Au loin, on distingue vaguement une silhouette d’homme, perdue dans l’épais brouillard. Il avance, un fusil sur l’épaule, des perles de sueur dégouttent une à une dans son col. Puis il s’arrête, d’un coup. Les restes du champ de bataille lui donnent la nausée. Un vrai charnier s’étend à ses pieds ; il descend la butte et enjambe les corps désarticulés. Pour la première fois, il éprouve de la compassion pour ses ennemis. Un gémissement se fait entendre. Il court, s’enfargeant dans les cadavres et trouve le premier survivant. Il s’agenouille, lui prend la tête et reconnaît son ami. Ce dernier, agonisant, lui murmure :
" Attention… "
Un coup de fusil retentit, un corps tombe.
Je me réveille en sursaut ; je viens de refaire cet horrible cauchemar. Je ne le comprends pas, il me hante depuis quelques semaines. L’homme m’apparaît flou mais il me semble vaguement le connaître. J’enfile ma robe de chambre et descends à pas feutrés dans la cuisine. Comme le clocher du village sonne, je regarde la pendule : il est déjà sept heures. Les enfants vont bientôt se réveiller. À l’extérieur, j’entends les pas des soldats résonner. Le rythme incessant des bottes frappant le sol me ramène à la réalité. Cela fait bientôt deux mois que la vie dans la petite ville de Albert a beaucoup changé. L’occupation allemande nous a bouleversés. Je souhaite de tout mon cœur que cette maudite guerre se termine bientôt.
Nous sommes déjà le 15 du mois. Je dois aller chez ma belle-mère dans la ville voisine. Mes enfants, Joséphine, 4 ans et Georges, 6 ans, ne pourront pas m’accompagner. Perdue dans mes pensées, je distingue soudain, derrière moi, une petite voix murmurant : " Maman... "
Il s’agit de Joséphine réveillée par le bruit de la ronde matinale des soldats ; son frère la suit. Je leur annonce mon départ, ce qui les chagrine beaucoup. Après avoir déjeuné, je conduis mes enfants à l’école puis je rejoins ma voisine et amie, Henriette. Elle m’apprend que les soldats américains sont entrés en guerre du côté des alliés ce mois-ci. Après les mutineries des soldats français, le Maréchal Pétain a amélioré la vie dans les tranchées. Je suis alors rassurée pour mon mari. Il me manque beaucoup et j’ai hâte d’avoir de ses nouvelles. Je passe mes journées à l’hôpital, avec Henriette, pour soigner les blessés. Le soir après avoir fait souper et coucher les enfants, je m’allonge avec la peur de refaire cet étrange cauchemar. Je me perds dans mes pensées. Elles vont à Paul qui nous manque tant à tous, puis je m’endors. Mais quelques heures plus tard, c’est la panique. Je me réveille effrayée, ayant encore rêvé de cet inconnu. Mais cette fois-ci, je distinguai, sur son poignet, la gourmette que j’avais offerte à Paul pour notre mariage.

Le lendemain matin, je pars rendre visite à ma belle-mère, Cécile, en confiant les enfants à Henriette. Je leur explique que je serai de retour ce soir. Je m’éloigne à vive allure de la maison. En arrivant au village voisin, les rues sont désertes, les commerçants rentrent leurs marchandises. En arrivant chez Cécile, j’aperçois dans le ciel quelques biplans qui doivent être allemands. Effrayée, je me faufile rapidement à l’intérieur de la maison. Ma belle-mère semble très malade ; depuis la mort de mon beau-père, le mois dernier, elle ne mange presque plus, ayant perdu le goût de vivre. Le docteur désire me parler seul à seule. Une fois dans la cuisine, il m’annonce que ma belle-mère est dans un état critique car elle refuse de se soigner. Il faut intervenir au plus vite.
En entendant ces paroles, affolée, je me dirige vers la chambre de Cécile et lui explique qu’elle doit faire un effort pour guérir, quand j’aperçois à la fenêtre un immense nuage de fumée noire. Paniquée, je sors de la maison mais le médecin me retient, pressentant le malheur. Quelques heures plus tard, le silence règne de nouveau dans la campagne. Il est tard, je dois rentrer chez moi pour ne pas inquiéter les enfants. Le médecin insiste pour m’accompagner. J’accepte. Sur le chemin, une odeur de brûlé nous prend à la gorge. Le docteur me quitte alors courtoisement en bifurquant dans l’allée de son cabinet. Brutalement, des sueurs froides me prennent, je suis effrayée pour mes enfants. Leur est-il arrivé quelque chose ?
Enfin, j’atteins mon quartier ; plus aucun signe de vie n’apparaît autour de moi. Je cherche à rejoindre mon domicile, mais je ne reconnais rien. J’enjambe des vieilles poutres noircies de maisons qui sont tombées à terre. J’ai très peur pour mes enfants. Un homme en larmes s’approche de moi. Je reconnais l’instituteur de Joséphine et Georges. Il m’annonce tristement :
- Camille, où étiez-vous ? Je vous pensais morte ! Comment avez-vous survécu ?
- J’étais chez ma belle-mère. Mais qu’est-il arrivé ? Savez-vous où sont mes enfants ?
- Mon Dieu ! Vous ne savez donc pas ce qui s’est passé? Votre maison a été, comme beaucoup d’autres, détruite par ce terrible incendie.
- Et mes enfants ? Qu’est-il arrivé à mes enfants ?
- Je compatis à votre douleur mais vos enfants… nous ont quittés.
J’éclate alors en sanglots. L’instituteur essaie de me réconforter, en vain. Ils étaient une partie de moi, je les aimais tant ! Ils me manquent déjà. Je vais devoir continuer à vivre sans eux. Comment annoncer cette triste nouvelle à Paul? Je dois me montrer courageuse. Où ma maison s’élevait, il ne reste que des ruines. L’instituteur me propose de m’héberger chez lui, ce que j’accepte. Quelques jours plus tard, alors que je me réconcilie peu à peu avec la vie, le facteur m’apporte une lettre bleue. Je l’ouvre rapidement, le cœur battant, et lis ceci :

Chère madame,
Nous sommes sincèrement désolés de ce qui s’est passé, mais la journée du 17 avril 1917 lors de la Bataille du Chemin des Dames, votre mari a été tué comme un héros au front. Il tentait de secourir un de ses amis allongé au sol. Il a été tué par un Allemand d’une balle en plein cœur. Sincères condoléances et…
Je jette cette maudite lettre à terre, une haine terrible s’empare de moi. Je hurle, tordue de douleur, et, pendant de nombreuses journées, je verse des larmes à n’en plus finir. En l’espace de quelques jours, ma vie à Albert s’est effondrée. Je désire maintenant partir loin d’ici pour oublier.
| |
Page précédente | Page suivante | |
| Page d'accueil | Carte du site | Auteurs |