| Le coucou | |
![]() |
La Floride Le retour La maison Les enfants La soirée L'agence Le voyage La présentation Le départ L'aéroport Le voilier |
| Un jour que les Fils de Dieu
étaient venus se présenter devant le Seigneur, Satan vint aussi au milieu d'eux. Job 1 : 6 |
|
| La Floride Le chemin qui mène à Key West, en partant de Florida City, sur la route 1A, traverse d'abord une épaisse forêt tropicale, avant de lever le rideau sur Key Largo, le premier des nombreux Keys du sud de la Floride. Les Keys sont de minuscules îles de corail, reliées entre elles par des ponts immenses, sur une distance de plus de 100 miles, que les pirates espagnols avaient d'abord baptisé Cayo Wesso, c'est à dire îles des os, puisqu'ils y enterraient les os de leurs victimes, mais que les Américains ont rebaptisé Key West, parce qu'ils ne sont pas plus forts en orthographe qu'en histoire et qu'ils pensent que ce nom désigne une série de quais qui va vers l'ouest. Il est vrai que Key West est la dernière île de cet archipel et que par rapport à la Floride, elle est située à l'ouest de ce long chemin. Le point le plus au sud de l'Amérique du Nord, à 65 miles de Cuba. Une centaine de miles au milieu de l'océan, mince ruban d'asphalte, avec l'Océan Atlantique à l'est, et le Golfe du Mexique à l'ouest. En avant, la route. En arrière, encore la route. Et de chaque cotés, des déserts de la plus belle eau verte au monde, avec de nombreux bancs de sable, autant de plages improvisées, ou les petites embarcations viennent parfois s'échouer, pour l'après-midi, histoire de se rafraîchir dans ces eaux de rêves. Comment ne pas se laisser prendre par les rêveries les plus folles, à la vue de ce paysage. Quitter le bureau, vivre sur un petit bateau, ramasser les homards et les crabes qui n'attendent que vous. Ils sont déjà dans l'eau salée et elle est tellement chaude qu'ils sont presque prêt a servir. Mais pourquoi aller à Key West? Parce que Key West est aussi différent du reste de la Floride, que la Floride peut l'être de Montréal et que c'est un excellent point de départ pour entreprendre les rêves les plus fous. Il y a bien, sur l'île, quelques résidents permanents, probablement des employés des nombreux hôtels et bars dont l'île est recouverte, mais l'île est surtout habitée par des touristes et des rêveurs. Certains jeunes viennent y passer quelques années de liberté et de rêves, travaillant dans les boutiques, dans les bars ou les hôtels. Certains on entrepris de rénover des vieilles maisons de pirates, attendant que la fraîcheur du soir leur permette de travailler, mais tous finissent par se retrouver, tôt ou tard. Tôt sur les plages et tard dans les bars. En fait, il n'est même pas nécessaire d'y avoir une chambre d'hôtel, puisque certains bars ne ferment jamais. On peut donc y passer toute la nuit et au lever du jour, on peut toujours aller évaporer son whisky sur la plage. La plupart des bars n'ont pas de portes. Chez Sloppy Joe, ils n'ont même pas de murs. Bon, il y a deux Sloppy Joe. Celui des touristes et celui ou Hemmingway allait boire le rhum qu'il avait lui-même passé en contrebande sur le bateau de son père, pour le compte de son ami Joe, que tout le monde appelait Sloppy. Si un jour vous visitez son bar, vous comprendrez pourquoi on l'appelait Sloppy. Il parait, qu'un soir, Hemmingway aurait arraché un urinoir du mur de la salle de bain, pour l'apporter chez lui, afin d'en faire un abreuvoir pour ses chats. Il prétendait qu'il avait tellement pissé dans cet urinoir qu'il en était devenu propriétaire de fait. Mais moi, j'allais plutôt au Pigeon House. Un assemblage de petites maisons de pirates reliées entre elles par un énorme patio, dans lequel on avait pratiqué des trous pour laisser passer les arbres géants qui nous protégeaient du soleil de la journée. Bien sur, j'y allais plus souvent le soir que le jour. Ce n'est pas que j'étais tellement occupé pendant la journée, mais d'une journée a l'autre, je me couchais tellement tard ou tôt le matin, qu'il ne m'était pas possible de me lever assez tôt pour profiter du Happy Hour. Alors, je profitais du Sad Hour. Quelques heures avant la fermeture, une des résidentes de la place, ancienne chanteuse de Broadway, avait pris l'habitude de venir accompagner la pianiste du bar, avec sa voix enrouée et un rhum and coke a la main, chantant les plus tristes des chansons oubliées, du répertoire de sa jeunesse. Elle n'avait plus de voix, probablement brûlé par le rhum et les cigarettes, ou usée par une trop longue carrière, a chanter sans micro, mais elle avait une présence sur scène qui ne permettait pas de douter de son talent. Quand elle avait terminé son tour de chant, elle allait rejoindre la pianiste, a son piano bar, et ils parlaient, tous les deux, pendant que Billy essayait de tenir les clients éveillés, jusqu'à la fermeture. Le pianiste, Billy Nine Fingers, celui la même qui jouait le rôle du pianiste Sam, dans Key Largo ou Casa Blanca: “play it again Sam”, avait perdu son doigt, dans un accident, quand il était jeune, ce qui avait mis fin a sa carrière de pianiste de concert, mais autrement, il jouait si bien, qu'on aurait pas deviné qu'il lui manquait un doigt. Parfois, il venait, d'une île voisine, une base militaire américaine, des groupes de marins, en permission. Ils s'assoyaient aussi au piano, avec la cantatrice, et chantaient avec elle, comme s'ils les avaient écrites eux même, de vieilles chansons des films de Humphry Bogart. Chacun essayait de suivre, avalant une gorgée de bière, quand la mémoire leur manquait, puis reprenant le chorus, quand ils reconnaissaient enfin les paroles oubliées, beuglant comme des veaux qui voudraient faire pleuvoir en Arizona, jusqu'au moment ou ils avaient épuisé leur répertoire. Alors, venait, pour moi, le moment de quitter cette triste scène, parfois avant même l'heure de la fermeture, mais jamais avant qu'ils ne finissent de pleurer: Dixie Land. Au début, je m'assoyais seul, a l'extérieur, un peu a l'écart, parce que toute cette activité m'empêchait de penser, et que je préférais rêver tout seul, a ma table, dégustant mon whisky et tirant sur mon cigare, déguisé en chasseur africain, avec un énorme chapeau de paille. Mais, un soir, que les marins avaient quitté avant leur hymne national, la chanteuse, que ma solitude dérangeait, me cria, de l'intérieur: - Eh! Toi! Qu'est-ce que tu fais tout seul? Viens donc nous rejoindre. J'aurais bien aimé m'en sauver. Je n'avais aucune envie de m'asseoir avec eux, de répondre à leurs questions et de leur conter ma vie, mais je n'avais pas vraiment le choix, si j'avais refusé, j'aurais passé pour un sauvage. Alors je me suis associé à ce joyeux groupe de fêtards, et je me suis fait de nouveaux amis. A partir de ce moment, quand nous n'étions pas envahis par la marine, je m'assoyais, au piano bar, avec la chanteuse, et le pianiste Billy. C'était comme dans les films. J'y étais tous les soirs, enfin toutes les nuits. J'arrivais vers le milieu de la soirée, quand les touristes regagnaient leur hôtel. Je m'assoyais avec un whisky, autour du piano de Billy, et je parlais avec lui, pendant qu'il jouait. Cela ne semblait pas le déranger, et il avait même le temps de répondre aux demandes spéciales des clients qui glissaient un vingt dollars dans sa poche de chemise. Un soir, pour me faire plaisir, il m'avait demandé si j'aimerais entendre quelque chose de spécial. Je lui avais répondu que j'aimais surtout la musique classique. Alors, il commença une polonaise de Chopin, et au sourire qui traversait son visage, je compris que je venais de lui faire plaisir. C'est ce soir la qu'il m'a parlé de sa carrière ratée, à cause de son doigt manquant. Comme un vrai barman, il connaissait presque tout le monde et savait à peu près tout sur eux. Assez rapidement, il a su que mes vacances étaient finies depuis longtemps, que je n'avais pas plus de travail que d'argent et que, en fait, privé de tout moyen de transport, j'étais un peu prisonnier de cette île de pirates, et que le jour ou je n'aurais plus les moyens de payer mon whisky était tout près. Un soir il pointa, de la tête, sans même cesser de jouer, un homme qui se tenait au bar. - Il pourrait t'aider, à repartir chez toi. L'homme en question, je le savais, était le propriétaire du bar. Il avait probablement plus de 65 ans, et il était vêtu d'un habit crème, avec un chapeau de paille, et il fumait un gros cigare. Sortit tout droit d'un film, acteur ou figurant, oublié au bar, à la fin du tournage d'un film de Humphry Bogard. Il était en conversation avec un autre homme de son âge, vêtu de la même manière, comme s'ils préparaient le prochain voyage de contrebande, et de temps en temps, il regardait dans notre direction, en souriant. J'ai du lui envoyé la main, pour le saluer, étant un client régulier, il n'aurait pas été poli d'ignorer sa présence. - Si tu veux, je lui demande de venir. Comme je ne répondais pas, Billy compris que je n'osais pas, alors il lui fit un signe, et quelques minutes plus tard il était assis avec nous, au piano bar. Mais avant que je ne m'aperçoive de sa présence, il avait pris ma main, et la tenait comme pour prendre mon pouls. Après un certain temps, qui me paru pourtant assez long, il la reposa sur le piano en déclarant satisfait: - Au moins, il y en a un de vivant parmi nous. J'étais encore jeune, à l'époque et il me semblait que ce geste aurait pu nous mener beaucoup plus loin que je le désirais. Je n'avais pas peur, mais je me demandais bien ce que son aide allait me coûter. Billy voyant bien mon embarras, brisa la scène, en expliquant au patron: - Il cherche un moyen pour retourner chez lui, a Montréal. - A Montréal? Alors vous n'êtes pas heureux ici? - Bien sur, mais j'ai un peu dépassé ma période de vacances et mes amis m'ont abandonné ici, sans voiture. Alors, je ne sais pas comment je vais rentrer chez moi. - En avion? En train? En autobus? - Eh bien... J'étais un peu gêné, je ne voulais pas lui dire que je n'avais plus d'argent, et j'aurais aimé qu'il le comprenne sans que je lui dise. - C'est bon, je plaisante. Écoute, tu sais conduire une auto? - Bien sur. - Alors, ca peut marcher. Il y a un couple de Montréal, des amis a moi. Ils vont faire une croisière aux Bahamas, et après ils veulent rentrer à Montréal en avion. Ils trouvent le voyage de retour trop long et fatigant. - Alors? - Bien, ils cherchent quelqu'un pour ramener leur voiture à Montréal. Ca ne paie pas cher, mais ils payent les dépenses du voyage et je suis sur qu'ils te donneront aussi un montant pour ta peine. - Ce n'est pas nécessaire, juste les dépenses c'est suffisant. - Non! Non! Ne fait jamais rien pour rien. Prend ce qu'ils te donnent. - Bon, c'est d'accord. Quand dois-je partir? - Attend, je les verrai demain matin. Viens me voir dans la journée. Je te dirai si ca marche. Ils cherchent quelqu'un de confiance, mais depuis que tu viens ici, je t'ai bien observé, et tu me semble un bon garçon. Je sais que je peu te faire confiance. - Je ne sais pas comment vous remercier. - C'est rien. Juste un service pour un ami. Il repris son cigare, me donna une tape sur l'épaule, et retourna au bar, continuer sa conversation avec son ami. - Tu vois? Repris Billy, je savais qu'il t'aiderait. - C'est fantastique. - N'aie pas peur. Il est correct. Un peu bizarre, une autre époque, tout comme moi, mais tu n'as rien a craindre de lui. Nous n'avions fait allusion à rien de spécifique, mais tous les deux, nous savions de quoi nous parlions. Le lendemain matin, le patron m'attendait avec un grand sourire, un café bien chaud, et une enveloppe, avec les clés, les papiers, et de l'argent pour le voyage. Deux jours après, je partais au volant d'une Cadillac, avec assez d'argent pour payer l'essence, les motels et les repas, et j'avais aussi $200 pour faire le trajet. Je l'aurais fait pour rien, juste pour revenir chez moi, mais je savais aussi que je pourrais utiliser ces quelques dollars de plus, une fois a Montréal. |
|