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La présence de la dépouille
dans le rituel funéraire


Par M. Denis Jeffrey, professeur à l'Université Laval




À Serge et à tous mes amis décédés du sida, notre mémoire est votre véritable tombeau.





Serge est décédé lundi dernier. Il a vécu les derniers jours de sa terrible maladie dans la ville où il est né, près de sa mère et ses soeurs. Il avait quitté la vieille capitale, à l'âge où plusieurs jeunes québécois fréquentent le Cégep, pour gagner sa vie dans la ville reine. Il venait cependant régulièrement embrasser tous les amis et parents au pays de ses ancêtres.


Sa mère lui avait préparé une chambre dans sa petite maison de la rue Joffre. Elle le soignait et l'aimait avec une sollicitude infinie. Elle savait, elle avait deviné que le virus qui s'est propagé parmi les gais ne pardonne pas. Depuis son retour à Québec, le bilan de santé de Serge ne s'était pas amélioré. Il aurait aimé vivre encore cent ans. On ne désire pas mourir quand on est amoureux de tout ce qui bouge dans l'univers. Il avait appris à apprivoiser sa maladie, mais, me disait-il, «je n'arrive pas à apprivoiser ma fin prochaine, je tombe dans la mort, je ne suis pas prêt, je cherche encore ce majestueux escalier, aussi beau que celui de l'ancien séminaire de Québec, qui me conduira là-haut». Le soir avant son décès, se souvenant de ces merveilleuses paroles écrites par la main avisée de Marguerite Yourcenar, écrivaine qu'il chérissait religieusement, il était fier de dire qu'il y a des personnes à travers lesquelles Dieu m'a aimé.


La mère de Serge décida de faire incinérer sa dépouille le jour même de sa mort. Les soirées qui suivirent, la famille et les amis se sont réunis au salon funéraire afin d'exprimer leurs sentiments de sympathie et de présenter une dernière fois à Serge leur amitié et leur tendresse. Cependant, régnait dans le salon un étrange malaise. Au lieu habituel où on installe la dépouille ou l'urne funéraire, il y avait une photo. Le portrait d'un Serge adolescent, auréolé de son sourire étincelant. Serge était trop vivant sur cette photo. Il devenait difficile de croire à sa mort.


Avec quelques amis, nous avons discuté de ce malaise indéfinissable qui générait une confuse angoisse de vide. Nous n'étions pas sûr de pouvoir nommer ce que nous vivions. Pourtant, nous savions que nous n'arrivions pas à éprouver pleinement la mort de Serge. Nous étions incapables d'exprimer la force des souvenirs qui nous rattachait à Serge.


Nous nous sommes demandés si le malaise avait sa source dans l'absence du cadavre. Je crois que plusieurs personnes auraient aimé voir Serge un dernier instant, constater son décès, toucher sa dépouille. J'avais eu la chance de fréquenter Serge jusqu'à ses dernières heures, mais je n'avais pas assisté à sa mort. Je sentais très fortement le désir de voir son corps sans vie. Je comprenais bien ce même désir dont témoignaient les amis intimes.


La mère de Serge nous expliqua qu'elle ne désirait pas exposer la dépouille afin d'éviter à l'entourage le trouble et l'émotion trop forte. Vous savez, me dit-elle, «nos coeurs sont suffisamment gros, il est inutile d'en ajouter». Pourtant, même si la présence du corps provoque des émotions quasi insoutenables, je crois que pour apprivoiser la mort de Serge et bien vivre le deuil, il est important d'envisager de rendre familier la présence du cadavre.


Dans les lignes qui suivent, je désire présenter les réflexions qui m'ont animé depuis la mort de Serge. Je me suis d'abord demandé si on avait raison de faire disparaître toutes traces de la dépouille. Puis je me suis demandé si l'occultation du corps pouvait nuire à la résolution du deuil. Je présente donc ici quelques réflexions qui ne sauraient être évidemment définitives et complètes. Il y a quelques mois, un groupe dont je faisais partie rendait hommage à Louis-Vincent Thomas, décédé depuis peu, en lui dédiant un livre. En écrivant ces lignes, c'est encore ses idées qui inspirent mon propos.



Partager ses émotions



Tout bouleversement existentiel contient une violence qui semble démesurée et insupportable. Celle-ci, dans bien des cas, constitue un danger auquel une personne réagit en actualisant ses résistances personnelles. Nos conduites les plus quotidiennes mettent en scène diverses stratégies de résistance qui ont pour but de transiter les petites comme les plus importantes épreuves de la vie. On n'a qu'à penser à un rendez-vous raté, à un échec scolaire, à la perte d'un objet auquel on tenait, à la perte de la santé ou à une perte d'un emploi pour saisir la nécessité des conduites de résistance pour négocier les moments difficiles de la vie de chaque jour.


Or, la mort d'un conjoint ou d'une conjointe, d'un enfant ou d'un être cher peut susciter une commotion émotive si forte qu'un individu arrive mal, par ses propres moyens, à s'approprier la situation pour continuer à vivre. Chacun sait qu'il est bien difficile de voir clair dans l'épreuve limite, de composer avec l'événement brutal et pleinement troublant, de traverser un passage radicalement déchirant sans y laisser quelques plumes. On peut alors dire que les conduites de résistance personnelles, qui mobilisent les mécanismes essentiels de survie, ne suffisent pas à calmer les sentiments émanant du bouleversement extrême que représente le décès d'un proche.


Si on rencontre dans les hôpitaux, les centres de santé, les bureaux de psychologue ou de psychanalyste un nombre considérable d'individus qui éprouvent devant la mort un sentiment de crainte, de peur et même d'angoisse quasi incontrôlable, c'est que tous et chacun n'a pas en lui les ressources nécessaires pour affronter l'impossible. Les sentiments vécus dans l'épreuve limite, par ailleurs, seraient si intense que plusieurs individus n'arriveraient pas à les exprimer. Ce n'est pas une tâche facile de mettre des mots sur la déchirure qui brûle les entrailles. Mais pourquoi est-ce si difficile de pleurer et de dire sa tristesse lors du décès un être aimé?


L'historien Philippe Ariès a montré que nous avons, depuis le Moyen Âge, perdu une certaine familiarité avec la mort. De son côté, Louis-Vincent Thomas nous a averti du danger du déni de la mort. Selon le célèbre anthropologue, nous avons cessé d'apprendre à vivre avec la mort, avec les morts, pour nous tourner vers nous-mêmes. Nous avons mis la mort à distance pour mieux nous occuper de nous-mêmes, pour épargner nos sentiments, pour nous éloigner de l'intolérable. Mais on sait que la mort est ce qui enchante la vie; renoncer à vivre sa mort revient, métaphoriquement, à se donner la mort. Pour reprendre vie, après une épreuve bousculante, on n'a pourtant pas le choix d'accepter l'inacceptable, d'affronter l'impossible, de remuer ce gisement d'angoisse qui, au plus profond de soi, pourra sécréter du sens.


J'ai cherché à comprendre comment on peut vivre si loin de la mort tout en y étant confronté maintes fois. Je me suis souvent demandé si nos sociétés surmodernisées pouvaient se donner le mandat de transformer l'imaginaire du déni de la mort. Ainsi, se réapproprier sa mort passe peut-être par certaines pratiques rituelles qui nous ont légué les différentes traditions religieuses.


Puisque le décès d'un être cher a pour effet de nous rappeler à notre mortalité, on peut comprendre qu'une personne soit désemparée devant un mort. C'est qu'à ce moment elle ne peut plus nier, elle est obligé d'affronter. Mais cet affrontement ne peut être vécu seul. L'une des fonctions primordiales du rituel, voir celui du rituel funéraire, consiste à se rassembler dans un même lieu afin d'éprouver ensemble, de partager en commun, des sentiments difficiles à vivre seul. Celui ou celle qui m'accompagne lorsque je suis blessé n'est pas qu'une épaule réconfortante: il est une oreille attentive, il est des bras caressants, il est une masse de chair enveloppante, il est un esprit qui vibre au même diapason que moi. Mais surtout, il est celui ou celle qui me permet de dénouer la boule au fond de ma gorge. C'est pourquoi nous nous rencontrons lorsque nous sommes secoués par un drame. Nous désirons vivre ensemble notre bouleversement pour nous appuyer l'un l'autre. Nous voulons former un seul corps «mystique» afin d'éprouver, dans un esprit commun, la détresse du destin de tous les hommes.



La parole et le sens


L'une des fonctions du rituel est de rassembler ceux qui souffrent pour qu'ils puissent en témoigner, mais une autre fonction consiste à profiter de la rencontre pour prendre la parole et tisser du sens afin de remplir le vide du décès. Il est important de dire nos liens d'attachement avec le défunt, d'exprimer ce qu'il fut pour nous, ce que nous fûmes pour lui. Le sens, ce qui fait sens, sourd de cette parole qui réussie à se dire et à être entendue. Le lieu du salon funéraire est propice à la circulation de la parole.


Il n'est pas rare, lors des funérailles, qu'on s'adresse à une personne qu'on ne connaît pas pour lui demander quelle était sa relation avec le défunt, si elle est un ami ou un membre de la famille, si elle le connaissait depuis longtemps? Cette personne a alors l'occasion de prendre la parole pour se situer dans l'arbre des liens sociaux dont le défunt devient l'épicentre, de préciser la qualité de ses relations, d'exprimer ses attachements, de raconter de nouveau l'histoire de ce jour où il a connu le défunt, de dire comment il était un compagnon de travail extraordinaire, etc., en somme, cette personne a alors l'occasion de fabriquer du sens. Le sens détient cette propriété de guérir le trivial, l'adversité et de cicatriser les plaies, les ruptures, les pertes, les vides. On sait que l'absence de sens, à la limite, peut conduire à l'effritement des repaires identitaires, à la déstructuration de la personnalité, à la folie. Le sens est la meilleure arme contre l'absurde et l'inacceptable. Ce sont dans les moments les plus cruels de l'existence que la parole porteuse de sens, cette parole simple, souple et délicate, est la plus précieuse.


Ainsi, les quelques jours durant lesquels la personne décédée est exposée au salon funéraire est un moment privilégiée du rituel. Ce n'est cependant pas le seul moment important, car le rituel funéraire peut commencer longtemps avant le décès, lorsque l'ami ou le parent est gravement atteint par une maladie. L'accompagnement de la personne mourante est une séquence intégrante du rituel funéraire, aussi capitale que sont l'exposition de la dépouille, la cérémonie qui entoure la mise en terre ou le dépôt des cendres et les agapes qui permettent la détente avec des moments très chargés émotivement.


Même si les sociétés du déni de la mort ne nous apprennent pas à nous préparer à l'irréparable, on peut au moins dire que le fait de vivre avec un mourant ses derniers jours peut initier une personne à sa propre fragilité. Vivre avec l'autre l'expérience de la mort permet de travailler les images qui servent à dire la mort dont la fragilité est l'image maîtresse. Ce n'est certes pas une expérience banale. C'est une expérience qui éveille l'angoisse endormie ou aliénée, une angoisse qui ne s'efface qu'avec le dernier souffle.


À vrai dire, pour que le travail de deuil s'accomplisse dans les meilleurs circonstances, on doit compter sur les quatre séquences du rituel funéraire: 1. l'accompagnement du mourant, 2. l'exposition de la dépouille, 3. la cérémonie qui prélude à la mise en terre ou au dépôt des cendres, 4. les agapes qui terminent le rituel. Selon le sens freudien, le deuil est une élaboration à travers laquelle un individu arrive progressivement à se détacher intérieurement de ce qui le liait à l'objet perdu. On peut supposer que la réalisation de ces quatre séquences favorise le travail de deuil.



La présence de la dépouille


Louis-Vincent Thomas a maintes fois décrit les opérations thanatopraxiques sur le cadavre. Les soins thanatopraxiques, précise-t-il, assurent la présentification du cadavre dans les meilleurs conditions possibles d'hygiène et d'esthétique favorisant le travail de deuil. On sait que les opérations sur le corps permettent une conservation de quelques jours à plusieurs semaines. Celles-ci visent essentiellement à retarder les effets de décomposition du corps. On s'efforce de rendre le corps présentable pour la séquence rituelle de l'exposition.


À bien des égards, la décomposition ou le pourrissement du corps est difficilement supportable. Il est presque toujours objet de dégoût et d'abjection. Le corps pourrissant, en raison des insectes qui le saisissent, est vecteur d'infection et de contamination. De tout temps, pour cette raison et bien d'autres, on a peur du cadavre. En somme, le corps en décomposition, associé à la souillure et à l'impureté, génère des sentiments très forts de peur.


J'aimerais ici attirer l'attention sur la séquence du rituel funéraire qui concerne l'exposition de la dépouille. On sait que plusieurs personnes demandent à ce qu'ils ne soient pas exposés. En d'autres situations, ce sera, comme dans le cas du décès de Serge, les proches du défunt qui vont préférer bannir toutes traces du défunt. Or, on peut supposer que l'occultation du cadavre participe de l'imaginaire du déni de la mort et empêche la résolution pacifique du deuil.


On ne peut imaginer un rituel funéraire traditionnel sans la présence du mort. À l'opposé de ce que nous vivons aujourd'hui, le rituel funéraire d'autrefois vise premièrement, en parant la dépouille de signes appropriés, à l'aider à transiter vers son statut de mort. Le défunt doit accéder à un nouvel espace de vie que l'on nomme ciel, paradis, terre des ancêtres, etc. On pratique donc un rituel funéraire pour aider le défunt à transiter vers l'au-delà, ou selon des termes bien connus, pour le salut de son âme. Aussi, dans la société traditionnelle, existe la peur d'être visité par l'âme du défunt. C'est pour ne pas lui déplaire qu'on le traite bien. Le rituel funéraire ancien, à bien des égards, est centré autour du défunt.


Le rituel vise accessoirement à aider les survivants à négocier leur deuil. En fait, la question du deuil, quoiqu'elle ne soit pas sans importance, est secondarisée. On assiste aujourd'hui à une inversion spectaculaire dans l'ordre d'importance de ses deux fonctions du rituel funéraire. Les contemporains, acquis aux valeurs modernes du souci de soi et de la réalisation de soi, vont accorder une importance éclatante au travail de deuil.


Lors d'un rituel funéraire contemporain, on accorde de moins en moins d'égard au défunt — à son salut, à son cheminement vers l'au-delà, à la protection contre ses visites nocturnes, etc., — mais on porte une attention bien particulière aux endeuillés. Le processus du deuil devient central. Les nombreuses recherches sur le deuil ainsi que l'augmentation du nombre de spécialistes du deuil indiquent l'intérêt présent pour le travail de deuil dans le rituel funéraire. Or, il semble que la résolution du deuil implique l'exposition de la dépouille. D'ailleurs, on peut supposer qu'avec l'effritement du rite funéraire traditionnel, plus spécifiquement cette séquence qu'on nommait la veille mortuaire, s'est également effritée la place considérable qu'on accordait à la présence du corps.


Pourtant, la présence du corps, ou du moins les symboles pouvant le représenter, apparaît indispensable au travail de deuil. Le support symbolique du corps serait même, selon Louis-Vincent Thomas, indispensable à la mise en forme du travail de deuil. À cet égard, la dépouille est le seul support susceptible de faire émerger et de «supporter» symboliquement les liens affectifs, les sentiments de gratitude, de respect ou d'animosité et de rancune avec la personne vivante qu'elle représente. La dépouille détient alors la même fonction anthropologique que la poupée par laquelle le ventriloque se parle et parle aux siens. Peut-être est-ce difficile et douloureux pour les proches de voir et de toucher la dépouille, mais le drame qui se joue à ce moment permet de dénouer les gorges serrées, c'est-à-dire de dédramatisation une perte quasi impossible à assumer.


Ainsi, il y a un déplacement dans les soins thanatopraxiques entourant le défunt. Au lieu de préparer le défunt afin qu'il traverse paisiblement la frontière qui le sépare de l'au-delà, on dispose du cadavre pour faciliter le deuil des survivants. Dans l'optique où on assume la présence du cadavre, on insiste davantage pour redonner au défunt l'aspect humain qui fut le sien. Il est indéniable que l'esthétisation du cadavre permet un dernier contact, le souvenir d'une dernière trace, le murmure d'un dernier mot dans un lieu public.


Il y a lieu d'insister sur la fonction anthropologique permettant le partage en public des émotions vécues par chacun. La présence du corps autorise tous et chacun à prendre la parole et à exprimer spontanément ses émotions. Le rassemblement autour du défunt crée une ambiance favorable au réconfort et au soutien moral. Même un inconnu de la famille trouvera un appui auprès des personnes qui estimaient le défunt. Il est à noter que la présence du cadavre a un effet d'intensification des affects, des émotions et des sentiments et oblige à sortir de soi pour trouver réconfort auprès des autres endeuillés. Ainsi, la présence du cadavre rend propice l'expression immédiate de sentiments à l'égard du défunt souvent demeurés muets depuis des années. Il s'agit bien d'une forme de libération ou plus précisément de catharsis nécessaire au travail de deuil. En ce sens, il est possible de dire que le fait de vivre le drame de la présence du corps a un effet de dédramatisation.


Conclusion


Être initié à sa propre fragilité, à son manque-à-être, c'est avoir touché métaphoriquement la mort. Pour apprendre à vivre et à mourir, ne faut-il pas céder à cet appel incessant de la mort, concéder à cet état perpétuel d'initiation à la mortalité humaine? C'est-à-dire, saisir toutes occasions pour apprivoiser la mort tout en sachant qu'on y parvient jamais tout à fait. On ne peut cacher que les frôlements symboliques de la mort permet à une personne de «re-naître» encore plus vivante, et peut-être avec la légèreté de l'esprit. On a dit qu'une initiation ressemble à une descente aux enfers, dans le monde de la mort, des morts. Plusieurs savent qu'il n'est point facile d'y revenir sans se blesser. À l'exemple d'Euridice, ne faut-il pas accepter que la difficile épreuve du décès d'un être cher, avec toutes ses séquences, est une escale précieuse dans ce long rituel d'initiation à notre propre mort. Un rituel quasi éternel, à l'image des humains? Pourquoi apprendre à mourir le sourire aux lèvres sinon pour léguer à ceux qui restent après nous, à ceux qui vont nous porter, le sentiment que la vie vaut la peine d'être vécu.


Denis Jeffrey Université Laval

denis.jeffrey@did.ulaval.ca

Gracieuseté de la revue Liturgie foi et culture, volume 30, no 147, 1996.


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Edition février 1998.