Ça y est! Il l'a encore fait! Il est descendu machinalement à son arrêt, s'est dirigé machinalement vers son appartement... et l'a dépassé de deux rues.
Il fait noir et triste, les réclames palpitantes colorent la chaussée, la Ville fébrile et déprimante vit sa vie... L'escalier est de plus en plus raide, il arrive épuisé à son étage, entre le rock heavy metal du dessous et la scène de ménage du dessus. Il lui faut plusieurs minutes pour retrouver sa clef et se rappeler comment l'utiliser.
Il a sa journée dans le corps... Si seulement il ne l'avait pas aussi dans l'esprit. Il suspend son imper mastic, ou plutôt gris béton, là où il pourra dégoutter sans faire trop de dégât; il pose sa lourde sacoche à côté de sa table de travail (elle en profite pour vomir sur le plancher les copies dont certaines ne sont même pas identifiées).
Depuis combien de temps est il là, debout, indécis comme l'âne de Buridan? Une bonne douche chaude le débarrasserait de cette moiteur poisseuse... Il doit bien manger quelque chose, qu'il en ait envie ou non... Mais une petite heure de lecture, pour se laver l'esprit, lui semble encore plus nécessaire.
À moitié déshabillé, il allume la vieille lampe à pied, et va se chercher un livre. Il prend au hasard un gros volume ancien: Fustel de Coulanges, «La cité antique...» Il revient vers l'îlot de chaude lumière jaune qui ne repousse qu'à peine l'ombre bleutée, et s'avachit dans son vieux fauteuil éventré.
Il a dû s'endormir dans son fauteuil: il est tout pelotonné, mussé presque en position foetale. Il doit être tard: la lumière lui fait mal aux yeux à travers ses paupières closes. Au moins, il fait beau et il n'a plus froid aux os. Il ne sent même plus cette odeur de vêtements mouillés et d'essence mal consumée qui pénètre tout. Maintenant qu'il y pense, il n'entend même plus les chamailleries des voisins: il ont dû partir au boulot. Il va être en retard à l'école; c'est grave! Pourtant, il ne parvient pas à s'en soucier. D'ailleurs, est-on le jour 3 ou le jour 5? Bôf... Est-il en retard pour ses corrections? Il devrait s'inquiéter. Il s'inquiète toujours, d'habitude. Il n'a même pas mal au ventre... Il se sent bien... Ses paupières collées par le sommeil refusent de s'ouvrir. Quelle est cette odeur... Ça lui rappelle vaguement les vacances... On dirait de l'huile d'olive...
Il se retourne pour s'étirer, et donne du coude contre un mur. Quel idiot il est, d'avoir déplacé ce fauteuil, et plus encore de l'avoir oublié. Avec difficulté, il ouvre les yeux pour se repérer. Puis, après quelques secondes d'incrédulité, il les écarquille. Il n'est pas dans son vieux fauteuil déglingué, mais dans une sorte de petite grotte rougeâtre, vaguement sphérique, qui s'ouvre sur un paysage incandescent de soleil.
Le vertige le prend quand il essaye de se situer. Péniblement, il se déplie et, ayant émergé de son trou, il lance un regard périphérique: des gens bizarrement déguisés (on dirait des «krishna» mais avec des cheveux, se dit-il) se promènent sans hâte et se parlent dans une langue fluide et sifflante. C'est de l'espagnol!... Non, ça y ressemble un peu seulement...
Se retournant, il regarde où il a dormi. Ce n'est pas une grotte, mais une espèce de cruche géante couchée sur le flanc. Elle est fêlée et consolidée par des agrafes de métal; on dirait du plomb...
L'air est léger, il y a une agréable brise, et c'est heureux, car le soleil tape dur et il y a un peu partout de petits tas de détritus en putréfaction.
«Je rêve... sûrement, c'est ça, je dois rêver... mais je ne me souviens pas d'avoir jamais fait un rêve aussi réaliste. En tout cas, ce n'est pas un cauchemar. Je ne suis peut-être pas en retard, après tout.»
Une vive douleur à la cuisse le ramène à la réalité. D'un geste vif, il soulève sa tunique et manque de peu la grosse puce noire.
Tunique?... Il n'a pour tout vêtement qu'une tunique déchirée, une ceinture de corde et une espèce de gros drap, resté dans le dolion.
Dans le quoi? d'où lui vient ce mot-là? Complètement hébété, il tombe assis sur un tambour de colonne inachevé. Trois jeunes gens athlétiques et bronzés s'approchent de lui en souriant et lui gazouillent inintelligiblement:
«Khaïré, Dioguénès»
Il les regarde fixement pendant que dans son crâne, un étrange renversement se produit. Ces sons harmonieux cessent de l'être pour se transformer en un langage très ordinaire, très accessible. Il entend toujours les mêmes sons, mais ils lui semblent de plus en plus familiers... il les comprend. Il s'approprie cette langue par une improbable et soudaine prise de conscience, comme un effet analogue à celui qui transforme la silhouette d'un vase en deux visages affrontés. Quelque part, un interrupteur s'est abaissé, à son insu.
Les trois éphèbes, en permission de leur service militaire de deux ans, s'inquiètent et chuchotent. Pourquoi ne répond-il pas? L'avons-nous offensé? Il est si bizarre, si imprévisible, si décapant! Mais aussi, c'est bien pourquoi nous venons l'écouter, cet ami de la sagesse.
Comment l'ont ils appelé? «ami de la sagesse»... philosophe... et avant cela... Dioguénès, c'est «Né de Zeus»; Diogène... Ils le prennent pour Diogène! et khairé, c'est «Jouis!»... C'est vrai, c'est ainsi que se saluaient les anciens Grecs...
Peu à peu, son visage s'illumine, comme un soleil trop longtemps voilé par un nuage. Ce sacré Pythagore aurait-il eu raison, après tout? Trop drôle.
Et il n'aura pas besoin de finir la corvée des bulletins!
Finalement, c'était bien un cauchemar... avant.
La petite lueur narquoise est revenue dans son regard, mais sans aucune résignation. L'ironie, source de vérité, coule à flots désormais, seulement mêlée d'indulgence. Ce regard d'homme libre se plante dans celui de son jeune interlocuteur:
- Jouis, me dis-tu? Est-ce encore un de ces mots de convention que l'on dit sans y penser, ou ton souhait est-il sincère? gnôthi séautón, connais-toi toi-même! Que ta langue soit en accord avec ton esprit!
- Je suis sincère, ô Maître, mais je ne le savais pas avant que tu n'accouches mon esprit, tel le grand Socrate!
- Cesse donc tes "Maître" et tes "grand". Ça m'agace! Et qu'il en soit donc selon tes souhaits.
Et, hilare, il entreprend de sacrifier à la mémoire d'Onan, fils d'Israël.
Vendredi 8 mai 1992