Puisque vous n'existez plus, dites-moi pourquoi j'existerais

Juin 1939

Depuis quelques mois, les images de mes enfants en flammes se pelotonnant dans une armoire et, de temps à autres, le rêve du jeune soldat mort en secourant son ami me hantent. Je sais depuis longtemps qu'il s'agit de Paul. L'aspect autrefois prémonitoire de ce vieux cauchemar me fait peur. Que va-t-il se passer pour que, vingt ans plus tard, mes songes ressurgissent?

Septembre 1939

Une catastrophe oubliée refait surface. La France et l’Angleterre déclarent la guerre à l’Allemagne. Plusieurs innocents ont étés et seront assassinés. Plusieurs enfants mourront comme sont morts les miens. Tout ce que je possédais de plus précieux s’était alors écroulé. Je ne peux laisser des innocents mourir encore une fois. J’aurais le sentiment de me trahir, surtout que j'ai eu le pressentiment de ce qu'il allait se passer. Pourtant, je sens qu’à moi seule je ne pourrai rien changer. Je me rétracte dans mes souvenirs, manifestant moins d’entrain à l’avancement de ma cause.

1940 

Je me sens comme le rossignol de la Claire Fontaine. Avec l’institution du gouvernement Godbout est venu le droit de vote des Québecoises. Marie est découragée de me voir continuer à me rouler dans ma torpeur et me menace gentiment de me mettre à la porte si je ne souris plus. Elle m'offre de me trouver un emploi pour me changer les idées. C'est facile, depuis le début de la guerre d'obtenir du travail. Les nouvelles des ravages de la guerre en France suffissent à me faire décourager dans cette tentative de divertissement. Les victimes sont nombreuses, et le bilan s'alourdit toujours.

Décembre 1945 

La guerre est terminée, le droit de vote, acquis depuis cinq ans au Québec et depuis plus d'un an en France. Marie Lacoste-Gérin-Lajoie, mon amie, est morte. Plus rien ne me motive. À la veille de Noël, je quitte moi-même le domicile des Gérin-Lajoie. Je loue un appartement miteux avec le maigre legs qu’elle a pu me donner en décédant. Je fréquente de plus en plus souvent des bars mal famés, où je me réfugie dans un coin et parle pendant des heures à Paul. Le jour, je traîne dans les parcs, et je regarde Joséphine et Georges courir avec les autres enfants. Je suis au bord du gouffre.

Mars 1946 

Je regarde les blocs de glace s'entrechoquer sous mes pieds. Du haut du pont , je vois, sur un îlot glacé, Joséphine, le visage entouré de flammes, pelotonnée contre Georges, déjà carbonisé, dans un creux du glacier. Sur un autre, Paul me faisant signe de venir le rejoindre, le soleil miroitant sur la glace au travers du trou de balle qui le traverse, son sourire étincelant aux lèvres. Son sourire qui a toujours su me faire fondre. Flaque que je deviens, je coule rejoindre mes semblables, gouttes d'eau, femmes déchues, hommes morts et enfants disparus.

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