L'oiseau en mer (...)Pour l'instant, il fait nuit et nous
tranchons l'air glacial au moteur. Les mains dans les poches
et les pieds sur la roue, je prends cette navigation au
clair de lune comme un magnifique cadeau d'anniversaire. Je
viens d'avoir trente ans. Nos quatre petits moussaillons
sont contents de repartir en voyage... Que pourrais-je
désirer de plus? Les derniers appels de phare nous
signalent que la voie est libre. À l'aube, nous
serons sortis de Chedabucto Bay. Il n'y aura plus rien
d'autre que l'océan. Et nous dessus. Rien d'autre? Bouge pas! Chut! Tu vas lui faire
peur... Oh, qu'il est mignon! Deux fois moins gros qu'un moineau, tout
jaune et perdu à 50 milles des côtes, notre
premier visiteur n'en mène pas large. Il est venu se
poser sur la tête du barreur, la mienne en
l'occurrence, et il cherche dans les replis de mon chapeau
un coin bien au chaud pour dormir. Les enfants n'en croient
pas leurs yeux. Moi, je respire à peine. Tu penses qu'il a faim? me demande
Évangéline. Pour se montrer si peu farouche,
il doit être plus exténué
qu'affamé. Si on lui donnait des miettes de
pain et de l'eau, il reprendrait peut-être des
forces? Je crois qu'il vaut mieux le
laisser récupérer d'abord. Damien s'inquiète. Mais plus il dort, plus on
s'éloigne de la terre... Remarque que ce serait bien!
S'il ne peut plus voler jusqu'à la côte il va
venir aux Açores avec nous... On l'apprivoisera.
Jaune comme ça, il va bien avec la
V'limeuse... Regardez! Il y en a un
autre... À la couleur de son plumage, nous
reconnaissons la femelle. En meilleure forme que le
mâle, elle virevolte au-dessus du bateau et se pose
parfois sur le pont ou sur les filières, mais
toujours à bonne distance de nous. Elle appelle son
compagnon par petits cris inquiets. Dans un effort
dramatique, celui-ci quitte mon chapeau pour atterrir
près du gros winch, un mètre derrière.
«Cette fois, je ne bougerai plus d'ici...»,
semble-t-il nous avertir. Il y passe tout
l'après-midi, refusant de boire ou de manger. Sa
compagne a beau lui gazouiller des chants d'amour, il ne
réagit plus. Tiens, elle s'est envolée
vers la terre, remarque Évangéline. C'est
bizarre qu'elle l'ait abandonné... Viens voir, maman!
je pense qu'il ne va pas bien du tout... Il est en train de mourir, ma
grande... Consolez-vous, les enfants! Pensez qu'il
lui répugnait de finir ses jours noyé, ou
croqué par un requin... Pour lui, nous étions
l'arbre au milieu de la mer. (©Dominique
Manny: extrait du
tableau Atlantique Nord: maussade mais
correct,
La
V'limeuse autour du monde, tome
1 )
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