"La Prophétie du Corbeau" est une longue histoire à suivre qui a durée plus de 6 ans en épisodes dans le Fumble!. Elle a été inspirée par l'historique que j'avais écrit pour l'un de mes personnages dans la campagne de Rolemaster de Richard Labrecque à la Guilde, Wezel le Prophète. Comme j'ai espoir de peut-être la publier un jour, après l'avoir complétée et profondément remaniée, vous comprendrez que je ne désire pas la faire paraître dans sa version intégrale sur le web... Néanmoins, pour vous en donner une idée, voilà le premier chapitre, où tout a commencé pour Wezel...


Chapitre 1


L'air embaumait le foin fraîchement coupé en ces temps de moisson. Wezel traversait à grandes enjambées le champ paternel, un brin de sarrasin entre les dents. Le soleil descendait tranquillement vers l'horizon et la soirée s'annonçait fraîche. "La fête au village, ce soir, durera peut-être moins longtemps que prévu" pensa Wezel, tout en observant du coin de l'oeil un criquet qui stridulait sur un épis de blé qui avait échappé à la faux. Tout le village fêterait la fin des moissons jusqu'à une heure avancée de la nuit. La nature ayant été d'une grande générosité cette année, la boustifaille serait abondante et la bière coulerait à flots. Des ménestrels, des prestidigitateurs, même un montreur d'ours, une foule d'amuseurs étaient venus des lointaines contrées pour participer à cette grande fête champêtre. Une foule de visiteurs se mêleraient aux villageois.

Pourquoi tant d'étrangers? Bien sûr, certains venaient pour assister à la cérémonie des offrandes à l'esprit tutélaire du hameau: Ach'Anan, le patron des champs et des cultures. Mais la grande majorité était venue à cause de la Prophétie. Des clercs de toutes les religions, des initiés de toutes les sectes, des prêtres de tous les cultes, tous avaient eu une vision: la nuit noire de jais, puis un pandémonium de clameurs, de grincements, de ricanements, de halètements. Et des profondeurs du néant, une voix rauque, mais pourtant grave et profonde, déclarant:

"En la maison d'Ach Anan
Par nuit de réjouissance
Se dévoilera le visage du futur
Apparaîtra un être de pénombre
Le Porteur du Destin

Que tous voient la lumière dans l'ombre
Que tous accueillent le tisserand
des trames d'avenir et de passé
Que tous voient l'ombre dans la lumière

Gare à l'incrédule
À l'aveugle qui ne veut pas voir
Frappera le malheur
Frappera la mort
Banni sera la fautif
De la maison d'Ach'Anan

La description convenait parfaitement au hameau, et nombre de dévôts étaient venus dans l'espoir d'assister à l'apparition du "Porteur du Destin".

Mais pour l'instant, Wezel, qui avait décidé du haut de ses huit ans que cette histoire de prophète et de destin ne l'intéressait pas, s'approchait rapidement de l'orée de la forêt. Il escalada la clôture de perches de cèdre qui séparait le domaine de son père de vastes terres inconnues, puis s'assit en crachant ce qui restait de son bout de sarrasin. Il contempla avec une certaine curiosité le bois à quelques mètres devant lui. Le Bois des Âmes Perdues, comme on l'appelait, était le sujet de presque toutes les "histoires à faire peur" que l'on se contait au village. Ses plus sombres tréfonds auraient été la demeure d'une multitude de viles créatures de la nuit. Sa mère, pour qu'il aille se coucher, le menaçait d'appeler "le grand méchant ogre du Bois des Âmes Perdues" s'il n'obtempérait pas. Les enfants ne pénétraient jamais sous ses arcades feuillues et même les adultes l'évitaient dans la mesure du possible.

Et lui était là, juste devant ce bois, sans le moindre soupçon de crainte aucun. Peut-être cela tenait-il au petit verre de vin qu'il avait dérobé et bu en cachette avant son équipée à travers les champs, peut-être au défi que lui avait lancé Dolianne, la fille du prévôt, de faire "au moins une fois dans sa vie un acte de bravoure", peut-être les deux à la fois, nul ne pourrait le dire. Toujours est-il que la curieuse envie de vérifier la véracité de toutes les légendes et d'entre dans le domaine des elfes et des dryades le prenait.

Il sauta sur ses pieds, de l'autre côté de la cloture et s'avança lentement vers les vertes frondaisons, se remémorant toutes les mises en garde maternelles. "Oh, et puis zut! Les autres ne se rendront sûrement pas compte que je ne suis pas au village, ils sont bien trop occupés à préparer la fête. De toute façon, je n'irai pas loin." C'est ce qu'il pensait. Mais il suivit un écureuil amassant ses provision, rechercha quel oiseau pouvait lancer une si belle trille, se demanda où pouvait bien mener ce vieux sentier embroussaillé, suivit un petit ruisseau qui descendait en cascades, et finit par se rendre compte qu'une bonne demi-heure s'était écoulée depuis son entrée dans le bois. L'air se rafraîchissait rapidement et une fine brume, devenant vite diaphane, s'infiltrait entre les ormes centenaires et les fourrés. "Je devrais me dépêcher de rentrer" pensa-t-il, avant de lancer à la ronde: "Je savais bien que toutes les histoires n'étaient pas vraies! Y'a pas plus de lutin, de dryade ou de je-n'sais-quoi dans cette forêt que de dragons dans ma chambre!". "C'est bien ce que tu crois, p'tit morveux!" dit une voix ricanante derrière lui. Wezel se retourna en sursaut.

Un être aux longs membres décharnés, à la peau verdâtre recouverte de cloques et au visage portant un rictus menaçant venait de surgir de derrière un rocher. Il l'enjamba lestement et s'avança, une dague à la main, vers Wezel. Celui-ci était sous le choc et tremblait comme une feuille, cherchant à reculer malgré ses jambes qui se dérobaient sous lui. La créature siffla: "Tu tombes à point, morveux! J'avais justement un petit creux... Peut-être qu'une fois correctement aromatisée, ta chair aura un goût potable!" Wezel fut alors prit de panique. Il se retourna et, forçant ses jambes à lui obéir, courut, courut aussi vite qu'il lui était possible. La créature fut d'abord surprise mais partit rapidement à la poursuite de l'enfant, en zig-sags effrénés entre les arbres. Courir, se disait Wezel, ne pas arrêter de courir. Sauter au-dessus des rochers, éviter les branches traîtresses. Se frayer un chemin parmis les buissons, déchiqueter en lambeaux la brume du sous-bois. Entendre la créature à sa poursuite hurler dans une langue étrange. Sentir l'air froid et piquant sur son visage. Sentir l'air et le vent sur son corps, en être enveloppé , soutenu, transporté. Et soudainement se rendre compte que nos pieds ne touchent plus au sol, que l'on fonce à une vitesse vertigineuse vers le feuillage, que l'on transperce sitôt, et voir les cieux s'entrouvrir pour soi comme les bras d'une femme à son amant. Ouïr les cris de rage et de dépit de la créature, loin, en-bas.

Wezel volait. Ça lui était venu tout naturellement à l'esprit, comme si ce n'était pas une flagrante violation des lois fondamentales de la nature. C'était un simple état de fait: il volait. Il n'avait plus de bras, il avait des ailes. Il n'avait plus de bouche, il possédait un bec. Sa peau était recouverte d'un plumage noir de suie. Il n'était plus un humain, il était un corbeau. Suivant les courants d'air, il survolait le Bois des Âmes Perdues comme s'il avait fait cela toute sa vie. Une glissade vers la gauche, une vrille serrée, un piqué vers le sol: tout lui était si facile! Il aurait voulu demeurer à jamais suspendu entre ciel et terre, naviguant entre les nuages. Mais il ne le pouvait pas. Quelque chose en lui, dans les tréfonds de sa conscience de volatile, lui disait qu'il était un petit garçon et qu'il le demeurerait, malgré tout ce qu'il pourrait désirer.

Sous lui, dans la nuit naissante, il pouvait voir défiler ce qui toujours avais été son monde. Les champs cultivés du paternel, la rivière Fringante qui dévalait un escarpement vers les plaines du sud, le petit étang aux grenouilles qui regorgeait de vie et où il avait passé de longs après-midi à rêvasser... Plus loin, beaucoup plus loin à l'est, il apercevait les hautes tours de Loynen, la Cité des Mages et capitale du pays. Encore plus loin, presque aux limites de l'horizon, il distinguait le scintillement flou de la mer. Plus près de lui, aux côtés de la rivière, il voyait un amas de cabanes que ce qui lui restait d'humanité identifiait comme son village, d'où montait une litanie plaintive. Deux battements d'aile, un bref virage, et il se dirigea vers lui.

Les petites maisons étaient toutes étalées en cercles concentriques grossiers autour d'une place bondée. Le soleil avait fini par se coucher et, malgré que la clarté du couchant perçait encore les ténèbres, Wezel n'arrivait pas à distinguer des visages. Tous les pélerins (car ça ressemblait fort à la cérémonie dédiée à Ach'Anan) portaient une bougie à la flamme tremblotante et faisait ressembler la petite place à une portion de ciel étoilée qui aurait été arrachée à l'infini. Et les dévots chantaient en lentes lamentations entrecoupées de puissants vibratos. Tout ça, c'était bien beau, songeait Wezel, mais, tout corbeau qu'il était, il n'était pas habitué de voler et ses ailes fatiguaient. Où pouvait-il se poser? Il y avait des gens partout! "Tiens, un endroit dégagé..." pensa Wezel. "Il y a juste la prêtresse avec les bras vers le ciel. J'vais descendre là." D'une glissade, il descendit vers la place et se posa aux pieds de la prêtresse. Il ne se rendit pas compte que tous les chants se turent peu à peu. Il ne se rendit pas compte qu'une foule le dévisageait, les yeux écarquillés. Il ne se rendit pas compte que la prêtresse avait sursauté et reculé vivement de deux pas. Il ne pouvait se rendre compte de tou cela cal il n'était plus tout à fait conscient, brisé entre deux êtres. Ses plumes disparaissaient, ses ailes rapetissaient, son visage réapparaissait. Sous les regards horrifiés des pélerins, un corbeau se métamorphosait en petit garçon. Wezel reprit rapidement conscience de ce qui l'entourait et de tous ces gens qui le fixaient. Il contempla la foule un moment puis murmura: "Zut, ils ont dû s'apercevoir, pour le verre de vin que j'ai pris". Le chapitre deux, peut-être, plus tard, si j'en ai la demande...

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Dernière modification: 14 janvier de l'an de grâce 1998