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Ces lectures qui nous habitent.
par Victor Teboul, Ph. D.

Canadian Jewish News, septembre 2002.


Lire est toujours associé chez moi au plaisir des sens. Je me souviendrai toujours de mon professeur d'arabe qui n'ouvrait jamais un livre sans en contempler d'abord la couverture; il tournait ensuite la première page et semblait la caresser lorsqu'il l'aplanissait de sa main en s'apprêtant à nous la lire à haute voix. Il nous communiquait, par son geste, la jouissance que lui avait procurée le livre avant même de commencer sa lecture. « Une personne seule dans une chambre paraît toujours étrange, ce qui n'est pas le cas si elle est absorbée à lire », aimait-il nous dire.

Je comprenais que le livre était un excellent compagnon dans la solitude. Grâce à ce professeur de langue arabe, je reconnais très vite aujourd'hui ceux et celles qui ont une véritable affection pour les livres; c'est dans leur façon de les toucher qu'ils se révèlent à moi.

Plus tard, lors de mes études de journalisme, mon professeur de lettres était si passionné de littérature qu'il me mettait l'eau à la bouche lorsqu'il nous lisait certains extraits des œuvres au programme. En l'écoutant, j'avais envie de croquer ces mots qui se roulaient entre ses dents comme des fruits succulents. Comment, en plus, pouvais-je résister lorsqu'un des ouvrages dont il nous parlait sans cesse avait pour titre Les Nourritures terrestres ? C'est grâce à lui que je découvrais André Gide et Albert Camus, et la sensualité toute méditerranéenne dont est imprégné L'Étranger. Je me souviens de ce professeur interrompant sa lecture pour que nous puissions savourer avec lui la sonorité de telle ou telle expression. « Écoutez ! Écoutez ! », répétait-il en détachant lentement les sons des mots. « Aurore » était, pour lui, le plus beau mot de la langue française, car il résonnait d'images et de sons. Je n'oublierai jamais le professeur Guy Boulizon.

*

Il y a des livres qui arrivent dans notre vie sans que nous sachions pourquoi. Mais, comme on le sait, les coïncidences ne sont jamais tout à fait fortuites.

C'est dans un souk, à Tunis, que j'ai acheté mon premier livre : Le Journal d'Anne Frank. J'avais douze ans, nous arrivions, mes parents et moi, de Marseille, d'où nous avions été refoulés, n'ayant pas le visa d'entrée exigé par les autorités françaises. J'avais très certainement déjà entendu parler de ce livre pour qu'il ait si bien retenu mon attention. Je m'associais sans doute aux thèmes très connus de l'histoire : fuite, refuge, guerre, persécution. N'étions-nous pas des réfugiés, expulsés d'Égypte ? Étant à court de ressources, nous venions même de nous présenter aux bureaux tunisiens de la HIAS1, l'organisme qui devait assurer les frais du voyage pour notre retour en France. J'avais de bonnes raisons sans doute de m'identifier à Anne Frank.

Après que mes parents eurent obtenu le visa pour la France, je me souviens que, sur le pont du navire en route pour Marseille, j'étais assis sur une chaise longue, emmitouflé dans une couverture, et que j'avais lu d'une traite ce « livre de poche ». À notre arrivée, j'avais mal aux doigts de l'avoir serré si fort durant la traversée.

J'écrivais moi-même mon propre journal, ayant commencé sa rédaction lors des événements de Suez, et je découvrais d'étranges coïncidences avec cet ouvrage. Comme Anne Frank, j'avais éprouvé, dès les premières pages, le besoin d'expliquer qui j'étais avant d'entreprendre la description des événements du premier jour. Je reconnaissais, à la lecture de ce livre, la force de l'écriture. Non pas celle qui vous permet de vous survivre, comme on dit, ou de toucher la corde sensible de votre lecteur, mais celle, plus simple, plus terre à terre, de vous accompagner au cours d'une vie. Cela me fascinait qu'Anne Frank ait pu donner un prénom à son journal et qu'elle lui adressât la parole comme à une amie. Elle décrivait les événements de la journée en commençant par « Chère Kitty » et finissait par « À toi, Anne ».

« Le papier est patient » écrira-t-elle à quelques reprises. Comme si l'écriture absorbait ses peines et la libérait en quelque sorte de ses sombres pensées.

À la fin des années 1960, je suis tombé amoureux du Québec et de sa littérature. Salut Galarneau !, le roman de Jacques Godbout, compte certainement parmi les oeuvres littéraires de cette époque qui m'ont le plus marqué. François, le héros, incarne avec une candeur tellement poétique l'esprit anti-matérialiste de cette période.

J'apprenais qu'au Québec, le soleil avait un nom …propre : Galarneau. Depuis, lorsque je suis au bord de la mer, je pense toujours à ce sentiment d'éternité qu'éprouvait François au contact avec l'eau. Ce roman m'a permis d'apprécier encore plus Gaston Bachelard. Comment, en effet, ne pas se sentir éternel en contemplant l'eau, l'eau de la mer, des lacs ou du fleuve ? Je sais que j'ai partagé le rêve de François Galarneau, soit celui d'être un écrivain de la vraie vie ou, comme il disait, de « vécrire ». Grâce à ce livre, j'ai découvert qu'on pouvait écrire comme on respirait; c'était aussi naturel. Enfin, presque !

Plus tard, j'ai été séduit par l'univers romanesque de Michel Tremblay et par la sensibilité de cet écrivain. Je ne connais pas d'auteur qui aime autant ses personnages. La Grosse femme d'à côté est enceinte m'a touché profondément. Je retrouvais dans ce livre le monde merveilleux de l'enfance; il m'a révélé une période de l'histoire du Québec que je n'ai pas connue. Le récit se déroule en une seule journée au mois de mai 1942, quelques jours après le référendum sur la conscription, au cours duquel, comme on le sait, le Québec vota massivement contre le service militaire obligatoire.

Dans ce roman, paru en 1978, Tremblay pose un regard critique rafraîchissant sur le contexte entourant la crise de la conscription, regard probablement sans égal dans la littérature. Je me souviens d'une scène, qui a lieu dans une taverne, où un personnage du nom de Willy Ouellette remet les pendules à l'heure en osant contester les idées reçues de son entourage sur la guerre. Cette scène constitue un véritable morceau d'anthologie.

En tant que professeur de littérature - initié très tôt au plaisir des mots et à leur pouvoir de résonance, comment aurais-je pu échapper à mon destin ? - j'estime que l'écrivain idéal est celui qui captive son lecteur et ne tient pas coûte que coûte à communiquer un « message ». En fait, j'aime que le texte « respire », que je puisse lire entre les lignes…et rêvasser.

Victor Teboul


Notes

1 HIAS. Acronyme de Hebrew Immigration Aid Services. Organisme juif américain d'entraide.

Article rédigé pour le supplément littéraire du Canadian Jewish News, septembre 2002.

© Victor Teboul, 2002. Tous droits réservés pour tous pays.

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