Rencontres

 

 L'oiseau en mer... 

La baignade avec les phoques

 

 

 

L'oiseau en mer

(...)Pour l'instant, il fait nuit et nous tranchons l'air glacial au moteur. Les mains dans les poches et les pieds sur la roue, je prends cette navigation au clair de lune comme un magnifique cadeau d'anniversaire. Je viens d'avoir trente ans. Nos quatre petits moussaillons sont contents de repartir en voyage... Que pourrais-je désirer de plus?

Les derniers appels de phare nous signalent que la voie est libre. À l'aube, nous serons sortis de Chedabucto Bay. Il n'y aura plus rien d'autre que l'océan. Et nous dessus.

Rien d'autre?

– Bouge pas!

– Chut! Tu vas lui faire peur...

– Oh, qu'il est mignon!

Deux fois moins gros qu'un moineau, tout jaune et perdu à 50 milles des côtes, notre premier visiteur n'en mène pas large. Il est venu se poser sur la tête du barreur, la mienne en l'occurrence, et il cherche dans les replis de mon chapeau un coin bien au chaud pour dormir. Les enfants n'en croient pas leurs yeux. Moi, je respire à peine.

– Tu penses qu'il a faim? me demande Évangéline.

– Pour se montrer si peu farouche, il doit être plus exténué qu'affamé.

– Si on lui donnait des miettes de pain et de l'eau, il reprendrait peut-être des forces?

– Je crois qu'il vaut mieux le laisser récupérer d'abord.

Damien s'inquiète.

– Mais plus il dort, plus on s'éloigne de la terre... Remarque que ce serait bien! S'il ne peut plus voler jusqu'à la côte il va venir aux Açores avec nous... On l'apprivoisera. Jaune comme ça, il va bien avec la V'limeuse...

– Regardez! Il y en a un autre...

À la couleur de son plumage, nous reconnaissons la femelle. En meilleure forme que le mâle, elle virevolte au-dessus du bateau et se pose parfois sur le pont ou sur les filières, mais toujours à bonne distance de nous. Elle appelle son compagnon par petits cris inquiets. Dans un effort dramatique, celui-ci quitte mon chapeau pour atterrir près du gros winch, un mètre derrière. «Cette fois, je ne bougerai plus d'ici...», semble-t-il nous avertir. Il y passe tout l'après-midi, refusant de boire ou de manger. Sa compagne a beau lui gazouiller des chants d'amour, il ne réagit plus.

– Tiens, elle s'est envolée vers la terre, remarque Évangéline. C'est bizarre qu'elle l'ait abandonné... Viens voir, maman! je pense qu'il ne va pas bien du tout...

– Il est en train de mourir, ma grande...

Consolez-vous, les enfants! Pensez qu'il lui répugnait de finir ses jours noyé, ou croqué par un requin... Pour lui, nous étions l'arbre au milieu de la mer.

 

(©Dominique Manny: extrait du tableau Atlantique Nord: maussade mais correct, La V'limeuse autour du monde, tome 1 )

 

 

 

La baignade avec les phoques

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 La baignade avec les phoques...

(...) Les deux promesses de Monsieur le Duc se réalisent coup sur coup. Nous attrapons une magnifique daurade coryphène en nous rendant à Santa Fe, une vingtaine de milles à l’ouest. Et l’un des moments les plus inoubliables de notre séjour se produit à cet endroit de l’île qu’il nous a si minutieusement décrit.

Là-bas sur la plage de sable de ce minuscule abri dont l’accès peut facilement échapper au regard, se prélasse une importante colonie d’otaries dont un grand nombre de jeunes qui se joignent, dès notre arrivée, à nos ébats près du bateau. Mais comme s’il était trop tôt pour nous accorder leur confiance, quelques adultes imposants viennent faire la torpille menaçante et chacun regagne son territoire.

Les jours suivants, nous mettons beaucoup de soin à nous fondre avec le troupeau. La stratégie est fort simple: prendre le temps d’être aussi paresseux et somnolents que ces grosses boules de fourrure. Il s’agit de s’étirer comme elles en gestes lents sur le sable chaud ou encore de se rouler sur le côté, sans un mot et souvent dans notre pelage naturel. Ceci pendant que nous nous rapprochons imperceptiblement afin de réduire jusqu’à rien la fameuse distance critique. Pour peu que nous arrivions à mimer leur attitude, elles ne sont pas craintives du tout. Seulement réservées. Et qui ne le serait pas avec des humains un peu trop familiers...

Sandrine est la seule à réaliser un contact nez à nez lorsqu’une forte maman vient toucher du museau le verre de son masque de plongée qu’elle n’a pas pris la peine d’enlever. C’est l’équivalent d’une poignée de main, une invitation latente à nous joindre à elles, demain, pour la baignade du matin.

Les enfants attirent les enfants, dit-on, et cette allégation se confirme ce jour-là. À peine Sandrine, Noémie, Damien et Évangéline se sont-ils glissés dans l’eau que les jeunes otaries quittent le flanc de leurs mères affalées sur la grève et viennent barboter autour de cette bande de p’tits v’limeux. Il n’y a pas de ballon à faire tourner sur le nez et tant pis pour le numéro de cirque car la curiosité d’une espèce envers l’autre est encore plus tordante, chacun essayant de regarder son vis-à-vis une fois par en-dessus et tout de suite par en-dessous pour vérifier si les deux parties s’appartiennent bien. C’est la valse des petits derrières ronds noirs et luisants ou blancs qui émergent pendant que les têtes plongent pour découvrir la version sous-marine de l’autre.

Le film va bientôt prendre fin. Il vaut mieux l’arrêter sur une image figée plutôt que sur les trois lettres fatidiques. J’arme mon appareil-photo et déclenche trois ou quatre fois pendant que le temps est toujours aussi irréel et saura le rester à chaque fois qu’on ouvrira l’album des souvenirs.

 

(©Carl Mailhot: extrait du tableau La baignade avec les phoques, La V'limeuse autour du monde, tome 1 )

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