Trois semaines plus tard, je décide de ne plus déranger mes nouvelles amies et de prendre le bateau pour partir loin d'ici. Elles désirent que je reste plus longtemps mais cela me gène beaucoup. Je leur fais mes adieux et rejoins le port de Saint-Valéry. L'instituteur de Joséphine et Georges m'avait donné un peu d'argent pour mon voyage, je m'en servirai donc pour payer le bateau en espérant que cela suffira à me trouver une place.
Je parcours quelques kilomètres, de la maison de mes deux amies jusqu'au port, mes bagages sur les épaules. Elles m'ont préparé des bons plats pour le voyage, ce qui me donne du courage. Malheureusement, au tournant d’une rue, deux chenapans me bousculent et me dérobent le sac contenant mes économies. Je suis bouleversée et ne sais que faire. Je désire tant fuir ce pays dans lequel se sont écoulés tous mes malheurs ; je refuse de rester ici, tout en sachant que je ne pourrais pas me payer un passage. Je me dirige tout de même vers le port pour admirer les nombreux bateaux de toutes tailles. Alors que ma volonté de quitter ce pays s'accentue, une idée me vient à l'esprit : monter clandestinement dans un navire. Je devrai me cacher à l'intérieur et attendre d'être sur un autre territoire. Cette solution est peut-être dangereuse et malhonnête, mais elle me permettra de fuir sans payer et, qui sait, d'oublier ma famille.
Je repère un navire marchand dans lequel des caisses sont embarquées. Je me
renseigne subtilement sur les horaires de départ, et j’apprends qu’il va bientôt partir. Sans plus attendre, je décide de monter à bord. Je ne connais pas sa destination mais cela m’importe guère. En voyant l’équipage, je me demande comment m’introduire dans le navire. Peu après, j’entends un roulement de tambour. Les matelots se rassemblent sur le pont supérieur. Toute l’attention étant portée sur leur commandant, c’est le moment ou jamais d’embarquer. Je me dirige alors rapidement vers une passerelle, l’emprunte et me faufile parmi les caisses, dans le navire. Entre deux colonnes, je crois apercevoir Georges, agonisant, carbonisé. À part ma vision, aucun signe de vie. Soudain, j’entends des bruits de pas se rapprochant de moi. Je me cache alors derrière une de ces caisses. Des matelots descendent, ils ont dû m’entendre. J’ai très peur. Ils regardent de mon coté mais remontent quelques minutes plus tard, abandonnant leurs recherches. Rassurée, je reprends mes esprits. Georges a disparu.
Un peu plus tard, la faim me tord le ventre. Je grignote les quelques biscuits qui ne me furent pas subtilisés avant mon départ. Après, je devrai me débrouiller pour manger. En attendant, je songe au pays de mes rêves. Ce serait un pays où il n’y aurait jamais de guerre et où les habitants vivraient en sécurité dans la joie et la bonne humeur ; les femmes auraient les même droits que les hommes, les paysages resplendiraient toute l’année aussi bien en hiver avec les monts enneigés et les lacs gelés, qu’en été avec les champs fleuris dégageant une délicieuse odeur. Les hommes seraient solidaires entre eux et envers les étrangers. En pensant à ce pays, mes yeux se ferment, je m’endors. Je suis réveillée au matin par le même cauchemar flou où figurent mes enfants. La faim me tiraille l’estomac, mais je n’ai plus rien à manger ; je dois absolument trouver quelque chose. C’est pour cette raison que je quitte ma cachette. Je me dirige vers une trappe, l’ouvre doucement. L’allée est vide. Je sors prudemment de mon repaire sans savoir où aller. Guidée par l’odeur alléchante, je parviens aux cuisines. Malheureusement, le cuisinier et ses marmitons sont à l’intérieur. Je reste donc devant la cuisine, dissimulée, en attendant qu’ils sortent. Soudain, j’entends un brouhaha, des voix résonnent :
- Bon il est peut-être temps d’aller servir, là bas ! ! !
- C’est vrai qu’ils commencent à s’impatienter ! Je vois d’ici la tête qu’ils vont faire : " Des pâtes, comme d’habitude ! "
Je les vois sortir par la porte de derrière. Dès que celle-ci se referme, je me faufile dans la cuisine. Une fois entrée, je prends tout ce que je vois, enfournant le tout dans mon tablier replié. En passant, je mange quelques bouts de pain et me désaltère, pressée de retourner dans mon repaire. À peine sortie de la cuisine, j’entends des pas résonner : les cuisiniers reviennent. Je suis terrifiée, ne sais plus où me cacher. Derrière moi, les pas se rapprochent. Maintenant je peux entendre une voix :
- Eh là ! Qui êtes-vous ? Ne bougez pas!
Les battements de mon cœur s’accélèrent. Je rassemble toutes mes forces et je tente de m’enfuir mais en vain ; les cuisiniers m’ont rattrapée.
- Alors ma mignonne, que faites-vous là ?
- Espèce de brute, vous me faites vraiment mal !
Derrière lui, un marin arrive et s’exclame ironiquement :
- Tiens donc, une passagère clandestine. A-t-on déjà vu ça ?
Ces brutes sont vraiment ignorantes. Je sens mes forces m’abandonner, alors je n’ai même plus le courage de leur répondre. Tous ces efforts pour rien… Ils m’emmènent à travers les longs couloirs pour arriver devant une porte massive : il s’agit de la cabine du capitaine. Ils entrent, et après une petite discussion entre eux au cours de laquelle je crois comprendre qu'ils me soupçonnent d'être une espionne, m’annoncent :
- En échange de ton passage, tu devras aider à la cuisine et au ménage. Nous te surveillerons de près. Mais si tu ne travaille pas... tu auras affaire à mes hommes... …
- Si c’est pour avoir ma liberté, j’accepte.
- Ça, c'est pas certain. Tu vas commencer maintenant, en débarrassant les tables de la salle à manger mais attention, nous gardons un œil sur toi !
Le capitaine a l’air honnête dans ces propos. Quelque chose me pousse à le croire. J’aurais aimé refuser ces conditions, mais je n’en ai pas le courage. Je dois commencer mes tâches ménagères. Derrière moi, deux marins discutent. Je les écoute attentivement. J’apprends que le bateau se dirige vers le Québec.
La journée fut longue. Je me fis surprendre à mes rêveries par mon gardien qui me battit. Heureusement, un compatissant vint à ma rescousse. Il s’assura de mon bien-être toute la journée. Je suis maintenant tellement fatiguée qu’une fois allongée, je m’endors profondément. Pendant les jours suivants, je continue de faire le ménage sans mot dire. Je souhaite de tout mon cœur fuir ce bateau à la première escale. Mais les marins ne voudront jamais me laisser partir ; je suis constamment sous leur garde ou enfermée dans la cale. Soudain la trappe s’ouvre. Le matelot qui semble veiller sur moi descend. Il s’installe à mes cotés et m’annonce dans son jargon :
- Nous arrivons demain au Québec et le capitaine ne vous laissera pas partir. Il faut vous enfuir. J’ai un plan.
- Oh ! Je vous remercie
Ce marin est mon dernier espoir. Il continue son discours :
- Pour éxécuter mon plan, il vous faut savoir nager, me prévient-il.
- Je me débrouille assez bien dans l’eau.
- Dans ce cas, tout se passera bien. Je viendrai vous chercher ici, dans la cale. Je vous conduirai jusqu’au pont inférieur où j’aurai installé une corde qui descendra jusqu’à la mer. Je vous y attacherai et vous ferai descendre. Nous naviguons sur le fleuve Saint-Laurent, les côtes ne sont pas éloignées. Vous n’aurez qu’à les rejoindre, vous serez alors sur l'île de Montréal, où vous vivrez librement.
- Mais nous risquons de nous faire prendre !
- Ne craignez rien, je dirai aux autres que vous allez laver le sol du pont inférieur.
-Bon, je suis d’accord.
L’homme part. Le lendemain, tout se passe comme prévu. Il vient me chercher, nous montons sur le pont inférieur. Il m’attache à la corde puis me fait descendre. L’eau est très froide mais je dois tout de même plonger. Les marins ne peuvent me voir, car je nage très souvent sous l’eau. Je m’éloigne lentement du navire. Les vagues m’aident à regagner la côte. Au bout d’une demi-heure, je suis arrivée sur le rivage, exténuée, congelée, fourbue, mais libre.
Jamais de ma vie entière, n’ai-je savouré une liberté si exquise. Je regarde autour de moi et j’aperçois ces quelques personnes qui semblent mener leurs vies quotidiennes et routinières. Ces gens paraissent aimables et fiers, cependant mes forces ne me permettent pas de les approcher. Tout près, à quelques mètres, se trouve une cache, où sont emmagasinées des bouteilles d’alcool. À la suite de ce pénible voyage, mon corps et mon âme ne veulent que se reposer. Je m’infiltre au fin fond de cet abri dérisoire et me déniche un coin sec afin de pouvoir sommeiller.
Sur un territoire presque inconnu, d’innombrables maisons sont ravagées. Je marche sans cesse, ne sachant où me réfugier. Soudainement, une petite voix me surprend :
" Maman, aide-moi, maman... "
Je me retourne et vois Joséphine, le visage entouré de flammes. Je cours vers elle, mais en vain, je n’arrive pas à la rejoindre. Elle s’éloigne de moi comme un murmure nostalgique qui cherche une âme à qui il peut se confier.
Je me réveille en sursaut. Malgré que je sois éloignée de tant de kilomètres de mon pays natal, ce cauchemar ne s’est jamais séparé de moi. Je me lève afin de pouvoir respirer l’air frais et nouveau. La faim, comme la peur, sont venues me torturer. Pendant plusieurs heures, je traîne dans les ruelles. Je m’assois sur un banc isolé et commence à prier de tout mon être ; cela me semble être l’unique solution à laquelle je peux me fier. Je ferme les yeux et m’endors tranquillement.
Un tapement sur l’épaule me réveille. J’ouvre les yeux et fixe une femme qui se tient devant moi. C’est une femme qui dégage un certain charme. Sa délicate tête est ornée d’une chevelure brune resplendissante. Elle me dit, avec un accent inconnu, légèrement paresseux : " Aurais-tu besoin d’un emploi ? ". Mes yeux ne pouvaient que s’écarter de cette créature étrangère. Elle continue : " Je vois bien que tu meures de faim, suis-moi et fais-moi confiance ". Nous arrivons devant un cabaret appelé Silver Dollar Saloon. Nous entrons. Elle m’offre de quoi me nourrir et une couverture chaude.
- Bonjour, je me nomme Élise. Ça fait trois ans que je travaille ici. Nous avons toujours besoin d’une nouvelle paire de mains ! Alors, si ça t’intéresse, tu pourrais vivre ici, au sous-sol avec mes collègues jusqu’à ce que tu te trouves un endroit plus "correct ".
- Je vous remercie infiniment, lui ai-je répondu. Mes prières avaient été exaucées par les cieux qui me servaient de réconfort et d’ami.
Je commence alors à travailler. Chaque nuit, je travaille environ douze heures pour un salaire complètement insignifiant. Chaque soir, je suis hantée par le même cauchemar. J’étais abusée psychologiquement autant que physiquement. M’évader de ce lieu me ferait grandement du bien. J’abandonne, après deux mois, ce fou métier, pour travailler dans une manufacture. J’en viens à me demander si je ne suis pas tombée de Charybde en Scylla. Les conditions de travail sont insoutenables, surtout pour les femmes, qui sont littéralement exploitées. Je rassemble toutes mes collègues afin de lutter contre cette injustice. Nous manifestons notre mécontentement à plusieurs reprises, mais rien n’y fait. On me fait très bien sentir que, étant donné mon refus de me mettre au pas, je risque mon emploi.