| Dark Island | ||||
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| Le vieux
pub C'était bien en dehors du village, quand on pensait enfin s'en être évadé. Sur la route qui mène vers les terres du nord, quelque temps après la grande fourche, il fallait prendre à droite, en direction des montagnes. Un peu plus loin, une rangée de vieux chênes s'écartaient de la route, dégageant un champs où il ne poussait plus que du foin. Une vieille calèche achevait d'y perdre ses couleurs. Deux ou trois cabanes abandonnées continuaient de s'écraser sous leurs toits, leurs ruines servaient de repaires à une famille de marmottes. On s'y arrêtait parfois pour laisser souffler les chevaux, le temps de tirer une première larme de whisky. Quand on avait le temps, on s'enfonçait d'avantage dans le champs, on roulait par dessus une lisière d'herbes hautes, on se retrouvait sur un sentier de terre battue, sous une couverture d'arbres géants, il n'y avait plus de ciel que leur feuillage d'un vert sombre, la nuit on ne voyait plus rien, sauf une petite lueur grise, quelque part, devant soi, et puis, le tunnel débouchait sur un autre champ, nous étions sur le bord de la mer, il y avait un grand quai abandonné, une cabane qui avait servi de hangar pour les filets des pêcheurs ou d'atelier pour leurs chalutiers. Pour la plupart des gens du village, c'était le bout du monde. Il y a de cela plusieurs années, bien avant que j'ai l'age de m'y promener, cet endroit avait été un petit port de pèche, la principale entreprise du village. Mais au début de ce siècle étrange, la guerre devint plus importante que la pèche, plus dangereuse aussi. Elle nous prit des hommes que la mer n'aurait pas réclamé. Elle les garda bien loin de leurs pays et de leurs familles, elle les cacha au fond de ses tranchées humides, nos gens disparaissent toujours sous la mer ou sous la terre, et parmi ceux qui purent en réchapper, très peu choisirent de reprendre leur ancien métier. Les nouvelles industries de la ville semblaient beaucoup plus attirantes que celles de notre petit village. Sans doute restait-il encore du poisson dans la mer, mais plus personne n'allait le pêcher. La mer nous sembla alors aussi morte que le reste du village. Seuls quelques goélands incrédules tournaient encore dans le ciel gris, ou flânaient en petites bandes, sur des bouts de plages désertes, attendant vainement le retour des pêcheurs. Il y venait bien encore quelques barques, des voyageurs étrangers, sans doute un peu perdu, qui croyaient déjà être arrivé ailleurs. Mais plus personne ne ramenait de poissons. La cabane des pécheurs c'était désormais une auberge, les gens d'ici disaient plutôt un pub, le rendez-vous des marins en permission. Dieu sait pourquoi ils avaient choisi de venir s'ennuyer de la guerre dans notre petit village perdu. Mais plusieurs jeunes gens du village s'y retrouvaient aussi, après la journée. Ils venaient y prendre leurs bières avec les plus vieux, en fumant le même tabac, les mêmes pipes, en écoutant les mêmes vieilles histoires de pécheurs, soirs après soirs, et en faisant semblant d'y croire encore, comme pour la première fois. Le pub, c'était le mess des hommes, le club des bachelors, la soirée de ceux qui n'avaient pas de famille, de femme, de fiancée, ou de ceux qui voulaient tout oublier pour un moment, oublier que demain ressemblerait beaucoup à aujourd'hui, autant qu'à hier. Dans notre petit village puritain, c'était mal vu d'aller au pub. Et pourtant, j'y allais souvent, et sans jamais chercher de fausse excuse. J'étais grand, je n'avais plus à me justifier. Je disais simplement à ma tante: - Je vais au pub. La vieille femme levait des yeux résignées sous ses paupières tombantes, un peu fâchée de n'avoir plus besoin d'essayer de m'en empêcher. Je n'avais pas vingt ans, mais désormais, j'étais un homme, et les hommes vont au pub. Les femmes n'aiment pas ca, mais comme nous, elles pensent que ca fait parti de la vie, de notre vie. Alors elles lèvent leurs épaules impuissantes, renoncent à nous faire la morale, et retournent à leur ouvrage. Elles savent que rien ne saura nous en empêcher, et les plus sages n'essaient même pas. Ma tante était sage. Elle se contentait de lever les yeux en silence. Bien sur, elle aurait préféré me savoir ailleurs. Mais j'aimais trop l'atmosphère du pub pour lui faire ce petit plaisir. Et pourtant, je n'y avais pas beaucoup d'amis, sauf quelques jeunes gens du village, qui comme moi, s'évadaient de la maison pour un moment. Mais je connaissais bien le patron. Un homme d'age mur, qui aurait pu être mon père, et qui aux yeux des autres clients passait parfois pour mon oncle. Quand il y avait moins de monde, il venait à ma table, nous faisions une partie de cartes, je n'étais pas pour lui un partenaire bien dangereux. Mais les cartes menaient souvent à des discussions plus sérieuses que le jeu. Il me parlait alors avec beaucoup de franchise. J'avais enfin l'impression d'avoir un grand frère. C'est un peu pour ces moments privilégiés, que je passais mes soirées au vieux pub, beaucoup plus que pour la bière tiède et fade du patron. Les clients l'appelaient Bill ou Will, je pense que son vrai nom était William. Un jour, un client français l'avait appelé Guillaume. Il parait que c'est la même chose. Mais j'avais remarqué une petite lueur dans ses yeux. Depuis ce temps là, je commençai aussi à l'appeler Guillaume. Pas devant les autres, bien sur, une pareille familiarité, ca l'aurait gêné. Mais quand il venait à ma table, quand nous étions enfin seuls, entres frères, alors je lui donnais son nom français. Au début, il protestait un peu, pour la forme, mais je sais bien qu'il aimait ca. Ca devait lui rappeler quelque chose, une histoire qu'il avait vécu en France, dans sa jeunesse, et probablement avec ce client français. J'imaginais alors une aventure romantique, les français ont souvent des aventures romantiques. Enfin, c'est ce que je pensais à l'époque, que le romantisme avait un pays, une nation, une culture. J'ignorais qu'on pouvait aussi connaître l'amour et la passion dans un petit village perdu, à fréquenter un vieux pub de marins désabusés, sur le bord de la mer. |
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