| Le bout du monde | |
![]() |
Sur la plage Le jardin L'infirmerie ... |
| Sur la
plage Malgré la petite heure du matin, le soleil paraissait déjà haut dans le ciel. Mais le voile humide de la nuit lui faisait un halo, comme la pupille jaune d'un oeil unique, sur un iris bleu. Un oeil de dragon qui remplissait le ciel. Mais les dragons, ca n'existe plus, ca n'a même jamais existé. Quoi que cet étrange oiseau qui planait au dessus de l'atoll, et qui flottait dans l'air chaud, sans jamais bouger les ailes... Un peu plus bas, la mer commençait à monter, elle couvrait déjà la ceinture de corail, et bientôt, elle remplirait le lagon. Une île, un rocher au milieu d'un lac d'émeraude; l'oeil du dragon se reflétait dans les eaux du lagon. Sur la plage, deux grosses tortues s'apprêtaient à reprendre la mer, plusieurs lézards finissaient d'enfouir leurs oeufs dans le sable, une famille d'échassiers fouillait son petit déjeuner, de jeunes humains paressaient un peu partout sur la plage. Sur de longues pierres couchées, quelques jeunes filles s'étaient arrêtés. Elles reposaient au soleil, elles parlaient et riaient, en brossant leurs longs cheveux. L'une d'elles tenait une fillette sur ses genoux, on aurait dit sa jeune soeur. Une autre chantait une ancienne chanson d'amour, une chanson de sa mère, qui lui venait de sa grand mère. Un jeune homme l'accompagnait sur sa lyre. Les autres écoutaient en souriant, en rêvant. Devant elles, des petits garçons jouaient dans le sable. Ils avaient dégagé une grosse pierre, lui avait fait un mur de galets, et s'apprêtaient à remplir leur petit lac. Ils essayaient de reproduire leur univers dans le sable, un atoll de la polynésie. Profitant de l'eau fraîchement apportée par la marée, plusieurs jeunes hommes nageaient dans la mer, ou marchaient simplement entre les vagues, d'autres semblaient les observer, mais sans trop d'intérêt, paresseusement allongés sur le sable. Tous ces jeunes gens portaient des robes colorées, de longues bandes de tissus enroulées sur leur hanches et sur leurs épaules. Plusieurs ne portaient rien du tout, ils avait abandonné leurs robes sur la plage et marchaient nus, en se tenant par les mains, ou faisaient la sieste, en se laissant rôtir au soleil. Depuis ses hauteurs, le dragon semblait surveiller la plage, mais il guettait plutôt l'arrivée d'un petit canot. Une bien drôle d'embarcation qu'on aurait dit faite de cuir, sur le modèle d'une huître géante. Une huître vide, ouverte dans l'eau comme un grand livre qui flotterait sur le dos. Elle s'ouvrait et se refermait au gré des vagues, en suivant le courant des marées, qui tout doucement, la faisait dériver vers la plage. Parmis les jeunes hommes qui regardaient l'horizon, certains commençaient à reconnaître la forme d'une embarcation. - Regardez, un canot! - On dirait une huître géante qui vient vers nous... - Une huître avec une carapace de cuir? - Du cuir? On peut faire un canot avec du cuir? - Plus maintenant. Mais on en faisait, il y a bien longtemps. Quelques jeunes hommes mirent un canot à la mer, d'autres les suivirent à la nage. Ils nagèrent vers l'huître géante, en faisant la course. Mais les marins du canot ne ramaient pas ensemble et leur étonnant désordre les portaient à rire, ca leur enlevait leur force. Les nageurs les dépassaient facilement. Deux des marins plongèrent à la mer et continuèrent leur course avec les autres nageurs. Ceux qui restaient dans le canot eurent soudain plus de facilité à faire leur route. - C'est drôle, on dirait que ca va plus vite, depuis que nos amis nous ont abandonnés. - C'est sans doute parce qu'ils sont meilleurs nageurs que rameurs. - Ou bien nous sommes plus légers. - Si tu dit vrai, le canot ira encore plus vite quand nous serons à l'eau nous aussi. - Alors j'abandonne - Moi aussi. Les deux derniers marins plongèrent à la mer, laissant leur canot se débrouiller sans eux. Le canot fit encore quelque brasses sur son erre, puis se laissa doucement ramener sur la plage entre deux vagues. Pendant ce temps, les nageurs s'étaient approché de l'huître géante. L'un d'eux se hissa à bord. L'huître était vide, sauf pour un étoffe de laine, ramassée en un gros paquet. - C'est vide... Il tira un pan de l'étoffe pour la montrer à ses amis. Le reste du tissu sembla remuer. Il regarda encore, et vit émerger une jambe. - Il y a quelqu'un! Il ouvrit le paquet comme un cadeau précieux, et découvrit un jeune homme presque nu. C'était un garçon de son age, assez grand, et qui malgré son état de naufragé, semblait encore assez fort. Il avait le teint très pale et les cheveux blond, presque roux. Le garçon était beau, et il dormait comme un enfant. - C'est un garçon, - Tient, on dirait qu'il nous annonce une naissance, est-ce qu'il vie? - Oui, enfin, je crois qu'il dort... Et tout en échangeant des informations inutiles, les garçons ramenèrent le drôle de canot sur la plage. Quand la barque s'arrêta enfin sur le sable, le naufragé commença à bouger, il remua une jambe, passa la main sur sa figure, comme pour en chasser le dernier rêve, ouvrit les yeux, et sans doute vit-il les nombreux garçons qui entourait son canot, car il se leva alors rapidement en brandissant son épée au dessus de sa tête, poussa une sorte de grognement, fit un tour sur lui même et s'empêtra si bien dans sa longue couverture de laine, qu'il tomba à la mer, en lançant son épée dans les vagues. Surpris par cet étrange guerrier, les garçons s'étaient d'abord éloigné de la barque, puis ils étaient revenus pour constater que le guerrier gisait sur le sable mouillé, sans doute étourdit par son réveil trop brusque. Une groupe de garçons ramassa le naufragé et s'éloigna rapidement avec lui. Un autre récupéra son épée et sa couverture de laine, d'autres encore trouvèrent le moyen de refermer le canot, ils le soulevèrent et l'emportèrent sur leurs épaules, à la suite de leurs compagnons. La joyeuse caravane disparu au delà des dunes et des longues herbes, comme une troupe de comédiens qui sort de scène. Voyant leur compagnons retourner au village, les jeunes filles crurent que c'était déjà l'heure de dîner. Sans vraiment cesser leurs conversations, elles ramassèrent leurs affaires et retournèrent au village. Plus haut, le dragon sembla satisfait de son matin, il fit encore quelque grands mouvements d'ailes, s'éloigna au dessus de l'horizon, et disparu dans cet espace étrange où le ciel ne rencontre jamais la mer. Pendant un moment, la plage redevint cet espace vide, désert et abandonné, qu'il avait été si longtemps, comme c'est souvent le cas pour ces endroits du bout du monde. |
|