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Who is Anne Murray?
par Victor Teboul, Ph. D.

La Voix sépharade, Montréal, automne 2001.


Le décès de Mordecai Richler, le 3 juillet dernier, a marqué très certainement la fin d'une époque - celle d'un unilinguisme anglais qui a prévalu à Montréal et qu'on associait aux vendeuses unilingues d'Eaton's, ce grand magasin du centre-ville, lui aussi disparu.

Mordecai Richler représentait, pour moi, un monde qui n'était pas encore marqué par les attitudes très « politically correct » qui prévalent aujourd'hui. Je le percevais comme ce romancier canadien qui ne prenait pas la « culture » canadienne au sérieux, tout en contribuant magistralement à la forger. Et cela, au moment où les élites se cherchaient désespérement une identité.

Au plus fort de ces moments nationalistes, version canadienne, lorsque même la télévision se devait de favoriser un « contenu canadien », Richler était un soir l'invité de Peter Gzowski, l'animateur d'une émission de télévision très écoutée à la chaîne anglaise de la CBC. On était au milieu des années 1970 et les quelques chanteurs canadiens qui commençaient à s'affirmer suscitaient l'admiration. L'animateur interrogeait Richler sur ce qu'il pensait de la populaire interprète canadienne de l'heure et Richler, qui était revenu au Canada en 1972 après un séjour de vingt ans en Angleterre, lui répondit sur le ton railleur qu'on lui connaissait : « Who is Anne Murray? » !

J'aimais son attitude irrévérencieuse et son humour caustique. Il y avait quelque chose de pompeux, de « straight » qui caractérisait le Canada d'alors, malgré l'arrivée de Trudeau, et Richler se plaisait à tourner en dérision ce caractère ostentatoire. C'était quelques années après mai 1968 et je me disais voici enfin un Canadien rebelle.

Je préparais alors ma maîtrise en lettres, à McGill, et j'avais choisi de travailler sur la littérature québécoise et l'image du Juif. L'écrivain et critique Jean Éthier-Blais qui enseignait au département de littérature française avait accepté d'être mon directeur de thèse.

Je lisais Rue Saint-Urbain et le roman m'avait permis de découvrir le monde juif anglophone de l'intérieur. Quelque chose de familier se dégageait de ce que Richler racontait. Et il mettait du piquant dans une histoire canadienne plutôt morne. En fait, il me permettait de découvrir le passé de ma ville. Je pouvais, grâce à lui, me faire une idée vivante et colorée des Juifs qui m'avaient précédé au Québec.

Je développais spontanément des affinités avec le monde qu'il décrivait, un monde qui me semblait plus proche que celui d'Au pied de la pente douce de Roger Lemelin. Richler donnait vie à des lieux que j'allais connaître plus tard en tant qu'enseignant de la PSBGM, comme l'école Baron Byng, dont il était question dans ce roman, Richler l'ayant lui-même fréquentée. L'oeuvre me révélait l'ambiance anglo-britannique de Montréal où l'« Union Jack » ornait le drapeau canadien et le « God save the Queen » était l'hymne national.

Je pouvais m'imaginer ces années qui avaient précédé la dernière guerre mondiale, durant lesquelles les Canadiens français habitaient leurs quartiers à l'est du boulevard Saint-Laurent, et je prenais conscience aussi de cet antisémitisme ambiant qui caractérisait les années 1930 et 1940, au Canada et aux États-Unis. Pour ce qui touche à l'Amérique, on peut aujourd'hui se replonger dans cette atmosphère en louant la cassette du film d'Élia Kazan, Gentleman's agreement. Cette atmosphère d'exclusion pèsera lourdement sur les Juifs jusqu'aux années 1950 et sur les autres minorités jusqu'aux années 1960. Les intellectuels parmi nous reliront None is too many d'Irving Abella et Harold Troper pour redécouvrir cette période d'exclusion, version canadienne cette fois-ci.

Je disais que je travaillais alors à un mémoire sur les stéréotypes dans la littérature québécoise lorsque je découvrais Richler. Il avait alimenté ma réflexion car je me souviens qu'il reconnaissait franchement les stéréotypes que son propre milieu entretenait à l'endroit des Québécois.

« Aux préjugés des Canadiens français, nous opposions nos propres préjugés, écrivait-il dans Rue Saint-Urbain. Si nombre d'entre eux étaient persuadés que les Juifs de la rue Saint-Urbain étaient secrètement riches, eh bien! le Canadien français typique était pour moi mâcheur de gomme et faible d'esprit. (…) Le crétin qui obligeait votre oncle à patienter à la Régie des alcools pendant qu'il essayait sans succès d'additonner trois nombres, c'était lui », ajoutait-il, à propos du stéréotype du Canadien français prévalant dans son milieu.

Ce livre, paru en 1969, ne fit aucune vague. Avait-on bien lu ce court roman, pourtant publié en français dans la prestigieuse collection L'Arbre des éditions HMH, ou l'époque était-elle moins « politically correct »?

Les seuls Canadiens français dont il entendait parler -et qu'il admirait- étaient des athlètes : Maurice Richard, Dave Castilloux…Mais ceux qu'il détestait vraiment étaient les WASPS, « que nous craignions » précisait-il. Typique de l'époque, Richler se situait dans cet entre-deux, cet espace qu'occuperont ceux qui n'appartienaient pas aux deux peuples fondateurs du Canada. C'est cette situation, dans laquelle il se plaisait à toiser le groupe dominant, qui lui faisait adorer les athlètes canadiens-français. Car ceux-ci, écrivait-il, faisaient « une bouchée des lutteurs blonds d'origine anglo-saxonne » 1.

Si j'étais arrivé dans les années 1950, que j'avais habité dans l'ouest de la ville et que j'avais été unilingue anglais -comme Richler-, j'aurais pu partager les mêmes perceptions.

Plus tard, au milieu des années 1970, je me mettais à la lecture de l'Apprentissage de Duddy Kravitz et, comme plusieurs d'entre nous, j'accourus voir son adaptation cinématographique qui jouait à Montréal. Enfin, un auteur canadien-anglais dont l'œuvre était adaptée à l'écran! Le film semblait réunir tous les ingrédients du grand rêve canadien : un acteur américain (Richard Dreyfuss), une actrice québécoise (Micheline Lanctôt) et un réalisateur canadien qui allait être reconnu aux Etats-Unis (Ted Kotcheff).

Admettons qu'en tant que juifs, nous ne paraissions pas à notre meilleur dans l'Apprentissage de Duddy Kravitz. Duddy, le héros ou l'anti-héros, est un escroc qui floue carrément un pauvre paraplégique pour parvenir à ses fins, soit acquérir un terrain dans les Laurentides et combler le rêve de son grand-père. Et le personnage qui le confronte constamment à ses mauvais penchants n'est nul autre qu'une serveuse canadienne-française au sens éthique particulièrement aiguisé 2... Avouons qu'aujourd'hui avec les aveux d'inceste et autres qui foisonnent dans la littérature, cela pourrait paraître plutôt fleur bleue. Quoi qu'il en soit cela reflétait assez bien une image idyllique et naïve qu'avait Richler des Québécois, une image très « innocent », comme on dit en anglais.

Mais au moins reconnaissait-il certaines réalités en ce qui concernait l'image de l'Autre. Ce n'était pas toujours le cas des romanciers et des historiens québécois dont je commençais à étudier les écrits. M. Éthier-Blais, mon directeur de thèse, ne semblait pas beaucoup apprécier mes découvertes…je fouillais dans les œuvres de l'abbé Groulx.

- Mais non, mais non… me disait-il dans son appartement de la rue Ridgewood, où nous discutions de mon mémoire de maîtrise. Voyons donc, Lionel Groulx antisémite! Où avez-vous pu dénicher cela? me demandait-il avec son air impassible.

Il va sans dire que mon mémoire ne ressemblera en rien à mon premier livre, Mythe et images du Juif au Québec, publié chez de Lagrave, en 1977.

En tant que francophone, j'étais agacé par certaines représentations stéréotypées des Juifs présentes dans des ouvrages connus de la littérature et des textes d'histoire du Québec, et je les dénonçais. Le livre provoquera une polémique. Je répliquais, coup sur coup, à Jean Ouellette dans The Montreal Star, à Jacques Ferron dans Le Jour. On n'était pas prêt au Québec à être questionné; la culture, la littérature, sauf quelques rares exceptions, étaient encore une affaire de Québécois « pure laine ».

Si mon modeste livre, écrit comme on dit pour consommation locale, avait provoqué une polémique, on peut s'imaginer quelles proportions cela pouvait prendre, lorsqu'il s'agissait d'un auteur déjà célèbre publiant dans un périodique américain, à travers le prisme grossissant d'un milieu qui avait été coupé de l'évolution du Québec.

C'est ce que fit Richler dans un article retentissant sur le Québec, paru dans The Atlantic Monthly, en décembre 1977, dans lequel il associait le chant du Parti québécois Demain nous appartient à un chant nazi. Richler reprenait telle quelle une association faite trois mois plus tôt, dans une autre revue américaine, par Irwin Cotler et Ruth Wisse 3.

« Je m'étais rendu coupable d'une gaffe embarrassante », écrira-t-il plus tard. « Non seulement m'étais-je lourdement trompé, mais cela m'avait appris une leçon, parce que j'avais emprunté ce « fait » à un autre auteur de la revue Commentary sans le vérifier » 4.

Richler ne dit pas évidemment s'il a pu rectifier cette « gaffe » dans l'opinion publique américaine.

Je prenais conscience alors d'un autre Richler, non plus le romancier qui m'avait fait découvrir ce monde juif montréalais que je n'avais pas connu, mais un Richler figé dans les années 1930, qui projetait sur le mouvement souverainiste ses phobies du passé et ne parvenait pas à composer avec ce nouveau Québec, qui n'était plus celui des vendeuses unilingues d'« Eaton's ».

En 1992, je découvris que Richler citait, à plusieurs reprises, mon modeste essai dans son livre Oh Canada! Oh Québec! 5. Fallait-il m'en réjouir? Oui, l'antisémitisme avait existé au Canada français, comme on appelait le Québec d'alors, mais, comme Richler me l'avait lui-même appris, n'avait-il pas aussi existé au Canada anglais et aux Etats-Unis? Pourquoi était-il demeuré fixé sur l'antisémitisme des ténors nationalistes canadiens-français et non sur celui des leaders canadiens-anglais de la même époque? C'était cela finalement qui agaçait.

Quant à Lionel Groulx, oui, il s'en trouve des propos antisémites dans ses écrits, mais a-t-on lu Voltaire 6? Richler, qui aimait bien Louis-Ferdinand Céline, faisait la part des choses entre le pamphlétaire et le romancier dans l'œuvre de ce dernier. Comment se faisait-il qu'il ne retenait chez l'abbé Groulx que les propos que l'on connaît? Que doit-on faire en France avec tous ces lieux qui rappellent à notre bon souvenir ces grands auteurs?

Je me rendais compte aussi du pouvoir qu'exerçait Richler sur les mentalités américaines, aussi unilingue qu'il pût être. Car, comme on sait, ce ne sera pas le seul article sur le Québec qu'il publiera chez nos voisins. S'il s'était trompé avec Demain nous appartient, ne pouvait-il pas aussi se tromper sur la vision qu'il projetait du Québec? Et ne devait-il pas s'interroger sur cette vision?

Les Québécois ont été, tout compte fait, particulièrement indulgents à son endroit à la fin de sa vie. Son dernier roman La version de Barney y a beaucoup contribué. Je l'ai lu sans vraiment l'aimer, malgré une critique québécoise carrément élogieuse. Je ne sais s'il faut y voir un sens symbolique dans ce que représente le personnage principal, Barney Panofsky. Figé dans ses souvenirs des années 1950 et 1960, ce dernier a des trous de mémoire et confond Sartre avec Camus, l'Institut Herzl avec l'Institut Weizmann.

Mais il se souvient, en revanche, des deux prénoms de Groulx. Une précision que même ceux dont la mission est de nommer nos stations de métro ont dû oublier. Car, comme nous le rappelle Barney, en ajoutant toutefois un trait d'union, le chanoine s'appelait en fait Lionel-Adolphe…



Notes

1. Rue Saint-Urbain, trad. par René Chicoine, HMH, 1969, p. 90-91.
2. Au nom prédestiné d'Yvette, pour ceux qui se souviennent de la controverse déclenchée par Lise Payette au référendum de 1980…
3. Dans la revue Commentary de septembre 1977.
4. Oh Canada! Oh Québec!, Éditions Balzac, 1992, pp. 151, 152.
5. Paru aussi en anglais avec le même titre chez Penguin Books.
6. On lira en particulier son Dictionnaire philosophique et ce qu'il écrit sous le mot « Juif ».


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