Une invitation
 
Une invitation
 
Les ruelles se ressemblent toutes. C'est comme les clochards. Ils n'ont pas d'age, ils portent tous le même manteau, et le même vieux chapeau. Quand on en rencontre un, on pense que c'est toujours le même, celui qu'on a vu tout à l'heure, à l'autre bout de la ville, et qu'il a réussi, par une espèce de magie, à se rendre avant nous, sur ce banc de parc, où il nous attend déjà.

En ville, il y a toujours un clochard, à la sortie d'un magasin, ou dans le fond d'une ruelle. Ils sont partout. Mais ils ne font plus partie de l'histoire. Avec le temps, leurs silhouettes s'est incrusté dans l'arrière plan de la ville. Ils font parti du décors. Un décors gris, qu'on voudrait oublier. Que le reste de la vie nous fait oublier. C'est pour ca qu'on ne les voit plus.

Yvan marchait lentement, dans une ruelle dont il avait oublié le nom, en longeant les hangards, et les clôtures des maisons. À l'ombre de l'ombre. En essayant de se fondre avec elle. Il n'était pas triste. Quand on a froid, ca protège des autres sentiments. Et puis, il n'avait pas faim. Son poulet lui était resté sur le coeur. C'était pas la faute du poulet. Mais son estomac n'était plus habitué à ces douceurs.

En marchant, il avait trouvé une pièce. Un cadeau de Noël. Une pièce de deux dollars. Beaucoup trop pour un café. Mais pas assez pour y ajouter un beigne. Il sorti de la ruelle, et se rendit jusqu'au Dunkin. Pas tellement pour le café, comme pour le moment de chaleur qui viendrait avec.

Il ouvrit la porte. Trois clients se trouvaient à l'intérieur. Des pauvres types, pensa Yvan. Des gars qui passent la nuit de Noël au Dunkin, ca vaut pas plus cher que moi. Mais il n'eut pas le temps de se rendre au comptoir. Un client se leva en furreur, les yeux presque sorti de la tête.

- Dehors, maudit ivrogne. Il y a pas de place pour toi ici.

- J'ai de l'argent pour payer mon café, lui répondit Yvan.

Mais sa voix faible et sèche, plus habitué à chuchoter qu'à parler, lui laissa les mots dans la gorge. Yvan se tourna vers la porte.

- Attend, fit une voix plus gentille, si t'as de l'argent, tu peux avoir un café.

La porte se referma derrière lui. La serveuse leva les épaules. Elle cru qu'il n'avait pas entendu. Puis elle sembla dire quelque chose au client. Mais Yvan était déjà loin. Les insultes, c'est comme les gentillesses. Ca ne nourrit pas son homme. Ca ne le réchauffe pas non plus. Yvan prit le bord de la ruelle, pour marcher, et marcher encore.

Il ne savait plus où aller. Trop tard pour se rendre au refuge. Trop tôt pour aller manger chez le Père. Il ne lui restait plus qu'à marcher toute la nuit, marcher pour ne pas mourir gelé. Alors, avec le chapeau enfoncé jusqu'au yeux, et les mains bien au fond des poches de son manteau, il marchait lentement, pour ne pas se fatiguer. Mais assez vite pour se tenir chaud.

Il senti soudain, au fond de sa poche, une forme amicale. Un bout de cigarette, presque neuve, qu'il avait trouvé un peu plus tôt. Il s'arrêta, mit la cigarette à sa bouche, et sorti une allumette qu'il craqua aussitôt. La flamme lui brûla un peu les mains. Mais ca lui faisait presque du bien. Il respira la fumée un grand coup. La tête lui tourna même un peu.

- Quel bon tabac de Virginie! Dit-il, en rejetant la fumée.

Ca lui rappelait les annonces de cigarettes de son enfance. Puis, considérant l'allumette qui flambait toujours, il lui vint à l'esprit, de mettre le feu à son manteau. Mais il se ravisa. Il pourrait brûler, mais pas assez pour le réchauffer. Et puis, il ne lui resterait plus qu'un grand morceau de drap troué. Il souffla son allumette, et la laissa tomber, en la regardant disparaitre dans un petit trou de neige.

- Maudit fou!

Il reprit sa marche forcée, mais beaucoup plus lente, car il ne voulait pas fumer trop vite. En marchant, il usa son mégot jusqu'au filtre. La dernière cendre s'en détacha doucement. Il ne lui resta plus que le filtre entre les doigts. Il le coinca entre le pouce et le majeur, et l'éjecta, comme il l'avait vu faire dans un film. Le bout atteri dans la cour arrière d'une maison.

Sa marche l'avait mené bien au delà des ruelles qu'il connaissait. La maison qu'il venait d'insulter, lui parraisait plus riches que celles du cartier qu'il avait l'habitude de hanter. La cours semblait en ordre. Rien n'y trainait. Tout était propre. Une propreté qui sentait le riche. Mais la maison était vide. Même par les rideaux fermés, on voyait bien qu'ils ne cachaient aucune lumière, aucune fête. Les gens de cette maison étaient surement parti à l'extérieur, à la campagne, ou chez des amis.

Sans trop réfléchir, Yvan posa la main sur la cloture. Sous la poussée, la porte céda, et s'ouvrit d'elle même. Il entra dans la cours, encore tout surpris d'en avoir le culot, et se rapprocha de la maison, jusqu'à un petit jardin de terre, retenu par un rang de pierres. Il se baissa, et ramassa la plus grosse, puis grimpa les deux marches de l'étroit balcon. Et là, bien à l'abris des regards, caché entre les deux hangars, il balanca la pierre deux ou trois fois devant lui, en essayant de se convaincre qu'il aurait le courage d'entrer dans la maison, s'il trouvait d'abord celui de casser la vitre.

- Pourquoi casser la vitre, fit une petite voix, quand la porte n'est pas fermée?

Prit de panique, Yvan échappa la pierre sur son pied.

- Bon Dieu de Merde! S'exclama Yvan, en se tenant le pieds, et en dansant comme un marin soul.

L'enfant inclina la tête, en cachant un sourire taquin. Yvan le considéra sérieusement. Il devait bien avoir douze ou treize ans. Peut-être même quinze ou seize ans. Mais Yvan ne savait plus. Il n'avait pas vu d'enfant depuis bien longtemps.

C'était un grand garçon, avec la jolie figure d'un enfant, qui lui parraissait bien poli, et qui n'avait surement rien à faire dans les rues, à cette heure. Les cheveux brun, un peu long. Il portait de petites lunettes rondes, avec un tour de corne. Un long manteau qui lui descendait jusqu'au chevilles. Fermé au cou par un grand foulard de laine. Il ressemblait à une figure de carte de Noël.

- D'où tu sort? Fit Yvan, en essayant de reposer son pieds sur le sol, tu habites ici?

- Oui et Non. En tout cas, pour ce soir, c'est chez moi. Mais tu peux venir aussi. Il y a de la place. La maison est grande.

- Comment t'es entré ici?

En se retenant de rire, l'enfant sorti une main de sa poche, et fit valser une clé, au bout de sa corde.

- Les honnetes gens cachent toujours leurs clés au même endroit.

- Alors, t'es dans la rue, toi aussi?

- Pour ce soir.

- T'as fait une fugue? C'est ca.

- Disons, une sortie. Alors, tu viens?

- Je ne sais pas. Les gens vont surement revenir.

- Pas avant lundi. Ils sont parti pour la fin de semaine.

- Tu les connais?

- Plus ou moins. Il ont laissé de la nourriture pour les chats. Il y en a pour plusieurs jours.

- T'es un petit malin toi. Qu'est-ce que tu fais dans la rue? Un soir de Noël.

- Et toi?

- Moi...

L'enfant ouvrit la porte, et s'inclina comme le faisaient jadis les majordomes, ou plutôt les pages, des grandes maisons.

- Après vous, Monseigneur.

Yvan s'inclina du mieux qu'il pu. Son salut était presque correct. Les deux invités entrèrent dans la maison. L'enfant referma la porte.

- C'est chaud, fit Yvan, en ouvrant son manteau, ca fait du bien.

- Viens. On sera plus tranquille au sous-sol.

- Dans la cave?

- T'inquiète pas. Ca vaut bien des chateaux du premier.

Le sous-sol, c'était un appartement à la grandeur de la maison. Pour Yvan, c'était la caverne d'Ali Baba, ou celle d'Aladin. Il ne savait plus. Des tentures sur tous les murs, du tapis d'un mur à l'autre, une immense cheminée, avec des buches qui brulaient dans l'âtre, des meubles, des fauteuils, une grande table, déjà mise pour pour une réception, et de la musique de Noël, qui semblait venir du Ciel.

- T'es sur qu'ils sont parti?

- C'est moi qui ai dressé les couverts.

- Il y a à manger?

- Bien sur. Je m'occupe de tout.

- Tu sais cuisiner?

- Un peu. C'est des trucs pour le micro onde.

- D'où tu sort, toi? Des trucs pour le micro onde.

Yvan enleva son manteau, et se laissa tomber sur un gros fauteuil, en soufflant de satisfaction.

- Bon Dieu! Que c'est bon.

L'enfant inclina la tête, en souriant, mais en faisant signe que non, comme s'il n'y croyait pas.

- Monseigneur! Quel language! Ca ne convient pas du tout à un homme de votre rang, ni à la qualité d'un pareil endroit.

Yvan compris qu'il avait affaire à un enfant bien élevé, et il regretta aussitôt ses mauvaise manières.

- Il faut m'excuser, mon gars. Je suis un peu sauvage. J'ai passé plus de temps avec des pauvres types comme moi, qu'avec des jeunes hommes comme toi.

- Allons! C'est pour rire. C'est pas important.

- Comment tu t'appelle? Moi, c'est Yvan.

- Moi, c'est Zaël.

- Zaël? Répéta Yvan, quel drôle de nom. Tu n'es pas d'ici.

- Non.

- Bien. Moi non plus. Je suis de nulle part.

- Tu veux prendre un bain?

- Un bain?

L'enfant avait commencé de brasser les chaudrons. Sans vraiment interrompre son travail, il allongea le bras, et lui désigna, du bout de sa casserole, une porte fermée, tout au fond de la pièce.

- Derrière cette porte, il y a une magnifique salle de bain.

Yvan regarda la porte, puis l'enfant.

- De quoi as tu peur?

- De tout, si tu veux le savoir. J'ai peur de tout. Et je ne sais même plus pourquoi. J'ai pourtant plus grand chose à perdre.

- Beaucoup plus que tu ne le pense.

- Qu'est-ce que tu dis?

- Rien. Je te citais une phrase d'une pièce de théatre.

- Ah...

- Alors, ce bain...

- Je ne sais pas. Tu crois que je peux?

- Écoute, nous sommes seuls pour la fin de semaine. Et puis, quel mal y a-t-il, à prendre un peu d'eau chaude? Ca n'a pas de valeur.

- Pas de valeur? Et pourtant, on ne m'en offre jamais.

Yvan se leva lentement, et se dirigea vers la salle de bain. Il n'était pas encore décidé. Mais ca ne coûte rien d'aller voir. Il ouvrit la porte, puis inspecta la salle.

- C'est beau comme dans les films.

- J'ai fais couler le bain. L'eau est encore chaude. Laisse tes vêtements à la porte. Je les mettrai à laver. Quand tu sortira, ils seront propres et secs. Prend ton temps, je vais préparer le réveillon.

Yvan poussa la porte, et pénétra dans la salle de bains. Au bout d'un moment, un paquet de linge apparu dans l'ouverture de la porte, puis la porte se referma.



Le réveillon