Jeux d'automne
Andrew Wyeth - Above the narrows Rencontre fortuite
Sur les marches
Dans l'île
Sur les quais
Au dancing
Jours de bonheur
Jours de colère
Sur la plage
L'été suivant
 
Ah! donne-moi des baisers de ta bouche!
Car tes amours sont plus délicieuses que le vin,
et tes parfums ont une odeur suave;
ton nom même est un parfum répandu.
C'est pour cela que t'aiment les jeunes filles.
Le Cantique des Cantiques 1 : 1-3

 
Rencontre fortuite

Quand l'été tire à sa fin, et que ses chaleurs se font plus supportables; quand les jours s'effacent tout doucement, devant ces soirées interminables; quand les fraîcheurs de la nuit, et celles du petit matin, annoncent que bientôt les douces langueurs des journées de l'été feront place aux longueurs des soirées de l'automne, et aux torpeurs des nuits de l'hivers, il m'arrive de me retrouver, par la pensée, et dans mes rêves, sur les bords de la mer, sur les plages du Maine, en cette merveilleuse fin d'été de mes 16 ans, où j'ai connu, pour la première fois, les doux tourments de l'amour.

Je n'ai qu'à fermer les yeux, pour sentir cet air chargé de sel, que des embruns espiègles, échappés de la mer montante, transportaient jusqu'à moi, couvrant ma peau d'une douce humidité, m'arrachant parfois des frissons que même la lourde chaleur du jour n'arrivait plus à combattre, jusqu'à me convaincre, comme la plainte incessante d'un enfant, de venir jouer avec elle, sur son dos, et de m'y laisser bercer.

Je n'étais pas encore devenu cet homme rigide, qui décide et qui agi, et au fond de moi, je sentais bien que je ne le deviendrais jamais, mais déjà, j'étais cet être qui pense et qui rêve. J'étais ce que je devais devenir, sans doutes pour le reste de ma vie, un éternel adolescent, à qui les rêves, même et surtout, ceux de la journée, apporteraient plus joies que la vie elle même.

Pendant toute l'année scolaire, dont j'attendais sournoisement la fin, je me préparais à ces vacances de l'été, que je passais toujours au bord de la mer, avec ma tante. J'y rêvais déjà, depuis mon banc d'écolier, en surveillant, par la fenêtre de la classe, les oiseaux qui festoyaient dans la cour de l'école, autour des restes du déjeuner d'un écolier trop pressé.

Vers la fin de l'année scolaire, aussitôt que revenaient les chaleurs du printemps, annonçant déjà ce que serait l'été, et que venait le temps d'ouvrir les fenêtres de la classe, et d'y laisser entrer l'air frais de la liberté, alors, je ne tenais plus en place, et je commençais à m'exciter.

À ces oiseaux, qui venaient picorer dans la cour, je prêtais des voyages qui auraient plut aux mouettes, aux sternes, et aux corvettes, des noms que les marins donnaient jadis, à leurs voiliers, et je rêvais de m'envoler avec elles, sur les bords de la mer, au chalet de ma tante, où m'attendait patiemment, sous des couches de poussières hivernales, mon petit voilier en bois.

Mais les mouettes qui venaient dans la cour de l'école, semblaient tout ignorer du reste du monde. Elles qui avaient des ailes, et moi, qui ne rêvait que de partir. A quoi donc leur servait de voler? Si elles devaient passer l'été en ville, à se battre pour les restes d'un déjeuner.

Dans ma tête, je faisais mille rêves et mille projets. Je préparais mon bateau, et je planifiais mes sorties. Je retournerais dans cette petite île, que je n'avais pas eu le temps de visiter. J'irais même jusqu'au port, me promener entre les navires étrangers, comme si moi aussi, j'arrivais des Indes, de l'Asie, où de la Chine, en rêvant de repartir avec eux. J'irais amarrer mon voilier, comme un vieux loup des mers, et flâner sur les quais, pendant une partie de la journée, à respirer cet air chargée de sel, à regarder passer les gens, et à sentir cette incessante activité, qui grouille ainsi, jusqu'à la nuit, jusqu'au moment où viendrait, pour moi, le temps d'aller poursuivre mes rêves dans mon lit. Et là, qui sait ce que les excitations de la journée me feraient subir, jusqu'au matin?

Hélas, dans tous ces rêves, j'étais toujours seul. J'étais seul, sur mon bateau, et seul sur les quais, même au milieu de cette foule mouvante. Et le soir, quand je contais ma journée à ma tante, et même au plus profond de la nuit, dans le plus secret de mes rêves, j'étais encore seul.

Bien sur, j'aurais aimé partager mes journées avec un ami, et m'éclater de rire, aussi. Mais, à qui pouvais-je demander de partager mes jeux d'enfants? Quel garçon de mon age aurait voulu passer l'été à jouer au pirate, et jour après jour, retourner découvrir la même île, qu'il ne fallait visiter que très tôt, le matin, ou pendant la nuit, pour enfin la trouver déserte? Je ne me connaissais pas de semblables, et pour éviter de me faire railler, je préférais encore, m'éloigner des garçons de mon age.

Je ne cherchais pas la solitude, mais je crois bien que je l'appréciais. J'aimais assez me retrouver seul, pour prendre le temps de vivre à mon rythme. Et puis, je ne m'ennuyais pas.

Souvent, je partais tôt, le matin, emportant avec moi la collation que ma tante m'avait préparé, et j'embarquais sur mon petit voilier, larguant l'amarre, hissant les voiles, comme si j'avais armé une brigantine, et je mettais le cap sur mon île, où j'allais discrètement m'échouer, en prétendant que mon navire avait coulé, et que j'avais rejoint cette île déserte, dans mon canot de sauvetage.

Alors, naufragé, mais avec des provisions pour toute la journée, et la promesse de revenir au chalet de ma tante, avant la nuit, j'allais lire mes livres d'aventures, sur un plage isolée, en essayant d'en recréer l'atmosphère romantique.

Mais il m'arrivait aussi, de passer de longues et interminables journées, à errer sans but, au magasin général du village, où sur les quais du port, pour en arriver à cette fin des vacances, où j'essayais invariablement de rattraper en quelques jours, tous le temps que j'avais perdu, pendant le reste de l'été.

C'est précisément à ce moment de l'été, quand les vacanciers commencent à rentrer, que les plages se vident, et que même les navires pensent à quitter le port pour l'hivers; en ces jours clairs et matins frais, où pour flâner tout à son aise, sur ces plages presque désertes, il faut d'abord passer un gilet; c'est à ce moment de l'été, que je commençais à me demander, si je devais remiser mon voilier, pour la saison.

Mais, en cette fin d'été de mes 16 ans, j'avais insisté, auprès de ma tante, pour allonger ma saison de voile, bien que, ce jour là, une mer trop forte, et un matin trop froid, m'avaient plutôt convaincu d'aller marcher sur la plage, pour écouter, et pour voir, mais sans pourtant me faire mouiller, cette mer furieuse, qui semblait se préparer à la tempête.

Alors, sans trop y penser, je me préparais à me rendre au port, pour y flâner un peu sur les quais. J'avais apporté un livre, que je voulais finir, probablement sur un banc de la terrasse du quai, un petit restaurant de fruits de mer, où j'allais souvent, et ma tante, qui devait s'absenter pour la journée, m'avait donné de l'argent pour que je puisse aussi y manger. Ainsi, en étirant mon repas, j'aurais tout le loisir de terminer mon livre, pendant l'après midi. De toutes façons, quand il n'y avait pas beaucoup de clients, le serveur me laissait occuper une de ses tables, même si je n'y mangeais pas. Quand il en avait besoin, il venait me demander si je prendrais autre chose. C'était notre signal, pour me dire, gentiment, que je devais laisser la table aux vrais clients.

À la voile, il me fallait presque une heure, pour me rendre sur les quais, mais en marchant, sur la plage, je pouvais m'y rendre en quelques minutes. J'avais donc tout mon temps. L'air était frais, et le vent assez fort, mais de la plage, on peut endurer beaucoup plus de temps que sur la mer. Alors, j'avançais lentement, en m'amusant, inspectant les galets, recouvert des algues du matin, et les innombrables coquilles d'huîtres, toujours mystérieusement vides, qui remplissaient la plage, et puis, quand je passais près d'un chalet, je vérifiais si ses habitants étaient déjà parti, ou s'ils s'attardaient encore, tout comme moi, pour quelques temps.

A peu près vers la moitié du chemin, entre notre chalet et les quais du port, il y avait un espace qui n'était pas, comme le reste de la plage, occupé par toute une rangée de maisons. C'était un endroit isolé, où la seule habitation, beaucoup trop grande pour n'être qu'un chalet d'été, ne donnait même pas directement sur la plage.

Je n'avais jamais vu ses habitants. Sur les quais, des gens m'avaient dit que c'était la maison d'une vieille Écossaise, et qu'elle y habitait seule. Elle y était probablement arrivé bien avant que cet endroit ne devienne populaire, et elle avait quand même décidé d'y rester, malgré toute l'agitation de la période des vacances de l'été.

Distraitement j'y jetai un coup d'oeil. Bien sur, il n'était pas question de vérifier s'il y avait encore des gens dans la maison, puisqu'elle devait sûrement aussi y passer l'hivers. Mais, de la plage, il y avait un petit sentier, qui montait jusqu'à la maison, et je m'en servais, parfois, pour remonter sur la route qui menait au village. La dame ne sortait jamais de sa maison, et peu de gens l'avaient jamais vu. Aussi, je pensais que je ne risquais pas grand chose, à lui emprunter son petit sentier, pour me rendre au village, avant d'aller sur les quais. Il y avait longtemps que je n'avais pas mis les pieds au magasin général, et j'espérais y trouver quelques nouveautés. Ainsi, n'ayant aucun plan précis en tête, j'enfilai le sentier, et commençai à y grimper.

C'était quand même assez escarpé, et je comprenais que la dame ne s'en serve pas trop souvent, pour aller à la plage. Le chemin montait en méandres, et il fallait souvent prendre appui sur les arbres, pour ne pas glisser sur la terre humide du matin. Aussi, pour ne pas tomber, il fallait bien regarder où on mettait les pieds, ce qui m'empêchait de voir, à la fois, le sentier et le haut du terrain, où il aboutissait. J'avançais donc, un peu en aveugle, ne voyant de mon chemin, que l'endroit ou je posais immédiatement les pieds.

Il m'était donc difficile de voir que quelqu'un venait à ma rencontre, et j'imagine que c'était la même chose pour lui, étant aussi forcé de regarder où il marchait, il ne pouvait pas voir que j'arrivais d'un peu plus bas. Nous nous sommes donc rencontré, avec beaucoup de surprise, risquant de tomber, de glisser, et même de rouler jusqu'au bas du sentier, mais nous retenant aux arbres, un peu hébétés, et muets, pour un moment.

C'était un grand garçon, habillé comme les jours des dimanches, avec des cheveux noirs et des yeux verts, dont je n'arrivais pas à détacher mon regard, et un magnifique sourire. Il me semblait à peu près de mon age, peut-être même un peu plus jeune que moi. Mais je ne l'avais jamais vu au village, ni sur les quais, ni à la plage. Il venait sans doutes d'arriver. Mais quelle drôle d'idée, quand même, de venir en vacances à la fin de l'été, quand tout le monde commençait à quitter.

- On ne va pas rester là toute la journée, commenca-t-il, en riant.
- J'espère que non, lui répondis-je, je commence déjà à fatiguer.
- Alors, il faut monter ou descendre.

En effet, le sentier ne permettait pas qu'on y passe, deux à la fois. Il fallait donc que l'un de nous, rebrousse son chemin. Je voulais aller au village, et je pouvais tout aussi bien m'y rendre par la plage, en passant par les quais du port, mais lui, il descendait sur la plage. Et puis, je n'étais pas chez moi, et cette rencontre fortuite venait de me le rappeler. Aussi, la fatigue aidant, je me préparais à lui céder le chemin, et à redescendre sur la plage.

- Écoute, annoncais-je, je ne pourrai pas tenir encore bien longtemps. Alors, je vais descendre.
- Mais non. Ne soit pas si bête. Tu es presque rendu. Je vais remonter.
- D'accord. Je veux bien.

Alors, nous sommes remonté jusqu'en haut. Ce ne fut pas très long, nous y étions presque. Une fois en haut, pour dire quelque chose, et surtout, pour bien lui montrer que j'étais pas un simple touriste, je lui donnai quelques informations sur l'endroit où nous étions.

- Ici, lui expliquais-je, c'est la maison de la vieille Écossaise. Je pense qu'on ne devrais pas s'y attarder. Elle n'aimerait sûrement pas avoir des étrangers sur son terrain. Je ne l'ai jamais rencontré, mais je pense qu'elle ne doit pas être bien commode.

- Au contraire, je pense qu'elle est très gentille.
- Ah! Vraiment? Tu la connais peut-être?
- C'est sur. C'est ma grand-mère.

La déconfiture devait se lire sur mon visage, comme l'épître à la grand messe, ce qui eu l'heur de bien amuser mon nouvel ami.

- Ne t'en fait pas, fit-il en riant, tu n'as rien dit de si terrible. C'est ma grand-mère, et je t'assure qu'elle est formidable, mais si je ne la connaissais pas, je penserais probablement la même chose que toi. Elle est un peu solitaire. Elle aime bien la lecture et la musique, et elle ne se mêle pas beaucoup aux gens.
- Alors, avouais-je, pour m'excuser, je suis un peu comme elle.
- Vraiment? Alors, nous sommes deux. J'aime bien les livres, et la musique aussi.
Alors, tendant un bras amical, il se présenta.
- Je m'appelle Andrew, mais tu peux m'appeler André.
- Moi, c'est Laurent. J'habite un chalet, sur la plage, avec ma tante.
- Moi, j'habite la Californie, mais je suis venu passer quelques jours chez ma grand-mère, en attendant la rentrée. En septembre je dois fréquenter un collège à Boston.
- Ah! Je me disais, aussi. C'est un peu tard, pour les vacances. Tous les gens s'en vont.
- Alors, tu allais au village?

Bien sur que j'allais au village, tout comme lui descendait à la plage. Mais j'imagine que ca n'avait plus tellement d'importance, maintenant. Il venait tout juste d'arriver, et débarquait à peine de l'avion. Après un si long voyage, il avait sûrement envie de se dégourdir les jambes, et de se changer les idées, en visitant les environs. Alors, de commencer par la plage, ou par les quais, ou même par le magasin général, ca ne changeait pas grand chose. Et puis, j'avais bien compris que sa question était plutôt une façon, de me demander s'il pouvait venir avec moi. J'imagine qu'il n'avait pas tellement envie d'aller se promener seul, sur les quais, et moi non plus, d'ailleurs.

- Je vais au magasin général, pour voir s'ils ont reçu de nouveaux livres. Tu veux venir avec moi? Ensuite, si tu veux, nous irons sur les quais, pour voir les bateaux.
- D'accord. Je veux bien. Est-ce qu'on peut y manger?
- C'est sur. Il y a un restaurant de fruits de mer, sur le grand quai. Ma tante m'a donné de l'argent, pour y manger.
- D'accord. Alors, je vais passer à la maison, pour en demander aussi à ma grand-mère.
- Tu crois qu'elle sera d'accord?
- Bien sur. Elle me l'avait proposé, ce matin, mais je n'avais pas tellement envie d'y aller seul.
- Oui. Je comprends. Moi, j'y vais souvent seul.
- Alors, tu n'a pas d'ami ici?
- Non. pas tellement. Et puis, à ce temps de l'année, tous les gens sont déjà partis.
- Oui, je comprend. C'est presque la rentrée.

A cet age on devient vite amis. Le temps de se présenter, et d'échanger quelques mots, et voilà, l'amitié est scellée. Alors, nous sommes partis ensemble, pour fouiller le magasin général, puis ensuite, errer sur les quais, à regarder les bateaux, à se demander d'où ils arrivaient, et s'ils étaient à la veille de repartir, en discutant entre nous, comme des amis de longues date.

Sa grand-mère, une charmante dame, que j'aurais aimé connaître plus tôt, lui donna assez d'argent pour nous payer le dîner, à tous les deux. Mais, je ne pouvais pas accepter. Ma tante n'aurait pas aimé, que j'embête les étrangers, comme elle me le disait souvent. Mais Andrew avait trouvé un moyen, pour satisfaire tout le monde. Après le dîner, avec son surplus d'argent, il avait acheté des friandises et des liqueurs, que nous avions fini de manger ensemble, sur la plage, en nous racontant nos vies.

Andrew, que j'avais commencé à appeler André, parce que j'avais compris qu'il aimait bien la sonorité française de son nom, André, vivait seul, avec sa mère, en Californie, à San Francisco. À la suite du divorce de ses parents, ce dont il n'aimait pas tellement parler, ils s'étaient tous deux rapproché de sa grand-mère. Mais ils ne venaient pas souvent dans le Maine. Sa grand-mère passait plutôt l'hivers en Californie.

Leur famille avait presque toujours vécu en Californie, et parfois dans le Maine. Il y a très longtemps, l'un de ses ancêtres était venu d'Écosse, et avait épousé une Américaine de la Californie. Ensembles, ils étaient venu vivre quelques temps, dans le Maine, et certains membres de la famille, entre autre l'une de ses filles, la grand-mère de mon ami, avaient décidé d'y rester. A cette époque, les Américains voyageaient beaucoup, et il n'était pas rare que leurs familles soient étendu à la grandeur de l'Amérique.

André se préparait à terminer son highschool, dans un collège de Boston. Il voulait faire des études universitaires à Harvard, et il avait semblé, à sa mère, que le tremplin serait moins haut, depuis Boston, plutôt que de San Francisco.

- Tu apprendra à connaître les gens de l'Est, lui avait-elle suggéré, et de vivre au collège, hors de mes jupes, pour quelque temps, ca ne peut te faire que du bien.

Si elle avait su. Dès le premier coup d'oeil, j'avais compris que sa grand-mère le gâterait plus que sa propre mère. Mais, n'est-ce pas toujours la même chose, avec les grand-mères? Et, en général, les garçons savent très bien comment en profiter. Mais André, lui, était passé maître dans l'art de charmer les grand-mères.

Souvent, en rentrant à la maison, il allait rejoindre sa grand-mère, presque toujours assise dans la serre, avec ses fleurs, à lire de vieux livres de poésies ou des romans d'amour. Aussitôt qu'il s'approchait d'elle, le visage de la vieille dame, ordinairement un peu triste, s'illuminait et s'ornait d'un magnifique sourire, presque aussi agréable à regarder que celui de mon ami. Alors il s'assoyait à ses côtés, il la prenait par le coup, en l'embrassant, et lui racontait ce que nous venions de faire, de notre journée.

Puis, la vieille dame se levait et nous offrait des gâteaux et des verres de lait. Elle avait toujours peur que nous ne mangions pas à notre faim. Et c'était très bien comme ca, parce qu'en fait, nous avions effectivement toujours faim.

Ainsi passaient nos journées, à visiter le magasin général, à errer sur le quais, à vérifier l'arrivé des nouveaux bateaux, à noter le départ de ceux qui étaient disparu, et à arpenter les plages, en nous racontant des histoires, qui étaient probablement presque toujours vrais. Mais nous avions la politesse de ne jamais mettre en doutes les histoires de l'autre, même si parfois, elles devaient nous sembler un peu grosses. Ca faisait parti de nos conventions amicales, de ne pas essayer ne nous prendre en fautes.

Bien sur, nous avions aussi d'autres activités. Nous ne gardions ces moments de grandes errances, que pour les jours où il faisait trop froid pour aller à la plage, ou quand la mer était trop grosse, pour que l'on risque de se naufrager, pour de vrai, sur notre île déserte. Mais déjà, nous étions devenu des amis inséparables, et nous ne pouvions plus envisager le reste de nos vacances, sans nous consulter mutuellement.

Mais à la fin de cette première journée, notre promenade nous avait ramené sur la plage, devant la maison de sa grand-mère. La journée achevait, et le Soleil allait bientôt disparaître. C'était l'heure du souper, et il nous fallait tous deux, rentrer à la maison. Lui, chez sa grand-mère, et moi, chez ma tante.

- Bon, fit-il, en regardant du côté de la maison de sa grand-mère, je vais rentrer maintenant. Ma grand-mère doit m'attendre.
- Oui. Bien sur. Moi aussi. Ma tante est sûrement revenue de la ville. Alors, tu remonte par le sentier?
- Oui. Je suppose. Ca doit pas être si terrible.
- Non. Seulement si tu rencontre quelqu'un, une fois en haut.

Cela le fit rire. Il ma salua de la main, puis s'éloigna, sans me regarder. J'aurais voulu lui dire quelque chose, pour m'assurer que nous pourrions nous voir, plus tard, ce soir peut-être, ou demain. Mais je n'osais pas. Je ne voulais pas paraître trop intéressé. Mais, juste avant d'arriver au pied du sentier, il s'arrêta net, et se retourna brusquement vers moi.

- Qu'est-ce que tu fait, après le souper? Me lanca-t-il.
- Rien de spécial. Et toi?
- Je ne sais pas. Ta tante te laissera sortir?
- Bien sur, et toi?
- Sûrement. Alors, tu veux faire quelque chose?
- Bien sur. On pourrait retourner au village.
- Pour traîner dans le coin?
- Oui. C'est ca.
- Bon. D'accord. Alors, tu viens me chercher?
- C'est d'accord.
- Vers sept heures?
- Oui. À sept heure.
- C'est bon. Je me sauve.

Alors, il s'élança dans le sentier, et pour tester notre nouvelle amitié, je me permis une dernière plaisanterie.

- André!
- Quoi? Fit-il, en s'arrêtant brusquement.
- Fait attention à la vieille dame. Elle ne doit pas être commode.
- Ah! Fit-il, vengeur, tu n'aurais pas du me dire ca. Je vais lui répéter tes bonnes paroles.
Mais je savais bien qu'il n'en ferait rien. Déjà, nous avions établi une certaine complicité entre nous.
- A plus tard.
- C'est ca. A plus tard.

Je restai là, à le regarder disparaître, dans le sentier. Puis, je me lançai à la course, en direction de notre chalet. Ma tante devait m'attendre, et j'avais hâte de lui conter ma journée.