Le réveillon
 
Le réveillon
 
La salle de bain s'était rempli d'une agréable humidité. Un nuage de brumes recouvrait les mirroirs. Yvan rêvassait dans l'eau tiède du bain. Son esprit flottait au dessu d'une plage des mers du sud. Il n'était jamais allé. Mais il avait vu des films, et dans sa tête, il avait recréé un lagon imaginaire, et tout un chapelet de petites îles désertes, avec de grands arbres penchés bien bas, au dessu de l'eau verte. C'était un endroit de lumière et de soleil. Un endroit de rêve. L'envers de ce qu'il connaissait.

Un clochette résonna dans sa tête, comme celle qui averti les passagers d'un avion, d'attacher leurs ceintures. Dans son rêve, Yvan prit le prochain vol pour Montréal, et se retrouva à l'instant au milieu de la baignoire. Il cru alors que des visiteurs sonnaient à la porte. Mais depuis la cuisine, Zaël venait d'ouvrir le four. Il se tourna vers la salle de bain, et annonca fièrement:

- Monseigneur est servit.

Yvan sortit du bain, s'enveloppa dans une longue serviette de ratine blanche, tira la porte d'une raie de lumière, puis montra une figure timide.

- Petit!

- Zaël! Répondit l'enfant.

- Oui, enfin, Zaël, tu m'apporte mes vêtements?

- Ils sont au pieds de la porte.

Yvan ramassa la pile de vêtements, bien plié, et la porta à son nez. Ca sentait bon. Le tissu lui parraissait même plus doux. Il s'habilla, et sorti de la salle de bain. C'était toujours le même vieux linge. Mais propre et frais, Yvan avait maintenant l'air d'un grand seigneur. Zaël le regarda satisfait, et ne pu s'empêcher de lui sourire.

- Monseigneur, vous avez grand air.

- Tu parles comme un livre, comme les gens de théatre. Mais si tu le dit, ca doit être vrai. Et puis c'est vrai, que je me sent différent. En tout cas, je ne sais pas comment te remercier. T'es le garçon le plus gentil que je connaisse.

- Merci Monseigneur, fit l'enfant, vous me flattez.

- Non mon gars. Moi je ne flatte personne. Je dis ce qui est dans mon coeur. Des fois, ca sort tout croche. Je suis un pauvre type. Mais je dis ce que je pense.

En parlant, Yvan s'était approché de la table. Il la considéra un instant, étonné. La table était grande, et le couvert était mit pour plusieurs personnes.

- T'attend du monde?

- C'est seulement pour nous. Mais j'ai pensé que ca serait plus drôle, de manger un peu dans chaque assiette. On n'aura qu'à changer de place, quand une l'assiette sera vide. Tu peut t'asseoir où tu veux. Je sort la dinde du four, et je l'apporte sur la table.

- Un dinde?

- Et des tourtières, et du ragout de porc. Tu veux ouvrir la bouteille de vin?

Yvan chercha la bouteille de vin sur la table, sans la trouver. Il y avait tellement à voir, qu'il n'arrivait pas à tout voir en un seul regard. Et puis, c'était comme une apparition dans un conte de fée, ou une histoire des Milles et Une Nuits. Une oeuvre d'art dans un grand musée. Il n'osait pas y toucher, de peur de briser quelque chose qui coûte cher.

Ca lui rappelait cette histoire des trois messes basses de Dom Balaguère. Un autre souvenir de sa jeunesse. Puis il réalisa soudain que c'était peut-être vrai. Et que tout ce qu'il voyait devant lui, il pouvait y toucher, prendre la nourriture dans ses mains, la porter à son nez, à sa bouche. Il pouvait y goûter. Tout ca, c'était du manger. Mais c'était trop. Beaucoup trop pour une seule personne, et même pour plusieurs personnes. Il contempla la table, en se tenant la tête entre les mains.

Un peu partout, il y avait des plats de nourriture, qui devaient bien être des manières de hors-d'oeuvre. Des petites bouchées de pâtes, ou des biscuits couvert de viandes, avec des fruits, comme des atacas, des cerises, des olives, ou des cornichons sucrés, et peut-être même de la confiture de fraises ou de framboises. Ou bien c'était plutôt des mures, comme dans les livres d'histoires. Il y avait aussi des tartes, dont certaines devaient être des tourtières, et deux gros bols de soupe. Un pour la soupe aux pois, et l'autre pour le ragout de porc. Et puis, tout autour de la table des corbeilles pleines de grosses tranches de pains frais, et chaud à faire fondre le beurre avant de l'étendre. Et des assiettes de fromages et de petits fruits. Des raisins de toutes les couleurs, des pommes coupées en fines tranches, et des plats de noix. Et puis, au milieu de la table, Zaël venait d'installer une dinde magnifique, presque aussi grosse qu'un petit cochon de lait. Yvan admirait les merveilleuses couleurs de la table. Les plats brillaient comme des cassettes d'or et de pierres précieuses. Les odeurs se répandaient dans la pièce, en une fumée qu'on pouvait presque voir.

- Dieu du Ciel! Si Xavier voyait ca...

En disant ca, Yvan fut pris d'une grande émotion. Une poussée lui parti du fond du ventre, et lui monta à la gorge, comme un poulet qu'on n'arrive pas a digérer. Il cacha sa figure entre ses mains, ne pouvant plus s'empêcher de pleurer.

- Allons! Fit l'enfant, avec douceur, il ne faut pas pleurer.

- Je sais. Mais aujourd'hui, j'ai perdu un ami, un frère.

L'enfant s'approcha de lui, et appuya la tête sur sa poitrine, en l'enserrant dans ses bras. Sans y penser, Yvan carressa la tête brune de l'enfant, puis posa un baiser sur son front.

- Tu es gentil petit gars. Un vrai petit ange.

L'enfant leva la tête, et le regarda dans les yeux.

- Toi, continua Yvan, tu es jeune, et tu sais bien des choses. Mais tu ne sais peut-être pas ce que c'est, qu'un petit ange.

- Bien sur. Je sais ce que c'est.

- C'est des choses de ma jeunesse. De mon enfance. Des choses qu'on oublie parfois, en vieillissant. Puis qu'on se rappelle encore, que les temps reviennent. Quand les amis s'en vont. Et qu'on se dit, que bientôt, ce sera notre tour.

- Allons, il ne faut pas être si triste. C'est Noël, et nous sommes invité à un magnifique réveillon.

- T'as raison. Faut pas se laisser aller. Ca serait trop facile.

- Alors, Joyeux Noël.

- Joyeux Noël.

Les deux invités prirent place à la table, et Zaël s'occupa du service. Heureusement, car Yvan n'aurait pas su par où commencer. Et puis, encore un peu confus, il lui restait quelque relent de tristesse. Il y avait bien longemps, qu'on ne lui avait pas offert de souhaits de Noël. Et plus longtemps encore, qu'il ne l'avait pas trouvé joyeux, même si Xavier était parti trop tôt pour en profiter avec lui.

Pendant que Zaël coupait la dinde, Yvan trouva la bouteille, et fit sauter son bouchon. Ca, il avait l'habitude. Mais pas avec ce genre de bouteille. Car c'était un vin d'Anjou, le mousseux des Noël de son enfance. Il ramassa un verre, puis le remplit d'un seul coup. C'était un peu trop plein. Il hésita même à le glisser sur la table. Et puis, il se demanda s'il devait offrir du vin à l'enfant. Après tout, à Noël, on peut bien faire quelques folies. Mais il cru quand même plus sage de reprendre la manoeuvre avec un autre verre. Et cette fois, en y laissant un espace, qui permette de le servir sans risque.

Zaël leva son verre devant lui. Yvan fit la même chose. C'était une sorte de salut.

- A Noël, proposa l'enfant.

- Au petit Jésus, répliqua Yvan.

L'enfant répondit à son toast en inclinant la tête.

- Pourquoi tu fait ca? Tu es dans une religion?

- Puisqu'on boit à sa santé, aussi bien le saluer.

- C'est bien vrai. J'avais pas pensé à ca. Tu es bien sage, pour un petit bout d'homme.

- Tu sais bien ce qu'on dit: aux âmes bien nées, la valeur n'attend pas le nombre des années.

- Bien, faut croire que je suis mal né, ou que j'ai mal vécu. Parce qu'il me reste pas plus de valeur que d'années.

- Allons. Vous êtes trop modeste, Monseigneur. Là d'où je viens, on ne juge pas les gens à leur fortune, mais à leur bons coeurs.

- Alors, dans ton pays, je serais surement plus riche qu'ici. C'est pas que je suis un ange. Mais il me reste encore plus de coeur, que d'argent.

- Chez moi, vous seriez un grand seigneur. Et pourtant, vous avez pris la place du serviteur. Venez donc vous asseoir à la place d'honneur.

Zaël lui montrait le bout de la table. Yvan hésita un peu, puis il comprit que ca serait plus simple s'ils s'installaient en coin, plutôt que face à face. Sans vraiment se lever, il glissa simplement sur la chaise du bout. Zaël s'étira au dessu de la table, et ramana son couvert à sa nouvelle place.

- Tu as faim?

- Je ne sais pas. J'espère. Pour une fois qu'on peut manger. Et puis, tout à l'air si bon.

Zaël ramassa l'assiette de son compagnon, puis la combla de tout ce qui se trouvait sur la table: dinde, tourtière, ragout, pomme de terre, et il compléta en arrosant le tout de sauce brune, sans oublier une généreuse portion d'atacas. Yvan suivait la manoeuvre avec de grands yeux. Une montagne de nourriture poussait dans son assiette. Quand elle fut à la veille de déborder, Zaël remit l'assiette à Yvan, puis il recomenca avec la sienne. Mais cette fois, il en fit une plus petite montagne. Yvan compara les deux, puis décida qu'il y avait méprise. Il changea les assiettes de place.

- C'est mieux comme ca. Les jeunes, ca mange plus que les vieux.

- C'est comme tu veux. De toutes façons, ce n'est que le premier service.

Le souper commenca aussitôt, sans que personne ne donne le départ. Yvan n'avait plus l'habitude des grands repas, et sans doute, ne l'avait-il jamais eu. Mais comme on dit, c'était de la nourriture, et ca, il savait bien ce qu'il fallait en faire.

Les deux compères mangeaient en silence. Et malgré leur différence de taille, on n'aurait pas su dire, qui des deux avait le plus d'appétit. La jeunesse de l'un, valait bien le poids de l'autre. Car l'un et l‘autre se servaient et se reservaient en cadence, souvent même avant d'avoir vidé leurs assiettes, comme si le plaisir de les remplir, égalait celui de les vider. Il faut avoir éprouvé la faim, pour comprendre le plaisir de manger, et le bonheur de constater qu'on n'en viendra pas à bout.

Yvan s'arrêtait parfois de manger, pour jeter un rapide coup d'oeil autour de lui. D'habitude, il aimait bien parler en mangeant, surtout quand il n'y avait pas grand chose à manger. Ca étirait la nourriture et le temps. Mais ce soir là, il préférait plutôt se laisser caresser par les images, les odeurs, les saveurs, et par cette merveilleuse chaleur qui venait autant des couleurs de la table, que des flammes du foyer. Et puis, avec ce vin qui commencait à lui pétiller dans la tête, il se demandait si c'était bien lui qui mangeait à cette table, et si les aliments qu'il mettait dans sa bouche, se rendaient vraiment dans son ventre, ou si c'était seulement un bien drôle de rêve. Le genre de rêve qu'on fait justement quand on a faim, et qu'on a décidé de dormir, pour oublier qu'on n'a rien à manger. Décidément, la faim est un mauvais diable, elle vous poursuit même au delà de vos rêves.

Mais ca devait être vrai, car il sentait une délicieuse lourdeur l'envahir. Une douce euphorie qui lui venait autant du vin, que de la nouriture. Il s'adossa un moment, avec son verre de vin, et laissa flotter son regard sur la table.

Ca devait être ca, qu'on appelle le bonheur. Ne plus avoir faim, quand il en reste encore. Reprendre un peu du vin, uniquement parce qu'il est bon. Ne plus avoir froid, et même assez chaud, pour éprouver le besoin d'ouvrir sa chemise. Sentir qu'on s'endormirait à l'instant, si on osait seulement fermer les yeux. Et les garder pourtant ouvert, mais à demi, pour profiter plus longtemps de cette bénédiction. Ne plus avoir aucun désir, aucun besoin. Ne plus avoir envie de rien, sinon de prolonger ce moment à jamais.

Yvan n'en parla pas à Zaël, car il savait bien qu'il avait beaucoup trop bu, et qu'il n'avait plus toute sa tête. Et puis, il ne voulait pas donner à l'enfant, le spectacle d'un homme soul. Mais pendant qu'ils mangeaient ensemble, surtout quand l'enfant ne lui parlait pas, Yvan voyait du monde, tout autour de la table.

C'était des gens bien habillés, qui parlaient entre eux, comme à une fête. On aurait dit un groupe d'amis, dans lequel Yvan pensait parfois reconnaitre les siens. Le vieux Victor. Peut-être aussi Walter. Et la grosse Catherine. Mais ca devait-être le vin. Car tous ces gens étaient mort depuis bien longtemps.

- Si au moins Xavier était là...

La tablée s'arrêta brusquement de parler. Et tout le monde regarda dans sa direction. Yvan s'appercut qu'il venait de penser tout haut.

- Ca va? Demanda Zaël.

- Fait pas attention. C'est le vin. J'ai plus l'habitude.

La conversation reprit de plus belle. Les gens lui jettaient parfois de petits regards complices, des sourires amicaux. Certains le saluaient à distance, avec la main, ou un signe de la tête. Yvan faisait semblant de les reconnaitre, et il les saluait à son tour, en levant son verre. Mais il ne le vidait plus, et ne laissait plus Zaël le remplir. C'était bien, mais bien assez comme ca.



Nuit de rêve