Saint Kilda
Betzy Akersloot-Berg - Gjesvoer Les falaises de Saint Kilda
Lettre du frère Jean à Brendan
Lettre de Brendan au frère Jean
Le moinillon de Saint Colomba
Le manoir de l'île de Mull
Lettre de Brendan à Laurent
Le château des Stewart
L'ermite de l'île de Staffa
La grotte de Fingal
Lettre de Laurent au frère Jean
Les menhirs de Callanish
 
Les falaises de Saint Kilda

Noir. Aussi noir, que la nuit noire. Avait-on jamais connu de nuits plus sombres? Un soir de nouvelle lune, cachée dans un ciel d'automne, lourd de tous les nuages de la mer du nord. Un petit îlot des Hébrides, à plus d'une journée de voile, du continent. Un rocher perdu au milieu de l'océan. Refuge des macareux, fulmars, et fous de Bassan, auquels le bon frère Jean, aurait cent fois préféré la compagnie de ses frères, s'il avait pu se soustraire à la sainte obéissance, qui lui ordonnait d'aller s'y recueillir en prière.

- Pour éprouver ma foi, se répétait-il à voix haute, en grelottant de froid, autant que de peur, pour éprouver ma foi...

Depuis qu'on l'avait abandonné sur l'île, à l'heure où il aurait du chanter les vêpres avec ses frères, il s'était résigné à laisser repartir la barque des pêcheurs, en la suivant quand même du regard, jusqu'à la voir disparaitre sous l'horizon. Pendant que dans son dos, le soleil se cachait sous une montagne de nuages orangés, emportant avec lui, sa douce luimère, et sa précieuse chaleur. Quand le frère ressentit le premier frisson de l'obscurité, le soleil était déjà couché. Il n'en restait plus qu'une ligne violacée, qui n'annoncait rien de bon.

Il y avait de la tempête dans l'air. Le ciel tombait déjà sur la mer. Un vent furieux et glacial s'était levé, donnant encore plus de force à ces vagues sauvages, dont les embruns tranchants s'échappaient maintenant dans l'air frais, et gelaient en plein vol, pour mieux l'atteindre au visage, comme autant de morceaux de verres. Depuis que le soleil s'était couché, son petit rocher perdu, s'était rapidement transformé en dangereux piton.

Les magnifiques oiseaux avaient trouvé un abris pour la nuit. On ne les voyait plus, et surement, dans ce fracas infernal, plein des hurlements déchirants du vent, on ne les entendait plus. Seul, le malheureux frère demeurait exposé aux rigueurs du mauvais temps, piteusement isolé dans la nuit, sur un petit rocher, au milieu des falaises de Saint Kilda.

Mais ce que la noiceur cachait à sa vue, elle en gavait ses oreilles. Et tout ces bruits horribles, dont il ne voyait plus la cause, indiquaient à son imagination fiévreuse, une tempête si terrible, qu'il était presque soulagé, de ne plus la voir.

Et pourtant, même et surtout, dans la nuit noire, si noire qu'il ne voyait plus ses mains devant lui, ca ne l'aurait pas empêché de voir des fantômes, et d'autres esprits méchants, ou malins, qui n'ont rien de mieux à faire, que de venir inquiéter un pauvre frère.

Frère Jean regrettait beaucoup le confort de sa cellule, et il priait sincèrement le Ciel, et tous les bons saints du Paradis, de lui adoucir la nuit, et aussi, si cela pouvait se faire, sans briser son voeu d'obéissance, de lui trouver un moyen, ou une bonne raison, afin qu'il puisse retourner au plus tôt, à la sécurité de son monastère.

L'heure des Complies était passé depuis longtemps, et personne ne l'avait récité. L'heure du souper passa aussi, sans que personne ne mange. L'heure du couché arriverait bientôt, et il semblait bien, que personne n'allait dormir. Le pauvre frère était bien malheureux.

S'il avait osé le dire, même dans le secret de son âme, il aurait dit que c'était par trop injuste, de forcer un frère à subir pareilles misères. Alors que tous les humains cherchent à rendre leurs vies plus agréables, pourquoi fallait-il qu'un moine, déjà privé de tout ce que les hommes recherchent, doive aussi se priver du plus élémentaire confort?

Mais il ne le disait pas. Et s'il le pensait parfois, il chassait vite cette pensée impie, comme on éloigne un essaim de mouche noires. Avec la même vigeur, et le même résultat. Les mouches reviennent aussi longtemps qu'on les chasse. Et ses idées noires ne le quittaient jamais.

Depuis quelque temps, pour ajouter à ses petites misères, une longue plainte, aussi affreuse que les hurlements d'un fantôme de l'enfer, s'était ajouté au déchirement du vent. C'était sans doute un effet de son imagination. Mais il n'arrivait plus à prier, sinon pour demander le secour des Saint Anges. Si au moins le vent cessait de le harceler, il pourrait soit dormir, ou prier.

Après quelques heures de suppliques, qui lui parurent bien aussi longes que la nuit elle même, sa prière fut enfin exaucé. Le vent cessa de siffler, et de repousser la mer contre la falaise. La mer se calma un peu, et cessa d'embrumer le rocher de ses vagues froides. Et finalement, la pluie se mit à tomber doucement. D'une douceur qui la ferait surement durer toute la nuit.

Enfin, le frère pouvait penser à dormir, et peut-être même, à manger un morceau. Mais avant tout, il fallait trouver un abri. Une corniche, ou un replis dans un rocher, ferait un refuge acceptable. Et pendant qu'il promenait un regard aveugle, au dessu de ce territoire désertique, les hurlement du fantôme vinrent le harceler à nouveau.

Cette fois, ce n'était plus le vent. Le son était clair et net. On aurait dit les pleurs d'un enfant, quelque part, aux pieds de la falaise. Et pourtant, sur une île déserte, où il n'y a pas d'enfant, il ne peut donc pas y avoir de pleurs d'enfants. Le frère essaya donc de les ignorer, en se concentrant d'avantage sur ses prières. Car c'était surement le Malin, qui cherchait à le distraire.

Mais la nature est ainsi faite, qu'elle arrive à surmonter les pires obstacles, et même l'immuable vérité que croit posséder un pauvre frère. Les cries et les pleurs des enfants, ont justement été mis au point, pour surmonter ce genre d'épreuves. On ne résiste pas plus facilement aux pleurs d'un enfant, qu'aux tentations du Malin. À la fin, obsédé par les pleurs de ce fantôme, le frère mit fin à ses prière, puis, au risque de perdre sa vie, et son âme, il entreprit de descendre les dangereuses parrois mouillées de la falaise.

Par chance, son expédition l'amena sur une des rares pentes, qui n'était pas complètement lisse et verticale. N'importe où ailleurs, la descente eut été impossible. Mais déjà, en glissant d'une pierre à l'autre, le frère se maudissait d'avoir entreprit pareille manoeuvre. Il fallait être fou, ou idiot, pour se risquer dans la falaise, à chasser des pleurs d'enfant. S'il devait s'y rompre le cou, il n'oserait jamais avouer sa bêtise à son Père Abbé. Mieux vallait qu'il se tue, et qu'on trouve plus tard son cadavre, en accusant le diable de l'avoir tourmenté.

Il arriva quand même au rivage, disons plutôt à la mer, car il n'y avait pas de plage. Mais seulement quelques grosses pierres, pour adoucir la pente de la falaise, avant qu'elle ne disparaisse sous la mer. Il grimpa sur un petit rocher, et scruta tout le rivage, en tendant bien l'oreille. Mais les pleurs avaient cessé. Seul un léger gazouillit persistait. Le crie d'un macareux, ou d'un fou de bassan; un oisillon perdu, qui appelait sa mère, depuis les pieds de la falaise.

Un peu plus bas, flottait un objet sombre. Un morceau de bois. L'épave d'une barque. Un bout de son gouvernail. Le frère se coucha sur la pierre, et s'approcha de l'eau, au risque d'y tomber. Il étira le bras, aussi loin qu'il le pu, et saisit l'objet, qui lui sembla quand même assez léger. Il le hissa sur la pierre, sans aucune difficulté.

C'était assez gros, et rond comme un oeuf. Aussi gros qu'un oeuf de Dragon. Mais doux et poli, comme la peau d'une baleine. Et puis, il y avait, au milieu de cet oeuf des mers, une ouverture qui lui rappela un coquillage. Cette chose devait bien s'ouvrir. Le frère y glissa la main, et en fit basculer le couvercle, comme on ouvre une boite. Une boite de Pandore.

- Sainte Mère de Dieu! Fit le frère, en se signant.

Car dans l'oeuf du Dragon, qui n'était en fait qu'un petit canot de cuir, fermé d'un couvercle, il y avait un petit enfant, enroulé dans une étoffe de laine verte. Il n'avait pas plus de quelques jours. Et c'était bien un miracle, qu'il ait survécu à la tempête.

- Dieu du Ciel! Quel événement merveilleux!

Car c'était, à l'évidence, un signe du Ciel. Mais un signe de quoi? Et puis, bien avant que les muses ne viennent lui inspirer les mots de reconnaissance, qu'il croyait devoir pronnoncer, il fut frappé par une bien plus grande évidence.

- Que vais-je bien pouvoir faire de toi?

Au son de sa voix, l'enfant s'était calmé, et souriait doucement, à la grosse figure qui venait de lui apparaitre. La pluie continuait de tomber sur son visage d'ange. Mais lui, oubliant de pleurer, ouvrait plutôt la bouche, et sortait sa petite langue, pour attraper au vol, les délicieuses gouttes de pluie, que le Ciel généreux lui envoyait. Et celles qui manquaient leur cible, le touchant à la joue, ou au front, déclanchaient à tous coup, les rires de l'enfant. Décidément, cet innocent ignorait tout de sa situation précaire, et de la tempête qui faisait si peur au frère Jean.

Alors, pendant un moment, le frère oublia lui aussi ses petites misères. Et, pris de honte, autant que de remords, il se prosterna contre le sol, et demanda sincèrement pardon à son Dieu, d'avoir douté de sa miséricorde. Car, pensa-t-il, si Dieu à pu guider ce frèle enfant sur les flots déchainés; lui faire traverser la mer océanne, sur ses vagues en furies; et l'amener jusqu'à ce rocher perdu, d'où il implorais pourtant son secour; il saura bien le ramener au monastère avec l'enfant. Surement, il ne l'avait pas sauvé d'un aussi périlleux voyage, pour qu'il vienne s'abimer avec lui, au fond de la mer.

- Dieu y pourvoira, répondit le frère à sa question impie. Dieu y pourvoira.

Puis, il retira l'enfant du canot, et le prit dans ses bras. Il détacha l'outre d'eau, qui pendait à sa ceinture, et en fit sauter le bouchon. C'était la nuit du 19 octobre de l'an 1582, la jour de la fête de Saint Laurent. Il fit couler un peu d'eau sur la tête de l'enfant.

- Je te baptise, Laurent de Saint Kilda, au nom du Père, du fils, et du Saint-Esprit.

L'enfant ouvrit la bouche, et avala tout ce qu'il pu, de l'eau de son baptème. Devant cette impiété, le bon frère revint sur terre, et se dit que l'enfant devait être affamé.

- Et qu'est-ce que ca mange un enfant?

Il n'osa pas le dire tout haut. Mais il pensa que son Dieu lui avait joué un bien vilain tour. Lui qui n'avait jamais été marié, et qui ne connaissait des femmes, que le trouble mystérieux qu'elles lui causaient parfois, quand il les regardait trop longtemps, que savait-il vraiment des enfants? Rien. Sinon qu'ils pleurent, et qu'ils ont faim. Mais sur ce rocher désert, où donc trouverait-il une nourrice?

Il se rappela soudain, qu'il lui restait un bout de fromage, et un peu de pain. Le fromage, c'est un peu comme du lait. Et le pain, en le détrempant dans l'eau, il arriverait peut-être à en faire une espèce de bouillie. Et puis, si l'enfant avait pu survivre à la tempête, il arriverait bien à passer encore la nuit. Demain, il le ramènerait sur le continent. Au premier village, il trouverait une femme qui sache comment s'occuper de l'enfant.

Le frère emporta l'enfant et son canot, et se mit à la recherche d'un endroit sec. Entre deux rochers, à l'abri du vent, il trouva un espace qui lui sembla un excellent refuge. Il installa le canot, et y déposa l'enfant. Mais en arrangeant son étoffe, il s'apperçu qu'elle était souillé.

- Ah! Dieu du Ciel! Est-ce possible?

Il abandonna l'enfant nu, dans son oeuf de cuir, et traina sa misérable étoffe de laine, jusqu'au rivage, où il la trempa plusieurs fois, dans l'eau de la mer, avant de la battre sur les pierres. Quand il fut satisfait de son travail, il revint auprès de l'enfant. Il s'apperçu alors, qu'il lui faudrait aussi le laver.

- C'est bon, Seigneur. Je ne dis rien. Mon corps se révolte. Mais mon coeur obéit humblement.

Il prit l'enfant avec lui, et retourna à la mer. Il le trempa dans l'eau froide, en le tenant par les mains, espérant que l'enfant se nettoirait de lui-même. L'enfant grelottait. Mais il semblait s'amuser.

- On dirait que tu es un solide gaillard. Je me demande bien de qui tu es le fils?

Il ramena l'enfant dans son canot de cuir, et constata que son étoffe était encore toute mouillée.

- Ah! Fit le moine tristement, bien sur...

Il retira sa bure, et en couvrit l'enfant, puis avec un pan de sa robe, qu'il attacha au cadre du cannot, il lui fit une petite tente. Tout cela lui sembla bien confortable. L'enfant ne s'en plaignait pas. Il pris ensuite le kilt mouillé, et l'enroula sur ses reins et sur ses épaules. C'était très froid. Il grelota, à son tour.

- Merci, Seigneur, fit-il, en levant les yeux au Ciel.

Puis, il se rappela, qu'il avait promis un repas à l'enfant.

- Et toi, j'imagine que tu as faim?

L'enfant lui répondit dans un language étranger.

- Bien sur, fit le frère, c'est ce que j'avais cru entendre.

Il se mit lors, à lui préparer la recette secrète dont il lui avait parlé. Une recette si secrète, qu'il n'était plus du tout sur, de la réussir. Il vida d'abord un peu d'eau dans son écuelle, et y déposa un morceau de pain, qu'il laissa tremper un moment. Puis, il l'aida un peu, en mélangeant le tout avec son doigt. Ca commencait à ressembler à une bouillie. Il y fit encore tomber quelques fragments de fromage, pour s'excuser de ne pas avoir de lait, puis constata que ca n'avait pas l'air si mal. Il approcha son écuelle de la bouche de l'enfant, en lui expliquant, aussi bien qu'il le pu, que c'était de la nourriture.

Mais les enfants ne sont pas idiots, et ceux qui sont affamés, savent bien reconnaitre la nourriture. Au contact de l'écuelle sur sa joue, l'enfant tourna la tête, et ouvrit la bouche. Le frère y versa de petites quantités de bouillie, et l'enfant trouva ce repas excellent. Mais c'était un montagnard. Il aurait mangé n'importe quoi, pour rester en vie.

Quand il eut fini son écuelle, le frère lui offrit encore un peu d'eau, en aprochant son outre de la bouche de l'enfant, qui su immédiatement comment y boire. Il y colla sa bouche, et commenca à téter, comme sur le sein de sa mère. Et s'il avait pu le faire, il aurait tiré l'outre à lui, en s'aidant de ses petites mains. En le voyant boire, le frère en fut attendrit. Quand il eut fini, l'enfant ferma les yeux, et s'endormit. Le frère se rappela alors, que les enfants, ca boit, ca mange, et puis ca dort. Il leur arrive aussi de souiller leurs kilts. Mais on peut bien leur pardonner. Car tout le reste est si charmant.

A son tour, le frère se déchira un morceau de pain, puis se cassa un bout de fromage, avant de s'adosser au rocher, avec ce qu'il lui restait de son outre d'eau. Il mangeait lentement, en observant le sommeil de l'enfant, avec la même piété, qu'il aurait mit à réciter les Complies. Il y avait fort longtemps, qu'il n'avait pas vécu une aussi douce soirée.

Fatigué, mais heureux, il remonta le kilt humide sur ses épaules, et s'y enroula, pour la nuit. Pour un adulte, ce n'est pas si mal. En séchant, la laine le réchaufferait. Et puis, ce n'était que pour la nuit. Demain, il retournerait sur le continent, avec la barque des pêcheurs. Car il fallait bien trouver une nourice pour l'enfant.

Il jetta un dernier regard inquiet aux nuages, cherchant à voir si le ciel n'allait pas encore lui tomber sur la tête. Puis il se laissa aller au sommeil.