant plus, qu’avec les dernières inventions, on est bien obligé d’admettre, que l’homme est de moins en moins indispensable à la gestion de l’information qui assure le bon fonctionnement des appareils, des automates et des robots industrielles.
Ce qui nous laisse alors toute la latitude pour constater que le prolongement de l’évolution biologique du cerveau, à travers et par l’instrument, est générateur de bouleversement social, puisque se crée alors une forme d’entité autonome, dont la logique s’affranchit des normes humaines, pour vivre sa propre vie et ses propres mutations s’auto-engendrant.*
De fait, pour les opposants à la modernité bien des maux, quand ce n’est pas l’entière responsabilité des problèmes les plus lourds et des perspectives les plus sombres, résultent de cet affranchissement de la technologie appliquée. De cette autonomie/perte de contrôle (pour l’être humain) que manifeste de manière ingrate l’ensemble des théories et leurs applications instrumentalisés et optimisés par le principe d’efficacité, surgit de nouveaux problèmes et des résolutions pratiques unidimensionnelles, dont la question de l’humain, de son essence et de ses priorités, ne se pose plus, et, pour ainsi dire, n’existe plus.
Médiatisation
Pour d’autres, dont la critique semble tout aussi virulente, un des reproches les plus sérieux serait notre état pitoyable de dépersonnalisation, qu’engendre l’interposition médiatique abusive.
La fascination et la curiosité superficiel qu’entretient la télévision, volant les rêves et dépouillant l’imaginaire de sa fonction créatrice, participe de l’entreprise de domestication, prolongeant les structures d’enfermement physique, moral et mental.
Quand une hallucinante bande de brebis** manifeste pour défendre les préjugés et l’embrigadement opérer par quelques mauvais démagogues amateurs, en manque de contestation juvénile puérile, et que l’on appelle cela liberté d’expression et débat d’idée, on comprend toute l’importance de l’instruction, qui peut seule permettre de comprendre adéquatement ce que veulent dire les mots.
En tous les cas, on prouve en cela, l’énorme potentiel qui permet de captiver, d’inoptiser, de niveler et de standardiser la personne, en en faisant de simples individus dont la ressemblance annihile toute forme d’originalité et de particularité. (Pour ne pas dire le caractère unique de chaque personne.)
Étant donné cette incapacité à être authentique, original, et autonome dans nos jugements ou dans nos préférences, nous ne serions devenus, d’après ces critiques, que des récepteurs passifs et manipulables à l'extrême, puisqu'à force de raffinements médiatiques, les experts du spectacle en seraient venus à nous imposer une représentation qui nous captiverait davantage que notre propre vie. Ce qui expliquerait que des personnages d’une banalité et d’une vénalité évidente deviendraient des héros de la quotidienneté.
Dans ce monde de l’uniformité et de la standardisation, on s’ennuie tellement que l’on révère la performance, le culte du record; et on y a même inventé un enthousiasme certain pour le sport extrême. -1-
L’individu voit ainsi devant lui, représenté, de manière fort esthétique, des performances de toutes sortes, qui tranche singulièrement avec sa vie de routine et son univers aseptisé.
«L’ennui naquit un jour de l’uniformité…On s’ennuie à la tâche monotone du travail parcellaire, on s’ennuie dans les cités-casernes.»
La seconde grande critique, a retenir, de la modernité a été formulée par l’école de Francfort. Elle porte le nom de raison instrumentale. Et pose comme constat que la société tend à être gérée par une logique qui prendra en compte tous les aspects, sauf ceux à hauteur d’homme.
En réaction à cette instrumentalisation, ces sociologues et philosophes de la modernité (l'agir communicationnelle) postule, et nous font remarquer, que, étant donné le caractère irréductible de la dignité humaine, bien qu’il soit rationnel de tout ramener au calcul, à l’efficacité, à la performance et à la rentabilité, il n’est pas raison(nable) d'opérer une telle réduction.
Il arrive parfois que des êtres s’entraident, se manifestent de la sympathie, puis s'aiment, et détruisent, par le fait même, toute espèce de logique reliée aux calculs, infléchissant ainsi cette raison qui détruira la fibre humaine, et qui ne peut apporter, à long terme, que de grands malheurs.
Quand n’est-il, par contre, des avantages que procurerait la technologie?
En premier lieu, et de manière apparente, le progrès technique a permis une diffusion horizontale de la culture. L'époque où il n'y avait que les élites qui pouvaient avoir accès à la culture, et en bénéficier abondamment, est bien révolue.
Certains vont, incidemment, objecter que le spectre du divertissement de masse est bien mince et uniformisé.
Qu'à cela ne tienne, la possibilité de se mettre directement, ou par intermédiaire, par un effort de volonté, en contacte avec tous les niveaux de culture est bien réelle. Sans compter que la rapide diminution du prix des appareils devrait les rendre, à moyenne échéance, abordables pour les pays en développement.