Noël dans la ruelle
 
Noêl dans la ruelle
 
Dans la ruelle sombre, Yvan traînait le vieux Xavier. Ils marchaient tous deux avec peine. Mais ce n'était pas tellement à cause de l'alcool. Xavier avait les pieds gelés. Toutes la journée, il avait traîné devant les magasins. Mais il n'avait pas réussi à y entrer. Yvan avait froid, lui aussi. Mais aujourd'hui, il avait eu plus de chance que Xavier.

À l'arrière d'un restaurant, où il s'était arrêté pour fouiller les ordures, il avait trouvé une porte ouverte, sans doutes oublié par un cuisinier distrait. L'odeur de la bouffe chaude en sortait comme une délicieuse tentation. Yvan n'avait pensé à rien. Il était entré dans les cuisines, et avait ramassé deux cuisses de poulet, qui traînaient sur un comptoir. Elles étaient délicieuses. Comme quoi, tout ce qui traîne n'est pas forcément mauvais.

- Si j'avais su, expliqua Yvan, j'en aurai gardé un morceau pour toi.

- Ca fait rien. J'ai pas tellement faim. Ca file pas, aujourd'hui.

- Où tu étais? Je t'ai pas vu de la journée.

- Je voulais aller au refuge. Mais c'est trop loin. J'ai pas eu la force.

- T'aurais pu aller chez le Père.

- Oui. Mais y reçoivent seulement le jour de Noël

- Bande de salauds. Ils pensent qu'on mange seulement à Noël.

- Dis pas ca. Ils font leurs possible.

- Ben voyons! T'as vu le maudit cochon, tout à l'heure?

- C'est sur. Il y a des cochons partout. Mais on n'est pas obligé d'être aussi bête qu'eux.

- T'as raison. Aussi bien pas se fâcher. Ca va encore m'ouvrir mon ulcère.

- Maudit fou! Fit Xavier, en explosant de rire.

Mais son rire, c'était plutôt un forme de toux, qu'il termina en crachant. Yvan vit tomber des gouttes rouge sur la neige blanche. Il détourna la tête, pour que Xavier ne sache pas qu'il l'avait vu. Xavier en profita pour s'essuyer la bouche sur la manche grise de son manteau, pour que Yvan ne s'aperçoive pas qu'il crachait du sang.

Les deux hommes marchaient en silence. Ils savaient où aller. Un fond de cours, à l'arrière d'un grand magasin. Entre deux quais de camions, il y avait un échangeur d'air. Quelques minutes par heures, le magasin recrachait son air vicié dans la ruelle, pour en reprendre de la plus fraîche. Devant la bouche d'air, la glace ne prenait jamais. La neige fondait à mesure. L'endroit était sec, presque chaud. Yvan aida son ami à s'y rendre. Xavier fit les derniers pas s'en trop s'en apercevoir. Ils s'installèrent devant la bouche d'air, juste au moment où elle commençait à pousser sa chaleur.

- On est bons, fit Yvan.

- On peut pas toujours manquer notre coup.

En se laissant glisser sur le sol, Xavier ferma les yeux. Yvan fut un peu surpris. Il savait bien que deux ou trois minutes de chaleur, même à tous les heures, ca permet pas de passer la nuit. Surtout quand il fait aussi froid. Et puis, il avait peur, que si Xavier s'endormait, il ne pourrait plus le réveiller. Il ne pouvait quand même pas le porter sur son dos jusqu'au refuge.

- Tu dors? Fit-il, en lui poussant l'épaule, t'attends pas d'arriver au refuge?

- Juste un petit somme. Je suis vieux moi. J'ai plus ton age.

- Bon. On peut bien s'arrêter un peu. De toutes façon. Il y aura sûrement de la place pour tout le monde. Après tout, c'est Noël. Ils vont pas nous laisser dehors.

- Inquiète toi pas. Je vais faire semblant d'être malade.

- Bonne idée. T'es pas pire pour ca.

Xavier referma les yeux en souriant. Yvan le laissa dormir un peu. Le vieux dormait comme un homme soul. Yvan se dit que c'était aussi bien comme ca. Quand on est soul, on dort comme un enfant. Et pendant ce temps là, on oublie qu'on dort dans la rue. On oublie même qu'on a faim. Mais Yvan n'avait plus faim. Aujourd'hui, il avait mangé du poulet. C'est pas rien. Et puis, c'est peut-être pour ca, qu'il n'avait plus tellement sommeil. Il préférait plutôt veiller tranquillement, pour sentir plus longtemps le poulet dans son ventre.

Mais il était fatigué. Pas à cause de la journée. Car il n'avait pas beaucoup marché. Et puis la veille, il avait dormi au refuge. Il était arrivé de bonne heure, et s'était couché presque aussitôt. Il avait bien dormi douze heures. Mais il s'était réveillé avec la même fatigue. Ca devait être l'age. Il n'avait pas quarante ans. Mais dans la rue, on vieillit bien plus vite qu'à la maison. Et depuis quelque temps, il traînait cette fatigue avec lui, comme il traînait parfois son compagnon Xavier. Et lentement, il sentait cette fatigue se transformer en douleur.

Dans son dos, une vibration l'averti que la chaleur revenait. C'était la troisième fois, depuis qu'ils s'étaient arrêté. Il estima que ca faisait bien trois heures. Il devait être dix heures. Mais le refuge était encore loin. Surtout pour Xavier. Yvan essaya de le réveiller.

- Lève toi. Il va être minuit. Il faut s'en aller. On va finir par coucher dehors.

Xavier ouvrit les yeux. Yvan compris que le vieux n'avait pas dormi. Même en fermant les yeux, il n'arrivait plus à s'évader de la réalité.

- Je file pas. Va y tout seul. Moi je vais rester ici. Je suis trop fatigué. D'abord, je pourrai pas te suivre. Puis je vais te retarder. Tu va arriver trop tard. Puis tu va te frapper le nez sur la porte.

- Tu veux dormir ici?

- De toutes façons, je sais pas pourquoi, mais j'arrive plus à dormir. Si au moins je pouvais me geler.

- Ben moi, je commence à être pas mal gelé.

- Maudit fou! Tu me fais toujours rire.

Yvan le frappa sur l'épaule. Puis lui baissa la tuque sur les yeux.

- J'aime ca t'agacer.

- Ca fait combien de temps qu'on se connaît?

- Je sais pas. Un an. Deux ans. Quand ils ont fermé les baraques.

- T'as raison. Ca fait bien deux ans qu'ils ont fermés les baraques. C'est quand même pas si pire. Pour des gars qui vivent dans la rue, on peut dire que ca fait longtemps. Des fois, on perds nos chums bien avant ca.

Le vieux toussa encore, et cracha du sang sur son manteau. Ca ne se voyait pas trop. Mais il en resta un peu sur ses lèvres. Il ne prit pas la peine de l'essuyer. Yvan ne fit plus semblant de l'ignorer.

- T'es malade.

- Oui. On dirait bien.

- Faudrait aller à l'hôpital.

- Ben voyons. Ils soignent même pas ceux qui ont de l'argent.

- Mais c'est gratis. Ils vont t'examiner.

- Pas besoin d'examen. Je sais bien ce que j'ai. Et puis, les examens, ca soigne pas.

- Bien. Ils vont te donner quelque chose. Des médicaments.

- Justement. Les médicaments, ca coûte de l'argent.

- Je sais pas. Il me semble qu'il faut faire quelque chose.

- Et pourquoi? Ca fait des années qu'on fait plus rien.

Yvan baissa les yeux. Il n'était pas triste. Mais il ne savait plus répondre au vieux. Après tout, même pauvre, et dans la rue, les vieux savent mieux que les jeunes. Surtout dans la rue. S'il y a une place où les vieux savent quelque chose, c'est bien là. Parce qu'ailleurs, dans les maisons bien chaudes, on peut facilement vieillir, sans trop savoir ni comment ni pourquoi. Mais dans la rue, on ne vit pas longtemps, si on ne sait rien. Et encore moins longtemps, si on ne veut plus. Et ca, Yvan l'avait bien compris.

Xavier avait perdu le goût de la vie. Sa fatigue, sa grande fatigue, c'était devenu sa peine de vivre. Pas la peine de trouver à manger tous les jours, ni même celle de trouver un lit pour la nuit. Pour ca, on apprend vite, à ne manger qu'un repas aux deux jours. Tout comme on apprend à dormir sur un banc de parc, ou dans la cours d'un grand magasin, et à se contenter de quelques minutes de chaleurs, à toutes les heures. Mais Xavier n'arrivait plus à marcher entre les gens, comme un fantôme de mauvais rêve, comme s'il n'existait pas. Car si les gens ne le voyaient plus, lui, il les voyait encore. Et ca lui faisait mal, de sentir cette indifférence, qui allait bien au delà du mépris. Ca lui faisait mal, de les voir se promener avec leurs petits chiens, qui semblaient manger bien plus souvent que lui, et qui dormaient probablement dans des petits paniers bien chauds, et bien confortables. Xavier, qui avait eut de la culture, se rappelait parfois cette phrase d'un certain bossu, aussi misérable que lui, et qui enviait les gargouilles de la cathédrale de Paris: que ne suis-je de pierre, comme vous. Il en avait souvent parlé à Yvan, en lui citant les bouts de phrases qui trainaient encore dans sa tête, comme les restes d'un bon repas. Mais ce soir là, sentant sa vie si faible, il avait laissé échappé cette plainte naïve:

- Pourquoi je suis pas un petit chien...

C'était bien la première fois, qu'il parlait aussi tristement de sa vie. Yvan compris qu'il se passait quelque chose. Et que c'était sérieux.

- Xavier. Tu vas pas mourir? Pas ici.

- Où tu veut que je meure? Je suis si fatigué. Ca me fait mal de vivre. Je sais plus ce que j'ai fais de mal. Mais je pense que j'ai tout payé. Maintenant, je veux partir. Et puis, ailleurs, ca peut pas être pire qu'ici.

- T'es sérieux?

Yvan tourna la tête. Xavier vit qu'il pleurait.

- Voyons! Prends pas ca de même. C'est pas de ma faute. C'est le temps.

- Mais je sais pas ce que je vais faire, sans toi.

- Ca, je peux pas te dire. Nous autres, dans la rue, on sait pas grand chose. Mais ca, on le sait. Puis les autres, ils en savent pas beaucoup plus que nous. Mais ils le savent pas encore. Attend. Le gars qui te regarde de haut, celui qui te pousse de son chemin. Un jour, il viendra peut-être te quêter une cigarette. Ce jour là, tu lui fera un clin d'oeil. Mais tu lui dira rien. Parce que nous autres, on juge pas personne. De ce coté là, on n'est pas si pire.

- T'as raison. Toi, t'es pas si pire.

- Toi non plus. T'es pas si pire.

Le vieux ferma les yeux, et fit semblant de s'endormir encore. Il attendit un peu, mais ca ne venait pas. Quand on est si près de la mort, ca tient éveillé. Comme si on avait peur de manquer le train.

- Tantôt, tu va aller au refuge?

- Tantôt?

- Tu sais bien. Tu va pas passer la nuit ici.

- Je vais rester avec toi.

- T'es bien fin. Un frère. Mais après, tu va aller au refuge.

Yvan ne voulu pas entrer dans ce jeux, et parler de ce qu'il ferait après. Alors, sans répondre, il se laissa distraire pas les grafitis sur le mur, et la neige grise à ses pieds. N'importe quoi, pour éviter le regard de Xavier. Le regard des pauvres est déjà difficile à soutenir. Celui des morts, c'est pas endurable. Ils vous regardent jusqu'au fond de l'âme. On dirait qu'ils vous voient tout nu. C'est gênant. Ca fait frissonner. Yvan frissonna.

- T'es gelé? Reprit Xavier.

- Un peu. Mais c'est bientôt l'heure. Ca va aller mieux.

- Oui. C'est bientôt l'heure...

- C'est pas ca que je voulais dire. Je parlais de la chaleur.

- Je le sais bien. J'espère au moins qu'il fait plus chaud, là haut.

- Tu va voir des anges?

- J'en vois déjà. Il y en a tout autour de nous.

- T'es fou? Tu vois des anges?

- Bien. Je les vois pas vraiment. Je sais pas comment dire.

- C'est la fatigue.

- Ca doit être ca. Ca fait des jours que je dors plus. Je ferme les yeux, mais ca fait rien. Puis ca dure toute la nuit.

- Moi c'est pareil. Je dors, mais au matin, je suis aussi fatigué. C'est comme si j'avais pas dormi.

- Qu'est-ce que tu veux? On fait pas une vie facile.

- Non. On fait une vie de chien.

- Bien, ca dépend des chiens. Il y en a qui sont pas si pire.

Derrière eux, une vibration se fit entendre. Yvan se dit que la chaleur allait revenir. Il se prépara déjà à l'accueillir.

- Ca va être l'heure, dit Xavier.

- Oui. Ca s'en vient. Ca va faire du bien.

- Tu sais? Avant de partir, je voulais te faire un cadeau.

- Pour Noël?

- Oui. Mais je sais pas si je pourrai.

- C'est pas grave. Moi j'ai rien à te donner.

- Dis pas ca. Pas entre nous. En tout cas, je vais essayer. On sait jamais.

L'air chaud souffla soudain dans leurs cous. Yvan se tourna vers la grille, et ouvrit son manteau, pour y laisser pénétrer la chaleur. Avec un manteau bien chaud, il pourrait tenir plus longtemps. Mais Xavier ne bougea pas. Sa tuque était tombée, et l'air chaud faisait voler ses cheveux blancs. Il continuait de regarder Yvan, avec ce drôle de sourire. Après un moment, Yvan s'aperçu que Xavier ne regardait plus personne. L'heure était venue, et il était reparti avec elle. Il n'aurait plus jamais froid, plus jamais faim. Il pourrait enfin dormir à son goût.

Yvan referma le manteau de Xavier, et lui ajusta la tuque sur la tête. Il le regarda une dernière fois, puis se leva, et s'éloigna dans la nuit. Il savait bien qu'on finirait par trouver Xavier. Au matin, en ramassant les ordures, on trouverait son corps. On appellerait la police, les pompiers, une ambulance. Des tas de gens viendraient pour le voir. Des gens qui ne le voyaient jamais, quand il était encore en vie. Des gens qui auraient traversé la rue, pour éviter de le voir, et d'avoir à lui refuser la charité. Maintenant, ces gens viendraient des rues voisines, simplement pour voir l'endroit où on l'avait trouvé. Quand on est pauvre, c'est plus facile d'attirer les gens, si on est mort en même temps.

C'est drôle. Les gens ont peur des morts. Quand ils voient un cadavre, ils le font ramasser aussitôt. Mais ils n'ont pas peur de ceux qui meurent, ni de ceux qui agonisent, et encore moins de ceux qui meurent de faim. Du moment qu'ils ne les voient pas mourir devant eux, ca peut toujours aller. Mais certains pauvres n'ont aucune décence. Ils viennent vous mourir devant les yeux, et même un soir de Noël.



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