
Manifestation loomique: le Noirglacier

Tiré du journal de Sitar Al-Xiyang, felsin homme-griffe
"Contrée de l'Empire du Noir Couchant, 3e jour de Quinte Bise de l'An 208
de l'Âge de l'Aventure.
Ma vie a pris un tour complètement nouveau aujourd'hui. Une rencontre
déterminante m'a amené pour la première fois depuis mon entrée à l'Académie
à reconsidérer la voie que je m'étais tracé vers mon destin.
J'occupais à l'aurore comme à chaque jour la vigie du "Narval", la
caravelle de la Guilde du Glacier, dont je fais partie. Lorsque les
Feux-du-Ciel se sont levés sur Cosme, le même chatoiement a parcouru les
icebergs épars au large des côtes hivernales de l'Empire du Noir Couchant.
Une autre dure journée nous attendait à traquer les Clairglaces sur
l'Océane. Une journée comme les autres, si ce n'avait été de cette attaque
de la Scabarre...
Pourtant, la journée s'annonçait bonne. Une heure seulement après le début
de mon quart, ma vue perçante (qui, à l'époque de ma jeunesse, m'avait valu
bien des ennuis en me donnant la chance de repérer les plus jolies filles de
Kashmin malgré leur voile...) m'avait permis de distinguer au loin un
Claiglace de bonne taille. Les Feux-du-Ciel ne se réverbéraient jamais
exactement de la même façon sur ces icebergs porteurs de loom noir diffus
que sur les fragments de banquise communs. Notre capitaine et Maître de
Guilde, Leif de Mergronde, m'avait alors gratifié d'un large sourire avant
d'ordonner à l'équipage de mettre le cap sur notre plus belle prise depuis
un mois.
J'étais moi aussi plutôt content. Certes, pas un membre de notre petite
guilde, pas même notre capitaine, ne deviendrait riche en vendant le
resultat de la fonte de notre capture. L'eau recueillie en chauffant petit
à petit un Clairglace restait limpide, pure et fraîche des mois durant, peu
importait ses conditions d'entreposage, et était prisée autant par les
équipages des navires transocéaniques de la contree (qui appréciait
parfois, croyez-le ou non, de pouvoir boire autre chose que de l'alcool
lors de longues traversées) que par les soigneurs et autres médecins. Mais
les prises n'étaient pas courantes, et chaque capture était une fort bonne
nouvelle.
Comme nous ne faisions pas fortune, la Scabarre nous laissait la plupart du
temps tranquille. Mais un capitaine pirate plus rapace ou désespéré que la
moyenne de ses compatriotes décida en debut d'après-midi de nous prendre en
chasse. Cela nous mettait dans une fort fâcheuse position: le Clairglace
était déjà solidement attaché au Narval, et une bonne partie de l'équipage
était harnaché et suspendu sur la paroi cristalline, commençant la longue
tâche consistant à la réduire en morceaux plus aisés à fondre.
L'assaut des frêres de la côte fut rapide. En moins de deux, leurs
grappins étaient lancés sur nos rambardes, et les plus hardis d'entre eux
étaient déjà sautés sur notre pont. Nos chances étaient minces, ils
étaient bien trop nombreux, même après que je me sois jeté dans la mêlée du
haut de la vigie, avec l'agileté de mon frêre le chat. Le désespoir
commençait à nous gagner quand l'improbable se produisit: on vint à notre
rescousse.
Un petit navire battant pavillon guildien, à l'étrange allure mais bien
armé, fit tonner ses canons, ses arcs et ses crache-feux. La précision de
leurs projectiles et la surprise de leur attaque eut tôt fait de
transformer l'assurance des pirate en une débandade chaotique. Par la Dame
de l'Île, nous étions sauvés!
Notre capitaine eut tôt fait de les inviter à bord et de les recompenser
par quelques barils d'eau de clairglace. Autour d'un repas de venaisons à
la gehemdale, chacun s'enquerra de ce que son interlocuteur faisait dans
ces eaux. Bien entendu, notre manchot de capitaine raconta comment,
lorsqu'il était jeune guildien, il avait découvert le secret des
clairglace: son naufrage, comment il avait survécu en buvant l'eau douce
des glaciers et sa surprise lorsqu'il y avait senti du loom... Et,
surtout, sa mémorable rencontre avec le Noirglacier. Il avait aperçu dans
le crépuscule une masse sombre émergeant de la mer et s'en était approché
en pagayant sur son radeau de fortune. C'était un gigantesque iceberg d'un
éclat noir (Comment est-ce possible? Seul mon capitaine le sait!), qui
irradiait d'un froid presque insoutenable. Reconnaissant là un phénomène
sûrement loomique, il y avait apposé sa main afin de tenter d'y sentir le
loom... Il y avait effectivement senti une masse phénomenale de loom
noir...mais également une vive douleur qui frappa son bras tout entier.
Tellement, en fait, qu'il s'évanouit sur le champ. Quand il se réveilla,
il était à nouveau jour et il n'y avait nulle trace autour de lui du
Noirglacier, tel qu'il l'avait appelé. Mais il constata que son bras
gauche était maintenant complètement noirci et rabougri, et qu'il
n'éprouvait plus aucune sensation, sauf à l'épaule ou la démarcation entre
la peau vive et celle brûlée par le froid lui causait d'atroces
souffrances. Le hasard des courants aidant, il fut rejeté sur la côte à la
limite entre la Contrée de Gillian et celle du Noir Couchant, puis recueilli par la guilde des Hospitaliers où il fut soigné
mais où il dû faire le deuil de son bras. Depuis ce
jour, Leif de Mergronde parcourait les mers pour traquer le Noirglacier...
Si je connaissais bien cette histoire, je crois que je pris réellement
conscience du ton du capitaine lorsqu'il la racontait que pour la première fois.
L'amertume y perçait, l'amertume d'un
homme qui aimait son métier, mais qui ne voyait plus ses rêves, justement,
que comme des rêves, repoussés dans un hypothétique futur... Tandis que
les guildiens qui nous avaient sauvé, s'ils étaient peu bavard sur la
raison de leur passage dans le secteur, portaient néanmoins en leur regard
une flamme que je n'avais pas vue depuis longtemps. Ils étaient en quête,
disaient-ils, et poursuivaient l'aventure sur le Continent. Je me suis
souvenu que cette flamme brillait en moi aussi, quand j'avais entrepris ma
première traversée sur l'Océane, mon guilder constellé frappant sur ma
poitrine à chaque vague que franchissait le galion sur lequel je m'étais
embarqué...
J'apprécie fort mon capitaine et mes compagnons de bordée, mais j'ai pris
ma décision. Quelque chose s'était assoupi en moi et s'est subitement
réveillé; la vision des côtes du Continent me ramène les rêves
d'explorations, d'aventure et de découverte de ma première année de ce côté
de l'Océane. Tout à l'heure, même si j'éprouve déjà de la culpabilité à
cette idée, j'irai annoncer à Leif mon départ: je m'embarque avec les
guildiens. Seule l'Astramance sait ce que le Continent me réserve, mais
mon Destin s'y trouve sûrement dans quelque écrin ou contrée encore
inconnue...
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Dernière modification: 24 juin de l'an de grâce 2000