Divagations
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''Que les mûrs de ma prison s'écroulent dans la plus sacrée des tempêtes, et que plus magnifiquement et plus librement mon esprit s'en aille dans la terre inconnue!" Hölderlin
Les pensées d’un mégalo-maniaque
Adolf Hitler était ce qu’on l’on appelle un esprit tordu. Ses discours et son livre, écrit en prison, Mein Kampf, relève du délire maniaque. Mais sur un sujet en particulier il avait bien compris les ressorts. Au vingtième siècle apparaît les médias de masse et l’information qui rejoignent de plus en plus de larges franges de la population. Évidemment, avec l’information apparaît la manipulation. Bref, la propagande.
«La part de beaucoup la plus forte prise à la "formation" politique, que l’on désigne en ce cas d’une façon très heureuse par le mot de propagande, incombe à la presse. Elle assume en tout premier lieu le travail d’"information" et devient alors une sorte d’école pour adultes. Seulement, cet enseignement n’est pas aux mains de l’État, mais entre les griffes de puissances qui, pour la plus grande part, sont tout à fait néfastes [..] En quelques jours, la presse sait, d’un ridicule petit détail, faire une affaire d’État de grosse importance, et inversement, en aussi peu de temps, elle fait tomber dans l’oubli des problèmes vitaux jusqu’à les rayer complètement de la pensée et du souvenir du peuple.
C’est ainsi que l’on parvenait en quelques semaines à sortir de façon magique certains noms du néant, à y attacher par une large publicité des espérances inouïes, à leur créer enfin une popularité telle qu’un homme de véritable valeur ne peut de sa vie en espérer autant ; des noms qu’un mois auparavant personne n’avait entendu prononcer, étaient lancés partout, alors qu’au même moment des faits anciens et bien connus, relatifs à la vie de l’État ou à la vie publique, étaient enterrés en pleine santé.
La grande masse d’un peuple se soumet toujours à la puissance de la parole. Et tous les grands mouvements sont des mouvements populaires, des éruptions volcaniques de passions humaines et d’états d’âme, soulevées ou bien par la cruelle déesse de la misère ou bien par les torches de la parole jetée au sein des masses.
Pour les intellectuels, ou tout au moins pour ceux que trop souvent on appelle ainsi, est destinée non la propagande, mais l’explication scientifique. Quant à la propagande, son contenu est aussi peu de la science qu’une affiche n’est de l’art, dans la forme où elle est présentée.
Toute propagande doit être populaire et placer son niveau spirituel dans la limite des facultés d’assimilation du plus borné parmi ceux auxquels elle doit s’adresser. Dans ces conditions, son niveau spirituel doit être situé d’autant plus bas que la masse des hommes à atteindre est plus nombreuse.
Donc toute propagande efficace doit se limiter à des points fort peu nombreux et les faire valoir à coups de formules stéréotypées aussi longtemps qu’il le faudra, pour que le dernier des auditeurs soit à même de saisir l’idée.»
Tocqueville
De retour de sa mission aux Etats-Unis, Tocqueville est convaincu que la démocratie, l’égalité des conditions, y existe à l’état pur. C’est principalement une égalité de droit : on n’y retrouve plus de distinctions héréditaires, «c’est-à-dire que chacun peut prétendre à n’importe quel statut social sans en être empêché par le rang que lui confère sa naissance». Mais la démocratie amène «l’égalisation des conditions et l’uniformisation des modes de vie». Pour l’individu démocratique la vérité se situe au niveau du jugement public. Il «n’a donc que peu d’indépendance intellectuelle, il est relativement apathique, prompt à se soumettre à la volonté du plus grand nombre».
C’est à une passion à l’égalité qu’il se livre et aussi à une aspiration au bien-être individuel. «Disposant d’assez de ressources pour se suffire à lui-même, il a tendance à s’isoler et à se replier sur la petite société qu’il forme avec ses semblables.» Ce qui fait que l’individualisme est une tendance aux sociétés démocratiques. «L’individualisme est un sentiment réfléchi et paisible, qui dispose chaque citoyen à s’isoler de la masse de ses semblables, et à se situer à l’écart avec sa famille et ses amis; de telle sorte que, après s’être ainsi créé une petite société à son usage, il abandonne volontiers la grande société à elle-même.» Et plus négativement encore : l’individualisme est un «amour doux, paisible et tenace de ses intérêts particuliers, qui absorbe peu à peu tous les autres sentiments du cœur et y tarit presque toutes les sources de l’enthousiasme».
Mais il est vrai que l’égalité à aussi ses limites et ses dangers. Deux conséquenses indésirables peuvent en résulter : «L’une mène directement les hommes à l’indépendance et peut les pousser jusqu’à l’anarchie, l’autre les conduit par un chemin plus long, plus secret mais plus sûr, vers la servitude». La servitude devient «une conséquence objective du processus d’égalisation». Et c’est par le despotisme que la servitude se réalise sous la forme d’une concentration des richesses (monopoles) ou par la concentration des pouvoirs étatiques centralisateurs. Comme les individus ne se mobilisent pas pour occuper les prérogatives du pouvoir, la voie est libre vers l’État despotique. «L’atomisation des sociétés démocratiques renforce l’apathie des citoyens, et, par une sorte d’effet boule de neige, à mesure que le pouvoir central se renforce, le sentiment d’impuissance des citoyens s’étend, ce qui permet un nouvel accroissement de la centralisation.»
Pour Tocqueville il y a un moyen de prévenir ce phénomène. C’est la constitution des associations volontaires civiles ou politiques et des institutions communales.
------------------------------------------------Alexis de Tocqueville (Juriste et penseur politique français, 1805-1859)
Sa vie en bref
Aristocrate français né à Paris, en 1805, Alexis de Tocqueville est issu d'une famille ultra-royaliste partiellement décimée par la Terreur qui suivit la Révolution française de 1789. Pour cette raison sans doute, il se méfiera toute sa vie des intentions révolutionnaires sans pour autant verser dans un conservatisme à tout crin. De fait, cette méfiance ne l'empêchera pas d'être un libéral engagé, lui qui vivait justement à une époque où la France tentait maladroitement de réfréner la montée des revendications sociales mises de l'avant à la faveur de la Révolution française. Auparavant, le jeune Tocqueville aura toutefois pris soin de poursuivre ses études en droit avant d'être nommé juge auditeur en 1827, à Versailles.
L'état de sa société suscite par ailleurs de profonds déchirement chez Tocqueville, le laissant écartelé entre les traditions familiales et ses sympathies naturelles à l'égard d'un système politique plus démocratique, à l'image de celui développé par les Américains depuis 1776. Et cette sympathie était d'autant plus importante que ses lectures de Châteaubriand l'avaient convaincu que la liberté américaine avait plus à voir avec la liberté des Lumières que celle des primitifs dépeinte par Rousseau. Un voyage d'étude de neuf mois aux États Unis, voyage qui devait permettre au juriste qu'il était d'étudier le système carcéral américain considéré par les philanthropes d'alors comme étant le plus évolué de l'époque, allait d'ailleurs lui permettre de vérifier de près les thèses de Châteaubriand. En fait, bien davantage un prétexte pour fuir momentanément son pays où son engagement politique lui vaut quelques inimitiés qu'un véritable voyage d'étude, il profite de son séjour pour cumuler une importante quantité de notes sur la vie politique américaine.
De retour de voyage en 1835, il abandonne la magistrature pour rédiger le premier tome de son célèbre ouvrage De la démocratie en Amérique. Suite au succès de ce livre, Tocqueville est reçu à l'Académie des sciences morales et politiques en 1838, puis à l'Académie française en 1841. Il publiera le second tome De la démocratie en Amérique en 1840, de même que l'Ancien Régime et la Révolution en 1856, ainsi que de nombreux autres textes avant de mourir en 1859, à Cannes.
Sa pensée
Riche et complexe à plusieurs égards, on peut saisir l'essentiel de la pensée de Tocqueville en la reconstruisant autour d'une grande idée maîtresse et de deux idées secondaires qui lui permettent de tracer un constat fort juste de la vie politique au sein des démocraties occidentales. Toute l'œuvre de Tocqueville a pour fonction principale de réfléchir à la manière dont on doit s'y prendre pour préserver la démocratie en conciliant les forces exogènes et endogènes de la société civile. De fait, marqué par les ruptures créées par la Révolution française au sein de sa société, il cherche à en comprendre les origines par l'étude d'une société ayant vécu une telle révolution tout en évitant ses ruptures. À ce titre, son analyse emprunte tout autant à l'observation qu'à la réflexion pure.
Une idée maîtresse
Toute l'œuvre de Tocqueville repose sur la foi qu'il a pour le progrès de l'égalité des conditions entre les êtres humains. Pour cette raison, il est fort critique à l'endroit des tenants de la Révolution représentant à ses yeux une classe moyenne (petite bourgeoisie mercantile de l'époque et capitalistes) qui ne songe guère à autres choses qu’à gérer les affaires publiques afin de les faire tourner au seul profit de ses affaires privées comme il le mentionne dans ses Souvenirs. Une telle volonté aurait en effet beaucoup plus à voir avec une lutte corporatiste qu'avec une véritable volonté d'affranchir les masses et de construire une société plus égalitaire. Pour cette raison, il se fait l'analyste du "rapetissement universel" entraîné par l'accession au pouvoir de cette nouvelle classe sociale.
Deux idées importantes
Cette idée de progrès, fort riche et fort intéressante, n'en reste pas moins assez discutée à l'époque, tandis qu'elle ne constitue qu'une intuition que Tocqueville doit encore étoffer. Il le fera en l'appuyant sur deux constats de moindre importance qui complètent la démonstration en lui donnant les assises empiriques qui lui faisaient jusque là défaut.
La Providence dans l’histoire
Tocqueville retiendra premièrement comme preuve de ce progrès l'existence d'une Providence qui commande le sens de l'histoire. Cette dernière jouerait un peu le même rôle que l'historicisme chez Marx, à savoir une sorte de "loi de la nature" légitimant l'évolution orientée de la communauté. Ainsi, à défaut d'avoir les mêmes vertus scientifiques que Marx prêtait à l'historicisme, la Providence n'en constitue pas moins un concept qui aurait pour principale fonction d'orienter le développement de nos communautés vers un progrès toujours plus grand. Il s'agit en d'autres termes d'utiliser cette dernière pour donner une assise à la notion de progrès qui s'appuie dès lors sur une trame providentielle: il est orienté, et cette orientation a pour base les droits des individus.
Le rôle historique de l’idée d’égalitéCette volonté de Tocqueville d'ancrer la notion de progrès de l'égalité entre les personnes dans la réalité sociale n'est toutefois pas encore pleinement assurée par la seule Providence. Il lui manque une preuve empirique qui lui permette de témoigner de la véracité du concept, ce que d'autres appelleraient un témoignage de l'histoire. Il prétend trouver cette preuve dans l'évolution des sociétés occidentales, encore là un peu à la manière de Marx. Ainsi, il soutient qu'il n'est pas de grand événement depuis 700 ans – la réflexion de Tocqueville se déployant au milieu du XIXe siècle, cela nous ramène à 1250 environ – qui n'aie tourné au profit de l'égalité. Il ne s'agit toutefois pas d'une égalité des biens au sens où l'entendent les marxistes, mais plutôt d'une égalité des conditions de vie et des droits des êtres humains qui tendent à se rapprocher du fait de l'effacement des inégalités face à la loi. Selon Tocqueville, une représentation égalitaire de la société accélère la mobilité sociale et la circulation des richesses; cette représentation se serait imposée au cours des siècles. Semblable à tous les autres, chacun aurait par conséquent les mêmes chances de s'élever. En ce sens, l'analyse de la société américaine développée par Tocqueville dans son ouvrage De la démocratie en Amérique, vient essentiellement conforter l'idée du modèle démocratique posé a priori.
Constat de Tocqueville sur la démocratie
De cette analyse, Tocqueville tire le constat suivant: fondamentalement caractérisé par l'avidité des êtres humains pour les jouissances matérielles, l'âge démocratique n'aurait plus pour principe la vertu au sens où l'entendait Montesquieu. Ce principe se serait plutôt transformé en un intérêt bien entendu qui rectifie les égoïsmes de chacun en les mettant au service de la prospérité générale. Il en ressort que si l'amour du bien-être suscite une inquiétude constante qui est entretenue par une égalité virtuelle exacerbant les désirs; les passions envieuses et les rivalités individuelles favorisent pourtant dans l'ensemble un ordre social parfaitement stable. Ainsi, travaillées par une agitation superficielle, les sociétés démocratiques sont donc bien moins menacées par les révolutions que par un conformisme où leur mouvement risque de s'épuiser.
Objet de la réflexion de Tocqueville
Dès lors, le véritable objet d'analyse de Tocqueville se montre au grand jour. Il s'agit de comprendre comment on peut concilier les exigences des passions égalitaires avec l'impératif d'une liberté difficile, dangereuse et exigeante, afin de préserver la démocratie de la tyrannie. Parce que voilà bien le danger qui nous guette selon Tocqueville: une démission de la sphère politique, dans un renfermement sur soi qui n'est rien d'autre que le triomphe de l'individualisme. Ainsi, contrairement à Marx, il croit que le danger qui nous guette ne se trouve pas dans l'exploitation d'une classe sociale par une autre, celle du prolétariat par la bourgeoisie par exemple, mais bien plus dans le désengagement tout azimut de la sphère politique, toute classe sociale confondue.
Actualité de Tocqueville
Sans voir là une préfiguration de notre société et sans vouloir faire de Tocqueville un prophète éclairé, on doit tout de même noter les similitudes existant entre ce constat et l'état actuel de nos sociétés. De plus, Tocqueville croit que c'est dans l'individualisme que la démocratie brise la chaîne communautaire et met chaque anneau à part, tandis que le retrait de la sphère publique au profit de la sphère privée laisserait tout le terrain à l'État, qui deviendra rapidement envahissant, pour s'assurer le maintien de cette égalité. En d'autres termes, trop d'égalité ne serait guère mieux que pas assez aux dires de Tocqueville puisque ce trop ouvre toute grande la porte au despotisme et à l'absolutisme de l'État. Ce constat amène par ailleurs Tocqueville à soutenir que l'opinion publique risque fort de passer d'une instance protectrice face à l'arbitraire de l'État à un instrument coercitif contraignant au conformisme du nombre en raison de la pression immense exercée par l'esprit de tous sur l'intelligence de chacun. D'où l'idée que, plus efficacement que tous les absolutismes du passé, la tyrannie de la majorité étouffera dans son cercle toute diversité des sentiments et toute disposition à l'action.
Critique du despotisme démocratique
Précisant ensuite la forme que peut revêtir cet absolutisme auquel on s'en remet, par amour de l'ordre et du souci des affaires publiques, Tocqueville décrira un type inédit de gouvernement "immense et tutélaire" dont le pouvoir tout à la fois absolu, prévoyant et doux inaugure un nouveau type d'oppression qui dégrade les êtres humains sans pour autant les tourmenter. Ce qui a fait dire à plusieurs qu'un tel tableau d'un despotisme démocratique respectueux de la liberté individuelle dans ses formes extérieures préfigurait nombre d'analyses des sociétés industrielles modernes massifiées et atomisées tout en étant dominées par un État-Providence aussi prévenant que dangereux.
La route de la servitude
Cet ouvrage de Friedrich Hayek, avec son titre racoleur, est assez décevant. Mais c’est quand même une œuvre importante de par son nombre de rééditions et de traductions. En fait, elle compte beaucoup dans la seconde moitié du vingtième siècle parce qu’elle a énormément influencé des décideurs, des gouvernements et, bien entendu, les économistes néo-libéraux et leurs acolytes sociaux politiques, les néo-conservateurs. Prix Nobel de sciences économiques en 1974, «ultra-libéral, Hayek montre que seul le marché peut réguler l'économie et justifie ses idées sur la liberté individuelle par la croyance en l'existence d'un ordre spontané ». «En avril 1947, il cofonde la Société du Mont Pèlerin, association internationale d'intellectuels désireux de promouvoir le libéralisme. Il en est président de 1947 à 1961 et y reste très influent jusqu'à sa mort.» Il est aussi l’auteur de la Constition de la liberté (1960).
On retrouve dans La route de la servitude quelques idées intéressantes. La première, en ordre d’importance est que «l’individualisme est une attitude d’humilité à l’égard du processus social…» Autrement dit, il faut savoir se modérer lorsque vient le temps d’adopter des mesures qui visent à transformer ou modifier la société, car les structures sociales sont complexes et lourdes, et elles peuvent bouleverser bien des aspects de la constitution sociale. La deuxième est que toute la tradition philosophique, à partir de l’Antiquité latine, nous a laissé comme principe de la liberté, l’individualisme, et que celui-ci n’est pas nécessairement égoïste. La troisième est que «l’indépendance, la confiance en soi, le goût du risque, l’aptitude à défendre ses opinions contre la majorité, la disposition à aider son prochain (assez critiquable) –sont celles sur lesquelles repose essentiellement la société individualiste.» La quatrième et dernière est que l’argent est la plus grande invention qui permet à l’homme, sorti des anciennes sociétés traditionnelles, de s’émanciper et de se libérer du joug et des contraintes que lui imposaient les anciennes formes d’organisation. Il faut dire, avec les derniers événements et les ratés du système financier, que l’argent virtuel se retourne contre la société, en générale. Même si pour d’auncuns c’est une opportunité de s’enrichir au dépend des travailleurs. À la rigueur l’on pourrait lui allouer cette dernière proposition, un peu exagérée : «le pouvoir coercitif de l'État transforme toute question économique ou sociale en question politique».
Paranoïa
Une secte, les libertariens se réclament de ce type d’ouvrage paranoïde. Pour eux, l’État détruit peu à peu les libertés sacrées, en entrant sur le marché et en modifiant les irritants du libéralisme. Laissons ce genre de délire de côté et revenons au livre en question. Premièrement, il semblerait que Hayek est vécu un véritable traumatisme le jour ou le national-socialisme a pris le pouvoir en Allemagne. Il prétend que le socialisme était déjà pratiqué avant 1933. Que les sociaux démocrates s’étaient introduits partout dans toutes les officines. Il serait plus juste de dire que c’est avec Bismarck que la société allemande a connu ce que dénonce Hayek, le planisme ou la planification, pour employer un autre terme. La bureaucratisation et les mesures sociales sont plutôt le fait du gouvernement prussien. Il suffit de lire Kafka pour avoir une idée de ce qui en résultait. Deuxièmement, l’auteur pratique des amalgames douteux. Comme celui-ci : «il considère qu'il n'existe pas de différence de nature, mais seulement de degré entre le communisme et son imitateur le nazisme». Comme si l’hitlerianisme était une forme de socialisme. C’est davantage d’un capitalisme d’État qu’il s’agit. Mais laissons-lui quand même l’idée que cela était une forme de société hautement planifiée .
Erreurs d’interprétation
Les courants politiques et économiques qui se réclament de Hayek se trompent énormément sur certaines idées de l’auteur. Ou bien, c’est de la mauvaise foi, car ils ne veulent pas parler des mesures sociales qui sont proposées dans La route de la servitude. En voici quelques-unes : «il n’y a, en effet, aucune raison pour qu’une société ayant atteint un niveau de prospérité comme celui de la nôtre, ne puisse garantir à tous le premier degré de sécurité, sans mettre par cela notre liberté en danger». (Ailleurs il parlera, au contraire d’une forme de besoin de sécurité qui mine la liberté. Il n’apparaît pas toujours clair dans ses démonstrations ou, plutôt, il semble se contredire.) Il poursuit : «il n’y a pas de raisons non plus pour que l’État ne protège les individus contre les hasards courant de la vie, contre lesquels peu de gens peuvent se garantir eux-mêmes. En organisant un système complet d’assurance sociale, l’État a une excellente occasion d’intervenir, quand il s’agit vraiment de risques susceptibles d’être couverts par l’assurance». (Nous l’avons dit précédemment, c’était une mesure adoptée par Bismarck pour faire échec aux socio-démocrates.) «Dans les cas de catastrophes naturelles, l’État peut également apporter son aide, sans aucun inconvénient. Chaque fois que la communauté peut agir pour atténuer les conséquences des catastrophes contre lesquelles l’individu est impuissant, elle doit le faire.» «Il y a enfin un problème de la plus haute importance, celui de la lutte contre les fluctifications de l’activité économique et les vagues périodiques de chômage massif qui les accompagnent. C’est bien là un des plus graves et plus délicats problèmes de notre temps. Sa solution exigerait un effort de planisme, pris au sens positif, mais elle n’implique pas, ne devrait pas impliquer, le genre de planisme qui supprimerait le marché.» (Il aurait peut-être été en faveur d’une allocation de citoyenneté universelle, un minimum garanti qui proviendrait des impôts et des taxes. Mais on se doute qu’il refuserait l’idée d’un salaire minimum, car cela fausserait les lois de l’offre et de la demande.) Et finalement, «la protection nécessaire contre les fluctuations économiques ne mène pas au genre de planisme qui constitue une menace pour notre liberté».
On voit bien toute l’obsession de l’auteur envers la planification qui viendrait interférer avec le marché qui est pour lui une «croyance en l'existence d'un ordre spontané»… On constate avec ses exemples que les thuriféraires du libéralisme ont bien mal lu Hayek.
Pour ne pas être trop partial dans notre lecture mentionnons les propositions de l’auteur qui semble être des critiques assez justifiées. Il y a le fait que des monopoles, comme nous le disions dans un précédent texte, qui se sont constitués au début du vingtième siècle. «La croissance des cartels et des syndicats a depuis été encouragée par une politique systématique.» Et une des raisons qui explique cette formation de monopole est évidemment aux yeux de notre auteur la tendance des États à intervenir dans la vie économique. «Ce fut en Allemagne qu’avec l’aide de l’État la première grande expérience de planismescientifique et d’organisation consciente de l’industrie mena à la création de monopoles géants, qu’on fit passer pour des résultats d’une croissance organique inévitable(…).» Encore qu’ici Hayek ne semble pas admettre qu’il est dans la nature des choses économiques que divers secteurs qui demande des investissements importants soient poussés à vouloir protéger leurs marchés en contrôlant les prix afin que leurs opérations soient rentables. Un peu plus loin ilévoque ce que Garlbraith nomma la technostructure. «Et l’on se convainc de plus en plus que pour faire un planisme efficace, il faut en retirer la direction aux politiciens, et la confier à des experts, à des fonctionnaires permanents, ou à des organismes autonomes.» Ici Hayek anticipa sur la mise au point du New Deal aux Etats-Unis. Rappelons qu’un bureau de planification, avec plus d’un millier de spécialistes se constitua pour mettre au point les différentes politiques d’interventions économiques de l’État américain. Ce que l’auteur ne pouvait savoir c’est que cela fut une grande réussite même s’il y eut quelques erreurs qui furent commises. Mais dans l’ensemble l’interventionnisme eut des résultats grandement satisfaisants.
Passons au besoin de sécurité qui pousse une multitude de gens à préférer un emploi fixe à l’aventure de l’investissement et de la création d’entreprises. «Désormais, ce n’est plus l’indépendance qui situe un homme, mais la sécurité. (…) ce processus a été hâté par un autre effet de l’enseignement socialiste, à savoir par le dénigrement systématique de toute activité économique comportant des risques, par l’opprobre moral jeté sur le bénéfice qui paye le risque (de choisir de faire des affaires) (…). L’école et la presse ont inculqué à notre jeune génération l’habitude de considérer toute entreprise commerciale comme suspecte, tout profit comme immoral.» Ici on ne peut que lui donner raison. Mais c’est quand même une chance que seulement une minorité choisit l’entreprenariat, car sinon il y aurait saturation de vendeur qui ferait faillite. D’autant plus que pour une bonne quantité de personnes se vouer à l’activité économique prend trop d’énergie et que la vie ce n’est pas uniquement avoir des employés et faire des profits.
Ailleurs il saisit bien la nature et les objectifs du socialisme. «Le socialisme, dans l’acception courante du terme, promet non pas une répartition absolument égalitaire, mais une répartition plus juste et plus équitable que la répartition actuelle. Le but est donc non pas l’égalité dans le sens absolu, mais une plus grande équité.» À partir de là tout semble devenir confus. Hayek est pour une meilleure répartition de la richesse, mais pas de la manière communiste qui engendre une forme de totalitarisme. Mais de quelle façon alors ? C’est un mystère puisqu’il préfère que l’État ne prenne pas une grandeur démesurée.
Que les salaires soient déterminés par l’offre de travail et sa demande, sous forme d’équilibre. On se doute que pour lui l’État ne doit pas faire du business. C’est bien ici que nos positions s’opposent puisque c’est la meilleure manière de fournir aux gouvernements des subsides qui permettront d’offrir des services gratuitement aux citoyens. Chose que l’entreprise privée ne peut pas faire. À notre sens, lorsque cela est possible, il est avantageux que ce soit l’État qui exploite des secteurs rentables par l’effet de monopole public plutôt que se soit le fait d’entrepreneurs et d’actionnaires qui formeront eux aussi des oligopoles avec clientèles captives.
Parmi les bienfaits du commerce notons celui-ci : «La transformation progressive d’un système rigidement hiérarchique en un régime où l’homme peut au moins essayer de modeler son destin, où il a l’occasion de connaître plusieurs genres de vie et de choisir entre eux, cette transformation est étroitement liée au développement». On ne peut pas dire que son analyse n’est pas originale. Terminons sur les défauts des spécialistes. «L’influence de ces scientifiques-politiciens ne s’est pas souvent exercée en faveur de la liberté: «l’intolérance de la raison» fréquente chez les spécialistes, l’impatience caractéristique de l’expert envers les comportements et les actes du non-initié, le mépris souverain pour tout ce qui n’est pas organisé d’après des schémas scientifiques par des esprits supérieurs (…).»
Les faussetés
Si on passe maintenant aux propositions critiquables, c’est à un florilège que l’on a droit. «Dans une société où l’on a le goût de la liberté, on ne trouvera pas beaucoup de monde pour la troquer volontairement contre la sécurité économique». Comme si on pouvait opposer la sécurité et les politiques qui la favorisent à la liberté qui serait supérieure. Il faut rappeler que l’on ne peut être que très difficilement libre lorsque l’on a pas le stricte nécessaire pour assurer notre subsistance. Il faut ajouter qu’une société qui préconise la sécurité pour une grande partie de ses membres ne s’en porte pas plus mal. «L’interdépendance de tous les phénomènes économiques, nous l’avons vu, ne permet guère d’arrêter le planisme à un point voulu. Une fois le libre jeu du marché entravé, le dirigeant du plan sera amené à étendre son contrôle jusqu’à ce qui embrasse tout.» C’est évidemment une vue de l’esprit, car la planification en régime capitalisme de libre marché atteint un point où on ne voit plus l’utilité de poursuivre l’interventionnisme.
Dans la série des propositions qui servent à faire peur par la dramatisation : «la démocratie veut l’égalité dans la liberté et le socialisme veut l’égalité dans la gêne et dans la servitude». Notons, par contre, que cette phrase est de Tocqueville. À propos de la concurrence: «dans la concurrence, la chance joue autant que l’intelligence et la prévoyance». Il faut dire que la concurrence concerne surtout les petits secteurs à faible capitale. Et lorsqu’il est question de la grande production de masse et les secteurs lourds, la concurrence est souvent absente. Voici une autre de ces exagérations : «Comme dans la vie moderne nous sommes dépendants à chaque instant, à chaque pas, de la production des autres hommes, le planisme économique implique la réglementation presque totale de toute notre vie.» Encore là, Hayek vivait à une période charnière où l’Allemagne nazie était un très mauvais exemple de planification.
Pour terminer : «La concurrence peut supporter une certaine dose de réglementation, mais elle ne saurait être alliée au planisme* (…)». L’avenir nous prouvera sûrement le contraire.
Quelques précisions
Il faut maintenant parler des objectifs du socialisme ou d’une économie plus humaine et plus respectueuse des besoins.
«Le socialisme se définit au contraire comme la maîtrise exercée par l’ensemble de la société sur ses propres priorités, auxquelles le calcul économique est désormais subordonné». Qu’entend-t-on par priorité ? Il faut prioriser certains besoins comme la santé et l’éducation, car ceux-ci sont la pierre angulaire qui permet que toutes les autres activités soient assumées avec une certaine efficacité. Avant de pouvoir travailler dans une société moderne il faut un certain niveau d’éducation morale, civique et professionnelle. Le secteur privé ayant tendance à négliger ces domaines ou a en faire une entreprise générant des profits, il faut absolument un secteur public qui s’occupe de ses tâches essentielles et primordiales. Ce qui nous amène au fait que «l’éventuelle supériorité d’un socialisme ne peut résider finalement que dans le rôle dominant accordé à la logique des besoins».
A contrario il faut mentionner que le capitalisme a une tout autre façon de fonctionner «Sous le capitalisme, c’est l’exigence de maximisation du profit qui détermine vers quels secteurs l’économie va porter l’effort d’investissement (…).» Illustrons-le simplement avec un exemple concret. Le marché des télécommunications a, assez récemment, trouvé un besoin à combler dans la vente des téléphones cellulaires. On doit dire que ce produit rend certains services aux consommateurs. Mais celui-ci reste dans la majorité des cas un besoin presque inutile ou devient un luxe. La maximisation du profit porte les opérateurs à stimuler la demande de ce bien qui génère, au final, une bonne marge de profit. Mais l’on doit s’avouer que ce sont des ressources qui pourraient être allouées à autre chose de plus productif ou générateur d’une autre forme de bien-être. De ce point de vu, on peut dire que le marché est aveugle. Il n’est pas capable de prioriser les besoins fondamentaux. C’est la raison pour quoi il y a une place dans l’activité humaine pour le socialisme, qui, lui, tente de définir un mieux être qui ne répond pas à la logique de la maximisation des profits.
Il faut aussi souligner quelque chose d’important en ce qui a trait au travail. Bien que ce soit pour nous-mêmes que nous travaillons, il n’en demeure pas moins que nos tâches sont beaucoup plus valorisantes lorsque nous avons l’impression de participer au bien-être de la société, lorsque nous avons d’autres buts que personnels. En ce sens, beaucoup de personnes n’accepteraient pas de travailler à la construction d’automobiles parce qu’ils considèrent que, dans certains cas, il existe assez de véhicules et que ceux-ci pourraient très bien être limités par le développement du transport en commun.
Finalement, on peut dire que «le socialisme c’est la transformation du travail», vers un travail plus humain, plus noble et utile socialement.
--------------------------------------------------* Le bon planisme serait celui qui n’entrave pas la concurrence.
Le capitalisme financier
Les deux grands exégètes de l’oeuvre de Marx, en particulier du Capital, que furent Rosa Luxembourg et Lénine peuvent grandement nous aider dans la compréhension des aboutissants qui résultèrent dans le marxisme et la littérature secondaire. La tentation est parfois grande de vouloir invalider Lénine en raison de sa vie d’homme politique despotique. Mais ce qu’il faut admettre et comprendre c’est que ce personnage avait de grandes convictions doublées d’une bonne érudition. Lorsque, comme c’est son cas, on croit bien saisir la portée des phénomènes contemporains et de pouvoir agir sur les événements historiques il est tentant de croire que l’on a raison et qu’il faut être rigide dans l’application des politiques qui vise à la transformation de la société. Aussi je voudrais revenir sur les analyses judicieuses du capitalisme financier que l’on retrouve dans la brochure de Lénine, L ‘impérialisme stade suprême du capitalisme.
La grande qualité de ce court ouvrage réside dans l’effort de documentation qui est louable, puisqu’il puise à une trentaine de sources pour étayer sa thèse. D’entrée de jeu Lénine tient à se distinguer de la position que prirent ses contemporains dans l’analyse et l’appréciation du développement du capitalisme à la fin du dix-neuvième siècle et du début du vingtième. Selon sa perspective nous pouvons affirmer avec lui que d’une certaine économie de marché nous sommes passés au capitalisme dans les années dix-neuf cent.
D’une certaine façon si l’économie respectait la loi de l’offre et de la demande ainsi que le principe de la diversité des acteurs dans l’offre et la mise en marché des produits ce n’est plus le cas au moment où se manifesta la financiarisation de l’économie. La période qui est charnière se produit en 1900, suite au ralentissement de l’activité économique et à une crise, en quelque sorte. À partir de cet événement toutes les grandes compagnies, dans les divers secteurs stratégiques mettent la main sur les petits producteurs et fusionnent en de grands groupes ou cartel. Colérativement à ces vastes mouvements de recapitalisation le secteur bancaire fusionne en 4 ou 5 institutions dans chaque pays pour monopoliser des sommes colossales de capitaux prêts à être investi dans l’entreprise impérialiste et coloniale de l’ouverture et de la domination des marchés étrangers. Bien sûr ce mouvement ne date pas hier, mais son affermissement se produit en corrélation avec la financiarisation du capitalisme arrivé à un stade supérieur. L’impérialisme peut s’expliquer par plusieurs facteurs. Premièrement L’épuisement des matières premières. Secondement par la relatifvepetitesse des marchés intérieurs véritablement solvables. C’est-à-dire que encore au début du vingtième siècle il n’y a pas encore de véritable classe moyenne capable consommée assez pour maintenir les marges de profit constantes. Il en résulte troisièmement la baisse tendancielle du taux de profit à mesure que se développe la concurrence. D’où le mouvement de fusion. Quatrièmement, la présence d’une couche de parasite rentier qui exige de bénéficier de forts dividendes. Cinquièmement, en vue du positionnement géopolitique des grandes puissances : Allemagne Angleterre, Etats-Unis et France, et en moindre mesure le Japon.
Il en ressort des conséquences de l’impérialisme moderne, pour Lénine, que «la guerre de 1914-1918 a été de part et d'autre une guerre impérialiste (c'est-à-dire une guerre de conquête, de pillage, de brigandage), une guerre pour le partage du monde, pour la distribution et la redistribution des colonies, des "zones d'influence" du capital financier ». Et que donc, il en va de soi que le capitalisme s'est transformé en un système universel d'oppression coloniale et d'asphyxie financière de l'immense majorité de la population du globe par une poignée de pays "avancés". Ce qui nous oblige à affirmer que «le capitalisme a assuré une situation privilégiée à une poignée d'Etats particulièrement riches et puissants, qui pille le monde entier».
Le système financier
Cette partie de l’analyse est tout à fait actuelle. Parlant des banques et des institutions prêteuses, tout comme des grands trusts et cartels, voir des oligopoles et monopoles, Lénine avec une grande justesse fait ressortir l’interconnection et l’interdépendance des conseils d’administration. C’est ainsi qu’une banque place ses hommes au sein du conseil des grandes entreprises qu’elles ont comme client. On y voit aussi d’anciens politiciens qui viennent faire la liaison avec les gouvernements pour s’entendre sur les politiques d’état qui accordent les parts de marché intérieures aux cartels. Ce qu’on appelle aujourd’hui le lobbying. Un exemple probant nous est fourni par une compagnie de chemin de fer. Suite à l’échec du développement immobilier d’envergure par un gros contracteur, la banque saisit la propriété des lots de terrains. Par la suite elle plaça un homme sur le conseil de la compagnie ferroviaire et un homme la représenta au gouvernement. Un nouveau réseau se mis en branle pour desservir le nouveau quartier que formait l’ancien développement immobilier sus nommé. La banque fit alors de gros bénéfices en revendant les terrains avec une forte plus-valus.
La concentration
«Le processus de concentration extrêmement rapide de la production dans des entreprises toujours plus importantes constitue une des caractéristiques les plus marquées du capitalisme.» «On voit par là que la concentration, arrivée à un certain degré de son développement, conduite d'elle-même, pour ainsi dire, droit au monopole. Car quelques dizaines d'entreprises géantes peuvent aisément s'entendre, et, d'autre part, la difficulté de la concurrence et la tendance au monopole naissent précisément de la grandeur des entreprises. Cette transformation de la concurrence en monopole est un des phénomènes les plus importants - sinon le plus important - de l'économie du capitalisme moderne.»
L’écrit de Lénine fourmille d’informations et de détails du premier ordre. Elle constitue ainsi une bonne introduction à la compréhension de l’économie moderne. Et pas besoin de dire que beaucoup d’économistes, s’ils n’étaient pas mus par des préjugés en défaveur du corpus marxiste, gagneraient à s’ouvrir les yeux sur une réalité très sombre au sein de leur discipline.
Propaganda. Comment manipuler l’opinion en démocratie
Si avec la publicité et le marketing on cherche à vendre un produit, avec la propagande les instances politiques ou les pouvoirs en place tendent à implanter des valeurs et des idées. En fait, le but visé est de transformer la perception qu’ont les citoyens face à des événements ou à des personnalités publiques que l’on met en scène pour servir des objectifs précis. Ce sera donc par la manipulation des informations qui font appel aux émotions et aux sentiments que l’on essaiera, grâce aux connaissances en psychologie sociale, de faire en sorte que la masse des individus accepte certains projets par assentiment. Pour Edward Bernays, neveu de Freud, et habile interprète des découvertes de Gustave Le Bon, sur la psychologie des foules, la manipulation est souhaitable en démocratie puisque les masses manifestent une certaine cécité qui doit être corrigée par la propagande de toute sorte.
« La manipulation consciente, intelligente, des opinions et des habitudes organisées des masses joue un rôle important dans une société démocratique. Ceux qui manipulent ce mécanisme social imperceptible forment un gouvernement invisible qui dirige véritablement le pays ». Le pouvoir de ce gouvernement «s’exerce davantage sous la forme d’interactions coordonnées a posteriori par la convergence d’intérêts que celle d’un complot savamment organisé». «Le plus souvent, nos chefs invisibles ne connaissent pas l’identité des autres membres du cabinet très fermé auquel ils appartiennent »
Sur la télévision
La télévision occupe une place importante, au point d’être devenue le loisir par excellence. Comme certaines écoutent jusqu’à huit heuresde télévision par jour, -et on se demande où prennent-t-ils le temps pour s’immobiliser aussi longtemps devant le petit écran-, il faut avouer que ce sédentarisme passif est plutôt inquiétant. Ce qui inquiète encore plus c’est le type d’émission qu’écoute la moyenne des téléspectateurs: émissions de variétés, journaux télévisés à sensation et spectaculaires, film plébéscisé par le «box office», canaux à téléroman, sport, et bien d’autres divertissements qui sont loin de fournir les outils essentiels aux citoyens, afin qu’ils comprennent le monde dans sa complexité et qu’ils puissent bénéficier d’une culture autre que la culture de masse.
Si dans un premier temps la télévision, étant en grande majorité financée par les gouvernements, avait un but assez noble, soit de montrer aux gens ce qui est digne d’intérêt, de leur faire assister aux différents domaines de la création, tout en étant ludique, ce n’est malheureusement plus le cas, aujourd’hui. La recherche des cotes d’écoute, pour pouvoir financer les dépenses qu’occasionnent l’exploitation du média télévisuel, grâce aux contrats de publicité, pousse les diffuseurs à fournir du temps d’antenne qui sera à même de captiver, d’intriguer, de divertir une masse de gens qui demande que leurs champs d’intérêt soient représenter à l’écran. Il est évident que ce champ d’intérêt est assez pauvre finalement. Que veulent les gens au juste ? De l’inédit, du nouveau, du spectaculaire, de «l’human interest» (pour pouvoir entretenir la fibre morale et la sympathie occasionnelle et virtuelle). Et les médias, en général, ont bien compris ce qui passionnent la majorité des auditoires légèrement incultes. Ils fournissent donc ce que les gens attendent. Il n’est plus question de former les populations ou de leur faire voir ce qui devrait et pourrait les intéresser. Il suffit de les divertir et d’occuper leur temps de loisir qui devrait normalement être constitué de la lecture de journaux ou de livre important, riche en information ou en formation.
Nous sommes en présence d’un cercle autogénérateur qui ne fonctionne pas. Car il faut éduquer et former les individus pour qu’ils soient à même de découvrir ce qu’ils aiment et ce qui est digne d’intérêt. Sinon chaque personne sera reléguée dans le degré zéro de l’humanité : le sommeil, la nourriture, le travail, les loisirs de divertissement futile ou de consommation.
Il faut faire découvrir aux populations légèrement ignares l’obligation de travailler à autre chose que leur travail, leur revenu, leur niveau de vie ou leur consommation.
Il vaut la peine de travailler et de s’investir dans la formation, dans la découverte, dans la création ou dans quoi que ce soit qui permet que le cerveau fonctionne, un peu. Juste un peu, c’est déjà beaucoup.
L’infospectacle
«Si le téléspectateur est de plus en plus attentif au traitement d’informations particulières par les journaux télévisés, il s’interroge rarement sur la structure même de cette émission. Or, pour Pierre Mellet, la forme est ici le fond : conçu comme un rite, le déroulement du journal télévisé est une pédagogie en soi, une propagande à part entière qui nous enseigne la soumission au monde que l’on nous montre et que l’on nous apprend, mais que l’on souhaite nous empêcher de comprendre et de penser.»
Cette assertion semble grandement exagérée, mais elle mérite d’être analysée.
Qui au juste souhaite nous empêcher de comprendre et de penser ? C’est une question embarrassante. Parce que, en fait ce ne sont pas des personnes qui manipuleraient la forme de l’information, mais ce serait plutôt la logique structurelle et organisationnelle du médium télévisuel qui tenderait à occulter certaines choses. Une des caractéristiques propres aux téléjournaux c’est la fragmentation des nouvelles et son caractère évident qui en découle, le manque d’analyse. Ce que l’on nous montre n’est qu’un fragment, qu’une parcelle d’un phénomène plus global qui ne sera jamais explicité et démontré. Pour cette raison précise, il est donc bien vrai que l’on nous cache ce qui se passe réellement et qu’on se voit empêcher de penser le monde dans sa complexité.
«Il n’y a rien à comprendre, le «journalisme» ne s’applique désormais plus à nous apprendre le monde. Le présentateur ne donne pas de clé, il ne déchiffre rien, il dit ce qui est. Ce n’est pas une «vision » de l’actualité qui nous est présentée, mais bien l’Actualité.» Dans cet ordre d’idées, on mentionne que le journalisme, à la télévision, montre des «news» et pratiquement jamais de «views». Les «views» étant des points de vue ou des analyses. Étant donné le manque de hiérarchisation entre les différentes nouvelles et la disparition de l’ordre des priorités, on voit maintenant apparaître, en ouverture des téléjournaux, des faits divers ou des résultats sportifs, bref ce qui est de l’anecdote alors que celle-ci devrait toujours être reléguée en fin d’émission, afin de conserver la priorité pour les questions sensibles et importantes pour les citoyens. «Les sujets ne semblent choisis que pour leur insignifiance quasi générale, ou leur semblant d’insignifiance. Tout y est mélangé, l’amour et la haine, les rires et les pleurs, l’empathie se mêle au pathos, les images spectaculaires ou risibles aux drames pathétiques, et l’omniprésence de la fatalité nous rappelle toujours la prédominance de la mort sur la vie.» Il va de soi que c’est davantage aux spectateurs à sensation que l’on s’adresse de plus en plus.
Analyse du champ télévisuel
Si on en croit le philosophe Berkeley, être c’est être perçu ou vu. Et c’est ce que l’on doit avoir à l’esprit si on veut se faire une idée du rôle et de l’importance que joue, aujourd’hui, la télévision. Nous pourrions, sans trop exagérer, prétendre que le médium télévisuel est devenu «l’arbitre de l’accès à l’existence sociale et politique». C’est si vrai que la consécration pour un journaliste de la presse radiophonique ou écrite est devenue le fait de pouvoir être cité ou invité à la télévision.
Pour pouvoir saisir l’ampleur du phénomène, il faut introduire la théorie des champs.
La télévision est un vaste champ qui se divise en plusieurs branches : l’information, les variétés, les téléséries, les émissions de services publiques, etc. Au sein de ces secteurs, on rencontre des artisans qui occupent une place précise en raison de leur travail, de leur talent ou de leur popularité. Évidemment, rien n’est à tout jamais fixe. Il y a les valeurs montantes, les valeurs stables ou en déclin.
Ce qu’il faut comprendre avec la télévision c’est que c’est au final un champ englobant qui recouvre une multitude de sous-champs. Par exemple, lors d’une émission culturelle, on peut voir se côtoyer des romanciers, des réalisateurs, des essayistes, des intellectuels ou des musiciens. Il va de soi que ce type d’émission va nous donner un aperçu des créateurs qui dominent leur champ respectif. On nous montrera donc la plupart du temps ceux qui ont déjà relativement bien réussi par la vente de leurs produits culturels. Pour les autres, c’est dommage, mais l’obligation des cotes d’écoute ne permet aucunement qu’ils soient présentés à la télévision, du moins pas au sein des émissions qui sont le plus écoutées. Ainsi, la pression de l’audimat va grandement décider de qui est un romancier, et pour quelle raison.
Pour bien comprendre de quoi il s’agit, il faut introduire la distinction entre l’hétéronomie et l’autonomie. Un acteur est dit autonome lorsqu’il a bien réussi dans son champ et qu’il est apprécié par ses pairs. Plus la réussite de notoriété est grande plus l’auteur pourra continuer à créer sans avoir l’obligation de la consécration extérieure qui se concrétise par le fait de faire partie de la liste des meilleurs vendeurs. Autrement dit, l’hétéronomie, le fait de devoir obtenir la reconnaissance prioritairement à l’extérieur du champ des collègues, le fait d’être en quelque sorte une forme de raté ou un supposé créateur, auteur de seconde importance, poussera l’individu à écrire selon les goûts et le niveau culturel du grand public. Bien entendu l’hétéronomie s’applique à tous les champs. Ainsi, un essayiste ou un sociologue patenté peut très bien faire un succès de librairie, mais être peu considéré par ses pairs, en raison de son manque de professionnalisme, par le fait qu’il ne possède pas la méthodologie adéquatement ou qu’il manque de précision dans l’élaboration de ses concepts.
La télévision vient donc jouer un grand rôle dans l’octroi de la renommée instantanée et fabriquée, dans le fait d’indiquer ce qui vaut la peine d’être lu, vu ou entendu. Dans ce sens les représentants de l’autonomie, ceux qui ont su bâtir une œuvre lente et complexe ne pourront pas vraiment se voir inviter à parler de leur création, de leur travail en cinq minutes, tout en divertissant le spectateur. La télévision permet ainsi d’abaisser le droit d’entrée dans une profession. Et n’importe qui ou presque peut prétendre être un écrivain ou un artiste, avec un minimum de talent, qui est souvent infime. Il suffit trop souvent que de posséder et profiter d’une bonne campagne de marketing et de visibilité.
Parmi les influences qu’exerce la télévision sur les autres champs, il y a celui du téléjournal. La forme qu’a prise, avec les années, le traitement des nouvelles, c’est-à-dire l’ordre d’apparition des sujets, qui sont souvent constitués de faits divers spectaculaires, influe sur la presse écrite et radiophonique dite sérieuse. Même les meilleurs journaux doivent maintenant appliquer les formules télévisuelles à leurs enquêtes ou au traitement de l’ordre des sujets.
«Le champ journalistique agit, en tant que champ, sur les autres champs. Autrement dit, un champ lui-même de plus en plus dominé par la logique commerciale impose de plus en plus ses contraintes aux autres univers. À travers la pression de l’audimat, le poids de l’économie s’exerce sur la télévision, et, à travers le poids de la télévision sur le journalisme, il s’exerce sur les autres journaux, même sur les plus «purs», et sur les journalistes, qui, peu à peu, se laisse imposer des problèmes de télévision».
Le téléjournal
On retrouve divers procédés de rhétorique au sein des journaux télévisés du soir. Comme c’est le moment de faire le point sur la journée, évidemment pleine de fatalité, riche en événements extraordinaires et marquants, on y retrouve une forte charge de dramatisation.
Celle-ci s’exprime par :
«-L’accusation. Elle est constante, et généralement dite par les témoins. Ce qui permet de faire croire au journaliste qu’il a donné à voir un avis, et qu’il a donc rendu un regard objectif de la situation. Un incendie ravage une maison, et ce sont les pompiers qui auraient dû arriver plus tôt. Un violeur est sorti de prison parce qu’il avait droit à une remise de peine, et c’est la justice qui dysfonctionne. Un gouvernement refuse de se plier aux injonctions occidentales, et c’est une dictature, un pays sous-développé où la stupidité se mêle à la barbarie, où la censure bâillonne tous les opposants, qui sont eux nécessairement d’accord avec le point de vue des occidentaux mais ne peuvent pas le dire. Il s’agit toujours de trouver quelqu’un à vouer aux gémonies pour rappeler ce qui est « bien » et ce qui est «mal», et où l’on retrouve toute la sémantique chrétienne du «pardon», de la «déchéance», etc.
- L’hagiographie. Commme à la messe, le journal télévisé a ses saints à mettre en avant. C’est le portrait de quelqu’un qui a «réussi», soit qu’il vienne de mourir, soit qu’il ait «tout gagné», soit qu’il se soit «fait tout seul», etc. C’est le prisme de l’exception qui édicte le modèle à suivre en suscitant admiration et respect. «Voilà ce que vous n’êtes pas, que vous devriez être, mais ne pourrez jamais devenir, et que vous devez donc adorer», nous répète le journal télévisé en permanence.
-L’anecdote. Elle se trouve au début de chaque sujet. Tout part du fait particulier, du fait divers du jour, et s’étend vers le problème plus vaste qu’il semble contenir en lui-même, ou que les journalistes font mine de croire qu’il contient. Tout part du fait particulier pour se prolonger, comme si ce dernier détenait en lui toutes les causes et toutes les conséquences qui ont fondé la situation plus générale qu’il est censé démontrer.
- La fatalité, elle, berce l’ensemble du journal télévisé. Les événements arrivent par un malheurs contingent, un hasard distrait qui touche malencontreusement toujours les mêmes (personnes, pays…). C’est une lamentation constante : « si les pompiers étaient arrivés plus tôt », « si le violeurs n’était pas sorti de prison », « si l’Afrique n’était pas un continent pauvre et corrompu », etc. Elle est la base de toute religion puisqu’elle permet de ne rien avoir jamais à justifier, et rappel le devoir de soumission face à la transcendance, puisque nous sommes toujours «dépassés». La fatalité revient sonner en permanence comme une condamnation, et ajoute avec dépit (mais pas toujours) : «c’est comme ça». Le système se régule tout seul et est «le meilleur des systèmes possibles», l’homme est un être «mauvais» et passe son temps à «chuter» et à «rechuter» malgré toutes les tentatives de lui «pardonner». Le pauvre est responsable de sa situation parce qu’il est trop fainéant pour chercher des solutions et les mettre en application alors même qu’on les lui donne, etc. C’est un soupir constant, un appel permanent à l’impuissance et à la soumission face à la souffrance. Le monde va et nous n’y pouvons rien…»
Les idées reçues
Le credo libéral de la concurrence qui encourage la diversité, s’il se vérifie parfois dans certains domaines, est bien loin de s’appliquer dans l’univers médiatique. Le fait d’être soumis au mêmes contraintes de rentabilité, aux mêmes annonceurs tend à uniformiser et à homogéiniser le contenu de diffusion. Tout comme «nous disons beaucoup moins de choses originales que nous le croyons» les entreprises et les organes de presse tendent à utiliser abondamment les clichés et les idées reçues. Mais ce n’est rien en comparaison avec les procédés qui sont utilisés à la télévision. Pour retenir et ne pas perdre l’attention de téléspectateur, qui est volatile et peu concentré, la rigueur dans les démonstrations et l’argumentation n’est pas possible pour un média qui s’adresse à un sujet qui recherche la détente et le divertissement. En ce qui concerne l’information, comme elle se produit dans l’immédiat et dans l’urgence, la conception platonicienne se vérifie. Sur l’agora, sur la place publique il est presque impossible de penser, de réfléchir, car la réflexion exige du temps pour s’élaborer. Les idées reçues seront donc d’un grand secours pour débattre. Elle encourage la crispation des diverses positions, de manière statique et contre-productive.
«Quand vous émettez une idée reçue, c’est comme si c’était fait ; le problème est résolu. La communication est instantanée, parce que, en un sens, elle n’est pas. Ou elle n’est qu’apparente. L’échange de lieux communs est une communication sans autre contenu que le fait même de la communication. Les lieux communs, qui jouent un rôle énorme dans la conversation quotidienne, ont cette vertu que tout le monde peut les recevoir et les recevoir instantanément : par leur banalité, ils sont communs à l’émetteur et au récepteur. À l’opposé, la pensée est, par définition subversive ; elle doit commencer par démonter les idées reçues et elle doit ensuite démontrer.»
-------------------------------------------------Pierre Bourdieu – Sur la télévision (extraits)
«Les faits divers ont pour effet de faire le vide politique, de dépolitiser et de réduire la vie du monde à l’anecdote et au ragot (…) en retenant l’attention sur des événements sans conséquences politiques, que l’on dramatise pour en tirer les leçons ou pour les transformer en problèmes de siciété.»
«(…)c’est une certaine vision de l’information, jusque là reléguée dans les journaux dits à sensation, voués aux sports et aux faits divers, qui tend à s’imposer à l’ensemble du champ journalistique.»
« (…)le journal télévisé, qui convient à tout le monde, qui confirme des choses déjà connues, et surtout qui laisse intactes les structures mentales.»
« (…)l’illusion du «jamais vu» (il y a des sociologues qui adorent ça, ça fait très chic, surtout à la télévision, d’annoncer des phénomènes inouïs, des révolutions) et celle du «toujours ainsi» (qui est plutôt le fait des sociologues conservateurs : «rien de nouveau sous le soleil, il y aura toujours des dominants et des dominés, des riches et des pauvres… »).»
«C’est une des raisons qui font que les journalistes sont parfois dangereux : n’étant pas toujours très cultivés, ils s’étonnent de choses pas très étonnantes et ne s’étonnent pas de choses renversantes…L’histoire est indispensable pour nous, sociologue.»
«(…)la télévision fait courir un danger très grand aux différentes sphères de la production culturelle, art, littérature science, philosophie, droit (…) ; elle fait courir un danger non moins grand à la vie politique et à la démocratie.»
«Dans les années 50, la télévision était à peine présente dans le champ journalistique ; lorsqu’on parlait de journalisme, on pensait à peine à la télévision. Les gens de télévision étaient doublement dominés : du fait notament qu’on les suspectait d’être dépendants à l’égard des pouvoirs politiques, ils étaient dominés du point de vue culturel, symbolique, du point de vue du prestige, et ils étaient aussi dominés économiquement dans la mesure où ils étaient dépendants des subventions de l’État et donc beaucoup moins efficients, puissants.»
« (…) la temporalité même de la pratique journalistique qui, en obligeant à vivre et à penser au jour le jour et à valoriser une information en fonction de son actualité, favorise une sorte d’amnésie permanente.»
«La télévision régie par l’audimat contribue à faire peser sur le consommateur supposé libre et éclairé les contraintes du marché, qui n’ont rien de l’expression d’une opinion collective éclairée. rationnelle, d’une raison publique.»
Pierre Bourdieu
Il y a, il y a eu et il y aura peu d’hommes comme Pierre Bourdieu. Rarement l’on rencontre un homme talentueux de cette ampleur, aussi élaborée et aussi efficace. À le suivre tout au long de sa carrière, on a l’impression qu’il a réussi à aborder pratiquement tous les sujets pertinents. À en saisir l’essentiel. Ou du moins ce qui méritait d’être mis à jour et d’être porté à l’attention.
Aucune sociologie n’est aussi stimulante que celle que pratiquait Pierre Bourdieu. Parce qu’elle est actuelle et qu’elle prétend être libératrice, sa façon de concevoir les structures et les faits sociaux permet de comprendre la psychologie humaine. Et ce, pour une raison particulière.
Les structures sociales et leurs organisations sont autant extérieures qu’intérieures à l’être humain. Si nous ne respections plus les schémas comportementaux appris, instantanément la société s’effondrerait et n’aurait plus de raison d’être. Il nous faut donc prendre conscience de l’importance des mécanismes de socialisation pour pouvoir découvrir à quel point nous sommes des personnes qui sommes agis. C’est justement ce à quoi nous invite la sociologie bourdienne.
La sociologie illisible
Il a deux explications qui permettent d’établir le constat, que la sociologie est une discipline, une science incompréhensible. La première c’est que ceux qui devraient la comprendre, et qui en bénéficierai,t n’ont pas l’outillage conceptuel pour pouvoir saisir qu’ils sont dans une situation de domination, et que donc il ne pourront pas lutter efficacement pour sortir de cette situation aliénante. La deuxième, elle, est le fait de personne ayant la capacité de saisir les concepts, mais qui n’ont aucun intérêt à se voir tel qu’ils sont : des dominants. Leur domination n’est pas celle de grand prédateur, mais seulement celle de ceux qui se prélassent sous l’abondance de leur privilège de classe, de caste, de relation et d’éducation. Ils n’ont aucun intérêt à se voir démasquer, et ainsi découvrir que ce qui fait leur bonheur est une usurpation de privilèges consentis socialement à des individus qui ont su et pu faire leur place au soleil, en ayant profité d’une bonne éducation, de la fréquentation de bonnes écoles, de l’argent, de l’appui familial et de toute autre forme d’appui important socialement. Bourdieu remet en question ainsi, par cette forme d’analyse, tout le système éducatif en prouvant, preuve à l’appui, que statistiquement parlant la réussir naît de certaines conditions optimales. Que la réussite sociale est tributaire de facteurs environnementaux qui font en sorte que le mérite personnel, l’excellence et la réussite dépendent rarement et véritablement de la seule personne. Et que par conséquent ceux qui ne bénéficieront pas de tous ses appuis à la formation et à la maturation ne pourront pas, même s’il faisait davantage d’efforts, se voir allouer les premières places. Les premières places seront toujours et ont toujours été consenties en majorité au fils d’individu qui ont su prendre de bonnes positions dans la hiérarchie sociale.
Quelques précisions
Bourdieu s’est abondamment interrogé sur les conditions de pratique de la sociologie, et de manière plus globale sur les pratiques en général de la recherche dans les sciences sociales. Il mentionne dans sa conférence «Le sociologue en question» que «la recherche c’est peut-être l’art de se créer des difficultés fécondes –et d’en créer aux autres. Là où il y avait des choses simples, on fait apparaître des problèmes.» En ce qui concerne l’objet de la sociologie, sa manière de choisir et de se créer des problématiques, Bourdieu considère que «les sciences sociales doivent conquérir tout ce qu’elles disent contre les idées reçues que véhicule le langage ordinaire.» Et il faut utiliser pour cela des mots forgés qui pourront protéger le chercheur «contre les projections naïves du sens commun.»
Pour ce qui en est de déterminer si la sociologie est neutre, à savoir si elle sert les pouvoirs en place, il nous faut considérer qu’ «une bonne partie de ceux qui se désignent comme sociologues ou économistes sont des ingénieurs sociaux qui ont pour fonction de fournir des recettes aux dirigeants des entreprises privées et des administrateurs.» Qu’en fait, «les gouvernants ont aujourd’hui besoin d’une science capable de rationaliser la domination, capable à la fois de renforcer les mécanismes qui l’assurent et de la légitimer.»
Dans cette perspective le pouvoir doit «une part de son efficacité à la méconnaissance des mécanismes qui le fondent». «Demander à la sociologie de servir à quelque chose, c’est toujours une manière de lui demander de servir le pouvoir. Alors que sa fonction scientifique est de comprendre le monde social, à commencer par le pouvoir».
A contrario la sociologie comme la pratiquait Pierre Bourdieu est un champ de lutte et un dévoilement de force entre différents groupes sociaux. Finalement, «peut-être que la seule fonction de la sociologie est-elle de faire voir les limites de la connaissance du monde social et de rendre ainsi difficile toute forme de prophétisme. Prophétisme dont faisait preuve les philosophies de l’histoire».
L’habitus
On peut considérer l’habitus comme étant le résultat de l’intériorisation des structures sociales extérieures. Elle provient de nos premières expériences, en premier lieu, et est complétée, par la suite, par l’apprentissage des mécanismes de la société, durant notre vie d’adulte. «Bourdieu définit alors la notion, plus précisément que ne l'avait fait Norbert Elias, comme un "système de dispositions durables et transposables". Dispositions, c'est-à-dire des inclinaisons à percevoir, sentir, faire et penser d'une certaine manière, intériorisées et incorporées, le plus souvent de manière non consciente, par chaque individu, du fait de ses conditions objectives d'existence et de sa trajectoire sociale.» Elles sont dites durables parce qu’elles tendent à résister au changement et à la moindre modification. Dans La Distinction nous avons un exemple d’habitus de classe. Dans son rapport à la nourriture, le bourgeois privilégie la forme sur le contenu. C'est-à-dire qu’il va plus ou moins attacher de l’importance à la manière dont on présente un repas, la disposition des mets et leur agencement esthétique. Pour ce qui est du repas pris par les classes populaires, c’est le primat de la fonction de nourriture substantielle qui prime et non la disposition.
«L'habitus est constitué de "principes générateurs", ce qui fait qu’il est amené à apporter de multiples réponses aux diverses situations rencontrées, à partir d'un ensemble limité de schémas d'action et de pensée. Ainsi, il reproduit plutôt quand il est confronté à des situations habituelles et il peut être conduit à innover quand il se trouve face à des situations inédites.»
Les champs
Les champs sont à l’opposé des habitus. Ils constituent l’extériorisation de l’intériorité. Les institutions y sont ainsi considérées «comme des configurations de relations entre des acteurs individuels et collectifs.» Les individus deviennent des agents qui apportent leur capital et qui sont aussi agis par les structures relationnelles auxquelles les confrontent les divers champs. On doit dire qu’il n’y a pas uniquement que le capital économique, ou que celui-ci prime, comme dans la conception marxienne de la société. Car, au contraire il faut considérer le capital culturel (les intellectuels et les artistes), le capital social, le capital politique, etc. Au sein de chaque champ, il existe une «distribution inégale des ressources». Ce qui explique qu’il y aura une forme de lutte pour la reconnaissance et pour l’augmentation du capital alloué. «Chaque champ est marqué par des relations de concurrence entre ses agents». Dans ce cas précis, on peut même parler de marché, dans lequel il y a des mécanismes d’offre et de demande. Il n’existerait donc pas uniquement qu’une domination économique, puisque «l'espace social est composé d'une pluralité de champs autonomes, définissant chacun des modes spécifiques de domination».
La faiblesse des dominés
Dans ce qu’on l’on appelle le néo-libéralisme, une doctrine qui englobe tous les faits sociaux, ce qui constitue sa force de frappe, sa capacité de se légitimiser, d’offrir une vision du monde, c’est sa production théorique, sa schématisation des relations entre individus. C’est un corpus unitaire communicable qui permet l’accord des spécialistes. Et que donc que chaque intervenant, avocat intéressé à servir les possédants et leur mécanisme de domination peuvent ânonné sous forme de vulgates ou d’évangiles au sein d’un corpus de donnés* qui corrobore leurs hypothèses. Il y en résulte un consentement, un accord sur le fonctionnement de la théorie légitimant la domination de ceux qui possèdent le capital. Devant ce rouleau compresseur médiatique et universitaire de spécialiste qui répète constamment la même compréhension des rapports sociaux économiques que reste-t-il aux dominés ? Rien. Sinon l’œuvre de personne comme Marx ou Bourdieu, qui n’ont eu de cesse de dévoiler les rapports de dominations et leurs mécanismes de perpétuation.
----------------------------------------------------Le self made man
Avec le triomphe du capitalisme est revenu l’idéologie de l’homme étant capable de se créer seul. Le désenchantement et l’invalidation des anciennes théories qui insistaient sur les structures sociales et sur le primat du collectif sur l’individuel, permettent aujourd’hui de promouvoir la réussite personnelle, et surtout de n’avoir aucune culpabilité à être un assoiffé de pouvoir, de réussite et d’argent. Il n’y a pas de mal à faire de l’argent, et ce peu importe si elle est illégitime, abusive ou escroquée. C’est le bonheur qui compte. Et le bonheur, il faut se le procurer, de n’importe qu’elle façon. Ce message et toute la parade des stars millionnaires servent de modèle et d’envie aux gens ordinaires qui veulent eux aussi rivaliser dans l’étalage de leur réussite et de leurs succès par une consommation ostentatoire. Dans la Distinction Bourdieu considérait que le mode de vie et de consommation des classes privilégiées et supérieures influait grandement sur celui des classes inférieures, qui voyait dans cette forme de parade la preuve de la réussite, et pour cette raison les imitait.
Donc, le capitalisme et l’économie de marché n’ont pas encore connu leur heure de gloire. Le meilleur reste à venir. Une population planétaire à la recherche du bonheur made in USA. Standardisé et fabriqué de toute part par des publicistes et des vedettes qui règnent et régneront à l’avenir sur l’imaginaire des consommateurs.
----------------------------------------------------*La puissance d’analyse de Bourdieu se manifeste constamment. Et surtout dans ce cas ci. Il mentionne que ce qui a désarmé et laissé pantois les ouvriers et et les travailleurs en général, c’est la mathématisation de l’économie. Lire des rapports financiers, des statistiques, des pronostiques et des bilans donne un complexe d’infériorité aux travailleurs qui n’y comprennent rien. Ils n’ont dès lors aucune possibilité d’argumenter ou de faire valoir leur position. Ou même de se défendre.
Ce fut donc un des objectifs de Bourdieu que de donner un appareillage conceptuel aux dominés. De se penser tels qu’ils sont, et de comprendre réellement leur situation. De pouvoir réagir et d’affronter leur dominant sur le terrain de la théorie et des conceptions.
------------------------------------------------------Citations
«Si le sociologue a un rôle, ce serait plutôt de donner des armes que de donner des leçons.»
Pour Bourdieu les règles, les normes et les structures sont héritées et historiques, donc modifiables et améliorables. Ce qui fait que «le sociologisme, c’est-à-dire la tentation de transformer des lois ou des régularités historiques en lois éternelles» est une faute majeure lorsque vient le temps de rendre raison des processus sociaux.
Il faut que les possédants-dominants justifient leur position dans la hiérarchie de la distribution des biens. «Le racisme de l’intelligence est ce par quoi les dominants visent à produire une théodicée de leur propre privilège, comme disait Weber, c’est-à-dire une justification de l’ordre sociale qu’ils dominent. Il est ce qui fait que les dominants se sentent justifiés d’exister comme dominants ; qu’ils se sentent d’une essence supérieure.»
«La difficulté particulière de la sociologie vient de ce qu’elle enseigne des choses que tout le monde sait d’une certaine façon, mais qu’on ne veut pas savoir ou qu’on ne peut pas savoir parce que la loi du système est de les cacher.»
Étant donné que la sociologie est une science qui étudie les rapports sociaux, et que ces mêmes rapports peuvent être hautement connotés par l’émotion et par les comportements dits moraux, il est tout à fait normal qu’il y ait certaines confusions. «Mais la principale source de malentendu réside dans le fait que, d’ordinaire, on ne parle presque jamais du monde social pour dire ce qu’il est, mais presque toujours pour dire ce qu’il devrait être. Le discours sur le monde social est presque toujours performatif : il enferme des souhaits, des exhortations, des reproches, des ordres, etc. Il s’ensuit que le discours du sociologue, bien qu’il s’efforce d’être constatif, a toutes les chances d’être reçu comme performatif.»
La sociologie libératrice comme la conçoit Bourdieu permet de prendre conscience, pour tous ceux qui sont des dominés, que leur statut n’est pas nécessairement naturelle ou encore le fruit de leur incompétence. Loin de là. Leur comportement leur a été inculqué et renforcé par leur statut dans la hiérarchie sociale. Leur statut de dominé et d’inférieur qui leur a été imparti dans leur cheminement vers leur qualification et leur rôle n’est pas figé. Au contraire, il peut être remis en question et modifier. «En fait, il ne s’agit pas d’enfermer les agents sociaux dans un être social originel traité comme un destin, une nature, mais de leur offrir la possibilité d’assumer leur habitus sans culpabilité ni souffrance.» Et de pouvoir en sortir.
«Les dominés sont abandonnés à leurs seules armes; ils sont absolument dépourvus d’armes de défenses collectives pour affronter les dominants et leurs psychanalystes du pauvre.»
C’est en connaissant les règles de la société, ces fameuses lois, que l’on peut enfin regagner notre liberté. En en prenant conscience. Et en agissant en sorte que cesse la domination. «Contrairement au apparences, c’est en élevant le degré de nécessité perçue et en donnant une meilleure connaissance des lois du monde social, que la science sociale donne plus de liberté. Tout progrès dans la connaissance de la nécessité est un progrès dans la liberté possible.»
«La loi sociale est une loi historique, qui se perpétue aussi longtemps qu’on la laisse jouer, c’est-à-dire aussi longtemps que ceux qu’elle sert (parfois à leur insu) sont en mesure de perpétuer les conditions de son efficacité.»
«Au contraire, les dominés ont partie liée avec la découverte de la loi en tant que telle, c’est-à-dire en tant que loi historique, qui peut être abolie si viennent à être abolies les conditions de son fonctionnement. La connaissance de la loi leur donne une chance, une possibilité qui n’existe pas aussi longtemps que la loi est inconnue et qu’elle s’exerce à l’insu de ceux qui la subissent. Bref, de même qu’elle dénaturalise, la sociologie défatalise.»
«La sociologie révèle que l’idée d’opinion personnelle (comme l’idée de goût personnel) est une illusion. S’il est vrai que l’idée d’opinion personnelle elle-même est socialement déterminée, qu’elle est un produit de l’histoire reproduit par l’éducation, que nos opinions sont déterminées, il vaut mieux le savoir; et si nous avons une chance d’avoir des opinions personnelles, c’est peut-être à condition de savoir que nos opinions ne sont pas telles spontanément.»
Les lois de l’imitation
« Penser spontanément est toujours
plus fatigant que penser par autrui. »Le sociologue Gabriel Tarde considérait que pour expliquer et comprendre les faits sociaux, les règles et les lois qui gouvernent la société, il était inutile de vouloir décrire le connu à partir de l’inconnu. Pour lui, il n’était pas nécessaire de faire appel à des causes générales pour expliquer les actes ou les institutions. D’une certaine manière anthropologique, il convenait d’établir certaines règles du comportement humain et de bien délimiter les tendances primordiales qui constituent l’agir en collectivité. Il n’est pas interdit, non plus, de faire quelques recoupements avec les animaux évolués. Il suffit d’avoir à l’esprit qu’une grande part de l’apprentissage des primates se fait par l’exemple et l’imitation, pour en tirer les conclusions en généralisant chez l’être humain, pour qui l’imitation occupe une large place dans les mécanismes d’apprentissage. C’est par des faits que l’on peut expliquer les modifications sociales. Et ces faits sont simples, évidents et perceptibles. Ce qui nous dispense de rechercher des explications complexes et des motifs obscurs.
Tarde propose ainsi deux paramètres fondamentaux : l’invention et l’imitation. Ce qui peut paraître banal au premier abord. Mais en y regardant de plus près, cela devient fort efficace par la suite pour comprendre plusieurs phénomènes.
«Les transformations sociales s'expliquent par l'apparition, accidentelle dans une certaine mesure, quant à son lieu et à son moment, de quelques grandes idées, ou plutôt d'un nombre considérable d'idées petites ou grandes, faciles ou difficiles, le plus souvent inaperçues à leur naissance, rarement glorieuses, en général anonymes, mais d'idées neuves toujours, et qu'à raison de cette nouveauté je me permettrai de baptiser collectivement inventions ou découvertes.»
La moindre innovation ou modification dans le sens du perfectionnement devient la source des transformations lentes dans tous les domaines : le langage, les techniques, la religion, le droit, etc. Les vraies causes des métamorphoses historiques «pourtant se résolvent en une chaîne d'idées très nombreuses à la vérité, mais distinctes et discontinues, bien que réunies entre elles par les actes d'imitation, beaucoup plus nombreuses encore, qui les ont pour modèles.» Ces initiatives innovatrices satisfont de nouveaux besoins, qui semblent infinis. (Ce qui explique que l’innovation soit perpétuelle.)
L’imitation, elle, se décline sous plusieurs formes: «imitation-coutume ou imitation-mode, imitation-sympathie ou imitation-obéissance, imitation-instruction ou imitation-éducation, imitation naïve ou imitation réfléchie.» «Si l'imitation est chose sociale, ce qui n'est pas social, ce qui est naturel au suprême degré, c'est la paresse instinctive d'où naît le penchant à imiter pour s'éviter la peine d'inventer». Et il en va de soi, que le langage est le principal vecteur de la transmission imitative.
À terme on pourrait conclure que dans un avenir plus ou moins rapproché le nombre de civilisations différentes iront en diminuant pour ne former qu’une seule grande communauté, et qu’un «même type social, stable et définitif, couvrira l'entière surface du globe». Ce qui serait déplorable.
L’impossible solitude
Les actes et les pensées des autres se reflètent constamment en nous. Ce qui nous permet de nous reconnaître en autrui et autrui en nous. Car il n’est rien de pire que de ressentir l’étrangeté et la différence d’avec nos semblables. Comme dans un immense miroir, nous sommes tous les foyers de la réflexion des autres. Dans cette optique, il est presque impossible de découvrir en nous une idée complètement originale, même si cela semble se produire de temps à autre. Nous nous entre-influençons et suivons des modèles par imitation pour avoir l’impression sécurisante de faire partie d’un groupe, de faire partie de la société. C’est ainsi que l’imitation devient «le fondement du lien social.»
Cela n’empêche aucunement le fait que de temps à autre, et chez quelques personnes, il y ait innovation, découverte et originalité. Nous pouvons aussi imiter en modifiant légèrement le modèle. Ce qui devient de la similitude. Ce qui constituerait notre part d’innovation, même si elle n’est que légère.Il n’en demeure pas moins que la plupart du temps nous sommes contraints par l’imitation à revêtir les formes collectives de l’être-avec-autrui. «Se mettre à l'aise, dans une société, c'est se mettre au ton et à la mode de ce milieu, parler son jargon, copier ses gestes, c'est enfin s'abandonner sans résistance à ces multiples et subtils courants d'influences ambiantes contre lesquelles naguère on nageait en vain, et s'y abandonner si bien qu'on a perdu toute conscience de cet abandon.»
L’estime de soi
L’estime de soi est une des composantes fondamentales de la personnalité. Malheureusement, comme elle commence à se structurer très tôt durant l’enfance, un échec partiel dans son développement vient souvent empêcher que se forme une image de soi stable et solide. Les événements et les aléas de l’existence seront plus lourds de conséquence pour une personne qui ne possèdent pas de bons appuis et une bonne estime de soi.
Nous vivons une période unique au sein de laquelle les pressions sociales sont devenues extrêmement contraignantes. Nous nous devons d’être efficaces, performants, rentabilisables et soumis aux dictats de l’économie. Nos réalisations et nos tâches sont jugées en fonction d’un seul critère : la réussite. Tout ce qui ne fonctionne pas ou n’est pas jugé convenable risque d’apparaître comme des échecs. La confiance en soi et notre autoévaluation se voit contraint par des pressions externes devenues trop exigeantes. C’est ce qui expliquerait tout cette littérature qui nous enjoint de prendre soin de notre estime de soi.
L’estime de soi est une des composantes fondamentales de l’identité. La manière dont on se perçoit affecte grandement l’image que l’on à de soi-même et nos rapports avec autrui. À la base de la perception de soi-même, il y a l’estime de soi qui détermine de manière certaine, suite aux échecs ou aux réussites ce que nous valons vraiment. Une piètre estime de soi, suite à une réussite entraîne une incrédulité et une surprise devant une situation peu commune. Il se produit l’impression de ne pas mériter ce qui nous arrive. Ou de mal gérer cette situation en amplifiant l’événement et en surcompensant notre mérite pour se convaincre que nous sommes une personne valable. Chose certaine il y a déformation dans l’appréciation. Dans le cas contraire, les personnes qui auraient une haute estime d’eux-mêmes, ne sachant ce qu’ils valent vraiment, sont en fait des gens qui n’ont jamais relativisé leur réussite, et jamais confronté réellement leurs œuvres à celle des autres, qui peuvent être comparables, sinon supérieurs. Il faut noter que la déformation narcissique empêche ces individus de parvenir à ne pas toujours ramener tout à eux-mêmes.
Les distinctions
On peut englober l’estime de soi, l’image de soi et la confiance en soi sous l’appellation du concept de soi. Les deux premières instances apparaissent assez tôt durant l’enfance, et sont plus statiques que la confiance en soi, qui, elle, est évolutive et en constante modulation. On peut perdre la confiance en soi suite à une série d’échecs ou après une rupture marquée par une relation de domination, dans laquelle l’autre utilisait le dénigrement constamment, mais cela n’empêche pas que ce ne soit que momentané, grâce au fait que nous avons construit une forte estime de soi durant notre enfance.
Il faut souvent revenir à l’affectivité pour comprendre certains mécanismes, leur formation et leur fonctionnement, étant donné que la raison n’est pas dominante durant l’enfance, il appert que, suite à l’affection