Les douaniers...

(extrait du tableau VÉNÉZ--LÀ, tiré du tome 1 de La V'limeuse autour du monde)

 Sur un autre front, il faut voir comment les douaniers et autres préposés aux formalités d’entrée sont sur un pied de guerre, le sourire crispé et le regard prêt à fusiller. Débordés et agacés par l’intérêt soudain qu’on porte à leur pays, leur réaction est compréhensible. Ils préféreraient qu’on les aime pour leur grandeur d’esprit plus que pour leur bière Polar à vingt-cinq sous la cannette et le litre de diesel à dix-huit sous.

– Vous avez un visa?

– Si señor! Et... voici nos passeports... tous du Canada.

– Q U É B E C, prononce-t-il lentement en soupirant d’aise.

Il nous raconte qu’il a un cousin de sa femme qui habite à Montréal; il ne se souvient plus très bien du nom de la rue... Et quelle importance pourvu que le pont soit jeté.

– Vous êtes combien?

– Six, señor . Somos una familia, mama, papa con quatros bambinos, dis-je en espérant que cette preuve de bonne foi effacera mes affronts à la langue espagnole.

Peu après, en feuilletant plus soigneusement nos documents, il fait la constatation d’usage. «Ah! gemellas...!» Nous le voyons s’attendrir définitivement sur la frimousse de nos deux petites de cinq ans.

– Sont identiques?

– Presque, señor.

– Vous avez une arme à bord?

– Oui... Euh... C’est-à-dire... Oui et pourquoi pas, señor?

Cochonnerie! me dis-je aussitôt en regardant Dominique, l’air penaud. Ce gringalet est extrêmement rapide sur la gâchette. Car à vrai dire, ce n’est pas exactement ce que j’aurais répondu si ce Lucky Luke ne m’avait pas eu dans la foulée.

Non pas que ce soit illégal d’en posséder une. Sauf que cette déclaration sous-entend habituellement que l’arme doit être remise aux autorités pour la durée du séjour. Mais il peut arriver qu’au moment du départ, l’on ne retrouve plus l’objet convoité. Et ce ne sont pas des racontars. Un Britannique, voisin de mouillage, fait en ce moment des pieds et des mains pour récupérer la sienne. Allons-nous revoir la nôtre même si son aspect vétuste ne risque pas de déclencher une course aux trésors?

– Quel calibre, señor Carlo? demande-t-il familièrement, comme quelqu’un qui va bientôt donner le baiser de la mort.

– Douze.

– Fabrication de quelle origine et numéro de série, por favor?

– Russe, dis-je en sortant un bout de papier de mon porte-monnaie. Et pompeusement, je prononce: «14-12-1937», sans qu’il se doute une seconde que je viens de lui donner ma date de naissance.

 

Un douanier, cela s’entend, est un être inquisiteur de nature ou de profession. Ensuite, il a des humeurs. Pour commencer, il est antipathique d’emblée envers tout ce qui n’entre pas au pays par voie terrestre ou aérienne, c’est-à-dire les voiliers. La suite dépendra fortement de détails auxquels vous n’auriez pas pensé: votre tête, votre nationalité ou votre statut social.

Le solitaire sur un bateau n’a généralement pas la vie facile avec lui. Pourquoi? Peut-être parce qu’un officier en poste n’arrive pas à comprendre le plaisir que celui-ci tire à naviguer tout seul, si ce n’est qu’il ne veut sans doute rien partager du butin qu’il pourrait trafiquer. Donc, suspect!

Le couple offre une image instantanément plus rassurante. Encore là, il faut voir si vous êtes mariés ou non, américains ou porteurs d’un sourire qui pourrait être interprété comme une tentative de corruption.

Cela dit, les plaisanciers français n’ont pas une excellente cote dans la région. Réputés moins conformistes, impatients, parfois vachement ennuyés, ils deviennent carrément cassants lorsque obligés de se soumettre à ces corvées administratives. Cette attitude, interprétée comme de la provocation, est suffisante pour déclencher l’opération que tout plaisancier redoute: la fouille complète du bateau!

Pour le moment, nos efforts de conciliation nous mettent à l’abri de telles représailles. Le fait, également, qu’il y a souvent un père qui sommeille en tout homme joue en notre faveur. Notre douanier est maintenant dans notre poche ou plutôt dans la manche de nos joyeux petits monstres depuis qu’il a appris que non seulement nous les aimons, mais que nous les traînons comme ça, toujours avec nous.

Au fond, il doit nous trouver misérables. Comme s’il se voyait soudainement enfermé dans son bureau tous les jours de la semaine avec sa femme et les trois siens occupés à sauter sur son pupitre et à lui frapper le front avec sa panoplie de tampons.

Le mot magique familia a fait son effet. L’histoire du fusil est comme oubliée.

– Vous pensez être combien de temps au Venezuela, poursuit-il?

– Trois semaines environ... C’est trop peu, mais...

– Et votre prochaine escale?

– Panama.

– Vous vous dirigez donc vers le Pacifique?

– Oui, señor.

– Mais pourquoi aller si loin? Vous avez ici même, chez-nous au Venezuela... Tenez, regardez cette carte! fait-il en se dirigeant vers le fond de la pièce. Tout près d’ici, un peu à l’ouest et toujours dans nos eaux, vous trouverez un endroit unique et comparable aux plus beaux lagons du Pacifique...

 (© Carl Mailhot, tableau VÉNÉ - - LÀ, tome 1 de La V'limeuse autour du monde)

 

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