L'énigme
Charles Amador de La Tour de Saint-Étienne
Lieutenant général pour le Roy en la Coste d'Acadie

Par: Mona Andrée RAINVILLE

S’il n’est toujours pas possible d’affirmer sans hésitation l’identité de la mère de Charles Amador de La Tour de Saint-Étienne, il semble admis qu’il fut le fils de Claude, ou du moins, de la personne connue sous le nom de Claude de LA TOUR de SAINT-ÉTIENNE.

La littérature historique acadienne contemporaire soulève l’hypothèse de l’usurpation par Claude LA TOUR de SAINT-ÉTIENNE d’un ou de plusieurs titres nobles auxquels sa naissance ne donnaient pas droit. Cette appartenance à la noblesse relèverait d’une invention pure et simple par un aventurier cherchant à dissimuler une appartenance roturière moins gracieuse. Cependant, est-il besoin de rappeler qu’en France, contrairement à l’Angleterre, le titre se rattachait à la terre, d’où son vocable “nom de terre”. Et très souvent, au terme d’alliances raisonnées, une famille gardait son nom de terre pendant plusieurs générations, alors qu’une autre le perdait au gré d’alliances moins heureuses. L'accession à la noblesse de robe venait parfois délivrer de leur état des aspirant aristocrates mal nés. Enfin, les faits d'armes continuaient de mériter à leur auteur des éloges on ne peut plus foncières, et à leur famille, la noblesse...


Défenseur de l'Acadie, héro de la Nouvelle-France,
Charles Amador Turgis de La Tour dict de Saint-Étienne serait donc fils d'aventurier et petit-fils de maçon?

Et pourquoi pas...


“Croyez-vous qu’à la cour chacun ait son vrai nom?
Aujourd’hui, nos seigneurs affectent le bon ton.
Tel qui tranche du grand, dont le mérite brille,
Rougit, ou peu s’en faut, du nom de sa famille.
Si les morts revenaient, ou d’en haut, ou d’en bas,
Les pères et les fils ne se reconnoîtroient pas.
Le seigneur d’une terre un peu considérable
En préfère le nom à son nom véritable;
Ce nom, de père en fils se perpétue à tort,
Et cinquante ans après, on ne sait d’où l’on sort.”
- Lepage

 

 

 

 

 


Le père Clarence d’Entremont fut le premier auteur francophone à intimer que Claude - que nous appellerons de LA TOUR - était en fait le fils d’un simple maçon de Paris, Guyon TURGIS. Plus tard, d’autres historiens ou généalogistes, apporteront l’eau nécessaire à ce moulin en produisant - ou du moins, en faisant allusion - à des documents tendant à démontrer que ce sieur de La Tour était bel et bien le fils du maçon TURGIS. Il y a bien sûr l’inventaire après décès de Guyon TURGIS, où Claude intervient à titre de sieur de LA TOUR, mais plus encore l'acte de partage préparé par sa mère présumée, Marie CONDOT, qui fait directement allusion au Sieur de LA TOUR qu'elle affirme être son fils, mais, en le prénommant au surcroît, Nicolas.

L’ensemble des écrits patiemment relevés par ces éminents historiens permettent une reconstitution partielle de l’arbre généalogique de Charles de LA TOUR. Selon toutes probabilités, le grand-père paternel de Charles se nommait Guyon TURGIS, de son vivant maître-maçon, établi rue Montorgueuil, au faubourg Saint-Germain. Guyon TURGIS résidait rue Pagevin, paroisse Saint-Eustache, à Paris, dans une maison qu'il possèdait depuis 1575. C'est dans cette maison qu'il meurt, le dimanche 5 avril 1609. Sa grand-mère paternelle est Marie CONDOT, qui survivra à son défunt mari presque vingt ans. L’inventaire après décès des biens de Guyon TURGIS ne révèle rien de particulier sinon que son lit est tendu de serge de Beauvais teinte en bleu, que trois tableaux peints sur toile et encadrés ornent les murs de sa chambre, et que dans sa cave dort une grande barrique de “vin clairet du creue de la présente année”. Or, l'étoffe teinte en bleu ne circule pas librement en France à cette époque. Elle est réservée aux militaires ou à la haute noblesse et fait l'objet d'ordonnance qui défend aux toiliers et passementiers et aux autres fabricants d'employer aucun fil ou coton, soit en chaîne, soit en trames teint en bleu, dans leur toileries. L’évaluation de l’ensemble de ses biens meubles ne se chiffrant qu’à 208 livres tournois et 8 sols, la présence de tableaux semble incongrue. Et le clairet, un vin de Bordeaux particulièrement prisé par les Anglais, était surtout destiné à l’exportation. Acquise trois ans après la Saint-Barthélémy durant laquelle Coligny trouva la mort, la maison de TURGIS recèle également un véritable petit arsenal.

En dépit de sa pauvreté apparente, il semble que Guyon ait prêté de l’argent à son fils Claude, puisque la veuve, Marie CONDOT, fait inscrire à l’inventaire “deub à la communauté dentre led. défunct et de elle par ledict sieur de La Tour son fils, 64 livres tournois pour argent presté”. La raison de cet emprunt, nous la retrouvons à l'acte de partage, où il est fait mention d'une somme de 16 pistoles remise au sieur de La Tour en 1601 en préparation de son départ pour la Nouvelle-France. L'acte de partage fait mention de feue Marye de SALAZAR, comme ayant été l'épouse de Claude de LA TOUR, et nomme également les autres enfants de Guyon TURGIS appelés au partage:

1. Guillaume, maître maçon comme son père, époux de Marie DUBOYS. En 1609, ce couple réside rue Montorgueuil, faubourg Saint-Germain, à Paris. Ils auront un fils, Thomas, qui sera lui aussi maçon;

2. Rogère, l’ainée des filles, épouse d'Antoine SAUCICE (probablement SAUSSISSE), bourgeois de Paris, habitant la paroisse Saint-Eustache. Antoine SAUCICE signera à titre de beau-frère et de témoin le contrat de mariage intervenu entre entre Claude LA TOUR et sa deuxième épouse Marie GUESDON, le 2 septembre 1615;

3. Perrette, épouse depuis au moins 1603 de Jacques BOCQUET, archer du Grand Prévost de L’Hostel de Paris, et qui vers1625 se remariera à Antoine GAUTIER, un chirurgien originaire de Toulouse;

4. Louise, née vers 1583 et qui a épousé en1603, Simon DUPUIS, maître brodeur à Paris;

5. Geneviève, cadette des filles, née vers 1587 et mariée en 1606 à Robert DESNOYELLES, maître brodeur, originaire de Laon. En 1609, ce couple habitait à Paris, hors de la Porte Saint-Honoré;

6. Adrien, cadet des enfants, né vers 1589, selon White. En 1609, il était mineur, donc il avait moins de 25 ans. En 1626, il est décrit maître plumassier et plus tard, bourgeois à Paris. Et bien sûr:

7. Nicolas (dit Claude, un diminutif usité du prénom Nicolas) Sieur de LA TOUR , dit de SAINT-ÉTIENNE, le fils ainé, mort après 1643. Il contracte un premier mariage avant 1593 en épousant Marye de SALAZAR, veuve de Paul de VERRINES, sieur de VOUARCES en Champagne (Marne). d’où:

7.1 Charles, né vers 1593, l'objet de notre article;

7.2 Louise TURGIS qui épouse Charles SIMONY, en 1626 “capitaine de marine soubz la charge de Mgr l'amiral de France”. SIMONY est aussi décrit comme huissier-sergent à verge au Chastelet de Paris. Le couple habite la paroisse de Saint-Gervais, à Paris. Ce Charles SIMONY est le frère d’Antoinette SIMONY, la demoiselle qui, pour se rembourser d’une dette de 500 livres à elle due par une petite troupe de théatre, en fait saisir les costumes et tout le matériel. Cette troupe de théâtre est nulle autre que L’Illustre Théatre des soeurs Béjart et de Molière...

7.3 Angélique TURGIS, née vers 1602.

En 1615, Claude épouse en deuxième noce Marie GUESDON, veuve de François GODARD, et fille de Claude GUESDON et de Madeleine OGERON, de Paris. Peut-être est-elle parente avec Bertrand Denis d'OGERON de la BROUERE (1613-1676) qui colonisa l'île de Tortuga et fut Gouverneur des flibustiers. Mais Marie décèdera peu de temps après ce remariage, et Claude de LA TOUR sera de nouveau veuf.

Certains auteurs ont longtemps cru à un remariage de Claude, en France. Un Claude de LA TOUR, écuyer, sieur de la Motte de Gévrolles, originaire de Beauvaisie, épouse bien la demoiselle Charlotte de GUINÉE en février 1650. Cependant, un examen de sa signature au bas de son contrat de mariage démontre qu’il ne s’agit pas de notre homme.

Notre Claude de LA TOUR, en fait, se remarie bien une troisième fois, mais probablement en Écosse, vers 1630, à une Demoiselle d'honneur de la Reine d'Angleterre. Son nom a échappé à l'histoire, mais nous savons qu'elle suivit Claude en Acadie en 1631 et s'y trouvait toujours cinq ans plus tard.

Charles LATOUR de SAINT-ÉTIENNE était donc le fils de Claude TURGIS et probablement de Marie de SALAZAR, et il était le petit-fils de Guyon TURGIS et sans doute de Marie CONDOT... Mais qui étaient ces gens? Comment le petit-fils d'un maître-maçon de Paris est-il devenu Lieutenant-général pour le Roy au pays de l’Acadie, fort Louis et Port-Latour et des lieux qui en dépendent?

À suivre....


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DERNIÈRE MISE À JOUR: 06/01/31 (texte revu et corrigé)