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Peyton, où sommes-nous
?
Septembre 1982, entre l'archipel
des Îles-de-la-Madeleine et la Gaspésie. Petit
matin blafard et cahoteux sur la mer. En tournant, le vent a
monté d'un cran. Ça crache au royaume des
enfants, ça toussote, ça s'étouffe,
ça sent mauvais. Évangéline est
adorable pour ses sept ans. Tout comme moi, elle ne souffre
pas du mal de mer, mais c'est la seule à pouvoir
faire du baby-sitting par 35 nuds de vent dans les
odeurs de circonstance. Pour le moment, elle ne sait pas...
qu'on ne sait pas.
Les parents, eux? Parlons-en! Plein les
bras et ils en échappent des bouts.
La distance parcourue depuis notre point
de départ de Cap-aux-Meules devrait mettre la
côte sud-est de la Gaspésie droit
devant.
Avec cette visibilité
pourrie, nous ne l'apercevrons qu'à la
dernière minute, me lance Dominique, fouettée
par les embruns.
Au bout d'une heure à fouiller du
regard, je repère un cargo à environ deux
milles sur l'avant, peut-être moins. D'après sa
position et sa direction, il sortirait tout droit de la baie
des Chaleurs. Bizarre! C'est toujours possible, mais je
préfère vérifier.
À la barre à roue,
Dominique commence à être transie. Trois heures
d'affilée dans ces conditions, c'est trop.
Essaie de tenir encore un peu! je
vais contacter ce cargo. Et jette un il sur le Zodiac
de temps en temps...
Notre bon vieux Zodiac nous sert
maintenant dannexe et de radeau de survie. Comme il
est trop grand pour être monté sur le pont, et
moi trop paresseux pour le dégonfler et le ranger
convenablement, il suit au bout de sa corde. Cest
aussi sérieux quun automobiliste qui
traînerait son pneu de rechange trois mètres
derrière. Pas étonnant quon lait
perdu au début de lété. Mais le
plus surprenant, cest quil ait été
retrouvé par un chalutier, à la dérive
et à l'envers, en plein estuaire. Et le plus
incroyable, cest que nous étions justement au
quai de Sept-Îles, cinq jours plus tard, quand les
pêcheurs sont rentrés avec leur
prise.
«Buvez ça à la
santé de Neptune!» ai-je dit en leur remettant
deux bouteilles de cognac. Ce nom leur disait vaguement
quelque chose... Enfin, ils ont sûrement pensé
quil était le patron des
«innocents».
Je retire mon haut de ciré, qui
dégouline sur la table à carte, et
décroche lappareil VHF. Les navires de commerce
répondent généralement quand l'appel
radio leur est adressé «personnellement»,
c'est-à-dire en ouvrant le message par le nom inscrit
sur leur flanc. Si vous êtes trop loin pour le lire,
il vous reste l'approximation: «Cargo, cargo,
m'entendez-vous?» Pas terrible comme façon
d'interpeller un passant, mais tant pis. En tout cas
j'obtiens la communication et, quelques minutes plus tard,
je soulève le panneau de descente pour annoncer
à Dominique ce qu'elle n'a sûrement pas le
goût d'entendre:
On n'est pas du tout là
où l'on devrait être!
Couchés dans la cabine, les
enfants pourraient répondre la même chose en
chur, mais ils sont loin de soupçonner que je
parle de notre position.
Le ton n'est pas à la
réjouissance, plutôt à la honte.
Découvrir ses propres erreurs est la base de tout
apprentissage. Nous aurions pu au moins avoir cette
consolation de nous savoir «paumés» en
plein golfe du Saint-Laurent. Mais non! Plaisir
légitime retiré, c'est un
opérateur-radio à la voix nasillarde qui nous
l'apprend.
Penché à nouveau sur la
table à carte, je sens le désarroi s'ajouter
brutalement à la fatigue. Et là,
omniprésente, implacable et pleine de remontrances
comme l'il de Caïn au fond de la tombe,
apparaît l'énorme responsabilité envers
nos jeunes passagers. Je les aperçois
accrochés les uns aux autres, impuissants, attendant
que l'on s'occupe d'eux. Leur fidélité aveugle
et totale me torture d'avance à la seule
pensée qu'il pourrait leur arriver quelque
chose.
Et si je me faisais un café? Ma
présence dans la cuisine pour une dizaine de minutes
viendra signifier que la vie continue, donc qu'il n'y a rien
à craindre. Tant qu'on boit, tant qu'on mange, les
sens sont rassurés. Les tout jeunes, comparables
à des petites bêtes aux aguets, semblent puiser
un certain réconfort à travers les gestes
vitaux de leur entourage. Quand je porterai cette tasse
brûlante à mes lèvres, le courant
passera jusqu'à eux.
Des cris là-haut. Dominique me
demande d'aller à l'avant, le génois
traîne à l'eau. J'ai dû l'affaler cette
nuit et envoyer le foc numéro deux. Plutôt que
de le rentrer dans la soute à voile, j'ai crû
bien faire en le ficelant le long des filières.
Résultat: les paquets de mer ont eu raison de lui. Il
pend par-dessus bord, déchiré et remorquant
encore beaucoup d'eau.
Bravo, Carl! Bravo, Dominique! Vous en
avez d'autres comme ça? Vous n'aviez pas les moyens
en 1977 et maintenant vous n'en avez pas les
capacités... On imaginerait un scénario
loufoque qu'on ne ferait pas mieux. Inexpérience,
inconséquence, erreurs de débutants, quel sera
le prochain ingrédient de cette salade
indigeste?
«Soyez patients! on va
sûrement trouver autre chose», pourrions-nous
répondre à d'éventuels
détracteurs.
Nous avons connu pendant cinq ans les
affres de la construction, n'est-il pas normal que nous
passions maintenant par les déconvenues de la
navigation?
Pour des néophytes et des
autodidactes de la plaisance, sans autres bagages que des
connaissances glanées dans les livres, c'est
évidemment l'apprentissage à la dure. Faire
marcher à deux un voilier de cette taille, tout en
ayant une aile déployée pour les petits
canards, nous amène chaque fois au port dans un
état qui frise l'épuisement. Par chance que
ces essais ne dépassent guère trois jours et
qu'il peut faire beau occasionnellement.
Tant pis pour les adultes, pourrait-on
objecter, ils ont choisi délibérément,
qu'ils assument! La question serait plutôt: a-t-on le
droit d'entraîner quatre jeunes enfants (sept ans,
quatre ans et un an) dans une pareille galère? C'est
là que nos sorties de pistes prennent une teinte un
peu triste.
Maman, les jumelles ont encore
vomi leur biberon, annonce Évangéline. Est-ce
qu'on arrive bientôt?
À la tête que fait sa
mère en retirant son ciré, elle se doute bien
que quelque chose ne va pas. Dominique jette un bref coup
d'il sur la carte, évalue la remontée
rapide du baromètre.
En tout cas, on n'arrivera
sûrement pas aujourd'hui. Laissez-moi une place, les
enfants ! je viens me coucher... Ouf!
Crevée...
Tous rassemblés dans la cabine des
parents, ils attendent impatiemment cet instant où
Dominique va se glisser entre eux. C'est leur niche
préférée, comme un grand ventre
où, serrés les uns contre les autres, il n'y a
pas de place pour la peur.
Fatigué et découragé
par cette navigation erratique, j'affale tout et je descends
rejoindre Dominique.
Et puis? fait-elle.
Et puis... et puis... je ne
comprends plus rien. Comment expliques-tu ça, toi?
Sur le compte de la dérive? Quelques degrés
d'accord, mais là, ça ne tient plus debout. On
vise Gaspé et c'est l'extrémité
d'Anticosti qu'on récolte, complètement
à l'est.
D'abord, es-tu certain d'avoir
bien calculé le cap? Essaie de voir! La
déclinaison, elle, tu l'as...?
Oui! 26,5 degrés, j'en ai
tenu compte... Enfin, j'sais plus... Écoute, avec ce
résultat, on peut tout remettre en question. Pour le
moment, la seule chose dont je suis sûr, c'est qu'il
fait soleil, que le vent déboule à 25
nuds, 30 dans les rafales, et qu'il vient droit de
Gaspé.
Nord-ouest?
En plein ça! Le coup de
moppe qui nettoie l'temps, comme disent les
pêcheurs... Le mieux, c'est d'attendre
l'accalmie.
J'sais pas moi, mais elle peut
être longue à venir... Et avec la
dérive, où est-ce qu'on va se ramasser dans
vingt-quatre heures? On en saura encore moins sur notre
position.
Papa, qu'est-ce que tu faisais
avec la quille tantôt? demande
Évangéline qui, après que je sois
descendu, m'a entendu actionner le treuil
électrique.
Je l'ai remontée de
moitié. Le bateau soulage mieux, il glisse de travers
plus rapidement avec les vagues, peut-être à un
nud, un nud et demi.
Pas tellement d'avance, remarque
Dominique. Si les conditions ne changent pas, demain on aura
été déporté de 35 à 40
milles.
Bien d'accord, mais qu'est-ce que
tu suggères? Qu'on tire des bords dans le vent sans
trop savoir où ça nous mène... Ou bien
on se repose et demain matin, finies les folies, on se
dirige par rapport au soleil. En faisant un cap sud-ouest,
on finira bien par aboutir quelque part en
Nouvelle-Écosse, à l'île du
Prince-Édouard ou au Nouveau-Brunswick. En attendant,
j'vais préparer une grosse platée de gruau
pour se lester l'estomac. Vous autres, par exemple, essayez
d'en-trouvrir le panneau, avant de suffoquer dans vos
odeurs!
Le vent n'a pas diminué quand, le
lendemain, nous hissons les voiles. Mais avec ce nouveau
cap, il rentre par le travers et la V'limeuse est
fringante comme une jeune pouliche. Nous oublions
momentanément nos petits malheurs d'adultes pour
redécouvrir les plaisirs de l'instant présent.
Comme des enfants.
Serions-nous déjà en cours
de mutation? Possible!
Le bateau marche bien. Les enfants
viennent s'attacher autour du barreur pour mieux
goûter cette course sur le dos des vagues.
Où allons-nous?
On s'en fout comme de l'an quarante. Nous
ne nous soucions plus de savoir où nous atterrirons.
C'est l'exquise et bizarre sensation de naviguer comme les
premiers découvreurs: la seule joie d'apercevoir une
terre viendra couronner de succès notre
expédition.
Elle apparaît au bout d'une
demi-journée. En nous rapprochant, une seconde terre
puis une troisième se dessinent dans le lointain. Et
bientôt l'évidence même que nous sommes
revenus à notre point de départ: les
merveilleuses îles... de la Madeleine!
Contents mais un peu honteux, nous
racontons notre mésaventure à des amis
madelinots. Réginald me parle aussitôt du
compas et de la courbe de déviation. Je sais qu'un
compas magnétique, spécialement sur un bateau
d'acier, a besoin d'être compensé. Mais le mien
est électronique et, selon le guide
dinstallation, le capteur situé dans le
mât, à trois mètres au-dessus du pont,
serait suffisamment éloigné du métal de
la coque. Et je pense que...
Réginald m'arrête. Non!
Effectivement, je n'ai jamais vérifié le
compas sur 360 degrés. Une seule fois, dans le
chenal, l'an dernier, entre Montréal et
Québec, j'ai pu comparer avec la carte et ça
coïncidait.
Mais ce n'était pas
suffisant. Il aurait fallu, vois-tu, tourner en rond
dès ce moment plutôt qu'entre ici et la
Gaspésie, conclue Réginald à la blague.
Si ça ne te dérange pas maintenant, nous
allons faire des cercles au moteur devant
Cap-aux-Meules.
Tout un après-midi, nous pointons
l'étrave du bateau dans le plus de directions
possibles afin de comparer les indications de notre compas
à des relèvements pris sur la carte
marine.
En rentrant au port, j'ai l'air d'un
garnement prêt à prendre des coups de baguettes
sur les fesses. Ces vérifications tous azimuts
confirment que nous avons navigué une saison
complète avec des marges d'erreur de plus de quarante
degrés à certains caps!
À notre second essai pour
rejoindre le continent, nos amis madelinots offrent
aimablement de nous raccompagner. Ils insistent même.
Visiblement, ils désirent nous revoir un jour et...
en des circonstances plus rassurantes. Réginald fait
le voyage jusqu'à Rivière-au-Renard et les
deux autres, André et Michel, poussent la politesse
jusqu'à Québec.
De retour à Tracy pour l'hiver,
nous avons tout le temps de réfléchir à
ces péripéties à voile. Hardiesse ou
témérité? Il nous est difficile
d'analyser notre comportement sous cet angle. Nous en
arrivons à une conclusion encore plus simple. Nous
sommes passés par là... C'était sans
doute nécessaire.
(©Carl
Mailhot, La
V'limeuse autour du monde, tome
1 )
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