Quand la fiction dépasse la réalité...
par Sébastien Savard

(Nouvelle sur le jeu de rôle)



La lourde solitude de la nuit enveloppait la forêt. La pâle lueur de la lune filtrait à travers les feuilles des ormes centenaires et, en caressant les chapes de brume du sous-bois, entourait toute chose d'un halo fantomatique. Seul un petit feu de camp crépitant perçait de sa vive lumière cette fresque irréelle. Un jeune homme était étendu près de celui-ci, dormant d'un sommeil agité ponctué de brefs gémissements. Il avait le visage crispé et son poing serrait inconsciemment le pommeau de son épée. Son front plissé était couvert de sueur. Soudainement, il poussa un hurlement de terreur et se redressa sur son séant. Il tremblait de tout son corps et haletait bruyamment, recherchant son souffle. Il avait une fois de plus fait son horrible cauchemars.

Son premier rêve remontait à quelques mois. Il s'était attaqué à un prêtre pour lui dérober ses biens et, la nuit venue, Haimgee, le Dieu Vengeur, lui était apparu en songe. Le Dieu lui avait déclaré: "Sois maudit, toi qui ne crait ni ne respecte les Dieux et leur clergé. De par les pouvoirs dont je suis investi par l'Assemblée Céleste, je te condamne à être possédé par un esprit autre que le tien jusqu'à ce que la mort t'emporte. Tu ne seras plus jamais seul." Puis il s'était réveillé en sursaut. C'était à cause de ces horrifiantes visions oniriques qu'il errait depuis trois jours dans cette forêt à la recherche du Grand Prophète qui pourrait, lui disait-on, l'en exorciser.

Depuis son premier rêve, il sentait qu'il n'était plus tout à fait lui-même. Parfois, des mots qui lui semblaient complètement dénué de sens lui accaparaient l'esprit. Voilà trois semaines, pendant qu'il se promenait dans un marché public, il avait entendu un marchand de babioles vanter ses anneaux comme étant Uniques, et il n'avait pu s'empêcher de proclamer bien haut: "Uniques, pour les amener tous et dans les ténèbres les lier...", ce qui lui avait valu des regards inquiets de la populace qui l'entourait. Il avait aussi passé quelques jours en prison quand, ayant appris que le nouveau maître de la guilde des mages se nommait Raistlin le Majeur, ses lèvres s'étaient animées contre sa volonté et avait dit qu'on devait le tuer pour l'empêcher de vaincre les Dieux. Et il s'était enfui en hurlant de peur sans savoir pourquoi quand un albinos qu'il avait défié s'était présenté comme Elric, fils de Moorcock. Mais le pire, c'était vraiment son effroyable cauchemars qui revenait ponctuellement toutes les nuits. Il se voyait assis à une table emplie de parchemins blancs couverts d'une écriture bizarre, tripotant une petite statuette à son effigie. Il contemplait un homme aux traits du Dieu Vengeur lancer d'étranges dés derrière un écran de carton, qui lui annonçait ensuite: "Ton perso fait une hemorragie interne qui provoque des dommages irrémédiables. Tu peux encadrer ta feuille de personnage." Il n'en savait pas la raison, mais ces phrases incompréhensibles le glaçait toujours d'effroi...

Sébastien Savard
21 juillet 1990

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Dernière modification: 29 décembre de l'an de grâce 1997