Une île de rêve
Yvon Verrier - Adrian Hua, sur la plage de Changi, Singapore La mer
La terre
La forêt
La maison
Le château
La rivière
La soirée
Le village
La nuit
Le tour de l'île
La garde côte
Terre en vue
Lettre à Olivier
 
Un jour, je me suis échoué sur une île que je croyais déserte,
et qui était en fait, habité par mes nombreux rêves.

Laurent Glazier, journal

 
La mer

J'ai longtemps voyagé, sans but, comme un radeau à la dérive, en suivant les courants marins et les vents dominants. J'étais le hollandais-vollant. J'errais sur des mers nouvelles, et naviguais aux larges des îles mouvantes, évitant de les aborder, jusqu'à un port étranger, où je m'arrêtais, parfois, pour y chercher l'amour. Un amour que je savais bien, ne jamais trouver sur terre. Pas plus que sur la mer.

C'est ainsi, un jour que la tempête m'avait poussé loin de ma route, que je me suis retrouvé au milieu d'une mer sans vague, sans courant, et sans aucun vent. Au milieu d'une tempête, dans l'oeil du cyclone; nulle part, ou dans le néant; arrêté entre deux moments de vie; sur la mer de la tranquillité, pourtant aussi perdu, qu'un rêveur sur la lune. Dans un univers onirique, au beau milieu de la mer des Sargasses.

Les premiers jours, j'étais tellement affairé à réparer les voiles, et à refaire les cordages, que je n'avais pas remarqué, le dangereux calme dans lequel je m'étais éveillé. La tempête m'avait secoué. J'en étais encore assommé.

Je savais bien que j'étais perdu, puisque j'ignorais ma position. Mais loin de m'inquiéter, je m'en réjouissais presque. Sans le dire tout haut, j'avais si souvent souhaité de me rendre en un pareil endroit. Et la mer, lasse d'écouter ma prière, s'était finalement résolue à m'y emmener, en se riant d'avance, du tour qu'elle m'avait joué.

J'étais donc décidé à attendre le vent, qui devrait bien revenir un jour, pour voir où il lui plairait encore de me conduire. N'est-ce pas là le contrat clandestin, que passe chaque marin, avec la mer?

Le vent manquait déjà depuis quelques jours. Las de l'attendre, j'avais affalé toutes les voiles, et je m'étais réfugié dans ma cabine, pour fuir le soleil, et me laisser bercer dans mon hamac, me nourrissant de fruits et d'eau fraîche, écoutant le moindre bruissement du vent, dans les cordages, et essayant d'en ressentir l'écho rafraîchissant, par l'ouverture de mes hublots béants. Je m'étais arrêté, à cette douce rêverie, au milieu de la mer éternelle, et sous un ciel infini, attendant que l'histoire se poursuive, pour voir quel tournant elle prendrait, si je lui en laissais la liberté. J'étais comme un enfant, bercé dans le ventre de sa mère, attendant de naître à un nouveau monde.

Les jours passaient, le lumière fondait, la lune se montrait, et moi, je paressais sur mon hamac, finissant mes fruits et mon eau fraîche, attendant que reviennent les fraîcheurs du soir, pour enfin sortir, dans la lumière de la nuit, et poursuivre mes rêves éveillés, jusqu'au moment où le soleil, disparu sur un côté du bateau, reparaissait enfin sur l'autre. Après son rituel tour de la terre, il revenait passer la journée avec moi, et me contait ce qu'il avait vu, dans tous ces pays que je n'avais pas encore visités. Je rêvais, aussi bien le jour, que la nuit.

Il faut avoir passé une nuit en mer, pour savoir comment tout y est pourtant plus clair que le jour. Du fond de la mer, monde mystérieux, d'où est venu toute vie, et d'où continuent de monter nos rêves, émerge une lumière verte, qui s'élève dans le ciel, et se perd au milieu des étoiles. Ce que la trop brillante lumière du soleil nous cache, devient soudain très lumineux, sous la lune.

Puis, une nuit, ou plutôt au début du matin, au moment où la lune s'éteint, mais avant que parraisse soleil, mon voilier s'est animé. Les vagues semblaient plus courtes, elles clapotaient contre ma coque, et mon voilier se berçait joyeusement, sans pourtant que je ressente l'effort du vent, dans ses cordages. J'allais sortir, pour voir quelle nouvelle surprise me préparait la mer, quand le voilier fut rudement embarqué, puis cessa de danser. Seul la mer se riait encore contre la poupe, bien amusée, de m'avoir joué un pareil tour.

En ouvrant l'écoutille, au lieu du ciel habituel, je ne voyais plus qu'une épaisse couverture de vert feuillages, et déjà, on pouvait entendre le concert des oiseaux qui l'habitaient.

J'ignorais où je me trouvais. Mais, pendant la nuit, j'avais atterri sur la plage, de ce qui me semblait être, du moins au premier coup d'oeil, et selon une estimation très arbitraire de ma position, une île déserte, quelque part, à l'est des Côtes de la Floride, probablement dans l'une des innombrables îles de l'Archipel des Bahamas.