|
TROUBLES DU LANGAGE ORAL ET
ILLETRISME 1)
Existence de liens entre les troubles du langage oral et les troubles du
langage écrit
De nombreuses études ont été consacrées aux
liens qui peuvent exister entre les pathologies du développement du langage parlé et les difficultés
d'apprentissage du langage écrit.
Tous les auteurs s'intéressant à la Dyslexie mettent en évidence
chez les enfants ayant présenté des difficultés de langage oral, un pourcentage de dyslexie supérieur
à celui observé dans une population normale. Citons par exemple HABIB (La dyslexie: un cerveau singulier,
1997) qui constate dans une population présentant un retard de langage, 10%
d'échec à l'apprentissage
du langage écrit.
Les auteurs ayant travaillé
sur la fréquence des troubles d'apprentissage de la lecture chez
les enfants souffrant de trouble spécifique du développement
du langage oral sont moins nombreux. Néanmoins plusieurs
arguments soulignent le haut risque de dyslexie dans cette population.
Les travaux de MENYUK et al (Predicting reading problems in at-risk children.
Journal of Speech and Hearing Research, 1991, 34,
893-903.) font apparaître que la fréquence des difficultés
d'apprentissage du langage écrit est en rapport avec la gravité
du trouble du langage oral. En comparant les performances en langage écrit
de trois populations d'enfants de 8 ans, l'une faite d'anciens prématurés,
l'autre atteinte de retards de langage, et la troisième de dysphasies,
elle met en évidence chez les enfants dysphasiques que les troubles
d'apprentissage du langage écrit sont quasi constants (de l'ordre
de 99%) alors qu'ils n'atteignent que 20% des retards de langage. En France,
une enquête portant sur 24 enfants dysphasiques âgés
de plus de 9 ans (Les troubles du langage écrit dans la dysphasie
de développement. BILLARD et al ANAE
1991, 1, 15-23) illustre bien la quasi constance des difficultés
de ces enfants face à la langue écrite puisque 4 seulement
sont lecteurs compétents. Les 20 autres enfants se répartissent
en deux groupes: - 10 ont un âge de lecture inférieur à
7 ans ( soit un niveau de " lecteur débutant " après au
moins trois ans d'apprentissage, -10 sont tout à fait non lecteurs.
Un travail plus récent effectué par la même équipe
sur 22 sujets a permis de confirmer ce résultat puisque 22 d'entre
eux, examinés entre 7 et 10 ans, ne pouvaient dénommer qu'un
petit nombre de graphies.
Dans un souci préventif,
il est donc important de constater que dans toute pathologie du langage
oral, il est à craindre de voir apparaître des difficultés
lors de l'apprentissage de la lecture, et ceci d'autant plus que le trouble
de l'oral est sévère.
2) Importance des troubles du langage écrit dans les pathologies
sévères du langage oral
Dans la population
dysphasique, si le trouble du langage écrit est repéré
comme quasi constant, il est néanmoins de gravité variable
pouvant aller jusqu'à l'alexie. D'autres facteurs, tels que le milieu
familial et le mode de prise
en charge, jouent également un rôle facilitateur ou au contraire
aggravant. Le travail précédemment
cité soulignait la relation entre niveau d'acquisition en lecture
et niveau socioculturel : les meilleurs lecteurs
appartenaient tous à des milieux favorisés. Lors d'un travail
de recherche autour d'éventuels
facteurs génétiques impliqués dans la dysphasie de
développement, 11 cas appartenant à 6 familles ont été
observés.( BILLARD et al. Genetic basis of Developmental Dysphasia.
Report of eleven cases in six families.
Genetic counseling, 1994, 5, 23-33). Un des deux parents présentait
un déficit comparable à
celui observé chez son enfant. Sur les six parents examinés,
5 étaient totalement illettrés. En d'autres termes,
dans la génération précédente, une dysphasie
de développement entraînait presque automatiquement un
illéttrisme. Si les choses peuvent être nuancées aujourd'hui,
c'est probablement grâce à l'amélioration du dépistage
de cette maladie et surtout à l'amélioration des moyens de
sa prise en charge.
Une étude tout
à fait récente ( Les enfants dysphasiques ....quels adultes..sous
presse.) fournit un profil langagier et neuro psychologique de jeunes adultes
dysphasiques. Ce travail porte sur 14 sujets de 16 à 23
ans, diagnostiqués dans l'enfance par le même service
de neurologie infantile. En ce qui concerne le langage
écrit, les résultats font état d'une grande hétérogénéité,
due en partie à la variété des modes de prises en
charge: 2 sujets sont totalement illettrés, les autres utilisent
le langage écrit avec des degrés divers de difficultés.
Cependant, l'âge moyen de lecture est de 9 ans pour un âge
chronologique moyen de 20 ans. Si le score de déchiffrement est
relativement correct, la compréhension du texte lu est affaiblie.
L'orthographe, elle, est très faible rendant dans certains cas l'écrit
totalement inintelligible. Ces
difficultés avec lecture et orthographe concourent aux difficultés
d'intégration sociale et d'accès
à une véritable autonomie décrits par tous ces adultes.
3) Quelles sont les stratégies de lecture déficientes expliquant
ces difficultés avec le langage écrit
Dans les observations
cliniques qui ont été faites, il n'est pas rare de rencontrer
des enfants qui , après 2 années ( voire 3 ! ) de cours préparatoire
, n'ont aucune lecture, à peine quelques mots connus globalement et quelques
graphies isolées sans possibilité de les combiner.
Dans certains autres cas, quelques acquisitions
ont été réalisées, lesprincipales graphies
sont connues mais sont encore l'objet de nombreuses
confusions. La lecture de mots longs ou de mots nouveaux reste difficile
et source d'erreurs. Le niveau
de déchiffrement gêne considérablement la lecture de
phrases et empêche toute prise de sens.
Une meilleure compréhension
des mécanismes en causes, à la lumière de ce qui est
actuellement connu du développement normal et pathologique du langage
écrit, est indispensable pour pallier au déficit. Il est décrit 3 stades
au cours de l'apprentissage de la lecture, l'acquisition correcte de chaque
stade étant indispensable pour
permettre d'accéder au suivant. Le premier est logographique, l'enfant
très jeune " photographie " les
mots de son environnement. Le deuxième dit alphabétique est
la mise en place des règles de conversion
grapho-phonologiques va permettre de lire de façon analytique les
mots nouveaux. Le troisième
est le stade du lecteur compétent, dit orthographique, où
les mots fréquents et irréguliers seront lus de façon
" globale " et les mots non connus de façon analytique.(FRITH
Beneath the surface of developmental dyslexia. in K Patterson, J Marshall
et M Coltheart, 1991, " Surface Dyslexia ", 301-330).
Dans tous les cas,
les enfants dysphasiques ont des difficultés à dépasser
le stade logographique de la lecture et à atteindre le stade alphabétique
d'apprentissage des correspondances entre les phonèmes et les graphèmes
(BILLARD et al, Approche cognitive des troubles de la lecture. 1996, 343-351).
Les difficultés des enfants dysphasiques avec le code est probablement
à l'origine de ces troubles. Une approche extrêmement analytique
du langage écrit peut être un bon palliatif. La mise en place
d'une pédagogie particulière permet de pallier à ces
troubles comme en témoignent les résultats d'une
structure spécifique
mise en place récemment à Tours.
EN CONCLUSION
Il est clair qu'il
existe des liens entre les pathologies de l'apprentissage du langage oral
et écrit, les difficultés
développementales du langage oral prédisposant aux troubles
d'apprentissage de la lecture. Ces troubles
de l'écrit sont d'intensité variable. Elles peuvent aller
jusqu'à des dyslexies majeures voire des
alexies et entraîner pour un certain nombre de cas l'inscription
en circuit spécialisé. Elles peuvent être d'une gravité
moindre mais bien souventtout aussi pénalisantes dans la mesure
où elles sont à
l'origine d'échec et d'évictions scolaires qui auraient pu
être évitées par le passage de ce cap fondamental qu'est
l'apprentissage de la lecture. Une meilleure connaissance des stratégies cognitives déficientes
mises en cause dans ces difficultés a permis de réfléchir
à des moyens pédagogiques
et rééducatifs spécifiques. Si cette voie de recherche
pose encore de nombreuses interrogations, il
existe néanmoins un consensus sur un certain nombre de points permettant
d'ores et déjà d'adapter les moyens de prises en charge et
d'obtenir des résultats. Si pour un certain nombre d'enfants, ces
pratiques ne pourront s'inscrire que dans un cursus parallèle, pour
de nombreux autres, elles devraient permettre le maintien dans la scolarité
normale dont on connaît l'importance pour l'intégration sociale
des individus.
|