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Premiers ronds dans
l'eau
Notre désir immédiat
en mettant le bateau à l'eau est archi simple. Pour
l'hiver, Dominique et moi souhaitons décompresser
dans la baie des Chaleurs, au voisinage de ma parenté
établie à Carleton et Saint-Omer. Sitôt
arrivés, nous inscrivons Évangéline
à l'école. Son passage y est aussi bref que
remarqué. Au bout du deuxième jour, l'autobus
scolaire se pointe sur le quai: plus
d'Évangéline et pas la moindre trace de la
V'limeuse. Un coup de vent de fin d'automne nous a
chassés de notre mouillage pendant la nuit. Nous nous
réfugions à Pasbébiac et
découvrons que ce port de pêche nous convient
mieux. Il possède toutes les installations pour tirer
les bateaux au sec et nous décidons d'y
hiverner.
Sans compter le court trajet qui nous a
conduits de Sorel à Paspébiac, notre
première saison de navigation débute en mai
1982. Devant nous: quatre mois bien remplis, ponctués
d'escales nombreuses en Gaspésie, sur la Moyenne et
Basse-Côte-Nord, dans l'archipel des
Îles-de-la-Madeleine et au Cap Breton.
À la mi-juillet, nous
réalisons, entre Tête-à-la-Baleine et
l'île Brion, notre plus longue traite non-stop, soit
environ 250 milles nautiques. À part le fait que nous
passons de longues heures à barrer le bateau, cette
navigation se déroule assez bien, du moins pour les
trois quarts de la traversée. Les vents sont faibles,
la mer ondule, le ciel est bas et lourd au large de la
côte ouest de Terre-Neuve. Avec ce froid humide qui
nous confine à l'intérieur, je savoure ces
doux moments sous la bulle, en maillot de corps, une main
pour la barre, l'autre pour ma bière.
Mon estime et les points captés
par la radio-goniomètre nous situent à une
vingtaine de milles au nord de l'archipel madelinot, quand
nous sommes accueillis par un sud-sud-est carabiné,
30 à 35 nuds, en plein dans notre ligne de tir.
Le crachin et la nuit rentrent en même temps,
réduisant à zéro la visibilité.
C'est le branle-bas de combat général avec un
bandeau sur les yeux.
Normalement, aucune raison de
s'inquiéter. Mais pour les normes et nous... il
faudra repasser!
Contre ce clapot court et dur, la
V'limeuse s'entête à remonter le vent.
Elle adore plonger l'étrave et se relever en nous
projetant partout. Déstabilisé, le cerveau
commence à moins bien fonctionner, il se met à
douter, à tout remettre en question, à
imaginer le pire: sommes-nous absolument certains de notre
position? Non! S'il y a quelque obstacle devant, il serait
bon de le savoir. Le radar le dirait franchement mais nous
hésitons à l'utiliser. Pour une raison
inconnue, les batteries sont extrêmement
faibles.
Les mouvements brusques du bateau rendent
le pilotage intérieur difficile. Il nous faut quitter
l'abri de la bulle et retourner sur le pont pour
goûter à la ronde infernale des douches
salées. Tiens! Je distingue les feux d'un cargo et
bientôt j'entends le mugissement de son klaxon de
brume. Appelons-le!
La suite est tout aussi
précipitée que rocambolesque.
L'officier de quart croit
reconnaître le point que nous faisons sur son
écran radar. Son verdict toutefois me surprend un
peu: portés sur la carte, degrés de longitude
et latitude mettent l'île Brion à sept milles.
A-t-il confondu notre écho avec un autre?
Sept milles, c'est proche... Vite au
radar, quitte à épuiser notre réserve
de courant s'il le faut! Ce que j'aperçois
aussitôt me glace d'effroi: ce n'est pas à sept
mais à deux milles que cette île
apparaît. Et elle semble approcher à une
vitesse effarante. Contre-vérification au sondeur car
les fonds sont peu importants dans le secteur. Quoi! 3,5
mètres en dessous...
Panique ou affolement? Peu importe, il
faut faire quelque chose avant de venir taper bêtement
dans une côte. J'accours au guindeau, décroche
l'ancre et laisse filer la chaîne.
Après en avoir largué plus
de 60 mètres, l'ancre n'accroche toujours rien et
elle pend comme une breloque au-dessus des abysses. Le
grotesque atteint, j'arrive enfin à me
calmer.
Rassuré sur la profondeur de l'eau
mais non sur l'étendue de ma bêtise,
j'amène le peu de voilure qu'il restait. En
m'agrippant à la bôme pour ferler la
grand-voile, la QUESTION m'apparaît soudainement d'une
parfaite évidence. Pourquoi vouloir à tout
prix regagner un port? Pourquoi ce vieux réflexe de
terrien qui mène droit à la maison? Fausse
sécurité!
Alors, pas d'affolement: nous allons
remettre cette partie de saute-mouton à demain et
nous laisser dériver pendant la nuit. De toute
façon, le vent nous éloigne de l'île
Brion ou du rocher aux Oiseaux. Il reste à
espérer que la vigie est bonne dans la timonerie des
grands navires au cas où nous serions sur leur route.
J'allume le feu blanc en tête de mât et nous
descendons nous reposer. Je m'allonge avec tout mon costume
sur le dos, prêt à bondir sur le pont à
la moindre alerte.
Le lendemain matin, le vent a
diminué et on remet en route. La silhouette de Brion
apparaît quelques heures plus tard et c'est un
énorme soulagement.
Même si nous n'avons pas encore
saisi toute l'envergure de notre cafouillage, nous avons
néanmoins découvert quelques
vérités. D'abord, notre bateau est d'un grand
confort et d'une surprenante stabilité dans le
mauvais temps, même à la cape sèche.
Deuxième constatation: l'important est de savoir
reconnaître le point critique où la fatigue
peut se révéler dangereuse. Dès lors,
on doit permettre aux facultés de prendre aussi la
cape. La dérive dans le sommeil, loin d'être un
signe d'abandon, s'avère parfois l'option la plus
sage.
Ce n'est que quelques jours plus tard, en
rentrant à Cap-aux-Meules, que nous trouvons les
pièces manquantes du puzzle: toutes les
données étaient fausses, à commencer
par l'information fournie par le navire marchand. Il a
vraisemblablement confondu la V'limeuse avec un
bateau de pêche qui chalutait dans le même
secteur. En somme, nous étions là où
nous pensions être. Quant aux faux échos
relevés sur les écrans du radar et du sondeur,
ils s'expliqueraient par une chute importante du
voltage.
Depuis le début de
l'été, nous n'arrivions pas à mettre le
doigt sur ce foutu problème électrique. Non
seulement il gâchait notre plaisir, mais, à
cause de lui, nous risquions des ennuis graves. Maintenant,
à Cap-aux-Meules, il est urgent qu'on en finisse pour
de bon avec notre ignorance crasse en
électricité. Autre révélation:
c'est souvent plus simple qu'on le croit.
L'électricien qui vient éclairer notre
lanterne ne cherche pas midi à quatorze heures.
À la source d'abord. Et il fonce droit aux batteries.
La bête noire est là.
T'as une cellule de morte, mon
vieux. Tiens, regarde-moi ça! Elle est sèche,
plus une goutte d'eau dedans.
Son message m'arrive cinq sur
cinq.
Tu vois, poursuit-il, c'est comme
un trou dans un réservoir: ça fuit toujours.
Il aurait fallu que tu isoles la mauvaise batterie des trois
autres...
En l'écoutant me faire ces doux
reproches, je me demande si malgré toutes mes
années d'école, de collège,
d'université, je ne suis pas passé à
côté des vraies réalités. Avoir
complété un cours classique en apprenant le
grec, le latin et la philosophie, mais rien des aspects
pratiques du monde qui nous entoure, est quasiment criminel.
Comme dirait l'autre: à quoi sert à l'homme de
gagner l'univers s'il n'a pas de culotte pour passer
l'hiver?
Et nous ne sommes pas au bout de nos
peines...
En cherchant notre route vers
Gaspé en cette fin d'été, nous ignorons
qu'il y a un autre problème technique,
celui-là encore plus sournois.
(© Carl
Mailhot, La
V'limeuse autour du monde, tome
1 )
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